ÉCRIVAINS DU DEUXIEME 8IÈCLE
tes les bonnes doctrines. Marc Aurèle, disciple reconnais-* sant, consacre, dans ses Pensées^ quelques lignes bien ho* norables à celui qui avait été un de ses mattres : « J'ai sentie grâce à Fronton , tout ce qu'il y a , dans un tyran , d'envie , de duplicité , d'hypocrisie ^ et combien il y a peu de sentiments afiectueux chez ces hommes que nous appelons patriciens. » Marc Aurèle avait nommé Fronton consul, et lui avait fait élever une statue dans le sénat. Euménius , le panégyriste de l'empereur Constance, metFronton sur la mémo ligne que Cicéron : « Fronton, dit-il, cette autre, mais non seconde lumière de l'éloquence romaine. » Il est vrai que Macrobe accuse Fronton de sécheresse , et qu'il remarque que cette sécheresse n'a rien de commun avec la concision de Salluste. Mais un écrivain peut être sec dans son style, et avoir encore des qualités fort recommandables : rien n'empêche de donner à tels et tels, qui sont la sécheresse même, le titre de penseurs et de bons esprits.
Ca publication des Lettres de Marc Aurèle et de Fronton a fait évanouir tous les prestiges , et on sait maintenant à quoi s'en tenir sur la valeur littéraire du prétendu orateur. Fronton est de l'école de Gorgias ; il déclame et fait décla* mer son disciple sur les sujets les plus ridicules : ici , c'est un éloge du sommeil , en réponse à une diatribe contre le sommeil ; là, c'est l'éloge de la fumée. Ailleurs, vous trouvez des narrations où Fronton est parvenu à rendre ennuyeuses même des aventures contées jadis par Hérodote : nulle chaleur, nul intérêt, nulle grâce. Ailleurs, ce sont des compliments sans esprit. Fronton ne passe guère que de la puérilité au ridicule. Ajoutez que, si ses phrases sont construites avec une sorte d'art prétentieux , sa diction est loin d'être irréprochable : les tours vicieux , les termes impropres , les acceptions forcées, y abondent. Rien de nauséabond comme la lecture de ces élucubrations de rhéteur. On serait presque tenté de plaindre l'homme illustre qui les a exhumées, d'avoir perdu un temps précieux à tirer du néant ce qui n'est après tout que cendre et poussière. Mais on rend grâce à M. Mai, parce que Fronton a eu quelquefois la bonne idée de transcrire des extraits de ses lectures. D'admirables cho-
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ses, jusqu'alors inconnues, ont reparu à la lumière. La seule paralipse deCaton est une perle qui a payé au centuple les ennuis de ceux qui ont eu le courage de fouiller à travers l'insipide fatras de Fronton.
Les lettres de Técolier ne valent pas mieux que celles du professeur, à part une certaine naïveté de sentiment, et les effusions d'une reconnaissance sincère. C'est la même nullité d'idées, la même indigence d'esprit, le même style maniéré , la même diction incorrecte. Marc Aurèle avait du moins l'excuse de sa jeunesse. Tiennent les leçons du temps, et Marc Aurèle sera un autre homme. Mais Fronton était dans sa maturité, quand il s'occupait sérieusement à ces niaiseries. Ce n'est pas Fronton qui eût écrit, ni jeune ni vieux, ni en latin ni en grec, une page, une seule page, digne du moindre paragraphe du livre des Pensées. Cet ouvrage sublime doit peu de chose à Fronton. Quand Marc Aurèle l'écrivait, ce n'était pas sous l'imprçssion de l'enseignement des rhéteurs. Il était à de plus sérieux maîtres ; et depuis longtemps son âme avait abjuré le culte des faux dieux de l'éloquence. C'est le philosophe qui parle dans les Pensées ; c'est l'homme formé par l'expérience de là vie, par un long usage de la souveraine autorité. De là cette grandeur et cette majesté presque incomparables ; de là les fières et mâles beautés de ce style, malgré toutes ses obscurités et toutes ses imperfections.
Pour revenir à Fronton et à sa renommée , il est probable que les grandes œuvres de l'orateur ne nous donneraient pas de son talent une opinion beaucoup plus favorable. Les phrases qui subsistent de ses discours ressemblent trop à celles de ses lettres, pour qu'il nous soit permis de supposer un autre Fronton que le Fronton révélé par M. Mai. Au reste , le mauvais goût du siècle n'explique pas seul les illusions dont Fronton fut l'objet. Fronton savait parler : les succès publics du professeur ont fait une part notable des succès de l'écrivain. Ceux que sa parole avait charmés ou instruits ont dû être portés, en le lisant, à crier merveille. D'autres ont crié merveille après eux , même sans lire ; et voilà comment Fronton est passé grand prosateur. Fronton
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n'est pas le seul qui ait eu cette fortune. Je ne prétends pas qu*il y en ait aujourd'hui.
