L*HISTOIRE DEPUIS TITE LIVE JOSQU*A TACITE
Qnlnte Caree»
Quintus Curtius Rufus n'est mentionné dans aucun au* leur ancien. Il n'y a qu'un seul passage, dans son livre, qui puisse fournir quelques données sur l'époque de sa vie. Il est probable, d'après l'interprétation la plus rigoureuse de ce passage, d'ailleurs obscur, qu'on doit placer l'auteur parmi les contemporains de Vespasien et de Titus. Je dois dire pourtant que quelques-uns concluent, de ces paroles mêmes, qu'il vivait sous Tibère et sous Claude. Ce qui est certain, c'est qu'on ne peut pas le faire descendre, comme d'autres le voudraient, vers les temps de Gordien ou d'Alexandre Sévère, ou même de Constantin, ou même d€^ Théodose. Son style seul, sans être la perfection et la pureté suprêmes, suffirait pour démontrer qu'il se rattache d'assez près à la grande époque classique.*
Quinte Curce avait écrit son Histoire des exploits d'Alexandre le Grand en dix livres. Les deux premiers nous manquent ; les autres ne sont pas sans avoir subi des remaniements et des interpolations. Comme ouvrage historique ^ cette composition laisse infiniment à désirer. Quinte Curce ignore la tactique militaire; il se trompe souvent sur la géographie; il dédaigne trop l'exactitude chronologique; il a le goût du merveilleux; il ne brille enfin ni par la science , ni par le discernement. C'est un rhéteur, qui n'est vraiment à son aise que dans les choses du domaine de la rhétorique, et qui se plaît surtout aux harangues vides et pompeuses. Malgré tous ces défauts. Quinte Curce est un écrivain qu'on lit avec un vif intérêt. Il a bien saisi le portrait de son héros : son Alexandre est vivant ; et la réalité dramatique compense, jusqu'à un certain point, les imperfections de la réalité historique. Les réflexions de l'auteur ne sont souvent que des lieux communs ; mais quelquefois aussi elles ne manquent ni de force ni d'élévation. Ses harangues laissent trop percer l'auteur : quelques-unes pourtant sont très-remarquables, particulièrement celle des Scythes à Alexandre. Son style est trop fleuri ; et il ne sait pas en proportionner les ornements à l'importance d
choses : quels que soient les événements, grands ou petits, c'est du même ton qu'il les raconte. En un mot, Y Histoire des exploits d'Alexandre n'est ni un bon ni un mauvais ouvrage, dans la stricte acception des termes : on pourrsdt le définir un roman historique agréable.
Justin, le grand coupable qui a tué son maître, Tabréviateur qui a usurpé toute la gloire de Trogue Pompée, vivait, si Ton en juge d'après la dédicace de son livre à Vempereur Marc Àurèle, dans le siècle des Antonins. Mais quelquesuns révoquent en doute Tauthenticité de cette dédicace, et 4)lacent Justin un peu plus haut; d'autres, au contraire, le font descendre plus bas. Justin est nommé tantôt Marcus Junianus Justinus, tantôt Justinus Frontinus. Sa vie est parfaitement inconnue.
Voici le jugement que La Harpe porte sur Justin : « Justin n'est pas un peintre de mœurs; mais c'est un fort bon narrateur. Son style, en général, est sage, clair et naturel, sans affectation, sans enflure, et semé de morceaux fort éloquents. Il n'y faut pas chercher beaucoup de méthode ni de chronologie : c'est un tableau rapide des plus grands événements arrivés chez les nations conquérantes, ou qui ont fait quelque bruit dans le monde. Plusieurs traits de ce tableau sont d'une grande beauté, et peuvent donner une idée de cette manière antique, de ce ton de grandeur si naturel aux his^ toriens grecs et romains, et de l'intérêt de style qui anime leurs productions. » La Harpe cite ensuite deux passages qui sont , en effet, fort remarquables. Dans] le premier, l'historien peint le retour d'Alcibiade : c'est une page vivement colorée, et qui ne pâlit pas devant celle où Xénophon, dans les Helléniques^ a retracé le triomphe de l'élégant favori du peuple athénien. L'autre passage est un magnifique portrait de Philippe, roi de Macédoine, et un parallèle juste et frappant de ce prince avec son fils Alexandre. Il n'est guère douteux que ces morceaux développés, et tous les autres du môme genre qu'on trouve çà et là dans l'ouvrage, ne soient des extraits à peu près textuels de l'original, et
l'histoire dbpuis tite livb jusqu'à tacite. 587
qu'il n'y faille admirer la main de Trogue Pompée, mille fois plus encore que celle du mutilateur. Ce n'est pas trop s'avancer que de reporter tout entière à Trogue Pompée la responsabilité de toutes les quafités qui recommandent les Histoires philippiques^ et celle aussi de la plupart des défauts qui les déparent, et que nous avons signalés ailleurs. Nous l'avions déjà remarqué en parlant de Trogue Pompée ; et nous n'avons aucune raison de faire ici à Justin un honneur qui ne lui revient pas, et de nous associer à l'injustice de la postérité, qui ne s'est pas souvenue de l'auteur original, et qui a fait un écrivain de l'homme qui ne fut proprement qu'un manœuvre littéraire.
