‹ Histoire De La Litterature RomaineChapitre 16 sur 124 · Plutarque, au commencement de la Vie de Fabius · texte numérisé non relu

Plutarque, au commencement de la Vie de Fabius

Gelle dit que quelques-uns la contestaient ; mais il y avait une partie de ce discours où ils ne refusaient pas de reconnaître les paroles mêmes par lesquelles Scipion avait réellement conclu son apologie : « Je me rappelle, Romains, que c*est aujourd'hui le jour où j'ai vaincu, dans une grande bataille , le Carthaginois Annibal, le plus terrible ennemi de votre puissance , et où je vous ai procuré une paix et une victoire inespérées. Ne soyons donc point ingrats envers les dieux. Mon avis, c'est que nous laissions là ce vaurien, et que nous allions d'ici, sur l'heure même, offrir des actions de grâces à Jupiter très- bon, très-grand. » Tite Live a développé et embelli l'original ; mais les admirables périodes qu'il prête à Scipion ne sont guère que du beau style : c'est Scipion affaibli , délayé , presque noyé ; dans la citation d'Aulu-Gelle , au contraire, c'est Scipion tout vivant, avec la conscience de son génie, avec ses passions aristocratiques et sa morgue hautaine.

I^e père de« Ciraeqaes.

Ce Tibérius Sempronius Gracchus, qui fut deux fois consul et une fois censeur ; cet adversaire de l'aristocratie, que Scipion lui-même choisit pour gendre; cet homme dont tous admiraient les vertus et honoraient le caractère , fut un orateur distingué en même temps qu*un politique du premier ordre. Il avait écrit des discours; il en avait même écrit un en grec. Cicéron, qui fait partout le plus complet éloge de l'homme d'État, varie, d'un ouvrage à l'autre, sur le compte de Torateur. Dans leBrutns, il lui accorde de l'éloquence ; ailleurs , il dit que Gracchus fut un homme sage, grave, mais non point éloquent. La contradiction n'est peut-être qu'apparente. Cicéron pouvait nommer Gracchus éloquent, par comparaison avec les anciens orateurs, tels qu'Appius, ou même Scipion ; mais, dès qu'il s'agissait d'une éloquence complète, dès qu'il s'agissait des plus grands orateurs de Rome, Cicéron a pu, sans trop d'injustice, leur réserver le titre d'éloquents, et le refuser à Gracchus. Or, c'est précisément le cas, dans le passage où Cicéron semble retirer son éloge : c'est aux Gracques mêmes

qu'il compare leur père; c'est à Antoine et à Cpassus, deux orateurs non moins éloquents et non moins fameux que les Gracques. Au reste, nous ne possédons pas un seul morceau authentique du premier Gracchus.

Aiiire« oratenrtf politiques.

Cicéron dit qu'un des contemporains de Gracchus ^ L. Papirius de Frégelles, avait laissé la réputation d'un homme trèsdisert y et qu'on avait de lui un discours : c'était une harangue que Papirius avait prononcée dans le sénat , pour les Frégellans et pour les colonies latines. C. Térentius Yarro, fameux par sa défaite dans la lutte contre Annibal, avait plus d'outrecuidance et de faconde que d'éloquence. Mais Tite Live parle avec grande estime des talents oratoires de P. Lici*^ nius CrassuS) qui fut consul en l'an 206 avant notre ère. Sextus Élius Pétus, surnommé Catus, ou l'Avisé, le plus savant des jurisconsultes du siècle, avait aussi, selon le mot de Cicéron, des ressources de parole; c'est-à-dire qu'il savait, au besoin, ou répondre à l'attaque, ou attaquer avec avantage. P. Cornélius Scipion, le fils du premier Africain, n'était pas non plus un homme dénué d'habileté dans ces luttes de l'esprit; mais sa mauvaise santé ne lui permit pas de donner tout l'essor à ses facultés : Cicéron dit qu'il aurait pu se placer parmi les plus éloquents, à en juger par quelques petits discours, les seuls qu'il eût rédigés, et par une histoire (j'en ignore le sujet) écrite en grec, et dans un style des plus agréables. Les autres orateurs de la môme période ne sont connus que par leurs noms.

^■b«.«i*bi

CATON; EIVIVIUS.

