‹ Histoire De La Litterature RomaineChapitre 105 sur 124 · I. C'«Bt la seisième du VI* livre · texte numérisé non relu

I. C'«Bt la seisième du VI* livre

avec le grade de tribun militaire. Mais, s'il suivit un instant cette carrière, c'était plutôt par bienséance que par vocation. Il n'était pas fait pour devenir, comme son oncle, chef d'armée ou chef de flotte. Les emplois civils convenaient mieux à son tempérament. Il profita du moins de son voyage en Orient, pour se perfectionner dans les lettres grecques. Il ne manquait pas d'ambition, et cette ambition eutde quoi se satisfaire. Nerva et Traj an le comblèrent d'honneurs. Il fut tribun du peuple, préteur, préfet du trésor de Saturne, préfet du trésor militaire, consul, augure, et enfin gouverneur de Bithynie. Il mourut en l'an 115, àcinquantedeux ou cinquante-trois ans. Il avait eu des amitiés illustres : Trajan le chérissait; Tacite le traitait comme un frère.

Caractère de Pline le #eune.

Mon collègue et ami, J. Demogeot, a écrit nneEitidesur Pline le Jeune. C'est un morceau de critique excellent , où les détails abondent, et non moins agréable à lire que consciencieux et solide. Je ferai plus d'un emprunt à ces pages spirituelles et savantes. Voici le portrait de Pline, tracé par M. Demogeot d'après Pline même, et où sont artistement rassemblés tous les traits épars çà et là dans la correspondance.

« Avant tout et avec tout, Pline fut homme de lettres : c'est là son caractère distinctif, et l'explication de ses vertus comme de ses défauts. Il étudie sous la pluie de cendres du Vésuve; il étudie sous sa tente de soldat. Ses travaux et ses loisirs, ses veilles, son sommeil même, tout en lui appartient aux lettres. Il se plaint des devoirs de la vie sociale, qui l'arrachent à ses études chéries ; il voudrait s'ensevelir dans une solitude profonde. Pleure-t-il la mort d'un ami ? il songe qu'il n'aura plus de guide dans ses travaux; donnet-il des regrets à la mémoire d'un poète? il avoue franchement qu'il gémit sur la perte de son panégyriste. S'il demande des consolations, il les veut neuves et non vulgaires : son désespoir est délicat ; c'est un pleureur de bon goût. Du reste, sociable, affectueux, toujours prêt à rendre service, il est chéri de toute la gent littéraire : c'est tout un

d'aimer les lettres et d'aimer Pline. Tout ce qu'il possède, tout ce qui l'entoure reçoit l'empreinte de sa passion exclusive. La campagne n'est belle à ses yeux que par les loisirs studieux qu'elle protège : la nature est un cadre fleuri qui accompagne agréablement ses travaux. S'il va à la chasse, à côté de son épieu il a toujours ses tablettes ; s'il ne récolte point de fruits dans ses terres, il se console en y recueillant quelques pages spirituelles. Enfin, quand il s'agit de donner des noms à deux magnifiques villas, situées au bord du lac de Côme, tout plein de ses souvenirs littéraires, il remarque que l'une est bâtie sur un roc élevé, qui lui sert de cothurne^ l'autre sur un humble sol, qui s'abaisse comme un brodequin : il appelle donc la première la Tragédie, et la seconde la Comédie, »

Pline le dreane orateur.

J'ai dit que Pline le Jeune avait été, en son temps, le roi de la déclamation. Il aimait à paraître dans ces auditoires où l'on faisait des discours uniquement pour être applaudi, et où l'on donnait au public la primeur des œuvres que devait quelquefois longtemps attendre lelibraire. Il y parlait et il y récitait; il y apportait son éloquence; il y faisait valoir sa prose ou ses vers, quelquefois même sa prose et ses vers; et les auditeurs ne lui refusaient guère ce qu'il venait chercher auprès d'eux. Ses vers étaient très-goûtés. C'étaient de petites pièces, plus ou moins agréables, et la plupart sur le ton badin. Pline lui-même prenait ces jeux spirituels pour de la poésie : il n'y a donc rien d'étonnant à ce que ses amis et ses auditeurs vissent en lui un grand poète. Quelques-uns n'hésitaient pas à le mettre au-dessus de Properce et de Tibulle. C'est dire assez quel était leur enthousiasme. Je voudrais croire que Pline poète méritait cet engouement. Il ne reste presque rien de ses vers ; et pourtant il est impossible de se les figurer autre chose que médiocres. Pline, avec son esprit et son caractère, n'était et ne pouvait être qu'un versificateur. Le Panégyrique de Trajan nous donne une idée des discours qu'il faisait applaudir dans les auditoires, de la prose qu'on y aimait, et que l'orateur, le

