ÉCRIVAINS DU TROISIÈME SIÈCLK
Autres polSte* eontemporaliifli.
Commençons par Jupiter, bien que nous ne puissions dire autre chose de Numérien poëte, sinon qu'il faisait des vers, et qu'il aimait ceux qui en faisaient. Notons en passant que cet héritier des Césars aspirait aussi aux palmes de l'éloquence, et que le sénat , plein d'admiration pour ses h£^rangues, lui avait voué une statue dans la bibliothèque Ulpienne , avec cette inscription : Au plus éloquent orateur de son siècle,
Aurélien Apollinaire passait , dans ce siècle-là , pour le maître du genre ïambique. Mais qu'était-ce que les ïambes d'Aurélien? Élaient-ce des fables ou des satires, des poèmes didactiques (tu des poëmes dramatiques ? Je l'ignore absolument; et bien d'autres n'en savent pas plus que moi.
J'ai parlé ailleurs de Dionysius Caton et de ses Distiques, Dois-je citer un autre poëte didactique , moins poëte encore que Caton , mais qui a eu, comme Caton, une grande réputation au moyen âge, à savoir ce Quintus Sérénus Sammonicus qui a fait de la pharmacie en assez méchants vers hexamètres, et qui n'est qu'un maladroit compilateur de Pline et de Dioscoride?
Prosateurs.
Le moins mauvais des auteurs du iv* siècle qui ont écrit en prose est Censorinus. Son ouvrage, intitulé du Jour natal, est d'un style assez pur, bien qu'il n'y manque pas de tours efd'expressions peu classiques. Mais le sujet de cet ouvrage est plus bizarre qu'intéressant. Censorinus traite de l'influence que les génies et les astres exercent sur notre destinée. Le même écrivain avait composé d'autres ouvrages de divers genres, qui n'existent plus.
Censorinus était un grammairien. Un au tr^ grammairien, qui se piquait aussi de philosophie, Nonius Marcellus, avait écrit, comme Censorinus, sur différents sujets. Il nous reste de lui un ouvrage de grammaire, intitulé (/e la Propriété du langage. Il n'y a, dans l'ouvrage de Nonius, ni ordre, ni talent, ni science même. Rien de plus mil et de plus indigeste que la compilation de Nonius. Ses interprétations des mo*
latins ne sont pas toujours incontestables ; et elles ont le malheur de n*être pas présentées avec la netteté et la précision qu'exigerait un pareil sujet. Mais il y a autre chose qui donne une valeur réelle au travail plus que médiocre du pitoyable herméneute : ce sont les nombreux fragments d'auteurs aujourd'hui perdus, que Nonius a consignés parmi ses exemples, et grâce auxquels ces auteurs nous sont un peu moins inconnus.
Festus ^ui-même n'a pas l'importance littéraire de Nonius, bien que son œuvre, ou, si l'on veut, celle de Verrius Flaccus. qu'il a abrégée, et que Paul Diacre a encore tronquée plus tard , soit fort supérieure en soi , et témoigne de plus d'érudition et de bon sens. Le livre de Festus est une sorle de lexique, intitulé de la Signification des mots, Feslus paraît postérieur à Nonius. Quelques-uns le font môme vivre jusqu'à la fin du v* siècle. Mais il n'est pas sûr qu'il ne soit pas du iv*, ou du m% ou même du ii*. Martial est le plus récent de tous les auteurs qu'il cite. On ne sait rien ni sur la personne, ni sur la patrie de ce grammairien.
Des prosateurs tels que Festus, tels que Nonius, tels que Censorinus même, mériteraient le titre non pas de prosateurs, non pas d'écrivains, mais de barbouilleurs de papier.
L'HISTOIRE AU QUATRIÊHE SIËGLE.
lÊCRIVÀlNS DE l'histoire AUGUSTE. — AURÉLIUS VICTOR. — SEPTIMIHS. — EUTROPE. — SEXTUS RUFUS. — AHHIEN HARCELLIN. — OUVRAGE D'aMMIEN MARCELLIN.
KcrtTAliis de l'HllAtolre augaste.