Aulu-Qelle.
Àulus Gellius, improprement nommé par quelques-uns Agellius, fut un disciple et un ami de Fronton ; mais il n*eut pas les hautes visées de son maître : il n'aspira point au titre d'orateur ; il ne fut qu'un rhéteur et un grammairien , ou plutôt il ne fut qu'un esprit curieux et un érudit , car il ne tint jamais école , et il ne disserta jamais que dans des livres ou dans des réunions d'amis. Cette modestie lui a porté bonheur : au lieu de discours d'une beauté suspecte, il nous a laissé un ouvrage très-précieux , très-utile; je ne dis pas un bon ouvrage, mais la meilleure compilation sans contredit qu'ait rédigée aucun critique grec ou romain. J'ai eu souvent Toccasion de profiter des recherche$ d'Aulu- Gelle, et de citer les Nuits attiques. C'est à Aulu-GcUe que nous avons dû de pouvoir nous faire une idée de la valeur littéraire de Cécilius ; c'est à lui que nous devons de connaître autrement que par leurs noms une foule d'auteurs aujourd'hui perdus, et de mieux connaître tels et tels, comme Caton et Caïus Gracchus, qui, même sans Aulu- Gelle, seraient pour nous beaucoup plus que des noms. Je vais transcrire une partie de la préface du recueil , pour montrer le but que s'est proposé l'auteur, le pian qu'il a suivi, ou plutôt sa volonté de ne suivre aucun plan, la nature des sujets qu'il a traités dans ce qu'il nomme ses commentaires, et la raison du titre qu'il a mis en tête.
« On peut trouver des ouvrages plus agréables que cctlui-ci : ce que j'ai voulu , c'a été de préparer aussi à mes enfants des récréations littéraires , pour les instants où , libres de tout autre soin , ils voudraient délasser agréablement leur esprit. J'ai suivi l'ordre fortuit dans lequel se présentaient mes extraits. J'avais l'habitude , toutes les fois que je tenais en main quelque livre grec ou latin , ou que j'entendais rapporter quelque chose de remarquable, de recueillir aussitôt ce qui avait frappé mon attention , et de prendre ainsi, sans ordre et sans suite, des notes de toute
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espèce.... Il y a donc, dans mon ouvrage, la même incohérence de matières que dans ces notes d'autrefois , rapidement consignées durant mes recherches et mes lectures sur tant de sujets. C'est dans une campagne de TAttique, et pour remplir les longues nuits d'hiver, que je me suis amusé à écrire ce recueil. Voilà pourquoi je l'ai intitulé Nuits attiques. Je n'ai point imité le raffinement que mettent d'ordinaire , dans le choix de leurs titres, les auteurs grecs ou latins qui ont rédigé des écrits analogues.... Mon ouvrage diffère aussi de la plupart des leurs par le dessein et par Tintention. En effet, presque tous ces auteurs, les Grecs surtout, ont eu le tort de puiser sans discernement et sans goût dans leurs lectures nombreuses et variées , et de recueillir, dès le premier coup d'œil, et comjne des gens qui ne visent qu'à la quantité , tous les détails qu'ils rencon* traient.... Pour moi, j'ai toujours eu présente la maxime d'Heraclite d'Ëphèse , ce sage si renommé : « Ce n'est pas, « dit-il , la quantité des connaissances qui enrichit l'esprit. » Si je me suis occupé assidûment , et quelquefois jusqu'à la fatigue , à lire ou à parcourir un grand nombre de vo* lûmes, durant tous les instants que je pouvais dérober aux affaires, je n'ai recueilli qu'un petit nombre d'extraits; je n'ai pris que ce qui m'a paru propre, d'un côté , à inspirer le goût des connaissances honnêtes aux esprits maîtres de leur temps et en état de disposer d'eux-mêmes, et à les conduire, par un chemin facile, à l'étude des arts libéraux ; tle l'autre , à préserver d'une ignorance grossière et honteuse, sur rhistoire et sur les lettres, ceux que, d'autres travaux tiennent occupés. »
Les Nuits attiques avaient vingt livres. Nous les avons tous, à l'exception du huitième , dont il ne reste que les têtes de chapitres. Il n'y a guère de page dans le recueil, où l'on ne trouve des choses plus ou moins intéressantes. Aulu-Gelle, on s'en souvient, ne se fait pas faute de parler pour son propre compte ; et ce qu'il dit n'est pas ce qu'il y a de plus mauvais dans l'ouvrage. Sa critique, en général , est saine et judicieuse; il donne quelquefois à ses idées un tour vif et piquant ; il a des mots heureux , d'une agréable