CATON ; ENNIUS
présence de leurs concitoyens et de témoins sans nombre ! voilà jusqu'où tu as poussé tes déportements! Mais quel deuil, quels gémissements, que de larmes, que de pleurs accompagnèrent ce supplice ! Les esclaves ne souffrent que trèsimpatiemment les injures. Quels sentiments ces hommes, nés de bonne race, distingués par leur vertu, ont-ils éprouvés, pensez-vous; quels sentiments éprouveront-ils tant qu'ils vivront? »
AulU'Gelle, qui nous a conservé ce morceau, remarque que Cicéron seul, entre tous les orateurs latins, a su parler avec cette véhémence, et que Caïus Gracchus lui-même est resté, en ce point, bien au-dessous de Caton. Le rhéteur latin dit que Caton a devancé son siècle, et essayé déjà ce que Cicéron devait un jour parfaire. En effet, le récit du supplice de Gavius, dans les Verrines, n'est qu'une magnifique amplification de celui du supplice des décemvirs; ou, si Ton veut, Caton a esquissé l'ébauche, Cicéron a peint le tableau.
Yoici un passage d'un ton fort différent, conservé aussi par Àulu-Gelle, et tiré d'un autre discours : « Jamais il ne se tait, celui que tient la maladie de parler, comme tient un hydropique celle de boire et de dormir. Que si vous ne vous assemblez pas autour de lui, quand il vous fait appeler, il est si pressé de discourir, qu'il payera des gens pour l'écouter. Vous l'entendez, vous ne l'écoutez pas : c'est comme un charlatan dont on entend les paroles, mais à qui personne ne se confie pour se guérir. » Il y a une foule d'autres fragments où l'on retrouve, comme ici, ce spirituel et caustique railleur que fait si bien connaître Plutarque. Mais il ne s'agit pas ici d'une collection de bons mots. Je choisirai donc un morceau tout à la fois sérieux et vif, et où l'esprit n'est que l'assaisonnement d une raison forte et profonde.
« J'ordonnai qu'on apportât le registre où était écrit mon discours. On apporte les tablettes relatives à mon affaire avec M. Cornélius : on lit les services de mes ancêtres; puis on en vient aux services que j'ai rendus moi-même à la république. Après ces deux passages, il y avait écrit, dans le
discours : « Jamais je n'ai dépensé, dans des brigues, ni « mon argent, ni celui des alliés. » Mais non! n'écris point, m'écriai-je; ils ne veulent pas entendre cela. II lut ensuite : « Ai-je jamais établi, dans les villes de vos alliés, des gou^ « verneurs capables de leur ravir leurs biens, [leurs fem- « mes, ] leurs enfants? » t-* Efface cela encore; ils ne veulent pas l'entendre. Continue de lire. « Jamais je n'ai parte tagé, entre mes quelques amis, ni les prises faites sur « l'ennemi, ni le butin, ni l'argent du butin, pour dépouiller «c ceux qui en avaient Ëiit la conquête. » — Efface encore cela; il n'y a rien dont ils veuillent moins qu'on parle; inutile à dire. Poursuis. « Jamais je n'ai accordé des relais « publics à mes amis, afin qu'ils tirassent de gros bénéfices «< en communiquant leur privilège. >» — Dépéche-toi d'effacer cela encore, et au plus vite. — « Jamais je n'ai distribué, « entre mes appariteurs et mes amis, des sommes d'argent, « sous prétexte du vin qui leur revenait pour leur table ; et « je ne les ai pas enrichis au détriment du public. >» — Ah! pour ceci efface-le jusqu'au bois. Vois, je te prie, où en est réduite la république, puisque les services que je lui ai rendus, et qui me valident de la reconnaissance, aujourd'hui je n'ose plus les rappeler , de peur d'exciter l'envie ! Nous en sommes venus à ce point, qu'il est permis de mal faire impunément, mais non pas impunément de bien faire. »
C'est dans un discours intitulé de ses Dépenses, que Caton s'exprimait ainsi, et ce discours était une des apologies qu'il fut réduit à prononcer après son consulat et sa préture. Avant la découverte faite par Angelo Mai sur les manuscrits paliihpsestes, on ne connaissait ni le titre du discours, ni le fragment. Cette perle admirable se trouve dans le fatras souvent ridicule qu'on appelle les lettres de Fronton et de Marc Aurèle. Fronton a eu au moins une bonne idée en sa vie, c'a été celle de transcrire la page de Caton. Il envoie ce morceau à son élève, comme un exemple de la figure nommée paralipse, autrement dit prétention ou prétermission, par laquelle on p»rle précisément des choses qu'on a l'air de passer sous silence. Fronton déclare que nul orateur , ni
càtok; bnnius. ô9
grec ni romain, de ceux qu'il a lus, et combien n'en de* vait-il pas connaître ! ne s'est servi avec plus d'élégance que Caton, de cette vive et saisissante figure. Je dis plus encore. On chercherait inutilement dans Cicéron, dans Eschine ou dans Démosthène, rien qui rappelle, même de loin, le dia-^ logue de Caton, cette scène dramatique, si bien conduite et si passionnée.
^loiiaence de Caton.