On appelle écrivains de l* Histoire auguste les compilateurs qui ont rédigé les vies (Tes empereurs romains depuis Adrien jusqu'à Carus et à ses fils. La collection de ces vies peut être considérée comme une continuation de l'ouvrage de Sué-
l'histoire au quatrième siècle. 621
tone. Elle n'est pas absolument complète : il y manque plusieurs biographies , notamment celle de Nerva et celle de Trajan ; mais ces lacunes proviennent sans nul doute de ce que les exemplaires qui nous sont parvenus avaient souffert des outrages du temps ou de la main des hommes. La collection, à Torigine, était entière : elle avait été formée à Constantinople, on ne sait à quelle époque, de biographies choisies dans Un plus grand nombre. Plusieurs de celles qui subsistent sont elles-mêmes mutilées; et il y en a dont on ne connaît pas bien sûrement les auteurs. Tous ces écrits plus ou moins mauvais , et qui témoignent uniformément d'une absence remarquable de goût, de jugement, de critique, de science, surtout de talent, ont pourtant une valeur. Ils nous tiennent lieu d'une foule d'ouvrages aujourd'hui perdus; et la critique moderne peut trouver,^dans ce fatras, de quoi sup> pléer à ce qui manque aux documents qui nous restent sur la période qu'embrasse V Histoire auguste. Un seul de ces biographes semble avoir été contemporain des faits qu'il raconte; tous les autres se sont bornés à extraire, à copier, surtout à défigurer d'autres historiens : ce sont des compilateurs, dans la plus détestable acception du terme. Toutefois, quand les sources qu'ils ont consultées étaient pures, on s'en aperçoit jusque dans leurs livres : alors leur style n'est pas tout à fait barbare , ni leurs récits tout à fait insipides. Ce n'est pas qu'ils ne tâchent, en général, ou qu'ils n'aient Tair de tâcher de se rendre illisibles. Pour être juste, il faut dire que presque toujours ils y réussissent à souhait. On se fera une idée de leuV ineptie , rien qu'à les voir, en maints passages, après avoir extrait un auteur, passer à un autre auteur, et rapporter d*après celui-ci les événements qu'ils ont déjà rapportés d'après celui-là, sans s'apercevoir seulement, ou sans paraître s'apercevoir qu'ils se répètent. C'est ainsi que certains faits sont racontés jusqu'à trois fois, quand une seule devait suffire.
Voici les noms des six auteurs auxquels on attribue YHis-toire auguste :
V Spartien (^lius Spartianus), qui vivait sous le règne de Dioclétien, et qui a écrit les vies d'Adrien, d'Élius Vérus, r'
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Didius Julianus, de Septime Sévère, de Caracalla et de Géta.
2° Vulcatius Gallicanus, qui écrivit celle d*Avidius Cassius, que d'autres revendiquent pour Spartien. Vulcatius vivait à la même époque que le précédent.
3° Trébellius PoUion. C'est à lui qu'on doit les vies des deux Valécien , des deux Gallien , des trente tyrans , etc. Le seul caractère qui distingue cet écrivain , c'est la bassesse avec laquelle il se complaît à aduler les puissants.
4'' Flavius Vopiscus. Il était de Syracuse , et il écrivait , comme le précédent, du temps de Constantin. Vopiscus a rédigé les vies d'Aurélien, de Tacite, de Florien, de Probus, de Firmus, de Saturnin, de Proculus, de Bonose, de Carus, de Carin et de Numérien. Vopiscus est bien supérieur à tous les autres; ou, si l'on veut, il est beaucoup moins défectueux qu'ils ne le sont, dans la manière de disposer ses matériaux et de les mettre en œuvre. Il a presque de l'ordre, et il ne manque pas de sens commum. Ajoutez qu'il avait consulté des sources authentiques, des archives publiques, des pièces officielles, des correspondances diverses, et que la trace de ses recherches se retrouve dans ses narrations. Il avait vu la plupart des événements qu'il raconte, ou du moins il avait pu en voir des témoins vivants. C'est presque un historien. C'en serait un s'il avait écrit d'un meilleur style ; mais il n'a rien à envier aux autres, ou presque rien, ni pour la faiblesse des expressions, ni pour la négligence, ni pour la barbarie.
5^ Ëlius Lampridius est regardé par quelques-uns comme une seule et même personne avec Ëlius Spartien. C'est à Lampride qu'on attribue, communément les vies de Commode , de Diadumène, d'Héliogabale et d'Alexandre Sévère.