Haétome*
Avec Suétone, nous touchons à l'époque même où écrivit Tacite. Suétone fut le contemporain de l'auteur des Annales ; il fut môme l'ami de Pline le Jeune, qui était l'ami du|[raiï<l historien de l'empire. Ce qu'on sait de la vie de Suétone se réduit à fort peu de chose. II se nommait Caïus Suétonius Tranquillus. Il exerça pendant quelque temps, à Rome, la profession de rhéteur. Pline le Jeune le recommanda à Trajan, fils adoptif et successeur désigné de Nerva. Il fut employé, sous Adrien, avec le titre de maître des offices, autrement dit de secrétaire intime. Mais il tomba bientôt dans la disgrâce, se retira complètement des affaires, et passa le reste de sa vie dans un loisir studieux. On ignore la date de sa naissance ainsi que celle de sa mort. Il avait composé un grand nombre d'ouvrages, sur des sujets très-divers, histoire, antiquités, grammaire, etc. Il nous reste de lui les Vies des douze CésarSj c'est-à-dire des douze premiers empereurs de Rome ; un petit livre intitulé des illustres Grammai" riens; un autre petit livre, intitulé des célèbres Rhéteurs; enfin d'autres courtes biographies intitulées des Poètes.
Quelques-unes des notices sur les poètes latins sont regardées généralement comme apocryphes ; toutes semblent avoir été altérées par desinterpolateurs. Elles sont pourtant fort sèches, et n'oifrent guère d'autre intérêt quecelui d'une collection de matériaux pour l'histoire littéraire. Les no-
tîces sur les grammairiens et les rhéteurs portent tous les caractères de Taulhenticité; mais ce n'est pas par le sujet qu'elles peuvent beaucQup se recommander aujourd'hui à nos yeux. On y trouve pourtant une foule de détails qu'on chercherait vainement ailleurs , et qui ne sont pas moins précieux que ceux qui remplissent les notices sur les poètes. On les lit , non point parce que Suétone y raconte les travaux des Orbilius ou des Otacilius Pilitus, mais parce que, à l'occasion de ces noms plus ou moins obscurs, il lui est arrivé souvent de toucher ou à d'autres personnages plus fameux , ou à des faits importants de l'histoire de la langue et de la littérature. On soupçonne que les trois livres dont nous venons de parler ne sont que des parties d'un ouvrage étendu, qui contenait peut-être plusieurs autres livres encore , et qui aurait eu pour titre : des Hommes illustrée dans les lettres; mais ce n'est là qu'une conjecture, qu'aucune preuve décisive n'a jusqu'à présent convertie en vérité démontrée.
L'ouvrage qui a fait la réputation de Suétone , ce sont les Vies des douze Césars. La Harpe , qui avait pourtant traduit Suétone, le juge avec quelque sévérité; et cette sévérité est loin de n'être pas méritée. « Suétone, dit-il, est exact jusqu'au scrupule, et rigoureusement méthodique : il n'omet rien de ce qui concerne l'homme dont il écrit la vie; il rapporte tout; mais il ne peint rien. C'est proprement un anecdotier, si Ton peut se servir de ce terme, mais fort curieux à lire et à consulter. On rit de cette attention dont il se pique dans les plus petites choses; mais souvent on n'est pas fâché de les trouver. D'ailleurs , il cite des ouïdire, et ne les garantit pas. S'il abonde en détails, il est fort sobre de réflexions. Il raconte sans s'arrêter , sans s'émouvoir : sa fonction unique est celle ^e narrateur. Il résulte de cette indifférence un préjugé bien fondé en faveur de son impartialité. Il n'aime ni ne hait personnellement aucun des hommes dont il parle : il laisse au lecteur à les juger. >* Nous ajouterons peu de chose à ce qui précède. Les biographies de Suétone ne sont pas proprement de l'histoire ; ou, si l'on veut, c'est de l'histoire d'antichambre ; ce sont des récits
l'histoire depuis TITE LlVE JDSQO*A TACITE. 589
débraillés , si j'ose aidsi dire, des récits faits sans art, sans ordre, sans méthode aucune, et où le sans-géne n'est jamais cet heureux négligé qui fait le charme de la narration de Plutarque. Il faut y regarder avant de puiser dans cet amas d'objets de toute sorte et de toute valeur. Suétone est une autorité souvent suspecte; non pas qu'il n'aime la vérité et qu'il ne la cherche curieusement; mais quelquefois il entend mal , comme on entend en écoutant aux portes. Avec de la critique , on sépare aisément le vrai du faux , et l'or pur du fatras où il se trouve mêlé. Suétone , entre des mains habiles , est une mine historique plus précieuse et plus féconde peut-être que Tacite avec toutes ses richesses et toutes ses magnificences. À coup sûr, il serait presque impossible, sans ce bavard trop souvent obscène, d'écrire une histoire de l'empire qui, dans. nos idées, méritât véri* tablement ce nom.
Nous mentionnons ici pour mémoire JuliusObséquens, auteur d'un livre intitulé des Prodiges. C'était une série d'extraits d'historiens , et particulièrement de Tite Live, Le titre indique assez le but que s'était proposé l'écrivain. Il reste un fragment de cette compilation soi-disant historique : c'est le récit des prodiges consignés dans l'histoire depuis l'an 249 avant J. C. jusqu'à Auguste. La perte du reste n'est pas une très-grande perte , même pour l'histoire. Quant à la littérature, il est probable qu'elle n'y eût pas beaucoup trouvé ni à louer, ni peut-être à blâmer. Julius Obséquens n'est partout qu'un faiseur d'extraits : il ne se permet ni réflexions personnelles, ni jugements sur les faits qu'il raconte; il écrit assez purement , sans afiTectation et sans emphase; mais c'est sans nul doute aux auteurs qu'il extrait qu'il doit de n'être pas trop indigne des bons siècles de la langue.
Beaucoup d'historiens , plus ou moins célèbres durant cette période, sont à peine connus de nom aujourd'hui. J**
S90 CHAPITBS XL.