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déclamateur ou le récitateur, faisait valoir d^ son débi| et fie son geste. Ce discours n'était, pi l'origine, qu'un remerpt^ ment prononcé dans le sénat par l'auteur, lorsque Trajan le désigna consul. Il était d'abord très-court; mais Pline remania et développa sa harangue; et il en fit le livre que nous avons. Ce livre fut récité avajit cl'être publié. Il remplit trois séances successives. Dieu sait si les auditeurs ap-» plaudirent à rompre les bancs! Trajan était admiré et chéri ; et jamais Pline n'avait fait plus de frais pour charmer, pour transporter son public. Le sujet prétait; Pline l'avait traité avec amour; il l'avait poli et repoli jusque dans ses inoindr^s détails ; c'était son œuvre de prédilection qp'il récitait : comment fûtron resté froid ? comment n*eût-on pas salué, dans le récitateur, non pas seulement le plus grand des orateurs contemporains, mais un des plus grands orateurs de tous les temps, mais l'héritier, mais le rival de Gicéron même?

u Jamais accusateur, dit M. Demogeot, ne mit tant d'habileté à inventer des crimes, que Pline à trouver des vertus : toutes les paroles, tous les pas, tous les mouvements du prince, sont présentés avec upe adresse infinie sous leur côté le plus flatteur; Pline n'a qu'à toucher une action pour en faire uqe merveille : il loue Trajan de vendre les biens du fisc; il le louerait sans doute de les conserver ; il le loue ensuite de permettre qu'on les achète; il l'admire de défendre qu'on bâtisse des monuments nouveau]^; il Teiialte de faire réparer les anciens ; il lui sait un gré infini de ne pas ébranler les maisons de la ville, par le transport des pierres destinées à ses constructions ; il le remercie de ne pas se faire adorer; il le félicite de marcher, au lieu 4*aller en voiture, Trajan refuse un second consulat : c'est parfait ; Trajan l'accepte : c'est sublime. Étant donné un acte quelconque de Trajan, Pline se charge de vous le faire admirer. C'est le cas d'emprunter, en la modifiant, la phrase de son ami Tacite : « Le^ honneurs refusés ou reçus deviennent « un mérite. » Omissi gestique honores pro virtute.

« Le style du Panégyrique offre le même caractère que la pensée : c'est une prodigalité fatigante, un luxe de détails

LÈS DEUX ï*LlNfi. 575

brillants, qui éblouissetit sans éclairer : rien ne se masse, rien ne se subordonne ; tout est au premier plan, et brave la perspective. Là louahgé y semble jelée dans un tnoule à épigratnmes : les pbrases sont concises, vives, essoufflées, s'arrêtapt court à chaque instant pour recommencer encore. Elles sautillent au lieu de voler : elles otit l'allure capricieuse du papillon, et non Fessor gracieux de Toiseau. Pline affectionne surtout Tantithèse et le paradoxe t c'est Fléchiet fondu ttvec Fontenelle. Il excelle à saisit* toutes les combinaisons possibles entre deux ou trois idées ; il développé utlè pensée, comme l'école descriptive de Delille analysait utiè description. Il la fait passer vingt fois sous nos yeux , la tournant , la Renversant , ^examinant soUs ses aspects divefS: C'est de l'éloquence âli microscope....