6° Jules Capitolin, contemporain de Vopiscus et de Trébellius Pollion, a écrit celles d'Antonin le Pieux, de Marc Aurèle, de Lucius Vérus, de Pertinax, etc. Nous devons dire pourtant que plusieurs de ces vies, même dans certains manuscrits de V Histoire auguste^ sont attribuées à Spartien, et non point à Jules Capitolin.
AarélliiM Tletor.
Aurélius Victor n'est pas un écrivain méprisable. On fait
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cas des Vies des Césars , que nous avons encore aujourd'hui sous son nom. Ce sont de très-courtes notices, mais rédigées en général avec soin, d'un style assez simple et assez pur, et dont les documents ont été pris à de bonnes sources. Cet abrégé de l'histoire des empereurs commence à Auguste et finit à Constance. On attribue à Au« rélius Victor plusieurs autres ouvrages : ainsi VOrigine de la nation romaine, dont il reste une partie, mais assez peu considérable, puisqu'elle ne va pas au delà de la fondation même de Rome ; ainsi des Vies des hommes illustres de Rome, qui ne sont peut-être qu'un abrégé du grand ouvrage de Cornélius Népos, et qui ne rappellent guère, par les qualités du style, les Vies des Césars; enfin un écrit sur les empereurs, différent des Vies des Césars, et que la plupart des critiques reconnaissent comme l'œuvre d'un auteur plus récent, qu'ils nomment Victorinus ou Victor le Jeune. Aurélius Victor était né en Afrique, dans une humble condition. Il vécut longtemps à Rome, où Julien le revêtit de charges importantes. Il parvint même, sous Théodose, à la dignité de préfet de Rome.
Lucius Septimius vaut moins qu'Âurélius Victor. C'est à peine même si Septimius et son livre méritent une place dans ce chapitre. L'écrivain est dénué de toute espèce de talent ; l'ouvrage n'a presque rien de commun avec l'histoire. Cet ouvrage est intitulé : de la Guerre de Troie, ou encore : Éphéméride de la guerre de Troie, C'est, selon toute apparence, une traduction plus ou moins libre de l'ouvrage grec composé par un certain Praxis ou Eupraxide, contemporain de Néron, et connu vulgairement sous le nom de Dictys de Crète. Septimius ne peut servir de rien à personne, sinon aux commentateurs d'Homère ou des anciens poètes.
Kutrôpe.
Flavius Eutropius, sans être un aigle , est du moins autre chose qu'un compilateur ou un traducteur de fables. Son Abrégé de l'histoire romaine^ en dix livres, depuis Romulus
jusqu'à Jovien, n'est pas sans quelque utilité, comme revue rapide des faits ; et on y trouve, pour ce qui concerne les derniers temps, des renseignements assez précieux. Eutrope est généralement exact et digne de foi. Il puise à de bonnes sources; mais sa critique n'est pas toujours assez sévère, et son patriotisme romain lui fait sinon altérer la vérité, quand elle serait désagréable, du moins négliger quelquefois ou passer sous silence les choses qui ne font point assez d'honneur au peupl&-roi, ou même à ses maîtres. Le style d'Ëutrope est simple et clair;. seulement le mauvais goût du siècle perce çà et là dans la diction. En somme, l'auteur a fait une œuvre estimable, et qu'on peut lire même après celle de Velléius ou de Florus; mais ce n'est pas à lui non plus que nous pouvons décerner le titre d'historien. Cet homme, qui ne manquait pas de quelque talent, vivait à la même époque qu'Aurélius Victor. Il fut, dit-on, secrétaire de Constantin; il suivit. plus tard l'empereur Julien dans son expédition contre les Perses. En 371, il était proconsul en Asie; et c'est par l'ordre de Valens, et pour Tusage même de cet empereur, qu'il écrivit son ouvrage.
C'est l'empereur Valens encore, dit-on, qui fit rédiger par Sextus Rufus, écrivain inconnu d'ailleurs, un autre précis du même genre que celui d'Ëutrope, mais beaucoup plus court. Quelques-uns contestent l'authenticité de ce petit ouvrage, ainsi que celle d'un autre opuscule attribué au même Rufus, et intitulé des Quartiers de la ville de Rome, Au reste, ces deux écrits n'ont d'importance que pour les érudits, et la littérature n'a rien à y voir.