M parle pas de Tibère, ni de l'empereur Claude, qui avaient laissé des Mémoires ^ et même, ce dernier, une Histoire de Rome en vingt et un livres. Ceux-là sont trop connus. Hais il nous serait difficile de dire par quelles qualités littéraires se distinguaient ou Brutidius Niger , qui écrivit sur la mort de Cicéron , ou Caïus Balbillus , qui écrivit sur TÉgypte. Nous savons pourtant que Thraséa Pétus, fameux par sa vie et par sa mort, avait dignement raconté la vie et la mort de Caton dTtique; qu'Arulénus Rusticus et Hérennius Sénécion, sous Domitien, encoururent la mort, pour avoir célébré, Tun Thraséas, l'autre Helvidius, et que leurs livres eux-mêmes furent brûlés par la main du bourreau , dans le comice et le Forum. Les autres historiens que nous pour* rions citer sont plus inconnus encore que Balbillus, et que Brutidius.
TACITE SILON SES PAMlfCTIlISTEB* — 1ll£sE1iTES NECESSAIRES. ^ DEFAUTS DV STYLE DE TACITE. — VIE DE TACITE. -* OUVRAGES PERDUS DE TACITE. *- AGRICOLA. — MCBURS DES GERMAINS. — • HISTOIRES; ANNALES.
Tacite «eloii mçm panégfriBieM.
Écoutons d*abord La Harpe : « On ne peut pas dire de Tacite, comme de Salluste, que ce n'est qu'un parleur de vertu : il la fait respecter à ses lecteurs, parce que lui-même paraît la sentir. Sa diction est forte comme son âme; singulièrement pittoresque, sans étrejamais trop figurée; précise, sans être obscure; nerveuse, sans être tendue. Il parle à la fois à rame, à Timagination, à Tesprit. On pourrait juger des lecteurs de Tacite par le mérite qu'ils lui trouvent, parce que sa pensée est d'une telle étendue, que chacun y pénètre plus ou moins, selon le degré de ses forces. Il creuse
à une profondeur immense , et creuse sans effort. Il a Tair bien moins travaillé que Salluste, quoiqu'il soit sans com* paraison plus plein et plus fini. Le secret de son style, qu'on n'égalera peut-être jamais, tient non-seulement à son génie, mais aux circonstances où il s'est trouvé. » . Après avoir dit comment Tacite avait vécu , et sous quel tyran il avait été réduit à gémir en silence des maux de sa patrie, le critique ajoute : « Dans cette douloureuse oppression, Tacite, obligé de se replier sur lui-même, jeta sur le papier tout cet amas de plaintes et ce poids d'indignation dont il ne pouvait autrement se soulager : voilà ce qui rend son style si intéressant et si animé. Il n'invective point en déclamateur : un homme profondément affecté ne peut pas Têtre ; mais il peint avec des couleurs si vraies tout ce que la bassesse et l'esclavage ont de plus dégoûtant, tout ce que le despotisme et la cruauté ont de plus horrible ; les espérances et les succès du crime ; la pâleur de l'innocence et l'abattement de la vertu ; il peint tellement tout ce qu'il a vu et souffert, que l'on voit et que l'on souffre avec lui. Chaque ligne porte un sentiment dans l'âme : il demande pardon au lecteur des horreurs dont il l'entretient; etcei horreurs mêmes attachent au point qu'on serait fâché qu'il ne les eût pas tracées. Les tyrans nous semblent punis quand il les peint. Il représente la postérité et la vengeance; et je ne connais point de lecture plus terrible pour la conscience des méchants. »
Un peu plus loin, La Harpe repousse les attaques dont le style de Tacite a été l'objet, et il s'approprie, en le transcrivant, ce jugement de Juste Lipse : « Chaque page, chaque ligne de Tacite est un trait de sagesse, un conseil, un axiome. Mais il est si rapide et si concis, qu'il faut bien de la sagacité pour le suivre et pour l'entendre. Tous les chiens ne sentent pas le gibier, et tous les lecteurs ne sentent pas Tacite. »
Marie-Joseph Chénier entonne un véritable dithyrambe en l'honneur de celui qu'il proclame le premier de tous les historiens : « Soit , dit-il, que, d'une plume austère, Tacite décrive les mœurs des Germains; soit qu'avec une pieuse
éloquence, il transmette à la postérité la vie de son beau* père Agricola ; soit qu'ouvrant Tâme de Tibère, il y compte les déchirements du crime et les coups de fouet du remords ; soit qu'il peigne le sénat, les chevaliers, tous les Romains se précipitant vers la servitude, esclaves même des délateurs, et accusant pour n'être point accusés; l'artificieux Séjan redouté d'un maître qu'il craint ; les affranchis tout-puissants par leur bassesse ; Pallas gouvernant l'imbécile Claude, Narcisse l'exécrable Néron ; les avides ministres de Galba se hâtant, sous un vieillard, de saisir une proie qui va bientôt leur échapper; les Romains combattant jusque dans Rome, afin qu'entre Othon et Vitellius la victoire nomme le plus coupable, en se déclarant pour lui ; soit qu'il représente Germanicus vengeant la perte des légions dlAuguste , ou puni par le poison de ses triomphes et de l'amour du peuple ; Thistorien Crémutius Cordus forcé de mourir pour avoir loué Brutus et Cassius, et, suivant un très-juste usage, sa proscription doublant sa renommée ; Britannicus, Octavie, Agrippine, victimes d'un tyran trois fois parricide; Sénèque se faisant ouvrir les veines conjointement avec son épouse; les débats héroïques de Servilius et de son père Soranus; Thraséas, aux prises avec la mort, offrant une libation de son sang à Jupiter Libérateur, et prescrivant la vie comme un devoir à la mère de ses enfants : il est tour à tour ou à la fois énergique, sublime, variant ses récits autant que le permet la monotonie du despotisme, et toujours également admirable ; imitant Thucydide et Salluste , mais surpassant ses modèles, comme il surpasse tous ses autres devanciers, et ne laissant à ses successeurs aucun espoir de l'atteindre. Étudiez l'ensemble de ses ouvrages , c'est le produit d'une vie entière d'études prolongées, de méditations profondes. Examinez les détails, tout y ressent l'inspiration, tous les mots sont des traits de génie et les élans d'une grande âme. Incorruptible dispensateur et de la gloire et de la honte, il représente cette conscience dii genre humain que, selon ses énergiques expressions , les tyrans croyaient étouffer au milieu des flammes , en faisant brûler publiquement les œuvres du talent resté libre et les éloges