« Les iticoîivénients d'titi pareil style sont faciles à pressentir i v6Us soiigèz plus à l*écrivain qu'à son raisonnement ; Tessentlel du àujët s'éffâcè soUs ces ingénieux accessoires. Le discours ressemble alors à cet habit du duc de Saint* Simon, dont l'étoffe était toute Couverte de perles : le tissu était de soie, mais oli hé lé voyait pas. »

Quintiliëti avait été le maître de Pline , et était resté son ami ; Pline se Croyait , comme Quintilien , Uti Restaurateur des l30nnes ttadilions littéraires. Plus que Quititilien encore. Il était infecté des vices de soii temps. Il y à plus loin du Panégtjfique de Trajan aU discours pouf Maf-cellus^ que de YJnstitniion oratoire aux dialogues sur l'Orateur, Ajoutez que la langue de Pline ne vaut pas celle de Quintilien. On y rencontre souvent des mots détournés des acceptions classiques, et même quelques traces de ce néologisme dont né se défendait pas assez Pline l'Ancien, mais qui est moins pardonnable dans les écrits du neveu que dans ceux de l'oncle. Pourtant ce serait faire tort à Pline le Jeune, que de lui refuser certaines qualités oratoires. Le Panégyrique est un ouvrage faux , mais non pas froid. Il n'y a qu'une chaleur douce, mais cette chaleur est continue. M. Demogeot remarque avec raison que sous la forme un peu factice dont Pline revêtait ses pensées il y avait un sentiment vrai; qu'il aimait Trajan , qu'il admirait le prince. « Il n'est pas sans

exemple, dit encore le critique, qu'une affection sincère s'exprime dans un langage un peu maniéré, dont Tbabitude et réducation ont fait pour un auteur sa langue naturelle. >

Le Panégyrique de Trajan , malgré ses défauts, ou plutôt à cause de ses défauts mêmes , fut reçu des contemporains comme un chef-d'œuvre. Dans les siècles qui suivirent, l'admiration ne fit que s'accroître. Les orateurs , ou ceux qui se prenaient pour tels, cherchaient dans l'écrit de Pline, bien plus encore que dans les discours de Démosthène ou de Cicéron, les secrets de l'éloquence et du style oratoire. Je laisse à penser ce que pouvaient être des ouvrages composés d'après un pareil modèle. Il nous reste une collection de douze panégyriques, dont le Panégyrique de Trajan a été le prototype. Ces discours, ou, si l'on veut, ces ombres de discours, sont du troisième et du quatrième siècle. C'est du Pline, moins l'esprit, moins le style, moins la langue, moins le talent, c'est-à-dire quelque chose un peu au-dessous de rien.

Pline le Jeune avait commencé à plaider devant les tribunaux dès l'âge de dix-neuf ans. Ses succès d'avocat n'avaient pas été moindres que ses succès de déclamateur ou de récitateur. Il fut chargé, selon son propre témoignage, de causes très-considérables, et il avait l'habitude de rédiger par écrit ses discours judiciaires. Il avoue lui-même qu'après un long exercice du métier d'avocat , il ne sait pas encore très-bien à quoi s'en tenir sur les qualités essentielles à l'orateur, et, selon son expression, qu'il les entrevoit encore dans un brouillard. L'ami à qui il écrivait ceci aurait pu lui dire : Lis VOrateur. N'importe; Pline n*en comptait pas moins sur ses Plaidoyers pour maintenir son nom parmi ceux des plus grands orateurs judiciaires. « Il est probable, dit M. Demogeot, que Pline a perdu, en effet, avec ces discours, la plus solide partie de ses titres. L'émotion que ses plaidoyers produisaient dans les juges, le succès des affaires dont il fut chargé, la nécessité de parler pour convaincre et non pour plaire, l'atmosphère du barreau et des intérêts sérieux, si saine pour l'éloquence, sont pour nous autant de garanties du mérite réel de ces œuvres. Soit qu'il

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vengeât avec courage la mémoire d'Helvidius, et entraînât le sénat, malgré ses hésitations, dans un avis audacieusement sévère; soit qu'il accusât ou défendît , dans cette assemblée , des magistrats plus ou moins concussionnaires ; soit qu'il plaidât au tribunal des centumvirs, qu'il avait coutume d'appeler son arène , il s'éleva sans doute plus d'une fois à toute la puissance de l'orateur. Mais alors même l'artiste , l'homme de style dut conserver une grande part , au moins dans la rédaction subséquente de ces discours. Quand le sénateur ou l'avocat avait rempli sa tâche, l'écrivain commençait la sienne; et nous voyons, dans sa correspondance , que cette seconde œuvre ressemblait peu à la première. Ses discours écrits étaient plus développés que ses improvisations : aussi les travaillait-il à loisir. « Voici « la préface, » écrit-il à un de ses amis, en lui racontant les circonstances d'une plaidoirie ; « quant au discours lui- « même , vous attendrez , s'il vous plaît , et vous attendrez «< longtemps : un pareil sujet ne veut pas être traité à la « hâte. » L'homme de lettres , qui commençait à germer dans Cicéron, atteignit sa pleine floraison dans Pline le Jeune. Après avoir parlé pour le tribunal , il écrit pour la lecture publique; il écrit pour la postérité surtout : il refond ses discours comme sa correspondance, il y consacre sa vie; c'est pour eux qu'il refuse de se faire historien. Toutes ces peines ont -été inutiles, peut-être même nuisibles à sa gloire. Ces harangues si travaillées ne sont pas parvenues à leur adresse : la postérité a préféré les sublimes rudesses de Démoslhène, et les négligences calculées de Cicéron. »