Tite liive semble dire que ses contemporains lisaient et admiraient Caton. Il n'est pas douteux que Tite Live ne le lût en effet, et qu'il ne ressentît cette admiration qu'il peint de si belles couleurs. Mais je n'affirmerais pas que tout le monde, au siècle d'Auguste, partageât le goût du grand historien ; et j'ai peur que Caton n'ait été enveloppé, par le plus grand nombre, dans cette proscription générale dont les dédaigneux d'alors frappaient les anciens auteurs* Il y a des preuves à l'appui de cette conjecture. On aimait trop les belles phrases, pour se plaire à une simplicité si nue. Si l'admiration eût été partout, Tite Live ne serait pas seul à nous dire : « L'éloquence de Caton vit et florit encore. » Le silence profond des autres écrivains du temps est bien significatif. La génération même qui avait précédé, leur avait donné l'exemple de ce dédain et de cet oubli. Cicéron dit en propres termes, dans le Brutus : a Caton est complètement ignoré. » Il s'en étonne, il demande pourquoi on ne lit pas le vieil orateur romain, tandis que l'on se passionne pour certains orateurs antiques , qui n'ont guère d'autres qualités que la simplicité de leur style. Caton méritait bien, selon lui, le même honneur que Lysias ou Hypéride ; et il le démontre avec cette verve éloquente qu'il a portée le premier dans la controverse littéraire : « Sa façon de dire est un peu antique, et il y a chez lui des expressions un peu rudes. C'était ainsi qu'on parlait alors. Change cela, chose qu'en son temps il n'a pu faire ; ajoute du nombre à la phrase, afin que le style soit mieux enchaîné; mets les mots eux-mêmes en meilleur ordre ; formes«-en comme une charpente régulière, ce que n'ont pas même fait
toujours les anciens Grecs : tu ne préfères plus personne à Caton. »
Dans les siècles qui suivirent, quand les écrivains cherchaient à rendre à la langue énervée quelque chose de son antique énergie, Caton devint, entre tous les orateurs anciens, un des objets d'étude les plus recommandés; à peu près comme tels de nos vieux auteurs oubliés trop longtemps, et dont tous ont aujourd'hui le nom à la bouche. Il y a plus d'un témoignage, outre celui de Fronton, qui ne laisse aucun doute sur cette renaissance de l'antiquité latine. Les poètes anciens n'avaient pas tous subi l'injure de l'oubli ; mais tous, ou presque tous reparurent au jour, et revécurent plus ou moins longtemps dans l'estime des lettrés, sinon dans les sympathies populaires. Les prosateurs antérieurs à Cicéron et à Salluste, qui n'étaient que des noms pour le vulgaire des lecteurs, rentrèrent en partage de cette gloire que de plus heureux et de plus grands leur avait ravie. Caton eut enfin les admirateurs que lui souhaitait Cicéron; mais ni Caton, hélas! ni les autres, ne pouvaient rouvrir les sources taries du génie romain. Et pourtant qui eût mérité mieux que Caton d'opérer ce miracle? Mais l'archaïsme des écrivains de la décadence n'est que de l'archaïsme, c'est-à-dire de la rhétorique à Tenvers : imiter le vieux, c'est toujours imiter ; et l'imitation est la mort du style et de l'éloquence. La forte et rude beauté du style de Caton, cette langue sans fard et sans apprêt, cette éloquence qui ne devait rien à l'artifice, et qui n'était que le mouvement passionné du sentiment et de la pensée, il y avait quelque courage à en tenter la conquête ; et échouer dans l'entreprise était honorable encore. Rome impériale n'eut point de Catons. Je ne parle que de l'écrivain et de l'orateur : c'est là seulement ce qu'on espérait voir renaître. Pour écrire et pour parler comme Caton, il fallait être Caton. Plutarque, qui a peint au vif la figure du laboureur de Tusculum, du soldat, de l'homme d'État, du grand capitaine et du grand citoyen, résume en quelques mots heureux les caractères de l'orateur : u L'éloquence de Caton était à la fois agréable et forte, douce et véhémente, plaisante et austère,
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sentencieuse et propre à la lutte. C'est ainsi que Socrate , suivant Platon, paraissait, extérieurement, grossier, satirique et outrageux dans la conversation, tandis qu'au dedans il était rempli de raison et de gravité, de discours capables d'arracher des larmes à ses auditeurs et de bouleverser leurs âmes. » Ce rapprochement de Caton avec Socrate est vrai , sinon de tout point, au moins dans une certaine mesure. Caton est un Socrate, mais un Socrate romain ; c'est-à-dire un homme d'action, un homme qui ne rêve jamais, et qui se préoccupe principalement, presque uniquement, du positif et de l'utile.
Caton et les Cirées.
Cet orateur, qui lisait Thucydide et Démosthène, et qui avait étudié, dans sa jeunesse, la philosophie de Pythagore, peut passer ajuste titre pour un disciple de la Grèce. Mais il ne dut rien aux Grecs qui enseignaient, dans Rome, la science de Corax et de Gorgias. 11 n'eut jamais pour ces msdtres que haine et mépris. 11 se moque quelque part du tribuil Celius, qui faisait payer un morceau de pain son silence ou son bavardage : on devine assez ce qu'il pouvait penser des sophistes grecs, lui l'impitoyable persécuteur, comme dit Aulu-Gelle , de la sotte et vide loquacité. Les fragments mêmes de ses écrits témoignent de ses sentiments à leur égard, et à l'égard de la race grecque tout entière. En 161, les philosophes et les rhéteurs, c'est-à-dire les pédagogues grecs, furent bannis de Rome par un décret du sénat. Caton avait parlé contre eux : c'est lui peut-être qui avait le premier sonné l'alarme au nom des vieilles mœurs; c'est lui peut-être qui a dicté ce décret fameux, si foudroyant et si laconique.
Rome ne fut pas longtemps débarrassée du fléau , si tant est qu'elle le fut un seul instant. La Grèce fournissait Rome de gymnastes, d'artistes de toute sorte, de médecins, de cuisiniers. Il ne fut pas malaisé aux sophistes de se cacher sous d'autres noms. Si Plante dit vrai , la cuisine était un séjour qui ne devait pas leur déplaire. Socrate se serait écrié , en les y voyant : « Ils sont rentrés dans leur première patrie ! »
Ils ne tardèrent pas à en sortir, et à empoisonner impunément la jeunesse de leur rhétorique, de leur sophistique et de leurs mœurs.