de leurs victimes, dans ces mêmes places où le peuple romain s'assemblait sous la république. Son livre est un tribunal où sont jugés en dernier ressort les opprimés et les oppresseurs : c'est à Timmortalité qu'il les consacre ou les dévoue ; et , dans cet historien des peuples, par conséquent des princes qui savent régner, chaque ligne est le châtiment des crimes ou la récompense des vertus. »
Thomas, avant Chénier, avant La Harpe, avait dit à peu près les mêmes choses. Nous citerons le passage où il parle de l'éloquence de Tacite et de son style : « En général , ce n'est pas une éloquence de mots et d'harmonie ; c'est une éloquence d'idées qui se succèdent et se heurtent. Il semble partout que la pensée se resserre pour occuper moins d'espace. On ne la prévient jamais , on ne fait quela suivre. Souvent elle ne se déploie pas tout entière, et elle ne se montre, pour ainsi dire, qu'en se cachant. Qu'on imagine une langue rapide comme les mouvements de l'âme; une langue qui^ pour rendre un sentiment, ne se décomposerait jamais en plusieurs mots; une langue dont chaque son exprimerait une collection d'idées : telle est presque la perfection de la langue romaine dans Tacite. Point de signe superlTu, point de cortège inutile. Les pensées se pressent et entrent en foule dans l'imagination ; mais elles la remplissent sans h, fatiguer jamais. A l'égard du style, il est hardi , précipité , souvent brusque, toujours plein de vigueur : il peint d'un trait. La. liaison est plus entre les idées qu'entre les mots. Les muscles et les nerfs y dominent plus que la grâce. C'est le Michel Ange des écrivains. » Thomas résume son opinion générale en ces termes : « Dix pages de Tacite apprennent plus à connaître les hommes que les trois quarts des histoires modernes ensemble. C'est le livre des vieillards, des philosophes, des citoyens, des courtisans, des princes. Il console des hommes celui qui en est loin ; il éclaire celui qui est forcé de vivre avec eux. Il est trop vrai qu'il n'apprend pas à les estimer ; mais on serait trop heureux que leur commerce à cet égard ne fût pas plus dangereux que Tacite même. *>
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Notre devoir est designaler ici quelques ombres, qui man* quent aux tableaux tracés par les trois célèbres critiques. Il est incontestableque Tacite aimait la vérité, et qu'il la recherchait avec soin et scrupule. Mais on ne peut guère nier non plus qu'il ne subordonnât l'exactitude elle-même à la beauté du récit ou à l'élégance oratoire. Le discours de Claude, dont on a retrouvé le texte à Lyon , n'est pas le même que celui qu'on lit dans les Annales, Tacite a beaucoup tiré de son propre fonds, alors qu'on pourrait croire qu'il ne fait que citer. Ici, l'infidélité est dans la forme et dans les détails; ailleurs, elle est dans les faits mêmes. Voyez ce qu'il dit des juifs et des chrétiens : il partage à leur égard tous les préjugés populaires, et il ne songe pas à s'informer si ces préjugés sont bien ou mal fondés. Son devoir d'historien l'obligeait à s'enquérir un peu mieux, et à ne pas porter des accusations à la légère. Ajoutez que, dans l'univers, il ne voit guère que Rome; dans Rome même, que le sénat et le palais; et au sénat et dans le palais, il ne s'occupe, peu s'en faut, que des tragédies qui s'y passent. On ne saurait le suspecter, quand il raconte ce qu'il a vu, ce qu'il a touché ; mais il est loin de tout voir, et bien des choses ont échappé à sa main. Quand il juge les faits ou les hommes, il se laisse souvent entraîner à ses passions d'aristocrate ou d'écrivain. Il a, comme les contemporains, et par-dessus tout, le culte de la forme. C'est le génie le plus dramatique de Rome; c'est, comme l'appelait Racine, le plus grand peintre du monde." Est - ce un profond politique ? est-ce le premier des historiens, ou même un très-grand historien? Je dirai, sauf le respect que je dois à tant d'hommes distingués qui l'affirment, que j'en doute, et même que je fais plus qu'en douter. Je ne conteste aucune des qualités de l'écrivain ; mais ces qualités ne sont, si je ne me trompe, que celles d'un poète, ou même d'un rhéteur de génie. Il y a même quelquefois une sorte de contradiction, dans ses récits, entre le narrateur et le moraliste. Mettez d'un côté les faits qu'il raconte, de l'autre les jugements qu'il porte, et vous aurez, sinon deux écri-
TACITB. 51^5
vains difTérents , au moins deux ouvrages assez peu con«* formes. Ainsi , dans le récit de la mort de Germanicus , il n'affirme pas l'empoisonnement : d'après les détails, ce serrait chose difficile, presque impossible. Plus loin, il éprouve le besoin d'y croire; plus loin encore, il y croit. Partout et toujours , il croit le mal : c'est sa règle. Voilà pourquoi les politiques de l'école de Machiavel lui ont fait une si belle réputation de profond penseur et de grand homme d'État- Nous ne dirons pourtant pas, avec Voltaire, que Tacite est un fanatique pétillant d'esprit, u Tacite, dit M. Nisard, ne calomnie pas ; il est prévenu. Il Test comme La Rochefoucauld, qui non-seulement n'atténue pas le mal, mais qui nous met en défiance contre certaines sortes de bien. Il semble qu'il ait connu cet esprit préventif de la philosophie chrétienne, laquelle nous donne d'utiles inquiétudes, même sur nos qualités. Peut-être en est-il résulté quelques injus^ tices relatives, dans l'appréciation qu'il fait de certains ca« ractères. Ils étaient méchants, il les fait pires. Beaucoup de ses jugements sont des dilemmes dont les deux termes sont également accablants pour le coupable : lequel qu'on choisisse, il est condamné. Tacite est prévenu comme le magistrat chargé, dans nos tribunaux , de défendre la société , pourvu qu'on le suppose éclairé et honnête, ne mettant pas un point d'honneur meurtrier à trouver des coupables, et ne faisant pas son chemin par des condamnations. Il n'imagine pas de crimes ; mais peut-être exagère- t-il la perversité qui les fait commettre, ou la liberté qu'on a d'y résister. Ce sera de la vérité impitoyable , mais ce ne sera pas de la calomnie. »
Défauts du style de Tacite.
