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Cette loi était dans les Douze Tables

24 CHAPITRS II.

mais je n'hésite point à affirmer que la Grècç est entrée pour la plus large part dans les éléments dont se compose le génie des grands satiriques latins. Quintilien dit que les Romains ont eu la satire en propre. Il est vrai que la satire, chez les Grecs, n'avait pas la même forme que chez les Romains ; il est vrai encore que le mot satire est un mot tout latin, et qui n'a rien de commun avec les satyres chèvrepieds, ni avec les drames satiriques; mais compte-t-on pour rien ceux qu'Horace lui-même nommait les modèles de Lucilius : Eupolis, Cratinus, Aristophane, sans parler des philosophes Ménippe et Timon?

Satires triomphales*

Aux poésies fescennines se rattachent d'autres chants dont les soldats eurent seuls le privilège.' Quand le triomphateur montait au Capitole, ses anciens compagnons d'armes, qui suivaient le char, avaient soin de lui rappeler qu'il n'était pas un dieu. Ils lui disaient crûment les plus dures vérités ; et les vers injurieux qu'ils vociféraient à ses oreilles devaient y résonner assez désagréablement quelquefois. Nous pouvons juger de ce qu'étaient ces chansons de soudards sans respect humain ni vergogne, d'après des échantillons qui appartiennent pourtant aux siècles les plus polis de Rome. Voici le plus décent et le plus flatteur de tous les vers qu'entendit jamais Jules César triomphant; et encore je ne lui conserve pas toute sa couleur ni toute sa sève : u Gens de la ville, gardez bien vos femmes ; nous avons amené le galant chauve. »

I«es prétendues épopées primitives de Rome.

On a fait beaucoup de bruit de la découverte d'épopées latines, dont l'histoire des premiers siècles de Rome ne serait que la traduction un peu dépoétisée. Il ne m'est pas permis de passer sous silence un tait littéraire qui serait si considérable si on pouvait alléguer de vraies preuves à l'appui. Mais ces épopées n'ont jamais existé que dans l'imagination de Niebuhr et de ses sectateurs. Ils disent : Tous les peuples ont eu des chants en l'honneur des rois, des

héros, des grandes familles ; donc Rome a eu de pareils chants. La plupart des événements qui remplissent les premiers siècles de l'histoire romaine sont marqués de caractères fabuleux ; donc la critique n'y saurait voir que des légendes poétiques, produit du travail successif d'une longue suite d'aèdes et de rhapsodes, analogues à ceux qui ont illustré, dans la Grèce, les exploits des vainqueurs de Troie ou des conquérants de la toison d'or, — Oui, certes, les premiers historiens qui ont écrit les annales de Rome , n'ont compilé trop souvent que de fabuleuses légendes, faute de documents authentiques; mais ces légendes n'avaient rien de commun avec VIliade et YOdyssée. C'était peut-être une matière à chants épiques; mais elle n'a pas eu d'Homère. La sagace et profonde critique de Niebuhr a beau torturer le sens de quelques mots épars çà et là dans Tite Live ou ailleurs, elle ne fera jamais que Rome ait ressemblé à la Grèce. Les légendes romaines n'étaient que des traditions verbales : la vanité nationale les embellissait d'âge en âge ; et les historiens eux-mêmes y ont ajouté à l'envi ces ornements sous lesquels il est si difficile de retrouver la vérité. S'il fallait à tout prix que Rome eût eu des aèdes et des rhapsodes, je descendrais, pour les trouver, jusqu'à Névius, jusqu'à Ennius; je saluerais du nom de conteurs épiques les historiens qui ont écrit depuis Fabius Pictor jusqu'au siècle d'Auguste, non pas tous sans doute, mais la plupart d'entre eux : la tradition fournissait la matière à ces conteurs, comme elle l'avait fournie aux aèdes et aux rhapsodes ; et ils l'ont traitée selon le génie de la nation, c'est-à-dire en vile prose, et avec la prétention de se faire croire. Tite Live enfin serait l'Homère qui aurait donné à ces éléments encore confus, incohérents et disparates, l'ordre, la beauté, la vie, toute la vérité enfin que comporte même l'invraisemblable.