RAISON DU RAPPROCHEMENT DE CATON ET D'ENNIUS. — VIE DE CATON. — DISCOURS DE CATON. — ÉLOQUENCE DE CATON. — CATON ET LES GRECS. — OUTRAGES DE CATON A l'OSAGE DE SON FILS. — CATON HISTORIEN ; LES ORIGINES.— CATON AGRONOME; SON TRAITÉ D* AGRICULTURE.— VIE d'eN- NIUS. — JUGEMENTS DES ANCIENS SUR ENNIUS. — TRAGÉDIES d'ENNIUS. — COMÉDIES D*ENNIUS. — SATIRES D'ENNIUS. •— LES ANNALES. — AUTRES OUVRAGES D'ENNIUS. — CONCLUSION.

RalMon du rapproehement de Caton et d'EnnluM.

Ce n'est point par caprice que je rapproche ici ces deux noms, ni à cause du hasard des dates, qui a fait naître Caton et Ennius à si peu d'années Tun de Tautre. Ce n'est pas même parce qu'Ennius fut le protégé de Caton, et qu'il entra, sous ses auspices, dans la famille romaine. Ces deux hommes résument tout leur siècle; ces deux types divers se complètent l'un l'autre, et sont comme les deux faces du génie romain. Caton, orateur, moraliste, historien, agronome, n'est pas seulement le premier des prosateurs de cette époque, c'est la prose même, si j'ose ainsi dire; c'est Rome essayant enfin toutes ses forces dans les choses quisont à la fois et des intérêts positifs de la vie et des spéculations de l'esprit. Ennius n'est pas toute la poésie de son temps , mais il en est le poëte par excellence. Ennius, l'auteur des Annales, l'inventeur de la satire, le poëte hardi et novateur, l'interprète des Grecs, c'est Rome sérieusement, courageusement occupée à la conquête du vaste monde de l'art et des idées , découvert naguère par Livius Ândronicus , et où Névius avait déjà si fièrement planté l'étendard. Même source d'inspiration chez le poète et chez le prosateur; mêmes qualités, mêmes défauts. La foi aux destinées de la ville éternelle, le culte passionné des traditions antiques, l'amour du bien et même du beau , mais sous leur forme la plus simple, surtout la haine du vice raffiné, l'horreur du mensonge et de l'hypocrisie : voilà la muse sévère qui les anime l'un comme l'autre, et qui donne à leurs accents tant

caton; ENNius. 53

de puissance et de grandeur, ce je ne sais quoi de màle et de fier, cette vigueur et cette énergie presque incomparables. Platon disait à Xénocrate : Sacrifie aux grâces. li l'aurait dit bien plus encore, j'imagine, à Caton et à Ennius. Ënnius et Caton n'ont que les qualités romaines : le beau ne leur est pas inconnu, je dis un des aspects du beau; mais ils n'ont jamais envisagé la beauté suprême, c'est-à-dire la grâce unie à la beauté.

TIe de Caton.

Caton était un Italien de Tusculum. Il naquit en l'an 234 avant notre ère, puisqu'à l'époque de la bataille de Trasymène, il avait dix-sept ans, selon son propre témoignage. Les Porcius, ses ancêtres, n'avaient jamais brigué les honneurs et les dignités; mais Caton repoussait la qualification d'homme nouveau, au nom des services et des vertus de sa famille. C'étaient des laboureurs et des éleveurs de bétail, mais c'étaient aussi, à l'occasion, des hommes de bon conseil et des soldats intrépides. Caton, dès son enfance, fut digne d'eux. On ne l'appela même Caton ^ c'est-à-dire l'adroit ou plutôt l'avisé, qu'à raison de l'esprit et du bon sens dont il faisait preuve : il se nommait d'abord Marcus Porcius Priscus. A dix-sept ans, il servait déjà avec distinction dans l'armée durant la grande lutte contre Annibal. Né avec une complexion saine et robuste , le travail des champs , une vie frugale , les rudes épreuves de la guerre, lui donnèrent une trempe plus solide encore , et presque indestructible. Il était roux, et il avait les yeux pers, le visage dur, le regard perçant et farouche. L'éducation qu'il avait reçue dans la maison paternelle était fort simple; mais il profita de toutes les occasions qu'il trouva de s'instruii'e. Ainsi, à Tarente, où il était entré avec Fabius Maximus, on l'avait logé chez un pythagoricien nommé Néarque : il désira d'entendre son hôte exposer quelques points de doctrine morale. Il fut pendant très-longtemps sans vouloir s'appliquer aux lettres grecques ; mais il s'y mit à la fin , et il prit goût particulièrement à Thucydide et à Démosthène. Pourtant il s'en défendit toujours, même dans

son extrême vieillesse, quand ce goût était devenu une passion véritable.