Caton ne fut pas moins impuissant à copjurer Tinvasion du seeptipisme religieux. En Tan 155, les Athéniens députèrent à Rome, pour y régler leurs affaires, trois philosophas, les plus renommés de ce temps. Ep attendant qu'on les admît au sénat ou devant le peuple, et tandis qu'on délibérait sur leurs demandes, les députés athéniens donnèrent des leçons publiques, qui attirèrent grande foule. Critolaûs etDiogène, l'un péripatéticien , le s^co^d stoïcien, professaient de nobles doctrines : ils eurent un succès d'estime, et, s'ils eurent beaucoup d'auditeurs, ils comptèrent peu de dis((?,iples* Carnéade, le troisième, qui étoit de la nouvelle Académie, fit fureur. C'était le scepticisme même. Le fond de la philosophie de Carnéade, c'étjait le principe de Protégeras, que l'homme est la mesure de toutes choses. Pour lui. Dieu n'était qu'une hypothèse ; la certitude qu'une probabiUtâ, qui changeait avec le point de vue. Caton , au rapport de Servius et d'autres auteurs, commençait tous ses discours par une invocation aux dieux, et d'ordinaire à Jupiter très-bon, très-grand. La Providence ne lui semblait pas une simple hypothèse, ni le bien et le mal des postulats de fantaisie. Il exprima vivement son indignation contre un enseignement si pernicieux. Il pressa le sénat de s^occuper au plus vite des affaires d'Athènes, et de renvoyer chez eux Carnéade et les deux autres beaux diseurs. Carnéade quitta ftome ; mais l'esprit de Carnéade y resta. Il y était même déjà avant d'y venir , mais il y était sous une autre forme. Le livre d'Évhémère, traduit en latin par Ennius, c'était la négation du surnaturel, et, par conséquent, de la religion : Ënnius n'y avait peut-être point pris garde, ni Caton lui-même. Carnéade complétait Evhémère ; Clitomaque, un autre sceptique, se chargea de compléter Carnéade. Le scepticisme, dont les semences tombaient sur la société romaine, y germa d'une façon toute conforme à la nature du sol. Ce ne furent pas des dissertations savantes , des discussions pour et contre, des arguties et des subtili-
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tés. Rame n'eut point de philosophes scepti(]ues ; mais elle eut des ôîtoyens qui ne croyaient plus ni au bien ni au mal; qui faisaient tlsée de toutes les idées saintes, et qui vivaient abrutis dans leurs cupidités et leurs convoitises, assurés contre les suites , pourvu qu'il y eût satisfaction présente. C'était leur bien, c'était donc le bien ; et, après là mort, tout était dit.
OuwTBge» de Caton à l'usime de «en fil0.
Caton avait un fils dont l'éducation fut une deâ grâtides affaires de sa vie. « Dès que l'enfant eut atteint l'âge de raison, dit Plutarque, Caton s'occupa de l'instruire lui-même dans les lettres , quoiqu'il eût un esclave nommé Chilon , qui était habile grammairien et qui enseignait plusieurs enfants. Il ne voulait pas, ce sont ses propres paroles, qu'un esclave réprimandât sipn fils ou lui tirât les oreilles, pour avoir été trop lent à apprendre, ni que son fils dût à un tel personnage un aussi grand bien que celui de l'éducation. Il fut donc lui-même le maître de grammaire de son fils, son maître de jurisprudence et son maître d'exercices. 11 lui enseigna non-seulement à lancer le javelot, à combattre tout armé , à monter à cheval, tnais enoore à s'exercer au pugilat, à supporter le froid et le chaud, à traverser à la nage un courant impétueux et rapide. 11 lui avait transcrit de sa propre main, dit-il, des traits d'histoire, et en gros caractère, afin qu'il se pénétrât, dès la maison même, de l'exemple des anciens Romains. » Le jeune homme répondit aux espérances de son père, et il ne lui manqua qu'une vie plus longue pour s'élever au premier rang parmi les hommes de sa génération, à côté de ce Scipion Êmilien dont il avait épousé la sœur, fille de Paul Emile. Mais il mourut dans la fleur de l'âge, et avant d'avoir pu parvenir aux plus hautes dignités. Caton, justement fier de l'œuvre qu'il avait si bien conduite, travailla à la parfaire encore , même quand le jeune Marcus était déjà un homme distingué par ses talents et ses vertus. Il écrivit donc à son intention des ouvrages de diverse sorte , et comme des manuels , des guides pratiques qui devaient lui servir à se diriger dans la
vie. 11 y en a dont nous ne connaissons que les titres : ainsi le traité intitulé de V Orateur^ et plusieurs autres; mais il y en a un dont il reste quelques fragments remarquables : c'est le traité de morale que les anciens citent ordinairement sous un titre intraduisible, Carmen de moribus, et qui est peut-être la même chose que le Discours à son fils , ou les Préceptes à son fils y ou encore les Lettres à son fils. Voici une des pensées qu'en a extraites Àulu-Gelle : « La vie humaine est à peu près comme le fer. Servez-vous du fer, il s'use ; ne vous en servez pas, pourtant la rouille le détruit. Nous voyons de même les hommes s'user par le travail. Si l'on demeure oisif, l'inertie et l'engourdissement font plus de mal que l'excès de travail môme. » C'est là Caton, homme de bon sens et homme d'esprit. Mais voici un autre passage, cité par Pline l'Ancien, où Caton est plus Caton encore; je veux dire qu'il s'y montre avec son caractère de vieux Romain, et avec la vivacité passionnée de son antipathie pour les Grecs : « Je parlerai de ces Grecs en leur lieu, Marcus, mon fils; je dirai ce que j'ai pu tirer d'Athènes, et je prouverai qu'il est bon de jeter un coup d'œil sur les lettres grecques, non de les apprendre à fond. La race grecque est très-vicieuse et indocile ; et, crois ceci parole