Le même critique que nous venons de citer explique comme il suit comment Tacite est tombé dans le plus grave des défauts qu'on est en droit de reprocher à son style ; « Au temps de Domitien, Tacite nous l'a dit, on n'était pas libre de dire sa pensée, dicere quœ sentias ; ni de penser c6 qu'on voulait, sentire qux velis : double oppression qui pesait sur les âmes, et qui faisait craindre à l'homme de ^^
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parler à lui-même. Cette habitude de cacher sa pensée, de n'avoir que soi pour confident, disposait à la prévention et à la défiance. £lle avait été la règle de conduite de Tacite sous Domitien ; elle devint son tour d'esprit quand il écrivit l'histoire. Vous. avez là la principale cause de Tun de ses deux défauts, l'obscurité. On y reconnaît un homme qui a craint de voir trop clairement ses pensées. Il semble se parler encore à lui-même quand il écrit, et il s'avertit de ce qu'il veut dire, plus qu'il ne le démontre. » 11 y a peut-être quelque indulgence dans ces explications ; mais M. Nisard est plus sévère quand il signale l'autre défaut qui dépare les écrits de Tacite, cette affectation qui est la maladie ordinaire des époques de décadence : » La principale cause, dit-il, parait être une loi de l'esprit humain. C'est, après les siècles où Ton a écrit avec simplicité, une certaine ambition de sentir plus vivement, et de recevoir des impressions plus fortes, soit du monde extérieur, soit des choses de l'esprit. L'imagination domine alors : je la reconnais dans la fausse profondeur de la raison, dans l'exagération de la sensibilité. Au temps de Tacite, il s'y ajoutait <ce premier emportement de la liberté après l'oppression la plus dégradante. L'âme songeait à jouir d'elle-même avant de jouir du vrai. Toutes les facultés, si longtemps captives, voulaient réparer le temps perdu. C'est le prisonnier qui, libre enfin, fait un excès de marche; c'est l'affamé qui, au premier repas, s'étouffe. On voulait sentir plus qu'on ne pouvait, exprimer plus qu'on ne sentait. Tacite, Quinlilien, Pline le Jeune, ces belles âmes émancipées par Trajan, sont tous malades de cette affectation; mais Pline le Jeune est le plus dupe, il en a la vanité.
a L'usage des lectures publiques, nuisible dans tous les temps, et qui précipite les lettres, aux époques de décadence, est la seconde cause de cette affectation dans Tacite. On n'avait lu d'abord en public que des pièces d'éloquence et des poésies : on finit par lire des ouvrages d'histoire. Il ne manquait pas de gens sensés pour blâmer cet abus, l'histoire n'étant point faite, disaient-ils, pour la montre, mais pour la vérité. On n'en lisait pas moins, non-seulement
des morceaux d'histoire, mais des ouvrages entiers, en plusieurs séances. Il serait facile de noter, sans raffinement, dans les livres de Tacite, ce qui a été fait pour Tauditoire. Une certaine rivalité avec la peinture, dans les récits; dans les portraits, des contrastes plus ingénieux que vrais; dans les sentences, tout ce qui donne au lecteur, eig lieu d'une notion exacte, le plaisir de se croire profond ; l'inattendu de certains tours; de Tesprit enfin, non dans des pensées rares qui n'en sont pas moins justes, mais dans des pensées communes qui veulent paraître rares : voilà la part faite à l'auditoire. »
On voit si. nous avions tort de faire des réserves, à propos des panégyriques de La Harpe et autres. Mais, en ramenant Tacite à ses proportions véritables, il reste encore une grande et majestueuse figure. Quelques-uns nous reprocheront peut-être un excès de sévérité, et pour les opinions que nous avons personnellement exprimées, et pour celles que nous venons d'emprunter et de faire nôtres par l'adoption; mais nous nous félicitons d'avoir pu rencontrer des pages où l'on explique si bien pourquoi, dans un plan d'éducation raisonné, les maîtres ne font lire aux jeunes gens Tacite qu'après, ses devanciers , et quand on les a éprouvés, dit notre excellent critique, par la simplicité de César, la forte et pittoresque exactitude de Salluste, et qu'on les a trempés, pour ainsi dire, dans le flot limpide de Tite Live ,
TIe de Taclle.