Théâtre.

Les critiques d'une certaine école se lamentent éloquemment de ce que les chefs-d'œuvre de notre théâtre ne sont que des chefs-d'œuvre : ils lés voudraient plus nationaux,

comme ils disent, et moins analogues à ceux du théâtre an* tiqua Ils regrettent que le xyu* siècle se soit mis à Técole des Grecs et des Romains, au lieu de reprendre les errements littéraires du moyen âge, inconsidérément désertés par les écrivains de la prétendue renaissance. Les mystères, les soties , et le reste , seraient devenus la vraie tragédie et la vraie comédie ; et notre théâtre serait un véritable théâtre français. Je lis dans plusieurs livres des doléances du même genre à propos de l'obstination des poètes dramatiques de Rome à imiter ou plutôt à traduire les poètes dramatiques de la Grèce ; mais je ne vois pas qu'on y montre où étaient, avant Livius Ândronicus, les germes de la tragédie et de la comédie romaines. Rome n'eut jamais de théâtre que celui dont la dotèrent les Grecs; et ce que quelques-uns nomment si improprement le théâtre primitif des Romains, n'était point un théâtre, et d'ailleurs n'était pas romain, puisque les Romains l'avaient reçu des Osques et des Étrusques.

Les habitants de la ville osque d'Atella, dans la Campanie, excellaient à monter des parades burlesques, où tout se passait , peu s'en faut , comme sur nos tréteaux de la foire. Quelques lazzis grossiers, force grimaces, force contorsions, force soufflets, force coups de pied ou de bâton, faisaient tous les frais de ces farces atellanes ; le principal personnage ressemblait presque au polichinelle des Italiens modernes. Les bouffons atellans couraient çà et là par l'Italie, et les Romains ne les voyaient pas sans plaisir. Mais ce ne fut que fort tard, et quand la comédie grecque eut initié les Romains à de plus délicates jouissances, que des poètes aventureux imaginèrent de s'emparer des personnages atellans, de les faire dialoguer sur le théâtre, et de donner, sous le titre d'atellanes, de véritables comédies. En réalité, les atellanes de Dossénus, de Névius, de Pomponius, ne différaient des pièces de Plante ou de Térence que par le cadre dramatique, où plutôt par les noms et le costume des personnages.

En l'an 364 avant notre ère, une épidémie désolait Rome. Nul remède humain, nul recours aux dieux n'avait pu conjurer le fléau. On alla demander conseil aux Étrusques.

Ceux-ci engagèrent les Romains à instituer des jeux scéniques, et leur envoyèrent des baladins. Ces histres ou his* trions, comme les nommaient les Étrusques, ces ludions, comme les nommèrent d'abord les Romains, dansaient au son de la flûte; mais nul chant, nulle pantomime. Leur adresse toutefois plut aux Romains. Les jeunes gens se mirent à les imiter; ils ajoutèrent même à ces danses des chants sarcastiques, dans le genre des improvisations fescennines ; ou, pour mieux dire, Tan tique chant fescennin se combina avec les danses venues d'Etrurie. Plus tard, le mètre saturnien admit, au partage de son antique domaine, les mètres divers fournis par la Grèce ; il leur céda môme plus d'une fois la place entière. Le chant où se suivaient ainsi des vers de mesure différente reçut le nom de sature, ou de mélange, dont on fit ensuite le mot satire. Mais les satures n'étaient pas plus du drame que les simples chants fescennins. Elles ne furent que de la satire, jusqu'au jour où un poète dramatique, sans doute un auteur d'atellanes, leur donna un cadre régulier, des personnages, une action. Ces comédies nouvelles étaient des pièces fort courtes, et on les jouait à la suite des atellanes. De là les noms à! exode et môme à' exode d'atellane, qui prévalurent sur le nom de sature, réservé à ce qui était proprement la satire.

