‹ Histoire De La Litterature RomaineChapitre 19 sur 124 · CATON; ENNIUS · texte numérisé non relu

CATON; ENNIUS

tires du vieux poète. Admettons qu'Ennius se soit interdit absolument toute médisance, toute diffamation, toute désignation de personnes: un fait incontestable, c* est qu'il attaquait, avec une grande énergie, les ridicules et les vices. Voyez, par exemple, comme il nous peint le parasite se préparant à sa besogne, puis s'élançant comme un loup sur la proie, et Tamphitryon du festin le regardant faire, non sans quelques regrets pour ses bons plats. Ennius avait si bien la prétention d'instruire ou de corriger les hommes, qu'il se faisait dire par un interlocuteur, au troisième livre de ses Satires : « Salut, poëte Ennius, toi qui lances aux mortels tes vers enflammés jusque dans la moelle de leurs os. » Toute l'innovation de Lucilius, ce fut l'appropriation du vers héroïque à la satire, et cet audacieux mépris des convenances sociales que nul n'affecta jamais à un plus haut degré que lui.

liCS Annales.

II ne tenait qu'à Ennius d'employer le vers héroïque à la satire ou à tout autre sujet : non-seulement il a importé à Rome ce rhythme admirable, mais il s'y est exercé avec un grand succès, et c'est par là surtout qu'il a bien mérité des lettres latines. Peut-être il aurait cru abaisser la dignité du vers d'Homère et d'Hésiode, en l'appliquant à l'expression de pensées et de sentiments terre à terre. Il le réserva pour la grande épopée, comme il avait réservé le mètre élégiaque pour l'inscription funéraire. Quand je dis qu'Ennius a excellé à manier le vers de l'épopée, je ne dis pas qu'il faille comparer la versification d'Ennius à celle de Virgile, ni surtout à celle dont on trouve les règles dans nos traités de prosodie latine. Ennius a transporté en latin l'hexamètre grec avec toutes ses libertés, ou, si l'on veut, avec toutes ses licences. Mais la langue latine n'était pas la langue grecque. Les mots latins ne s'allongent ni ne s'accourcissent à volonté ; 'et le poëte est quelquefois fort empêché à manœuvrer ces lourdes masses. Aussi les vers d'Ennius manquent-ils trop souvent de tournure, d'élégance et d'harmonie. Le temps seul pouvait faire connaître les res-

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Iriôttolis à apportei' au système grec, polir ftàte iNsndre à la langue latine tout ce qu'elle pouvait donner à l'hexamètre de légèreté et de grâce. Mais, à côté de ces vers trop chargés de spondées, ou pleins de mauvaises consonnances, d'allitérations puériles, où terminés par des mots trop longs ou trop courts, où défectueux selon les règles de quantité fixées plus tard, il y en a d'autres, et en trèsgrand nombre , où nul tie saurait rien reprendre , qui valent les plus beaux vers des poètes classiques, et dont quelques-uns ne font pas trop inauvaise figure dans le tissu poétique où les ont mêlés Lucrèce et Virgile même.

L'épopée d'EnniUs , œuvre de son âge tnûr et de sa vieillesse , était intitulée Annales, C'étaient , en effet , les annales du peuple rothain depuis la fondation de Rome jusqu'à la fin de la deuxième guerre punique, et même au delà. Cette épopée historique avait dix- huit livres, et elle paraît avoir été d'une étendue immense. Ennius , fidèle à son titre , suivait exactement l'ordre chronologique , et rapportait chaque fait ou chaque légende au lieu et place qu'assignait la tradition : il avait la prétention d'être narrateur véridique , sans cesser pourtant d'être Homère. Non , certes , il n'était pas Homère , celui qui prenait ainsi son épopée toute faite des mains du temps; celui qui se dispensait de la nécessité d'imaginer un plan, et de monter, comme on dit, une machine ; celui qui se bornait à embellir et à illustrer de ses vers des récits plus ou moins authentiques. Le poëme d'Ennius ne pouvait valoir que par les détails , par la beauté des peintures , par les qualités de la narration et du style. Disons tout d'abord que le poëte anime partout sa matière d'un souf&e de vie et d'enthousiasme. Il reste , de cette grande œuvre , dès fragments sufSsamment nombreux et suffisamment considérables, pour autoriser un tel éloge. Ennius a le ton épique ; il h^est jamais au-dessous de son sujet; il sait caractériser ses héros ; il sait les faire agir ; il sait surtout les faire parler. J'ai cité ailleurs les paroles qu'il met dans la bouche du vieil aveugle Àppius. Voici celles qu'il prête à Pyrrhus , répondant à l'envoyé romain qui venait pour traiter de la rançon des captifs : « le ne demande pas d'or pour