Nous allons rapporter maintenant le peu qu'on sait sur la personne même de Tacite. Il était né, d'une famille plébéienne, à Intéramne, aujourd'hui Terni, dans l'Ombrie, entre les années 55 et 60 de notre ère. En l'an 78, il épousa la fille d'Agricola; et, vers le même temps,, il entra dans la carrière des honneurs. Il n'est pas bien prouvé que Tacite ait été soldat, comme quelques-uns le veulent, et comme on pourrait le conjecturer par la science stratégique qu'il déploie dans le récit des batailles. En l'an 88, il était préteur, et membre du collège des quindécemvirs : il présida, à cette époque, les jeux séculaires ordonnés par Domitien. On sur
598 CHAPITRE XLl.
pose qu'il passa les années suivantes dans quelque province éloignée, avec le titre ds propréteur. Ce qui est certain, c'est qu'il fut absent de Rome pendant assez longtemps, et qu'il ne revint en Italie que vers la fin du règne de Demitien, il fut nommé consul à l'avènement de Nerva, et il pro« nonça rélo|^e funèbre de Y. Rufus, auquel il venait d'être subrogé. C'est en 99 qu'il soutint, avec Pline le Jeune, son ami, l'accusation portée par la province d'Afrique contre le proconsul Marins Priscus. Marins ne fut condamné qu'à une peine légère; mais ses deux accusateurs reçurent du tribunal l'bonorable attestation qu'ils avaient dignement rempli leur devoir; et les applaudissements de tous les gens de bien les consolèrent de n'avoir pas plus complètement réussi. On ignore absolument les faits de la vie de Tacite postérieurs à ce procès. La date même de sa mort est inconnue.
Tacite avait plus de quarante ans quand il écrivit son premier ouvrage. « Comme Juvénal, dit M. Nisard, qui attendit, pour livrer au mépris de la postérité les personnages de ses satires, qu'ils fussent couchés dans leurs tombeaux le long de la voie Latine, Tacite, sous Domitîen, s'était enveloppé de silence, et avait attendu que le poignard des gladiateurs en eût fini avec ce tyran. » Je vais transcrire encore quelques lignes où le même critique résume avec impartialité les traits du caractère de Tacite, tels qu'on les peut saisir en lisant ses écrits : « Caractère plus ferme que passionné, Tacite sut cheminer entre l'adulation et la protestation ; il trouva, par le travail, par la pureté de son foyer, le secret de s'estimer, même en courbant le front, et il eut le genre de vertu le plus efficace alors, celui de n'être complice d'aucun des crimes du despotisme impérial, et d'avoir sa part dans tout le bien qu'il laissa faire. 11 retint surtout^ des enseignements de la philosophie stoïcienne, la résignation à la mort, non-seulement comme la ifin commune, mais comme une chance plus prochaine pour les honnêtes gens. Junius Rusticus avait péri, sous Domitien, pour avoir appelé Thraséas le plus saint des hommes. Si Tacite avait eu à traverser le fègne de quelque autre Domitien, ôt qu'il se fût trouvé un délateur pour dénoncer le sublime passage où il
personnifie la vertu dans ce sage héroïque, je ne doute pas qu'immolé comme Rusticus, il ne fût mort comme Thraséas. Mais, par cette fatalité heureuse qui donna à Rome une suite d'empereurs honnêtes gens et doux, les énergiques portraits que Tacite avait tracés des Tibère et des Néron le protégèrent sous leurs successeurs, lesquels comprirent que le procès fait aux mauvais princes est le meilleur éloge des bons. »
OuTragetf perdus de Tacite.
*0n voudrait savoir si Tacite orateur était digne de ce que fut plus tard Tacite historien. Son panégyrique de Rufus, son discours contre Marius Priscus étaient des œuvres remarquables, si Tauteur avait mis à les rédiger tout le soin qu'il mit à chacun de ses livres. C'est là que nous trouverions peut-être quelque chose qui rappellerait les accents de l'antique éloquence, sinon le ton et la manière des Gicé<ron et des Crassus. Mais on ignore absolument si Tacite avait écrit ses deux discours, ou si, les ayant écrits, il les avait publiés.
Tacite avait laissé, suivant quelques-uns, des poésies; mais de quel genre elles étaient, et même si l'auteur y avait déployé un véritable talent, c'est ce qu'ils ont oublié de nous dire. Il ne nous reste pas un seul des vers de Tacite.
Un certain FuIgencePlanciadès mentionne, comme étant de Tacite, un ouvrage intitulé Facéties, Ce titre paraîtra bien étrange , si l'on songe au caractère profondément grave et sérieux des compositions de l'historien. Mais je dois faire observer que le mot n'a pas tout à fait en latin le même sens qu'en français, et que les Romains entendaient par là la bonne plaisanterie, cet art de railler, cette escrime du sarcasme, dont Cicéron lui-même n'avait pas dédaigné autrefois de déduire Jes règles. Il est probable pourtant, ou que Fulgence .s'est trompé, ou que le Tacite qu'il nomme est autre que le grand Tacite, ou enfin que les Facéties en question étaient l'ouvrage de quelque faussaire, qui aura trouvé plaisant de mettre un livre destiné à faire rire ou à enseigner comment on fait rire, sur le compte d'un homme qui ne riait guère.
6C0 CBAPITRB Xtl.
Agrieola.