Cn riTAl de Pline le #eaiie«

M. Nisard, dans son tableau des lectures publiques, trace les portraits de quelques-uns des contemporains de Pline le Jeune, et notamment celui de l'orateur Régulus, dessiné d'après Pline même. Régulus était un avocat très-habile et très-dangereux ; Pline eut souvent affaire à ses talents* et à ses astuces : aussi parle-t-il souvent de lui. Je citerai les principaux traits de Tesquisse de M. Nisard, et

pour faire connaître Régulus, et pour montrer quelques-unes des choses que la critique, aidée de Timagination, peut tirer des Lettres de Pline le Jeune.

<c Voici Régulus l'avocat, celui qui a Toeil louche et humble , et qui salue si bas. Homme de talent, et surtout d'intrigue, riche par toutes sortes de moyens, Régulus est haï, mais craint, parce qu'il a le double crédit d'un homme méchant et d'un homme riche. Régulus se mêle de vers, et on le blesse fort à ne louer que son talent d'avocat. Quand il a bien plaidé, on peut lui dire qu'il fait admirablement les vers ; mais , quand il a lu des vers, il y a du danger à lui dire qu'il plaide bien* C'est un charlatan qui a pour dupes ceux même qui ne veulent pas l'être. Lea magistrats lui donnent tout haut gain de cause, et, tout bas, critiquent son éloquence, qui est lourde et de mauvais goût; les poètes lui donnent, dans l'auditoire, la palme de la poésie, et, hors de l'auditoire, estiment ses vers à rien. C'est ainsi que sa réputation est l'œuvre de ceux même qui le jugent le plus sérieusement : triomphe unique , mais qu'obtiendront toujours ces trois choses réunies, l'intrigue, la méchanceté et le talent. »

Après avoir peint les tortueuses voies de l'ambition de Régulus, et les infâmes spéculations par lesquelles Régulus savait augmenter sa fortune, M. Nisard ajoute: « Régulus est superstitieux, comme tous les gens dont l'audace est de tête et non de cœur. Avant de plaider, il se couvre d'un enduit l'œil droit, si son client est défendeur ; l'œil gauche, s'il est demandeur. Il consulte les auspices; il met un bandeau blanc sur un de ses sourcils ; il n'a pas foi en son droit, mais en sa divination : les lois sont des dés avec lesquels il joue ; la chance décide du gain. »

Régulus était un des coryphées du barreau de ce tempslà; mais il faut dire que Pline y trouvait aussi, à côté de Régulus, de plus nobles rivaux, et surtout de plus estimables ixiodèles. Tacite plaidait; et Pline nous apprend que Tacite et lui ils ont soutenu la cause des Africains contre le proconsul Marins Priscus.

I<eUre0 de Pline le Senne.