d'oracle , toutes les fois que cette nation donnera ses lettres, elle gâtera tout ; et davantage encore si elle envoie ici ses médecins. Ils ont juré entre eux de tuer tous les barbares avec leur médecine. Et ils se font payer pour cette besogne, afin de leur inspirer confiance et de les détruire impunément. Nous aussi , ils nous appellent sans cesse des barbares, et ils nous souillent de ce nom plus salement qu'ils ne font les autres Opiques. Je t'ai interdit les médecins. » On pourrait prendre ceci pour une simple boutade d'humeur ; mais Caton avait sa médecine à lui, ses recettes, sa pharmacopée^ et c'est luimême qui soignait les malades de sa maison. Plutarque observe, avec sa malicieuse bonhomie , que Caton ne fut pas toujours très-heureux dans ses cures , et qu'il vit mourir sa femme et son fils. ' Plutarque dit seulement que ses remèdes ne leur ont pas prolongé la vie ; je n'affirme pas non plus qu'ils l'aient abrégée. N'importe : Caton croyait à l'efèca-
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cité de son empirisme ; il avait même rédigé, à Tusage de son cher Starcus, une sorte de traité de médecine, tout un codex, toute une thérapeutique ; et c'est de cet ouvrage que Plntarque a tiré les curieux détails qu'il donne sur le régime où Caton mettait ses malades. Ainsi, ce n'est pas seulement à titre de Grecs que Caton détestait les médecins grecs : il y avait , à son insu ou non , quelque chose de ce sentiment qu'on se porte quelquefois, dit-on, de confrère à confrère, et qui ressemble assez, pour l'implacable férocité, à une haine fraternelle.
Caton historien; les •rlglnes.
La perte des écrits dont je viens de parler n'est peut-être pas fort regrettable; celle des ouvrages historiques de Caton ne saurait être trop vivement déplorée. Caton avait écrit une relation très-intéressante de cette expédition d'Espagne où il avait déployé' avec tant d'éclat ses talents militaires. Il s'était livré, dans sa vieillesse, à des recherches approfondies sur les premiers temps de Rome ; il avait fouillé les annales des grandes villes de l'Italie; il avait consigné le résultat de ses travaux dans un ouvrage considérable , intitulé Origines, et divisé en sept livres. A côté des origines proprement dites, Caton avait placé le récit des événements; et, entraîné par le sujet, il avait fini par écrire une véritable histoire romaine, depuis les temps les plus reculés jusqu'au delà des deux premières guerres puniques, et presque jusqu'à la troisième. Nul doute qu'il n'y eût fondu en entier, et sans beaucoup de changement , sa relation de la guerre d'Espagne. Il racontait longuement et en détail les événements dont il avait été le témoin ou l'acteur ; il rapportait même textuellement la plupart des harangues qu'il avait prononcées : c'est dans les Origines qu'on lisait ce discours pour les BhodienSy qu'Aulu-Gelle défend contre les critiques outrées de Tullius Tiron, et dont il nous a conservé de nombreux fragments. Caton historien était toujours Caton. Son ouvrage ne ressemblait à aucun autre. Ce qu'il y faisait paraître, c'était surtout Rome et la majesté du peuple romain. Les hommes n'y figuraient, la plupart du temps,
qu'anonymes, et avec leur simple titre : c'était le consul , le dictateur, le chef de la cavalerie ; c'était la république personnifiée, et non pas Marcellus, ni Fabius, ni Scipion, ni Caton même. L'historien avait suivi cette méthode particulièrement dans le récit des guerres puniques et des faits contemporains. Il y dérogeait probablement toutes les fois qu6 la clarté l'exigeait; nous savons aussi qu'il nommait, et qu'il faisait mieux que nommer les personnes, quand il y avait à louer un trait de véritable héroïsme. Il ne tint pas à lui que la renommée de Q. Cédicius n'égalât celle de Léonidas. Cédicius, tribun des soldats , à la tête de quatre cents hommes, s'était dévoué à une mort qui paraissait certaine, et il avaitsauvé ainsi une armée en Sicile, durant la première guerre punique. Aulu-Gelle analyse et cite l'admirable récit de Caton. Il y a des traits sublimes : ainsi les paroles du tribun au consul, avant le départ : •< Je donne ma vie à toi et à la république. » Ainsi ces simples mots de l'historien : « Le tribun et les quatre cents partent pour mourir. » Catoti , après avoir conté comment tous avaient péri, sauf le tribun, qui survécut à ses blessures, terminait par ces réflexions sages et sensées : « La gloire d'une belle aotion dépend beaucoup de l'endroit où elle se passe. Le Llicédé* monien Léonidas est loué , qui fit chose semblable aux Thermopyles. La Grèce entière , fière de ses vertus, a immortalisé le souvenir de ce dévouement glorieux, par des monuments, des figures, des statues, des éloges, des histoires; par tous les moyens enfin dont elle pouvait témoigner sa reconnaissance. Mais le tribun des soldats n'eut en partage qu'une faible gloire : pourtant il n'avait pas moins fait, et il avait sauvé la république. »
Caton A^renonie; son traité d'asrieultiire*
Le seul des ouvrages de Caton qui soit parvenu jusqu'à nous, c'est son traité d'agriculture, intitulé de la Chose rustique. C'est un écrit précieux à bien des égards , et où l'on trouve mieux encore que des préceptes sur le labour , les semailles et la récolte. Les historiens et les économistes y ont puisé de vives lumières pour éclairer certaines questions
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difficiles et obscures ; nous allons y chercher Gatotl luimême, et nous noterons plus d'un trait qui servira à compléter le caractère de l'homme et de l'écrivain.