Le premier en date , parmi les ouvrages authentiques de Tacite, c'est la Vie d*Agricola, On croit que Tacite récrivit* en Tan 97, ou, au plus tard, en Fan 98 après J. C. Il était impossible au biographe de trouver un sujet plus heureux. Agricola avait été un homme de guerre très -distingué: c'est lui qui avait conquis définitivement Tîle des Bretons à Tempire. Dans un siècle de corruption, et sous le règne de tyrans infâmes, il avait été un modèle de désintéressement, de probité, un homme d'une simplicité antique et d'une admirable pureté de mœurs. Tacite, son gendre et son ami, sut raconter cette noble existence avec vérité et fidélité, et sans s'exposer jamais à encourir le reproche de tomber dans le panégyrique. Il se montra, dès ce début, un grand écrivain et un grand esprit, mieux encore, un grand cœur. Dirai-je pourtant ici ce que je pense? il me semble qu'il faut beaucoup rabattre des éloges hyperboliques que certains critiques font de ce petit livre. « Cette Vie d* Agricola , dit La Harpe, est le désespoir des biographes; c'est le chefd'œuvre de Tacite, qui n'a fait que des chefs-d'œuvre. Il récrivit dans un temps de calme et de bonheur. Le règne de Nerva, qui le fit consul, et ensuite celui de Trajan, le ' consolaient d'avoir été préteur sous Domitien. Son style a des teintes plus douces, et un charme plus attendrissant : on voit qu'il commence à pardonner. C'est là qu'il donne cette leçon si belle et si utile à tous ceux qui peuvent être condamnés à vivre dans des temps malheureux : « L'exemple « d'Âgricola, ditril, nous apprend qu'on peut être grand « sous un mauvais prince , et que la soumission modeste, « jointe aux talents et à la fermeté, peut donner une autre « gloire que celle où sont parvenus des hommes plus impé- 0 tueux, qui n'ont cherché qu'une mort illustre et inutile à « la patrie. » Le dernier traducteur de Tacite parle à peu près dans les mêoies termes que La Harpe. La Vie d'Agricola est, selon lui, la plus belle biographie qui ait été écrite dans aucune langue. «< La péroraison, ajoute M. Louandre, est justement regardée comme l'une des plus touchantes élé-
gies qu'ait inspirées le regret d'une affection brisée par la mort ; comme Tune des pages les plus émouvantes de l'éloquence antique. Dans cet admirable morceau, Tacite est spiritualiste comme Platon; il est chrétien par la sérénité de la douleur, les espérances et les consolations qu'il demande au souvenir des vertus du grand homme qu'il pleure. »>
Yoici les réserves que j'aurais voulu voir faire par d'autres. Bien qu'elles n'aient rien d'injurieux pour Tacite, il m'en coûte de protester contre le titre de chef-d'œuvre, même contre celui de biographie des biographies. L'ouvrage, selon moi, manque de proportion. Il n'a que quarante et quelques paragraphes, c'est-à-dire environ une trentaine de pages : or, dans ces trente pages, il y a trois hors-d'œuvre, qui occupent à eux seuls neuf paragraphes, c'est-à-dire en* vjron six ou sept pages, c'est-à-dire un cinquième à peu près du tout. Ces hors-d'œuvre sont le préambule, le discours de Galgacus, l'épilogue. On peut pardonner le premier; on peut même l'admirer d'un bout à l'autre. Il est long, eu égard au livre, mais non pas pour ce qu'il dit, ou par rapport au lecteur : c'est un tableau éloquent de l'oppression qui avait longtemps pesé sur le monde, et un hymne d'espérance à cette liberté que Nerva savait respecter, sans dommage pour les prérogatives de sa toute-puissance. Quant au discours de Galgacus, c'est de la rhétorique pure, ou, si l'on veut, c'est de l'éloquence à la façon de celle des déclamations. Tacite, sous le nom de Galgacus, déclame contre l'ambition et les vices des Romains. Il le fait en homme passionné, en écrivain supérieur; mais c'est toujours de la déclamation. Non-seuleaient le discours n'est pas vrai, mais il n'est pas vraisemblable. J'ajoute que Tacite s'en mettait probablement peu en peine. « Je doute, dit un critique, à propos de la harangue de Galgacus, que Tacite l'ait composée sur des notes communiquées par quelque Breton à Agricola. » Je dis plus encore ; je dis que, s'il avait eu ces notes, il ne s'en serait pas servi : du moins il n'aurait pas laissé de civiliser son barbare, de l'initier à tous les secrets du beau style, de lui prêter ses propres idées. La pièce n'en
est pas moins belle ; mais, comme le remarque M. Nisard, de la beauté froide d'un ornement de rhétorique, dans le genre d'ouvrage qui doit le plus sévèrement les exclure.
La péroraison , tant vantée par le dernier traducteur, et sur laquelle tant d'admirateurs s'étaient extasiés avant lui, est de la rhétorique bien plus encore. On se souvient des pages éloquentes de Cicéron sur. la mort de Crassus. flé bien! les réflexions de Tacite sur la mort d'Agricola n'en sont qu'une paraphrase ; et cette péroraison fameuse se réduit presque à un plagiat. On y reconnaît non-seulement les pensées de Cicéron, mais les mouvements de son style, mais ses expressions mêmes. Tacite n'y est guère que pour quelques exagérations, et pour quelques traits que désavouerait un goût sévère. C'est Cicéron qu'il faut saluer quand on vient de lire ce morceau ; ce n'est pas , ou du moins c'est très-peu Tacite. Nous allons le transcrire, et mettre ainsi le lecteur à même de confronter la copie à son original, que nous lui avons montré ailleurs. « Agricola a été enlevé au milieu de la vie, dans la force de l'âge; mais il a fourni, pour sa gloire, une très-longue carrière. Il a joui, dans toute leur plénitude, des vrais biens que donne la vertu; et, après les honneurs du consulat et du triomphe, que pouvait y ajouter la fortune? Ses richesses, sans être excessives , lui suffisaient. Mort avant sa fille et sa femme, on doit même le féliciter de s'être soustrait à l'avenir, sans avoir rien perdu de sa dignité, et dans l'éclat de sa renommée, en laissant sains et saufs ses proches et ses amis.... Agricola n'a point vu le sénat assiégé et bloqué par les armes ; le meurtre de tant de sénateurs égorgés dans un même massacre; tant de nobles femmes exilées ou fugitives... * Néron du moins détournait les yeux : il ordonnait les crimes, et ne les regardait pas. Le plus grand de nos maux, sous Domitien, c'était de voir et d'être vus, lorsque nos soupirs étaient enregistrés, lorsque son visage cruel, et cette rougeur dont il s'armait contre la honte, suffisaient à faire pâlir et à désigner tant de victimes. Pour toi, tu es heureux, Agricola, non^seulement d'avoir vécu avec tant de gloire, mais aussi d'être mort à propos; et, comme le rapportent ceux qui ont assisté à tes
derniers entretiens, tu as subi ta destinée avec courage et sans regret : il semblait que tu voulusses accorder, autant qu'il était en toi, l'innocence au prince. Mais moi, mais ta fille, ce n*est point assez pour nous de Tamertume de ta perte : il faut encore qu'à notre tristesse s'ajoute la douleur de n'avoir pu assister à ta maladie, soutenir ta vie défaillante, nous rassasier de ta vue.... » Ajoutons qu'un peu avant la péroraison , on trouve une phrase entière empruntée presque textuellement au passage de Cicéron, dont la péroraison n'est que la paraphrase : « Déplorable pour nous, triste pour ses amis , sa perte ne resta point indifférente aux étrangers et aux inconnus eux-mêmes. »
Rlœars des Ctermalus.