Les Lettres sont un monument bien autrement précieux pour nous que le Panégyrique de Trajan. « Elles nous pré* sentent, dit M. Demogeot, l'histoire intérieure de Rome au temps des empereurs , cette histoire que les historiens ne racontent pas, celle des mœurs, des usages de la vie privée, de la manière de voir dans les sujets les plus familiers comme dans les plus nobles. Il manque ici à notre instruction ce qui manquait tout à l'heure à notre plaisir, un laisseraller plus grand de la part de l'écrivain. Ce livre n'est qu'un choix de lettres , et un choix fait par l'auteur. Le critique modifie à loisir les épanchements de l'ami ; le Pline réel refait pour le lecteur un Pline de fantaisie. Il ne respecte pas même Tordre des temps : il retranche, il déplace à son gré ; en un mot, il nous donne, si l'on veut, des modèles du genre épistolaire, mais non pas une correspondance. En second lieu, il n'y faut pas chercher le tableau si intéressant, si animé, de la vie publique d'un peuple. Celui qui prend en main les lettres de Pline , en quittant celles do Cicéron , éprouve la môme impression que s'il sortait d'une place publique où s'agitent les convulsions de la liberté mourante, pour rentrer au foyer tranquille d'un simple particulier. Sous Donatien, Pline écrit peu de lettres, et aucune surJes affaires de l'État. Sous les bons princes mômes, sous Nerva, sous Trajan, ces grands intérêts sont interdits à l'homme privé. «Tout cela dépend d'un seul chef, qui , pour le bien « de tous,-prend sur lui les travaux dont il décharge les auu ires {Lett, Hï, 20). » Ne demandez donc pas à Pline de ces lettres qui sont de l'histoire politique , de ces lettres telles qu'en écrivait Cicéron : il vous répondrait tout simplement qu'il manque de matière^ et qu'il n'a pas les mômes avantages que l'orateur illustre dont vous lui proposez l'exemple...

« Quoique peu fécondes en documents historiques , les lettres de Pline sont, avec son Panégyrique, les témoignages les plus détaillés qui nous restent sur le règne de Trajan. Privés de ce que Tacite et Suétone avaient ou écrit ou pro-

jeté d'écrire sur ce prince , n'ayant même ni les biographies qu'avaient composées Marius Maximus, Fabius Marcellus, Aurélius Vérus et Statius Yalens, ni le poème grec où Ganinius Rufus avait chanté la guerre de cet empereur contre les Daces , nous serions réduits , sans Pline le Jeune , aux courts fragments de Dion Cassius et aux maigres abrégés d* Aurélius Victor et d'Eutrope. Grâce à notre auteur, nous voyons s'animer tout à coup cette aride chronique : le souille d'un contemporain rend la vie à ces ossements desséchés. Les deux premières années de Trajan, surtout, nous sont racontées avec un développement plus qu'historique : pour le reste , ou du moins pour la plus grande partie du même règne, les lettres complètent le discours et ne le démentent jamais.

« Le dixième livre surtout, cette correspondance suivie du gouverneur de Bithynie avec le niaître de Rome, offre le plus vif intérêt aux recherches de Thistorien. Pline comptait peu sur le plaisir que ce livre nous cause : il ne le publia pas lui-même dans sa collection. Ce fut après sa mort qu'il parut, comme un recueil de pièces, et non comme une œuvre d'art. Ces lettres d'affaires causaient sans doute à Pline la même impatience que les mémoires de ses fermiers et les plaintes de ses paysans, qu'il lisait en courant et malgré lui «habitué « qu'il était à d'autres papiers, à d'autres lettres ( v, 16 ). » Il n'en est pas moins vrai que ce dixième livre, si simple, si dépourvu d'ornements artificiels, est pour l'homme sérieux le plus instructif de tous. « C'est le chef-d'œuvre de Pline, « dit avec quelque raison le chartreux d'Argonne ( Vigneul « Marville). Ses autres lettres ont de grandes beautés pour les (( gens qui aiment les belles-lettres; mais celles-ci, qui reu gardent le ministère, sont incomparables, principalement « quand elles sont accompagnées des réponses deTrajan, qui « leur apportent un grand lustre. Jamais rien ne m*a fait « mieux concevoir ce que les Romains appelaient impera- , * toria brevitasy que ces réponses si brèves et si sages. Si « les purs esprits se mêlaient d'écrire, ils n'écriraient point « autrement : c'est le plus haut point de la perfection. »

L'BISTOmE DEPUIS TITE X.IVE JUSQU'A TACITE.

FLORUS. — YELLIÉIUS PATERCGLUS. — YALÈRE MAXIME. — QUINTE CURGE« JUSTIN. — SUÉTONE. — JULIUS OBSÉQUENS. — HISTORIENS PERDUS.

noms.