Disons d'abord que ce livre n'est pas un livre dans la stricte acception du terme. Les cent soixante-deux chapitres ou paragraphes, en tête desquels est écrit le titre, otit tous rapport , de près ou de loin , à la culture des champâ et à l'économie rurale ; mais ils se suivent au hasard , peu s'en faut , sans transition, sans lien visible. Ainsi, après le chapitre sur les terrains qui conviennent à la plantation des saussaies , vient le chapitre où il s'agit des instruments de labour. Ainsi le chapitre sur l'hygiène des bœufs précède immédiatement le chapitre sur la fabrication de la piquette. Ainsi les trois derniers chapitres sont : 160, Charme contre les luxations; 161 , Manière de cultiver tes asperges; 162, Salage des jambons; fricandeaux de Pouzzotes. Les phrases qui composent chacun des paragraphes ne sont pas jetées avec beaucoup plus d'art; ou du moins l'auteur n'a pas pris d'autre soin que de rapprocher les unes des autres les prescriptions relatives à tin même objet. Il est évident que Caton s'est borné à consigner par écrit chacune de ses recettes, à mesure que l'occasion s'en présentait, et sans aucun plan conçu à l'avance. Cependant les cinq ou siit premiers chapitres semblent à leur place : ce sont des pré** ceptes d'un ordre plus élevé, et comme les généralités de l'ouvrage : achat et disposition du domaine, devoirs du chef de famille, travaux à exécuter, etc. Ce sont probablement les chapitres que Caton a écrits les derniers ; et ce sont certainement les seuls qu'il ait écrits exprès pour la place qu'ils occupent. Je me trompe , il y a encore le préambule ; mais c'est une préface , et non un chapitre , et on ne Ténumère pas dans le chiJERre des cent soixante-deux paragraphes. Cette préface, que je vais transcrire, est un éloge de l'agriculture , comparée aux autres moyens de faire fortune.
« Le négoce serait un métier meilleur que beaucoup d'autres pour s'enrichir, s'il n'était pas si chanceux; de même encore l'usure, si elle n'était pas si criminelle. En eifet, nos ancêtres ont décidé, et établi dans leurs lois, que
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le voleur payerait une amende du double, et l'usurier du quadruple. On peut juger par là combien T usurier était , selon eux, un citoyen plus dangereux que le voleur. Et, quand ils louaient un homme de bien, ils lui donnaient cette louange : bon laboureur, bon métayer. Celui qu'on louait ainsi était loué, pensait-on, autant qu'on peut Tétre. Je regarde, quant à moi, le négociant comme un homme actif et passionné pour le gain, mais, ainsi que je Tai dit, exposé au danger et au malheur. C'est des laboureurs que naissent les hommes les plus robustes , les soldats les plus braves; c'est l'agriculture qui donne les bénéfices les plus honorables, les plus assurés, les moins exposés à l'envie : ceux qui sont occupés à ces travaux ne sont jamais des mal pensants. Maintenant, je reviens à mon sujet, etc. »
Voilà le bon sens romain et le bon sens de Caton ; voici la rudesse romaine , et surtout la rudesse de Caton , dans les dernières lignes du chapitre sur les devoirs du chef de famille : « Si les prix sont suffisants, qu'il vende ce qu'il a de reste en huile , en vin et en froment. Qu'il vende les bœufs en retour d'âge, les veaux et les agneaux sevrés, la laine , les peaux , les vieilles charrettes , les vieilles ferrailles, l'esclave vieux ou maladif; qu'il vende en un mot tout ce qui ne peut servir. Il faut que le chef de famille soit grand vendeur, non grand acheteur. » Le païen Plutarque, qui avait des entrailles, fait à ce sujet des remarques admirables, et qui ne sont pas à l'honneur de Caton. La bonté , comme il dit , s'étend beaucoup plus loin que la justice. La justice ne nous oblige qu'à l'égard des hommes ; mais nos sentiments d'affection rejaillissent jusque sur les animaux mêmes. Plutarque oppose , aux préceptes impitoyables de Caton, les exemples bien différents consignés dans l'histoire de la Grèce : les Athéniens prenant soin des mules qui avaient travaillé à la construction du temple de Minerve; Cimon élevant un tombeau aux cavales avec lesquelles il avait été vainqueur aux jeux olympiques; Xanthippe témoignant de la même manière sa reconnaissance pour le chien qui l'avait suivi à la nage quand il se transporta à Salamine, et qui était mort en arrivant. La
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conclusion de Plutarque est digne de sa belle âme : « Pour moi , je ne voudrais pas vendre même mon bœuf laboureur, parce qu'il aurait vieilli ; à plus forte raison n'aurais-je pas le cœur d'exiler un vieux serviteur de la maison où il a vécu longtemps et qui est comme sa patrie ; de Tarracher à son genre de vie accoutumé, pour quelque monnaie que me vaudrait la vente d'un homme aussi peu utile à celui qui l'aurait acheté qu'à moi qui l'aurais ve^du. »
Le Caton qu'on vient de voir n'est guère aimable. Je veux croire qu'il s'est fait, dans son livre , un peu plus féroce qu^il ne l'était en réalité ; mais il ne serait pas aisé de le transformer en maître tendre. Au reste , à supposer qu'il pratiquàtrigoureusement sa maxime, Point débouches inu^ aies , les esclaves maladifs y gagnaient d'échapper à ses remèdes ; et ce n'était pas rien. Il est vrai que sa médecine pouvait quelquefois n'être pas plus mauvaise qu'une autre; j'estime pourtant que le plus sûr était de n'en pas essayer.