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moi ; né the dobhét pas de rançon. Il ne s'agit pas de maquignonnôr la guerre, mais de la faire. C'est par le fer, non par Tor, qu'il nous faut, vous et moi , décider de la vie, décider qui de vous ou de moi la maltresse souveraine veut faire régner. Essayons en braves ce que porte le sort. Et en même temps reçois cette assurance : tous ceux dont la fortune de la guerre â épargné le courage, je suis résolu aussi d'épargner leur liberté. Je vous les donne , emmenez-les ; et ce don a l'assentiment des puissants dieux. »

C'était un noble cœur, l'homme qui savait ainsi rendre justice à un ennemi ; c'était un poète , et un grand poète , celui qui tenait , pat la bouche dfe l'héroïque aventurier, ce simple et sublime langage. C'était un grand poëte encore, celui qui dit de Fabius Maximus : « tJn seul homme , en temporisant, a rétabli nos affaires. Il ne sacrifiait pas le salut public à de vaines rumeurs : aussi la gloire du héros resplendit-elle après lui chaque jour davantage. » Virgile a transcrit presque littéralement le premier des trois vers d'Ennius. J'ose affirmer qu'il s'est fait tort en n'empruntant pas le second, bien plus beau, bien plus élevé, et surtout bien plus caractéristique : était-il possible de donner une idée plus vive que ne l'a fait Ennius , de Tinvincible obstination du vieux général, et de cette foi profonde qu'il avait en luimême?

Il y a un portrait bien remarquable , où Ennius semble avoir voulu tlraôer l'idéal du Ronîain tel qu'il se le figurait ; et c'est sa propre image qu'il a peinte dans ces vers , s'il en faut croire le témoignage du grammairien Êlius Stilon. On me saura gré de citer en entier cet admirable passage : « Ayant ainsi parlé , il appelle un homme avec qui bien souvent il s'était plu à partager sa table, quand il était fatigué des travaux de la journée, et à causet amicalement des grandes affaires qui se débattaient et dans le vaste forum et dans le majestueux sénat. Devant cet homme , il n'hésitait pas à traiter tout sujet, grand, petit ou badin, mêlant la malice à la bonté, comme il lui plaisait, et sans redouter l'indiscrétion. Avec lui, il goûtait de vives joies, et dans le téte-à-tôte, et eti présence d'autrui. C'est que, dans cet es-

prit , jamais ne germa la pensée d'une action mauvaise : cet homme était léger, mais non méchant; il était instruit, fidèle, doux, éloquent, satisfait de sa fortune, heureux, plein de sens , parlant bien et à propos , d'humeur commode , point verbeux; sachant beaucoup de choses antiques, de ces choses que le temps a ensevelies dans l'oubli ; sachant à la fois et les vieilles mœurs et les mœurs nouvelles ; habile à débrouiller toutes les lois anciennes , celles des dieux comme celles des hommes; enfin capable ou de beaucoup dire ou de bien se taire. Voilà celui que Servilius, au milieu des combats, aborde par ces mots. » Aulu-Gelle a bien raison de s'extasier sur la beauté simple et non affectée de ces vers, et d'en priser l'excellence morale non moins que la naïve et forte couleur. Plusieurs de ces vers laissent à désirer, pour le tour et l'harmonie, à ceux qui se souviennent de l'incomparable poésie de Virgile ; quelques mots du vieux poète nous sont peu accoutumés , et sa phrase n'est pas toujours délimitée avec une précision suffisante. Mais qui pourrait dénier à l'homme qu'on vient d'entendre quelques-unes des plus rares qualités du génie épique?

Ennius décrit les combats avec une vivacité et une énergie qui rappellent V Iliade. On sent que le poëte est autre chose qu'un lettré vulgaire, et que lui aussi il a tenu les armes à la main et il a vu le sang couler dans la mêlée. Virgile lui-même n'a rien qui l'emporte sur cette page que je vais transcrire, et à laquelle il a pris çà et là quelques traits : «« Le cavalier s'avance ; le creux sabot du cheval ébranle et fait résonner la terre. Des deux parts une clameur s'élève et monte au ciel. Ils se heurtent de front, comme se heurtent les vents, lorsque le souffle pluvieux de Fauster, et l'aquilon soufflant d'un autre bout, soulèvent à l'envi les flots dans la mer immense. De tous côtés, comme la pluie, les traits fondent sur le tribun. Sa parme en est percée; la bosse centrale du bouclier tinte sous les coups des javelots; son casque d'airain retentit sans cesse. Du reste, nul ne parvient, malgré tant d'eff'orts réunis, à mettre avec le fer son corps en pièces. Toujours il brise, il arrache les piques qui l'assaillent toujours; la sueur inonde son corps : pas un in-

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