Une anecdote caractéristique, rapportée par Polybe, fera connaître, mieux que tout ce que je pourrais dire, et la grossièreté naturelle des Romains, et leur peu de goût pour les plaisirs de l'esprit. Le préteur Anicius avait annoncé une lutte de chanteurs : la foule s'empressa pour y assister. Les chanteurs entrent en scène, et ils chantent. Grand désappointement parmi les spectateurs. On murmure, on fait tapage ; on crie que le préteur a trompé le public. Les chanteurs finissent par comprendre. Alors les voilà qui se joignent et se poussent, qui se saisissent corps à corps, se quittent, se reprennent de nouveau, criant, gesticulant, et tirant de leurs instruments des sons à écorcher les oreilles. Les barbares qui étaient venus pour voir une lutte ont ce qu'ils attendaient ; et les murmures se changent en applaudissements sans fin.

Conelaiiloii»

Nous avons examiné avec détail, et, autant que je pense, sans rien omettre, tout ce qu'on pourrait nommer les produits spontanés de l'esprit romain. Il serait difficile d'imaginer rien qui diffère plus de ce que nous avons trouvé sur le sol fécond de la Grèce. Avant que les royautés antiques eussent disparu, la Grèce d'Asie et celle d'Europe avaient une littérature depuis longtemps florissante; d'innombrables aèdes avaient déjà chanté toutes leurs gloires ; Homère et Hésiode les avaient dotées d'impérissables chefs-d'œuvre. Rome, à la chute des Tarquins, n'avait pas même encore une langue ; je veux dire que la langue qu'elle parlait alors n'était encore qu'un jargon informe, un pêle-mêle d'éléments sans affinité, une chose sans nom, sans caractère, et où apparaissent à peine les premiers germes de ce qui fut le 4atin. Les trois siècles qui suivirent façonnèrent la langue , ou plutôt la créèrent ; mais ce fut là le suprême effort des énergies littéraires du peuple romain laissé à luimême. Quand les premiers rayons du génie grec commencèrent à percer les ténèbres de la barbarie latine, Rome en était littéralement au même point que trois cents ans plus tôt, et.elle n'avait pas fait un seul pas depuis le temps des Douze Tables , ou même depuis le temps des rois. Nulle poésie, ni épique, ni lyrique, ni dramatique ; rien même qui mérite le nom de poésie, si ce n'est peut-être quelques chants grossiers de paysans ou de soldats , non pas même des chants guerriers ou des hymnes pieux, mais des satires , c'est-à-dire , de toutes les choses poétiques celle qui est le moins poésie. Ce peuple belliqueux n'avait pas même ce qui ne manque point aux nations les plus barbares, ces péans, ces bardits, que le soldat germain comme le soldat grec chantait en marchant au combat. L'éloquence politique en était à ses premiers vagissements. L'éloquence judiciaire n'était pas. L'éloquence militaire seule n'attendait rien de l'avenir. La matière historique abondait en vain ; nul historien n'avait paru encore. La langue du moins existait ; une langue rude, énergique, pleine d'audace et de

franchise ; une langue de conquérants, de politiques^ de législateurs ; une langue qui n'avait encore excellé qu'à exprinoer les besoins de la vie pratique ; les commandements de la loi, ou les fantaisies despotiques d'un peuple qui voulait être obéi. Mais cette langue était assez bien née pour reconnaître ce qui lui manquait, et pour devenir, par l'éducation, ce qu'elle n'aurait jamais été sans doute : la langue d'une littérature.

On est tenté quelquefois de citer le nom de Sparte, quand on parle des institutions, des mœurs et du caractère ^des Romains. Mais ce serait faire grand tort aux enfants de Lycurgue, que de leur attribuer les goûts grossiers et l'inaptitude littéraire des enfants de Romulus. Les Spartiates aimaient passionnément la musique et la poésie. Ils ne souflPraient, j'en conviens, que de^ chants d'une certaine valeur morale , et où> la poésie et la musique fussent autre chose qu'un jeu de l'esprit et des sons agréables. La patrie adoptive de Tyrtée eut des poètes : n'eût-elle fait qu'inspirer Alcmanj on ne serait pas eii droit de dire qu'elle fut dénuée du génie littéraire. La religion ellemême, chez les Romains, ne devint poétique qu'après le long travail de transformation qui la réduisit presque à n'être plus que la religion des Grecs, sauf quelques mythes purement latins, et sauf les noms latins des divinités proprement helléniques. La religion grecque avait produit spontanément trois sortes d'épopée; elle produisit aussi le dithyrambe, et, par le dithyrambe, la poésie dramatique : c'est par elle que furent et Orphée, et Homère, et Hésiode, et Arion, et Eschyle,' et tant d'autres. La religion romaine, au bout de cinq siècles, avait produit le chant des frères Arvales et les chants saliens !