Entre Tite Live et Tacite, il y a plusieurs historiens dont nous devons tenir compte. Le premier en date, selon certains critiques, c'est Florus. Il n'est pas bien sûr que Florus appartienne, comme ils le veulent, à la fin du siècle d'Auguste, ou au commencement de la période suivante. D'autres pensent, avec plus de raison je crois, qu'il faut le reporter un peu plus bas. On le nomme communément Lucius Annéus Florus ; et cenomafaitsoupçonnerqu'il était, non pas Julius Florus, l'ami d'Horace et de Tibère, mais un membre de la famille Ânnéa , c'est-à-dire un parent des Sénèque, peut-être le neveu du fameux philosophe, et, comme lui, un homme originaire d'Espagne. Un passage du préambule de Florus a donné lieu de croire que cet historien vivait plus tard encore, sous Trajan, ou même sous Adrien. Enfin il ne serait pas absurde de dire que Florus l'historien est probablement le même que le Florus qui a rédigé les sommaires de Tite Live, et qui vivait probablement à la fin du iv siècle, ou dans le cours du In^ Quoi qu'il en soit, nous possédons, sous le nom de Florus, un Abrégé (Thistoire romaine, en quatre livres, qui contient un aperçu des faits principaux de la vie du peuple romain, depuis Romulus jusqu'à Auguste, et même jusqu'au delà de la bataille d'Actium. Ce petit ouvrage est quelquefois vanté outre mesure. Mais c'est plutôt une étude de style à propos de l'histoire, qu'une histoire véritable. Florus ignore beaucoup trop la chronologie et la géographie : un ancien dirait que les deux yeux lui manquent. En revanche, il écrit avec pompe et avec élégance; il a souvent des mots heureux; et on ne saurait lui refuser un assez remarquable talent littéraire. Si l'on prend son ouvrage comme un panégyrique de Rome, il n'est pas douteu*

qu'on ne doive placer Fauteur au premier rang des rhéteurs et des déclamateurs romaibs. Mais c'est là un triste éloge, si Ton veut voir dans Florus un historien, et, dans son abrégé, quelque chose qui rappelle le ton et la manière de Salluste ou de Tite Live. Félicitons-le pourtant d'avoir su écrire, bien qu'il n'écrive pas toujours avec un goût parfait. Les esquisses qu'il trace sont quelquefois des réductions fidèles des grands tableaux peints par les maîtres. Ce, n'est pas rien , par exemple, d'avoir raconté en deux pages la conjuration de Catilina , sans rien oublier de vraiment essentiel. La Harpe a rsrison de le remarquer, et de louer les qualités habituelles du style de Florus, la rapidité et la noblesse.

Velléius Paterculus est un abréviateur aussi, mais trèssupérieur à Florus. A peine trouve-t-on, çà et là, dans son Histoire romaine^ quelques traits de déclamation , quelques phrases ambitieuses, quelques termes recherchés, quelques tours un peu obscurs. Le style de Velléius n'est pas indigne des bons modèles, et même de celui de Salluste. Il est serré, nerveux, élégant néanmoins, jamais traînant ni vulgaire. Velléius a eu le talent de renfermer, en deux livres d'une médiocre étendue, non-seulement l'histoire de .Rome depuis sa fondation jusqu'à la mort de Livie, mère de Tibère, mais même un précis de l'histoire universelle , dans ses rapports avec celle du peuple romain , à partir de la prise de cette ville de Troie dont les Romains se prétendaient originaires. Ajoutez que le récit est clair, facile à saisir, agréablement coupé par des réflexions morales. Velléius a fait preuve d'une grande sagacité dans l'art de rechercher les causes des événements, d'y rattacher leurs conséquences, de découvrir la liaison des choses les plus diverses, de les envisager sous leur véritable point de vue. C'est dans son ouvrage qu'on aperçoit le plus nettement la suite des faits , depuis le moment où le secours de Tite Live nous manque, jusqu'aux temps de César et d'Auguste. Les hommes, leurs passions, leurs défauts et leurs vertus sont impartialement et vivement appréciés. Il n'y a pas beaucoup d'exagération à dire, comme