Un dernier trait que je noterai , et que ces prétentions hippocratiques me remettent en mémoire, c'est que Caton croyait à l'efficacité de certaines paroles magiques, pour guérir les maux corporels, et qu'il employait parfois les charmes, concurremment avec des moyens réellement thérapeutiques et opératoires* Écoutons-le, dans le cent soixantième chapitre, déduisant sa recette pour les luxations : « Prenez un roseau vert, de quatre ou cinq pieds de long; coupez-le par le milieu, et que deux hommes le tiennent sur vos cuisses. Commencez à chanter : In cUio s. f, motos vxta, daries dardaries astataries dissunapiter; et continuez jusqu'à ce que les deux morceaux soient réunis. Agitez un fer au-dessus. Quand les deux parties se seront réunies et se toucheront, saisissez-les, coupez-les en tous sens. Faites-en une ligature sur le membre luxé ou cassé, et il se guérira. Cependant, chantez tous les jours, sur la luxation : In alio s. f,; ou bien , de la manière suivante : huât hanat huât ista pista sista, domiabo damnaustra; ou bien encore : huât haut haut ista sis tar sis ordannabon dumnaustra. »
Caton avait donc ses défauts, et même de graves; il a payé son tribut aux erreurs et aux faiblesses de la nature humaine. Superstition, infatuation de soi, dureté de cœur, ce sont là , certes, des imperfections déplorables. Mais Caton les a rachetées, et par combien de qualités! II y a une expression qu'il aimait à prononcer, et qu'il appliquait à tout ce qui exige le développement d'une volonté et d'une force intelligente : c'est celle à! homme de hien^ ou, suivant toute valeur réelle des mots latins , d'homme heureusement doué et dirigeant sa vie conformément aux règles du bien. Il définissait le bon orateur : un homme de bien, habile dans l'art de la parole ; il définissait le bon laboureur : un homme de bien , dont les instruments de labour reluisent. Il a été, entre tous, cet homme heureusement doué et cherchant le bien. C'est un des plus grands hommes qui aient jamais paru ; c'est la figure la plus originale peut-être de l'histoire romaine. Qu'importent quelques taches sur cette figure, ou quelques plis disgracieux? 11 y a des taches dans le soleil , et la perfection n'est pas de ce monde.
La vie d'Ennius forme avec celle de Caton un véritable contraste. Ennius ne fut jamais ni un homme d'action , ni un homme de parti. Il aima et il admira, dans Rome, tout ce qui était digne d'admiration et d'amour, sans acception de classes ou de personnes. J'ai dit que Caton avait fait de lui un citoyen romain. Il avait trouvé Ennius en Sardaigne, simple soldat de l'armée, et il l'avait emmené à Rome. Ennius , le protégé de Caton , n'épousa pas ses passions contre le parti aristocratique. Il ne songea point à contester la gloire du vainqueur de Zama ; il se lia même, avec Scipion et les siens, d'une étroite et vive amitié , et son enthousiasme pour le grand capitaine ne fut ni muet ni timide. Ennius avait composé un poème considérable en l'honneur du premier Africain ; et c'est Ennius qui avait mis cette épitaphe sur son tombeau : « Ici est enfermé un homme, que nul, ni citoyen ni ennemi, n'a pu payer dignement de ses exploits. » C'est encore Ennius qui le
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faisait parler, dans une autre inscription , avee cette màle et fière assurance : « Depuis les lieux où le soleil se lève par-dessus les marais Méotides , il n'est personne qui puisse égaler ses exploits aux miens. S'il est permis à quelque homme de monter dans les régions qu'habitent les dieux, c'est pour moi seul qu'est ouverte la vaste porte du ciel K » Aussi les Scipions reconnaissants voulurent-ils qu'£nnius partageât leur sépulture; et rim^ge du poète s'éleva, dan;^ le monument funéraire, à côté de celle du glorieux trionsphateur. Ennius fut et demeura jusqu'au bout un homme de lettres et un artiste; et, si Caton avait espéré un nouveau Névius, le Romain nouveau fut Iqin de répondre à cette espérance. Mais c'était, pour Caton, une satisfaction, ce semble, bien suffisante, d'avoir doté Rome d'un grand poète.
Quintus Ennius était de race grecque, comme Livius Andronicus. 11 nous apprend lui-même le nom de sa patrie, en môme temps qu'il nous dit son admission dans la cité romaine : « Je suis Romain , moi qui fus auparavant Rudien. » Rudies était une ville de la Calabre. Ennius y était né, en l'an 240, et il ^vait déjà trente-cinq ans quand il rencontra Caton. Il passa à Rome tout le reste de sa vie, jusqu'en Tan 170, où il mourut. Il jouit, de son vivant môme, d'une réputation immense et incontestée. Il ne chercha guère la fortune, et i} s'affligea médiocrement de pe pas la rencontrer. Sa foi en lui-mêipe et en son génie lui était un préservatif assuré contre toutes les misères. Aussi bien ne fut- il pas le plus modeste des hommes. 11 croyait avoir en lui l'âme d'Homère; et ce n'était pas là seulement un rêve pythagoricien : c'était une conviction raisonnée, et où il se confiripait sans cesse , en comparant sa poésie à celle du chantre d'Achille et d'Ulysse. Il se proclame naïvement un grand poète; il nie presque l'existence de ses deux devanciers , ou du moins il relègue dans une sorte de néant les œuvres de Livius et de Névius : « Nul encore , avant moi , n'avait franchi les rochers des Muses; nul n'était curieux
1. Ces vers en l'iionneur de Scipion, ainsi que l'épitapfae d'Ennios pour lui-même, sont des distiques élégiaques, un hexamètre suivi d'un pentamètre.