Ammleit Iffarcellln. .
Nous avons dû réserver pour la fin de ce chapitre Âmmien Marcellin, le seul homme en qui ait revécu quelque chose des grands narrateurs d'autrefois; Ammien, le dernier des historiens de Rome, le dernier presque des Romains, un beau talent et une belle âme.
Ammien Marcellin était Grec de naissance. On croît même
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qu'il n6 fait qu'un avec ce Marcellinus de qui nous avons un excellent commentaire grec sur l'ouvrage de Thucydide. Âmmien florissait vers le milieu du iv* siècle. Dans sa jeu* nesse, il avait embrassé la carrière militaire, et il avait fait partie des protecteurs domestiques, espèce de gardes du corps des empereurs, où l'on n'admettait que des hommes de famille distinguée. 11 fit la guerre en Orient et dans les Gau^ les. Quelques passages de son histoire font présumer qu'il prolongea sa vie jusqu'aux environs de l'an 390. C'est bien à tort que certains critiques ont voulu faire de lui un chrétien. Ce n'est qu'un esprit élevé et impartial, qui sait rendre justice à ceux même dont il ne partage pas les opinions. Il parle du christianisme avec modération ; il loue la vertu et la constance des .confesseurs de la foi nouvelle; il ne dissimule pas la vanité des tentatives de Julien pour relever le temple de Salomon; il se moque des superstitions populaires, et stigmatise énergiquement l'impiété et les vices des contemporains. Mais ses affections sont manifestement ailleurs qu'au christianisme. C'est la vieille Rome qu'il aime; ce sont ces institutions politiques et religieuses qui avaient fait la grandeur du peuple-roi. Il est Romain et païen par ses souvenirs; et Julien est son héros, encore qu'il n'approuve pas tous les moyens mis en œuvre par cet étrange réformateur pour la restauration du culte antique.
OuTrage d^Ainmleii Marcelllii*
L'ouvrage d' Ammien contient l'histoire de l'empire, depuis le temps des Flaviens jusqu'au règne de Valens. C'est la continuation des récits de Tacite ; mais ce n'est ni le génie de Tacite, ni surtout son style. La diction d' Ammien est à demi barbare. 11 y a encore d'autres défauts dans cette histoire ; et l'auteur n'est pas toujours exact dans ses indications géographiques. Mais toutes ces imperfections sont compensées par de sérieuses et fortes qualités. C'est un guidehabile et tidèle, comme le caractérise Gibbon, et qu'on peut suivre hardiment, même à travers les événements contemporains, parce qu'il est libre de passions et de préjugés. Sa manière, dit un critique, a quelque analogie avec celle
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de Polybe. £n effet « Ammien cherche ardemmenl la vérité ; il sait pénétrer le secret des affaires bumaiDes, et il n'est point étranger à Fart de la guerre. Comme Polybe aussi, il exprime sa pensée avec une rare énergie; mais il a plus d'imagination que Polybe , et il trace quelquefois de grands et saisissants tableaux, des tableaux, sauf un certain excès de couleur, presque dignes du pinceau de Tacite. Il abonde en mots heureux, en réflexions aussi justes que profondes. Voyez, par exemple, avec quelle verve d'esprit, avec quelle force de raison, il tourne en ridicule les superstitions des Romains de son temps : « Un grand nombre d'entre eux n'oseraient ni prendre le bain, ni dîner, ni paraître en public, avant d'avoir consulté, selon les règles de l'astrologie, la position de Mercure ou. l'aspect de la lune. Il est assez plaisant, ajoute-t-il, de découvrir cette crédulité chez un sceptique impie, qui ose nier ou révoquer en doute l'existence d'un dieu tout-puissant. » On voit que Censo-«rinus connaissait assez bien son public, et qu'il ne perdait pas tout à fait son temps, pour la réputation et le profit, quand il consacrait ses veilles à composer l'étrange livre du Jour natal.
Il n'a manqué à Ammien Marcellin que de vivre dans un meilleur siècle, ou du moins de travailler à réparer ce désavantage , à force d'art et de goût, et à se rendre plus conforme aux vrais modèles. Mais c'est déjà une belle gloire d'avoir élevé un monument solide et durable, et d'avoir foit, sinon un livre accompli, du moins un grand livre.