TRAVAUX DE LIVIUS ANDRONIGUS. — CEDVRES DRAMATIQUES DB LIVIUS AN* DRONICUS. — ODYSSÉE LATINE. — DESCRIPTION DU THÉÂTRE DE ROME. — MÉVIUS. — VERSIFICATION DE NÉVIUS. — OEUVRES DRAMATIQUES DE NÉ- VIUS. — POEME SUR LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE. — JUGEMENT SUR MÉVIUI.

TrftTAnx de l<lvlaM Andrealeas.

C'est par la poésie dramatique que commença la littérature latine, et c'est un Grec de Tarente qui mérita le premier, à Rome, le nom de poète. Ce Grec avait été réduit, par la guerre, à l'état d'esclave. Livius Salinator, son maître, l'affranchit à cause de ses talents, et il en fit un Livius, selon l'usage romain. On ne sait ni l'année de la naissance de Livius Andronicus, ni celle de sa mort ; mais on sait à quelle époque il commença à écrire. Cicéron dit que ce fut un an avant qu'Ennius naquît; et AuluGelIe fait un calcul qui donne à peu près la même date : il met les débuts dramatiques de Livius Andronicus à plus de cent soixante ans de la mort de Sophocle, et à cinquante-deux ans environ de celle de Ménandre. La date est donc antérieure, mais de fort peu, à l'an 240 avant notre ère.

Thespis, pour transformer le dithyrambe et créer la tragédie , avait eu besoin d'une force inventrice dont put aisément se passer Livius Andronicus, quand il dota Rome d'un théâtre. Il ne fallait au Tarentin qu'une instruction suffisante et une certaine facilité poétique. Les pièces qu'il joua devant les Romains, tragédies ou comédies, n'étaient point écloses de son cerveau : c'étaient des ouvrages empruntés aux poètes de la Grèce, non pas même arrangés ou transformés, mais simplement traduits. Le plus difficile de l'entreprise de Livius Andronicus, ce fut, sans nul doute, la création d'une troupe ; et Dieu sait ce qu'il dépensa de soins, d'activité et de talent, pour former à son gré ses histrions, et pour en faire les émules des artistes qui interprétaient

aux Grecs de Tltalie méridionale les chefs-d'œuvre du génie d'Athènes. Il parait que le poète appela d'abord à son aide les jeunes gens de famille qui se divertissaient à jouer la sature. Mais ceux-ci ne purent ou ne voulurent pas se plier aux exigences d'une scène régulière, et ils retournèrent bien vite à leurs improvisations et à leurs danses. Livius dut chercher alors ses collaborateurs parmi les affranchis et les esclaves ; parmi ceux, bien entendu, qui n'étaient pas dénués de culture littéraire, et surtout parmi les Grecs d'Italie ou de Grèce, qui abondaient à Rome. On s'explique donc comment le métier d'histrion fut entaché, aux yeux des Romains, du caractère d'oeuvre servile, et comment il encourut l'indignité de ceux qui l'exerçaient : tout histrion fut mis, par la loi, au ban de la cité et de l'armée. Il n'y eut d'exception que pour les acteurs d'atellanes et d'exodes : ces comédies étaient nées de la sature; et les citoyens, qui avaient longtemps joué des scènes improvisées, ne dédaignaient pas de figurer dans ces drames comiques, qui n'étaient que la sature réduite à un cadre plus régulier. ' Quoi qu'il en soit, Livius Andronicus parvint à avoir des histrions assez dignes de lui, et il fit avec eux, durant de longues années, les délices du peuple de Rome. Il n'y avait guère de grandes fêtes sans qu'il fût invité par les édiles à jouer quelqu'un de ses ouvrages. Tite Live, à qui nous devons presque tout ce qu'on sait de Livius Andronicus, nous apprend que le poète histrion, à force de chanter sur le théâtre, s'était fatigué la voix, et qu'il demanda et obtint la permission de placer, devant le joueur de fiûte, un jeune esclave qui chantât pour lui. Libre de tout souci du côté du chant, il joua désormais, selon Tite Live, avec plus de vigueur et d'expression, le cantique ; c'est-à-dire probablement qu'il accompagnait de ses gestes et dé sa danse les chants du jeune esclave et les accords du musicien. Mais le cantique, ou la partie lyrique de chaque pièce, n'en était et n'en pouvait être que la moindre portion. Dans la comédie latine il n'y avait pas de chœur, et le cantique se bornait à quelques tirades çà et là ; et la tragédie latine n'avait guère conservé , de toutes les richesses lyriques de la poésie