Les honneurs vinrent le trouver aux champs , où il avait repris ses occupations ordinaires, labourant avec ses esclaves, mangeant et buvant avec eux, plaidant devant les tribunaux , à Tusculum ou ailleurs , pour ses clients et ses amis. Valérius Flaccus, son voisin de campagne , frappé de ses talents et de son caractère, lui offrit son crédit, qui était considérable, et l'emmena à Rome briguer les charges. Grâce à Valérius Flaccus, il obtint d*abord le tribunat militaire, puis la questure. Plus tard, sa réputation ayant grandi , il put devenir le collègue de Valérius même , dans les premières dignités de la république. La censure de Caton est fameuse , et quelques-uns des actes de sa vie politique ou militaire sont comptés parmi les faits les plus importants de Thistoire. Ainsi, pour n'en citer qu'un seul, c'est lui qui détermina les sénateurs à entreprendre la troisième guerre punique. Il avait été envoyé en Afrique pour régler les contestations des Carthaginois et des Numides. Il trouva Garthage florissante, peuplée, regorgeant de richesses, pourvue de toute sorte d'armes et de provisions de guerre , et formant déjà d'ambitieux projets. A son retour, il dénonça cette prospérité à la haine des Romains ; et , à force de répéter qu'il fallait détruire Carthage , il finit par amener presque tout le monde à son sentiment. Il était déjà mort quand Garthage fut détruite, mais il avait vu partir l'expédition.

La vie de Caton fut un long combat; et l'aristocratie romaine n'eut jamais d'adversaire plus terrible , plus persévérant, plus implacable. Le premier Africain en avait déjà su quelque chose; et bien d'autres après lui sentirent les étreintes de cette probité farouche et rigide, qui ne tolérait ni une négligence ni une faiblesse, et qui ne voyait pas tout à fait en beau la nature humaine. A quatre-vingts ans passés, Caton n'avait rien perdu de cette fougue contre ses ennemis ; et. Tannée même de sa mort, à quatre-vingt-cinq ans *, il accusait encore, devant le peuple, Servius Sulpicius Galba.

1. Quelques>uns font vivre Caton quatre-vinct-dix ans. J'ai suivi l'opinion de Gicéron, qui est la mieux établie et la plus généralement admise.

caton; lîNNitJs. 65

Souvent accusé lui-même, il fut toujours absous ; mais bien peu eurent à s'applaudir de Tavoir vu se porter leur accusateur.

Voici le portrait que Tite Live fait de cet homme extraordinaire : « Il ne lui manqua pas un des talents qui servent à la conduite des affaires, soit privées , soit publiques. Il s'entendait également et aux choses de la ville et à celles des champs. On s'élève aux honneurs suprêmes tantdt par la science du droit , tantdt par l'éloquence , tantdt par la gloire militaire : le génie de Caton se prétait également à tout, et si bien, qu'on l'eût dit né uniquement pour ce qu'il jugeait à propos de faire. A la guerre , il signala , dans une foule de combats, son activité et sa bravoure. Parvenu aux grandes charges, il se montra général consommé. Dans la paix, fallait-il répondre sur le droit, c'était le plus habile des jurisconsultes; fallait-il plaider une cause, c'était le plus éloquent des orateurs. Et on ne peut pas dire que sa langue n'a été puissante que tandis qu'il vivait , et qu'il n'existe aucun monument de son éloquence ; non , son élo^ quence vit et florit encore , consacrée qu'elle est dans des écrits de tout genre. Il a composé un grand nombre de discours, et pour lui-même , et pour d'autres , et contre d'autres. Car il fatigua ses ennemis, non-seulement en se portant accusateur , mais en prêtant sa parole à leurs adversaires* D'innombrables haines le harcelèrent, et il les harcela à son tour ; et il ne serait pas aisé de dire si ce sont les nobles qui l'ont frappé davantage, ou si c'est lui qui a davantage tourmenté les nobles. C'était un homme d'un esprit rude sans doute, d'une langue acerbe et trop peu retenue; mais son âme était invincible aux passions et sa vertu rigide ; il méprisait le crédit , les richesses. Économe, infatigable , intrépide , il avait comme un corps et une âme de fer ; et la vieillesse môme, qui détruit tout, ne brisa pas Caton ^ »

Ill0coiur0 de Caton.

Nous avons les titres de quatre-vingt-neuf discours de

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