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du style*.» Quand il mourut, il n*avait rien perdu de cette confiance ; et l*épitaphe qu'il s'était faite à lui-même montre combien il comptait sur la postérité : « Voyez , citoyens , le portrait du vieillard Ennius. C'est lui qui a célébré les hauts faits de vos pères. Que personne ne m'honore avec des larmes, ou ne pousse des lamentations à mes funérailles. Pourquoi? je vole tout vivant de bouche en bouche parmi les hommes. » Ennius, malgré les travers qu'on est en droit de lui reprocher , était pourtant un homme de noble caractère. Cicéron, qui relève si vivement son injustice à l'égard de Névius, décerne ailleurs un magnifique éloge à ses vertus : « Ennius, au terme de sa vie, à l'âge de soixante et dix ans, supportait deux choses, que l'on regarde comme bien lourdes : la vieillesse et la pauvreté ; on eût dit même qu'il en était heureux. »
#aseineiito des anciens sur Ennlns.
Ennius a été jugé assez diversement par les anciens; mais les critiques ne compensent pas, à beaucoup près, les louanges. « C'est Ennius qui le premier, dit Lucrèce, a rapporté du riant Hélicon une couronne dont le feuillage ne se flétrira pas. » Cicéron donne à chaque instant des preuves parlantes de son admiration pour le vieux poète : c'est par centaines que se comptent les vers d'Ennius qu'il a semés à travers sa prose ; et c'est à Cicéron surtout que nous devons de pouvoir, jusqu'à un certain point, contrôler par nous-mêmes les jugements des anciens sur Ennius. Au siècle d'Auguste, quand la littérature était partagée en deux camps ennemis, et que certains exclusifs ne reconnaissaient pour beau que ce qui était vieux , on conçoit aisément que d'autres aient exagéré dans l'autre sens, et qu'ils se sqientfait comme un point d'honneur de nier le génie d'écrivains trop vantés. Virgile lui-même semble avoir épousé les passions d'Horace et des autres adversaires de la vieille littérature.
I. Ante hune : c'est un hellénisme. Il faut bien se garder de croire qu'Enni us uaiie d'un autre que lui-même.. lUen de plus commun , chez les poètes grecs, que les expressions cet homme-ci, celui-ci , pour désigner la première personne. Un trouve même le neutre ceci, dans le même sens.
CATON; BNNIDS. 73
Comme on lui reprochait d'emprunter à Ennius certaines ex-pressions, des demi- vers ou môme des vers entiers : « Je ramasse , répondait-il , l'or que contient le fumier d'Ennius. » Quant à Horace, il décoche contre Ennius quelques traits piquants de cette bienveillance qu'il portait à tout ce quin'était pas nouveau, et il tourne en ridicule ses prétentions exagérées : « Ennius, le sage, le brave, le second Homère, comme disent les critiques, a Tair de s'inquiéter médiocrement où aboutiront ses promesses et ses rêves pythagoriciens. » Ovide ne reproche à Ennius que de manquer d'art; il reconnaît tous ses titres au renom d'homme de génie. Malgré les attaques de ses détracteurs, et en dépit du fol enthousiasme de ses apologistes, £nnius demeura jusqu'au bout en possession de sa place parmi les classiques, et au premier rang dans l'estime des Romains , à côté mais non pas au-dessous de Virgile même. Au temps des Antonins , Ennius avait encore ses rhapsodes : on lisait ses Annales en public sur les théâtres ; et Aulu-Gelle raconte avoir assisté lui- même à une représentation de ce genre, que donnait, sur le théâtre de Pouzzoles, un ennianiste fameux. Quintilien compare Ennius à un bois sacré où s'élèvent de grands chênes, vénérables par leur vieillesse, et qu'on adore par l'effet d'un sentiment religieux, bien plus qu'on ne les admire pour leur beauté. Le prudent rhéteur recommande même l'adoration, ainsi entendue, de peur probablement de se faire mal venir des admirateurs , qui croyaient apercevoir, dans les œuvres du poète, autre chose encore que des reliques vénérables de la civilisation des vieux siècles.
Trafl;édle0 d'Ennlas.
Ennius avait traduit ou arrangé, pour le théâtre latin , plus de vingt tragédies empruntées la plupart à Euripide : ainsi Andromaque, Médée, Hécube, Alcméon, etc. Il reste une quinzaine de fragments de la Médée. Aucun de ces fragments n'est bien considérable ; mais leur ensemble est fort précieux, puisqu'il nous permet de nous faire une idée juste du système suivi par Ennius dans ses travaux dramatiques. 11 n'y a pas un des fragments de sa Médée qui ne corres-
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ponde exactement à quelque passage de la if«d^ d'Euripide, et qui n'en soit une imitation directe et manifeste, sinon une traduction littérale. Absence complète d'invention et d'originalité, voilà, sans contredit, quel devait être le plus saillant caractère de tragédies ainsi copiées. Il ne fallait, pour réussir dans des entreprises du genre de celles d'Ennius , qu'une connaissance suffisante de la langue grecque et une certaine habileté d'écrivain. On ne peut pas refuser à Ennîus l'honneur d'avoir su faire passer en latin la plupart des mé-r rites du style de son modèle. Ses vers n'ont certes ni toute la fluidité ni toute la grâce de cçux d'ipiuripide ; mais ils en ont souvent toute la couleur et tout l'éclat. Ennius ccxrrige même avec bonheur certaines imperfections qu'Euripide n'avait pas jugé à propos de faire disparaître. Ainsi , dans les premiers vers de Médée , le poète grec nous montrait le navire Argo volant sur )es ondes , puis après lea arbres tombant sous la hache, pour devenir le navire Arga. Ennius ne met point, comme on dit, la charrue devant les bçeufs. Sa Médée commençait ainsi : « Plût aux dieux que, dans la forêt du Pélion , le tronc du sapin , coupé par la hache, n'eût point été abattu sur la terre; plût aux dieux qu'il n'eût point fourni les matériaux du navire qui porte aujourd'hui le nom d'Argo I etc. » Encore tout n'est-il pas bénéfice, clanç l'opération d'Ennius; car, si son navir^ Argo ne navigue plus avant d'être, il a perdu les ailes qui l'emportaient sur les ondes ; même on ne voit plus, daps les vers du poét^ la* tin , ces rameurs vigoureux dont les bras se déploient dans ceux d'Euripide. VHécube d'finnius n'était, comme sa Médée^ qu'une traduction plus ou moins littérale. Aulu-Gelle le dit positivement; et, à défaut de ce témoignage, la comparaison des vers qui restent de VHécube latine avec ceux de YHécube originale ne laisserait aucun doute sur ce point. Il est probable qu'Ennius ne s'était pas donné beaucoup plus de peine pour inventer ses autres tragédies. Nous retrouvons, dans les lamentations de son Andromaque, la substance entière de la belle élégie d'Euripide ; et le peu que nous possédons des Euménides du poète latin n'est qu'une transcription des vers d'Eschyle.