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d'Athènes, que le moins lyrique des éléments, le mètre anapeste : les chœurs proprement dits y étaient nuls, ou réduits tout au moins à des proportions singulièrement exiguës. L'innovation de Livius fit fortune ; et le cantique fut partagé dorénavant entre Thistrion et le chanteur. Quant au dialogue, il demeura, de toute nécessité, le domaine propre des histrions.

Œuvres dramaUquen de lilvlus Audronlcus.

On connaît les titres de plusieurs des pièces de Livius Aûdronicus ; mais ce qui reste de ces pièces , tragédies ou comédies, est infiniment peu de chose. Les titres ne nous apprennent pas même à quelles sources Livius Andronicus avait puisé, ni s'il avait copié de bons modèles. Il y a bien un Ajax et une Hélène ; mais qui pourrait dire si Livius avait réellement traduit la tragédie de Sophocle et celle d'Euripide? Rien n'empêche de le croire; mais le vers unique que nous avons de VAjax latin, et levers unique que nous avons de Y Hélène latine, ne sont pas suffisants pour nous permettre de l'affirmer. Il est probable seulement que Livius Andronicus dut choisir de préférence des sujets intéressants et dramatiques; et les titres à! Égisthe ^ d! Hermione ^ de Térée^ prouvent qu'il avait mis en scène quelques-unes des plus saisissantes catastrophes illustréesjadis par la tragédie. Il n'y a guère que deux ou trois des pièces du catalogue qui aient pu être des comédies. C'était certainement une comédie, celle qui était intitulée le Poignard, dont Festus nous a conservé ce vers : « Sont-ce des puces, ou des punaises, ou des poux? réponds-moi. »

Parmi les vers attribués à Livius Andronicus , il y en a quatre qui, méritent une mention particulière. Le métricien lérentianus Maurus, parlant du vers miure , c'est-à-dire du vers héroïque terminé par un ïambe, cite quatre vers qu'il donne comme extraits de VIno de Livius Andronicus , dont deux, le premier et le troisième, sont de» hexamètres complets, et dont les deux autres sont miures. Ces vers sont fort beaux, et si beaux même que Virgile en a transcrit un en entier. La langue n'a rien d'archaïque; et, sauf peut-être

un grand mot composé, ils ressemblent beaucoup plus aux vers du siècle d'Auguste qu'à ceux même du temps d*Ennius. Malgré Tautorité de Térentianus Maurus, je n'hésiterais point à reconnaître que Livius Andronicus n'a pu les écrire, à supposer même qu'Ennius ne se fût pas vanté d'avoir fait le premier en latin des vers longs. Toutefois on me saura gré, je crois, de les traduire : « Allons, enferme ton pied dans le cothurne de pourpre ; que la ceinture rappelle sur ta poitrine les plis fugitifs de ta robe ; allons, que le carquois plein de flèches retentisse sur ton dos : dirige sur la piste, jusqu'au gîte de la bête, les chiens au subtil odorat. » On présume que ces vers sont, non pas de Livius, mais d'un certain Lévius, poëte plus récent, et peut-être contemporain deTérence.