Le livre intitulé Mœurs des Germains , ou, comme on dit plus communément, la Germanie^ fut écrit à peu près en même temps que la Vie d'Agricola^ et publié en l'an 98 de notre ère. La Germanie est tout à la fois, comme le remarque un critique , un traité de géographie , une étude politique sur les peuples les plus redoutables pour Rome, une étude des mœurs barbares, et, par le simple effet du contraste, une satire des mœurs romaines. Il n'y a pas un ouvrage ancien aussi précieux pour nous peut-être : c'est là que sont les racines mêmes de toute l'histoire des peuples niodernes. Il est presque incroyable qu'on ait pu renfermer tant de choses, et des choses si importantes, dans ce petit espace. Ce livre si court, sur un vaste sujet, comme dit Montesquieu, est d'un homme qui abrège tout, parce qu'il voit tout. « On peut encore aujourd'hui, après dix-huit siècles, dit M. Louandre, juger de son exactitude, vérifier par les événements la parfaite connaissance qu'il avait du monde barbare. Ainsi, lorsque effrayé de l'énergie sauvage des peuples germaniques, il prie les dieux de Rome d'inspirer à ces nations belliqueuses des haines intestines, comme dernière sauvegarde de la sécurité de l'empire; lorsqu'il prête à Boïocale ces paroles caractéristiques : Que la terre est aux hommes, comme le ciel est aux dieux ; lorsqu'il montre les peuples du Rhin, entraînés vers la Gaule par la même pente
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et, pour ainsi dire, par le même instinct que les eaux du fleuve, les invasions sont là pour témoigner qu'il savait prévoir. Tacite, cependant, si élevé que fût son génie, ne pouvait se soustraire aux préjugés de son époque ; et sa science devait être incomplète comme celle de son temps. De là ces nombreuses erreurs en géographie , et ces erreurs plus regrettables encore sur la religion des Germains ; car , dans la mythologie des peuples teutoniques , il ne voit que les dieux de Rome et de la Grèce. » On ignore si Tacite avait visité personnellement la Germanie, ou s'il avait écrit sur les Germains d'après des documents fournis par d'autres. , Peut-être son ouvrage doit-il son caractère de vérité aux récits de quelques soldats romains ou à ceux d'otages et de captifs barbares ; peut-être Tacite s'est-il borné à extraire, à concentrer, à s'approprier par le style et l'éloquence, toutes les particularités utiles et curieuses que Pline l'Ancien avait disséminées à travers ses vingt livres des Guerres de Germanie.
Histoires ; Annales.
Sous le règne de Trajan, Tacite écrivit d'abord l'ouvrage intitulé Histoires, ensuite l'ouvrage intitulé Annales. Les Histoires étaient l'exposé des événements contemporains de l'auteur, depuis l'avènement de Galba jusqu'à la mort de Domitien, c'est-à-dire pendant un espace de vingt-huit ans. Les Annales reprenaient les événements à la mort d'Auguste, et les conduisaient jusqu'à la mort de Néron. Tacite s'était proposé de compléter les deux ouvrages, en ajoutant plus tard au commencement de celui-ci l'histoire du règne d'Auguste, et à la fin de l'autre celle des règnes de Nerva ef de Trajan. C'était l'occupation qu'il réservait à sa vieillesse. On ne sait pas si la mort lui laissa le ten^s d'exécuter son projet. En tout cas, eût-il rédigé ses règnes d'Auguste, de Nerva et de Trajan, nous n'en serions guère plus avancés, puisque ces livres auraient péri jusqu'au dernier mot. Nous ne possédons pas même intégralement les Annales et les Histoires. 11 ne reste, des Histoires^ que les quatre premiers livres et le commencement du cinquième : or, l'ouvrage en avait vingt à l'origine. Les Annales sont moins mu-
tilé^s. Nous avons les six premiers livres : le cinquième, à la vérité, est incomplet. Les livres suivants manquent; mais, à partir du onzième, l'ouvrage se continue sans interruption notable, jusqu'au trente-cinquième paragraphe du livre XVI : la fin du seizième livre n'existe plus. C'est avec ce livre que finissaient les Annales et le règne de Néron.
Nous n'avons plus à revenir sur les mérites ou sur les défauts des deux grandes compositions de Tacite. Nous remarquerons seulement qu'il n'est pas facile de dire pourquoi l'auteur a donné deux titres dififérents à deux ouvrages si parfaitement analogues. Aulu-Gelle en donne des raisons, qui ne sont ni bien convaincantes ni bien claires. L'opinion la plus probable, et la plus généralement admise, est celle qui établit la distinction d'après la manière dont les faits sont racontés. Les faits sont plus développés dans les Histoires, plus serrés dans les Annales,
Quant au Dialogue des Orateurs^ nous en avons parlé assez longuement dans un autre chapitre, pour n'avoir rien à en dire dans celui-ci.
ËCRIVAIIVS DU DEUXIËBIE SIÈCLE.