gatojn; bnnius. 75
£nnius ne fut donc, à proprement parler, qu un écrivain tragique. 11 possédait réellement quelques-unes des qualités nécessaires. Ses vers ne manquent surtout ni d'éqlat ni d'énergie, L$i diction n'a presque rien d'archmqiie ; et^ ^auf quelques allitérations recherchées et quelques composés un peu lourds, c'est presque la poésie des siècles classiques. Le vers ïamhique trimètre y domine, et ce vers n'est ni plus mal tourné que chez les poètes postérieurs , ni construit d'après des règles moiq^ sévères. Je doia dire qu'il y a, dans les fragments tragiques , des vers d'autre espèce que l'ïam* bique trimètre, et dont il n*est pas toujours aisé de deviner la mesuire. On sent un rhythme, une cadence poétique ; mais tout ce qu'on peut dire, bien souvent, c'est que ce n'est pas Ik de la prose. Il n'y a point à s'étonner si le génie dramatique (l'jjgschyie ou d'Suripide valut h Ennius de magnifiques triomphes. Du moins, celui qui donnait aux Romains les chefs-d'œuvre de la mv^se grecque était mieui^ qu'un copisite vulgaire : Euripide et Eschyle parlaient, grâce à lui, sur la scène latine, un langage à peu près digne d'eux. Aussi, les beaux vers d'Ennius ne cessèrent-ils jamais de soulever des applaudissements au théâtre , tant que la tragédie y fut soufferte par la multitude ; et !a r^if^on^mée tragique du vieux poëte ne périt pi^a aprè& la diapariti(m même de la tragédie.
Comédies d^Enntofl.
Oa sait que les comédies de Térence ne sont pas pure* ment et simplement traduites des originaux de Ménandre ou d'autres. Le poëte latin réduiss^it deux pièces gicecques en une; ou plutôt il allongeait et compliquait la pièce traduite ou imitée , en y introduisant des scènes et des caractères empruntés ^ une autre comédie. Ses ennemis lui reprochaient de gâter ainsi ses modèles. A ce reproche, Térence répond qu'il en use, avec les Grecs, comme ses devanciers; et, parmi les poë(es comiques dont il se glorifie de suivre les exemples, il nomme Ennius à côté deNévius et de Plaute. Ce témoignage semble prouver que les travaux d'Ennius ^ comme écrivain comique, étaient loin d'être méprisables, et
qu*il avait fait plus d'efforts pour réussir dans la comédie que dans la tragédie même. Mais Ennius ne fut jamais compté, par les Romains, au nombre des comiques célèbres. Volcatius Sédigitus , dans ses vers sur les poètes comiques de Rome, ne parle d'Ennius que par manière d'acquit. 11 le nomme le dixième et dernier, et, suivant sa propre expression, par respect pour Tantiquité. Il serait téméraire de vouloir dire ce qui manquait à l'esprit d'Ennius, pour que ses copies des chefs-d'œuvre comiques fussent elles-mênaes reçues comme des chefs-d'œuvre. J'affirmerais pourtant que ce qui lui faisait défaut, ce n'était pas seulement cette grâce dont fut doué Térence, mais bien aussi la verve comique et l'entrain de Plaute ei de Névius. Il y a, malgré tout, tel fragment des comédies d'Ennius qui n'est pas sans valeur, et où se montrent quelques-unes des qualités de style qu'exige surtout le genre. Ainsi ce tableau, cité par Isidore de Séville, où l'on voit une coquette doublant et triplant le nombre des manèges que faisait à la fois la' coquette de Névius.
Satires d^Ennlus.
Quelques Romains attribuaient à Ennius l'invention de la satire. Nous avons vu que la satire existait, à Rome, bien longtemps avant qu'Ennius vînt de Rudies. Mais Ennius lui donna un caractère particulier, une forme savante et mieux déterminée : aussi mérile-t-il, jusqu'à un certain point, ce renom d'inventeur qu'en un sens je lui dénie. La satire d'Ennius était proprement la sature, le pot-pourri poétique, le plat composé de mets divers, dont j'ai parlé ailleurs. Le poëte se servait tantôt du mètre saturnien, tantôt des mètres ïambiques. A la suite d'un morceau écrit en vers senaires, il y en avait un écrit en vers d'une autre espèce, que suivait à son tour un morceau différent; et ainsi jusqu'au bout de chaque poëme. Mais l'hexamètre ni le pentamètre n'y figuraient jamais. Un certain Diomède, grammairien, semble dire que la satire d'Ennius différait, par le fond, de la satire de Lucilius, d'Horace et de Perse. Nous avons, peu s'en faut, la preuve du contraire, dans ce qui reste des sa-