Les fragments authentiques des pièces de Livius Andronicus, sans être dénués de toute valeur poétique, n'ont rien de commun ni pour le style^ ni surtout pour le mètre, avec ceux que je viens de traduire. Ils sont tous d'ailleurs d'une extrême brièveté. Cicéron dit que les pièces de Livius Andronicus ne méritaient pas d'être lues plus d'une fois. Je dois dire qu'à juger d'après les fragments, Livius Andronicus savait pourtant exprimer sa pensée avec vigueur et netteté, quelquefois même avec élégance. Il dit, dans V Achille: <c Si j'imite les méchants, toi, pour le méfait, tu me donneras un salaire. » Il dit, dans le Cheval de Troie : « Le bon sens vient tard aux Phrygiens. » Ces fragments sont beaucoup moins illisibles que ne le prétendent quelques-uns. Il y a 'des mots qui ne sont pas restés dans là langue , mais beaucoup moins qu'on ne le croirait; et presque partout c'est déjà le latin des auteurs classiques. Quant au mètre des vers, il serait impossible de dire en quoi il consiste. On sait que ce sont des vers saturniens ; mais ces vers ne se scandent guère mieux que ceux des Saliens ou ceux des frères Arvales. Livius passe toutefois pour avoir le premier réduit le vieux mètre des faunes à une forme régulière. Le vers saturnien , d'après Térentianus Maurus, se compose d'une partie ïambique et d'une partie trochaïque: la partie ïambîque, trois ïambes suivis d'une syllabe longue , est proprement le

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vers anacréontique , celui des odes du recueil attribué à Anacréon. Trois trochées ajoutés au vers ïambique dimètre catalectique , voilà le vers saturnien régulier. Mais on n'en trouve guère, dans Livius qui répondent exactement à cette formule : s'il a réellement promulgué la loi , il s'est donné, dans Tapplication de cette loi , des licences infinies , et qui en étaient la complète abrogation.

Odyssée latine.

Livius Andronicus avait essayé aussi de faire connaître aux Romains la grande poésie d'Homère , et il avait traduit Y Odyssée. Le vers saturnien, tel que Livius le pratiquait, était éminemment propre à rendre le mouvement libre et dégagé de l'hexamètre grec, sinon la grâce et l'éclat poétique d'un style et d'une langue incomparables. Il suffit de rapprocher de l'original le peu que nous possédons des vers de Livius, pour se convaincre que le poète latin avait fait de très-grands efforts pour être fidèle, et pour retracer au vif la physionomie du grand poète. II rend même quelquefois avec un rare bonheur certaines expressions grecques , ou certaines épithètes naïves, dont plus tard la langue latine, devenue trop savante et trop dédaigneuse, aurait été en peine de trouver les équivalents. Cicéron lui-même était loin de mépriser l'œuvre de Livius Andronicus. Il la compare à ces vieilles statues de dieux et de héros , que les Grecs attribuaient à Dédale, et qui, tout en laissant à désirer pour la vérité et la vie, ne manquaient pourtant ni de carac* tère pi de majesté. J'oserais presque dire, à la sin^ple inspection des débris mutilés de cette Odyssée^ qu'elle serait, à tout prendre, si nous la possédions entière, une des plus exactes , et même une des plus poétiques traductions de l'intraduisible épopée antique. J'en déplore donc vivement la perte , et bien plus vivement que celle d'une foule d'œuvres originales; je voudrais qu'au moins ceux qui ont pu la lire eussent eu la bonne idée d'en transcrire quelque Jong passage , et non pas seulement un mot d'ici , un demi-vers de là, et jamais à la fois plus d'un ou deux vers. Je ne compte pas comme authentiques quelques hexamètres assez bien

COMMENCBMBNTS DB Là P0B8IB LATINB. 35

toarnés, qui se trouvent parmi les vers de YOdyssée de Livius Andronicus. Ce sont probablement les restes d'une autre Odyssée latine , postérieure à la sienne , et l'ouvrage , selon quelques-uns, de son quasi-homonyme Lévius.