L'HISfOIRE DEPUIS TITE LIVE JUSQU'a TACITE. 583

faisait le président Hénault, que Velléius est le modèle des abréviateurs. La Harpe avoue qu*il y a dans son abrégé beau* coup plus d'idées et d'esprit que dans celui de Florus ; il admire surtout ses portraits tracés en cinq ou six lignes, avec une force et une fierté de pinceau égales, supérieures môme peut-être , selon le critique , à ce qu'on trouve d'analogue chez les anciens. Les portraits cités par La Harpe soYit dignes, en effet , de figurer à côté des meilleurs : Salluste n'y eût ajouté que peu de chose. Voici celui de Mithridate : « Mithridate, qu'il n'est pas permis de passer sous' silence, mais dont il est difficile de parler dignement; infatigable dans la guerre j terrible par sa politique autant que par son courage ; toujours grand par le génie , quelquefois par la fortune; soldat à la fois et capitaine, et, pour les Romains, un autre Aunibal. » Voici le portrait de Caton : «< Caton, l'image de' la vertu ; qui fut en tout plus près de la divinité que de l'homme; qui jamais ne fit le bien pour paraître le faire, mais parce qu'il n'était pas en lui de faire autrement; qui ne croyait raisonnable que ce qui était juste; qui n'eut aucun des vices de l'humanité, et qui fut toujours supérieur à la fortune. »

On reproche quelquefois à Velléius son adulation pour Auguste, Livie, Tibère, et Séjan môme. Si l'on ôte de ses flatteries ce qui était le ton du jour, et les exagérations qu'on ne prenait pas plus au sérieux que nous ne faisons pour les formules de nos lettres, il ne restera guère que la vérité. Velléius est mort avant les jours mauvais de Tibère. Il n'est donc pas étonnant qu'il n'ait vu dans le prince que ce qu'y voyaient alors presque tous les contemporains, un politique profond et habile, le continuateur fidèle des traditions de gouvernement qu'Auguste lui avait léguées avec l'empire. Il faut tenir compte aussi de la reconnaissance de l'écrivain pour ses bienfaiteurs. C'est à Tibère que Velléius devait sa fortune. Dès l'âge de vingt et un ans, il était préfet de la cavalerie , et il suivait Tibère dans ses «ampayies de Germanie, de Pannonie, de Dalmatie. A la mort d'Auguste, il était revôtude la préture. Sa faveur dura jusqu'à l'époque de la ruine de Séjan. Il fut impliqué dans la conspiration

dont Séjan était accusé; et Tibère fut sans pitié pour celui qui lui avait prodigué tant d*éloges.

Nous ne possédons pas en entier Touvrage de Velléîus Paterculus. Le commencement n'existe plus, et il y a une .lacune après le huitième chapitre du premier livre. Une particularité à remarquer, c'est que Fauteur, dans le cours de ses récits, adresse fréquemment la parole au consul Marcus Vinicius, son parent. C'est pour ce Vinicius sans doute que Velléius a composé son abrégé.

iralère maxime.

L'anecdotier Valérius Maximus est bien loin d'avoir le mérite sérieux de Velléius, ni même les défauts brillants de Florus. Son livre, intitulé Faits et dits mémorables^ est une compilation, où il n'a pas toujours fait preuve de goût et de critique. Le choix et l'arrangement des morceaux laissent beaucoup à désirer. L'auteur vise un peu trop à exciter l'étonnement dans l'âme du lecteur; il aime mieux raconter des choses merveilleuses et extraordinaires, que des choses purement vraies. Son style est tendu et déclamatoire. Considéré comme moraliste, Yalère Maxime ne manque pas d'une certaine valeur : le coup d'œil qu'il a jeté sur la nature humaine et sur l'ordre du monde est juste et même assez profond. Le but qu'il s'est proposé, en publiant ce recueil d'exemples, était d'inspirer l'amour de la vertu el l'horreur du vice : on ne peut pas dire qu'il l'ait atteint complètement ; mais il y touche parfois, et avec quelque bonheur. Au reste, de pareils extraits n'ont pas dû coûter de bien grands efforts. Il faut les consulter ou les lire, sans y chercher autre chose que ce qu'on cherche ordinairement dans les ana. L'estimable écrivain qui a rédigé les neuf livres des Faits et dits mémorables est à peu près inconnu de sa personne. On croît qu'il vivait sous Tibère, comme Velléius. Il avait aussi servi dans les armées romaines, et il avait fait queftjues campagnes en Asie. C'est à son retour à Rome, probablement dans les dernières années du règne de Tibère, qu'il se mit à coordonner les extraits de ses lectures, à les orner de ses réflexions, à en former une sorte d'ouvrage.

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