De«erlptlon da ihéftire de Iftome. ~"

J'ai donné ailleurs la description du théâtre d'Athènes, et en général de tous les théâtres grecs. Il convient de dire quelques mots du théâtre de Rome, tel qu'il était du temps de Plaute, tel qu'il avait éfé établi sans doute dès le temps de Ldvius Andronicus, et tel qu'il demeura durant plusieurs siècles. Ce théâtre ne fut construit en pierres que fort tard, et par les libéralités de Pompée. Jusque-là on se contenta d'un simple édifice en charpente. Du reste, il ne parait pas que Pompée lui-même ait fait autre chose que changer le bois en une matière plus durable. La forme resta ce qu'elle avait été depuis les premières représentations dramatiques. La scène et ses accessoires différaient peu de ce que nous avons signalé dans le théâtre grec : il n'y avait guère que le rideau de plus et la thymèle de moins. Les Romains avaient supprimé le chœur : la thymèle était donc superflue; le rideau, au contraire, était fort utile, sinon indispensable, pour marquer les entr'actes. On l'abaissait au-dessous du niveau de la scène pendant la représentation , et on le remontait quand les acteurs laissaient la scène vide. L'orchestre conservait son nom de place de la danse; mais il n'était en réalité qu^un parterre. Seulement c'est dans ce parterre qu'étaient les places d'honneur, celles où s'asseyaient les membres du sénat. Les magistrats en charge avaient des loges réservées à l'avant-scène, au-dessus des entrées latérales de lorchestre. Les chevaliers occupaient les gradins inférieurs de l'amphithéâtre. Les autres spectateurs s'échelonnaient sur les autres degrés, selon leur rang. Les places étaient nu* mérotées, et chacun prenait celle que lui désignait sa tessèrej c'est-à-dire le dé ou le jeton numéroté qu'il avait reçu avant la représentation. Le théâtre était découvert; mais on imagina de tendre au-dessus des spectateurs une toile qui se manœuvrait à l'aide de cordages , et avec laquelle on les

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garantissait à volonté ou des ardeurs du soleil ou des intempéries soudaines. Je n'ai pas besoin de dire que les représentations se donnaient en plein jour. Elles faisaient partie des fêtes publiques, et tous y étaient conviés, hommes, femmes, enfants; non pas toute la ville à la fois, sans doute, mais, à chaque fois, une portion très-considérable du peuple. Les édiles présidaient aux représentations : c'étaient eux qui entretenaient et administraient la troupe des acteurs, et qui recevaient ou rejetaient les pièces ; c'étaient eux qui payaient les poètes, les histrions, et tous les artistes divers, musiciens, machinistes, décorateurs, qui travaillaient pour le théâtre. Us instituaient même quelquefois de véritables concours, analogues à ceux de la Grèce; et c*est à une lutte de ce genre que Plante semble se préparer dans le prologue de V Amphitryon. En un mot, Rome provoquait par d'énergiques moyens l'éclosion des talents dramatiques. Si elle n'eut ni un Eschyle ni un Aristophane, elle eut autre chose du moins que les devins et les faunes ; et la muse comique surtout compta plus d'un nom glorieux, depuis Névius jusqu'à Térence.

IVévtiis.

Cnéius Névius , le premier en date après Livius Andronîcus, fut un poëte plus complet que le Grec de Tarente, un écrivain plus original, un auteur tout latin et par les sentiments et par la tournure des idées. Aussi ne perdit-il jamais sa vieille réputation : les Romainii du grand siècle Testimaient classique aux mêmes titres que Plante et Térence. « Névius n'est pas dans nos mains, dit Horace, mais nous le savons par cœur comme s'il était d'hier. >> Il faut dire que la vanité nationale était particulièrement intéressée dans la gloire du poëte qui avait chanté Régulus, et qui avait été plus qu'un copiste intelligent des œuvres du théâtre d'Athènes.

Névius était citoyen romain ; mais l'opinion la plus accréditée le fait naître ailleurs qu'à Rome. Aulu-Gelle, transcrivant l'inscription funéraire que Névius s'était faite à luimême, dit que cette épitaphe est toute pleine d'un orgueil

campanien. On a conclu de ces mots que Névius était né dans la Campanie. Un Allemand, qui a écrit sur Névius un volume entier, entreprend de démontrer que le passage d'Àulu-Gelle ne contient pas la conséquence qu'on en tire; que Névius ne peut pas être né dans la Campanie ; qu'il était né à Rome, selon toute vraisemblance; et les arguments de ce critique semblent en général assez plausibles. Peu nous importe , au reste , que Névius ait ouvert les yeux entre le Liris et le Silare, ou au pied du Capitole. Il nous suffit que nul ne fut plus complètement romain que lui. Avant la fin de la première guerre punique, Névius était déjà homme fait, puisque lui-même racontait, suivant Varron, qu'il avait porté les armes contre les Carthaginois, dans cette guerre dont il écrivit l'histoire en vers. C'est quelques années après la paix, et vers le temps où florissait Livius Andronicus , que Névius mit sa première pièce au théâtre. Ses tragédies, ses comédies et ses autres poèmes lui eurent bientôt fait une grande réputation. Dévoué au parti populaire, adversaire passionné de tout ce qui sentait l'aristocratie, sa verve sarcastique n'épargnait personne; et les prologues de ses comédies semblent avoir été quelquefois de virulentes satires. Les Métellus et les Scipions furent particulièrement en butte à ses vives attaques. Voici ce qu'il ne craignait pas de publier, en plein théâtre, sur le premier Africain, sur le futur vainqueur de Zama : « Oui, celui qui s'est signalé souvent par des exploits glorieux, celui dont les hauts faits sont aujourd'hui dans un vivant éclat, celui qui seul commande aux nations, hé bien ! son père Ta emmené de chez une amie, sans autre habit qu'un manteau. » Quant aux Métellus, le poète leur décochait des traits plus sensibles encore. Il leur reprochait leur incapacité ; il ne reconnaissait en eux que des parvenus ; il les proclamait un des fléaux de la patrie. C'est là ce qu'on voit encore aujourd'hui dans ce vers tant cité, qui signifie, tout à la fois : « C'est le destin qui fait, à Rome, les Métellus consuls; » ou bien : a Les Métellus deviennent consuls, pour la perte de Rome. » Nous ne savons pas comment le jeune émule de Fabius Maximus supporta les irrévérencieuses médisances de Névius ; mais nous sa-

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vons quelles colères s'allumèrent dans Tàme d^ Métellus , et comment Névius paya sa franchise, ou, si Ton veut, sa malicieuse audace. Au vers satirique répondit un vers comminatoire : « Les Métellus châtieront le poëte Névius^; *> et la vengeance ne se fit pas longtemps attendre. Névius fut livré aux tribunaux, et condamné à une prison fort dure, en vertu de la loi sur les chants diffamatoires. Plante nous le représente tristement assis, le menton appuyé sur sa main, et avec deux gardes qui ne quittent pas un instant, c'est-àdire, comme le prouve fort bien Klussmann, les deux pieds retenus par des chaînes. Il recouvra la liberté ; mais il ne tarda pas à blesser de nouveau les Métellus, ou d'autres personnages non moins puissants. Il finit par se faire exiler de Rome, vers Tan 205. Il se retira à Utique, et c'est là, ditron, qu'il mourut, deux ans après son départ de Rome. Voici la fière épitaphe ' rapportée par Aulu-Gelle : « S'il était permis aux immortels de pleurer des mortels, les Camènes* pleureraient Névius le poëte. Oui, depuis qu'il est enfermé dans le trésor de l'Orcus, on ne sait plus à Rome parler la langue latine. »

Verslfleatlon de BTéTliis.

Ce qui frappe, au premier coup d'œil, dans les fragments des œuvres dramatiques de Névius, c'est l'apparition de vers véritables, de vers qui se sentent et se mesurent, et particulièrement celle des mètres ïambiques. Névius a introduit dans la tragédie et dans la comédie le vers dramatique par excellence, le mètre né pour l'action, comme le nomme si bien Horace. La plupart des vers ïambiques de Névius sont trimètres ou senaires ; et ces vers ont chez lui une sévérité métrique qu'ils n'ont pas toujours conservée chez les poètes dont Névius était le devancier. Il est probable que Névius se conforma rigoureusement à l'exemple des Grecs, et que le dialogue, dans ses pièces, était en vers

1. C'est le vers que Térentianas Maurus cite comme le type du vers saturnien :

« Dabunt malum Metelli Nœvio poetSB. »

2. Elle est en vers saturniens réguliers, sauf les permutations analogues à celles qu'admettaient les vers lambiaues.

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