‹ Histoire De La Litterature RomaineChapitre 20 sur 124 · CATON; ENNIUS. 8J · texte numérisé non relu

CATON; ENNIUS. 8J

stant de relâche; nul, moyen de respirer, en butte aux atteintes du fer qui vole. Les Istriens attaquaient, lançant vigoureusement leurs traits. Beaucoup tombent morts, et sous le fer et sous les pierres, et roulent d'une chute rapide ou dans Tintérieur des murs oii au dehors. » Il me serait facile de citer des descriptions d'un autre genre, et qui ne sont ni moins heureuses ni moins vivement tracées. Ainsi le tableau de la décadence morale des Romains : « La sagesse est chassée du milieu des hommes, etc. ; « ainsi cet autre tableau, que Névius a peut-être inspiré, mais qui laissse bien loin dans l'ombre l'esquisse pourtant frappante de Névius : « L'horrible terre d'Afrique s'agite avec un tumulte terrible; inquiète, elle se consume partout de mille soucis; dans tous les lieux apparaît la grande figure de la Tristesse; les Carthaginois tendent vers le ciel leurs yeux, leurs mains fatiguées; ils courent ça et là en désordre; tout est sens dessus dessous, »

Ennius imite fréquemment Homère, surtout dans les comparaisons; et il y a telle de ces comparaisons imitées d'Homère qui semble avoir piqué d'émulation le grand Virgile, et que Virgile n'a pas complètement effacée. Je trouve, par exemple, qu'après avoir lu les vers où Virgile représente Turnus comme un cheval fougueux qui vient de briser ses liens et qui s'élance d'une course rapide, on peut lire encore les vers d'Ennius conservés par Macrobe, et y admirer même certains détails qui ne sont pas dans Virgile, et que n'a pas fournis Homère.

Antres onvrages d'Ennius.

Ennius, outre sa grande épopée, avait composé plusieurs autres poèmes, tous assez considérables, mais dont nous ne pouvons parler aussi pertinemment que des Annales, Un de ces poèmes était intitulé Scipion , et était écrit en vers trochaïques. Le peu qui reste de cet ouvrage n'est pas de nature à nous faire deviner en quoi il consistait. Nul doute pourtant que ce ne fût un panégyrique du premier Africain; mais ce panégyrique pouvait être ou une sorte de discours ou une épopée. Le poëme intitulé Phagétiques, autrement

dit là Gastronomie f n*était qu'une traduction ou une imitation de l'ouvragé du Sicilien Àrchestrate. Aien de plus sec et de plus technique que les vers qui en restent : c'est une énumération des poissons les plus précieux pour la table, et où le poète disparaît derrière le nomenctateur. A peine reconnaît-on finnius au choix de quelque mot, de quelque épithète : ainsi quand il nomme le scare, pour son excellence, quasi-cervelle de Jupiter. Ajoutez que nulle part ses hexamètres ne sont ni plus raboteux ni plus lourdement traînants. Le dernier poème qui exige une mention était une sorte d'exposition de la doctrine pythagoricienne, tirée, à ce qu'il paraît, des poésies d^Ëpicharme, et qu'Ennius avait même intitulée Épicharme pour faire honneur au poêle dorien. V Épicharme étBiiécni, comme leScipion, en vers trochaïques. Varron en cite quelques vers, qui prouvent que le poëme était plutôt un traité didactique qu^une œuvre inspirée, et qu'il rivalisait, peu s'en faut, de sécheresse avec les Phagétiques. On va juger si j'exagère : « C'est celui-là que j'appelle Jupiter, que les Grecs nomment Pair, et qui est le vent et les nuages, puis la pluie, et après ta pluie le froid, qui devient vent ensuite et air derechef. » Il est inutile, je pense, d'aller jusqu'au bout du morceau.

Nous sommes en droit aussi de compter Ennius parmi les plus anciens prosateurs latins. Il avait traduit du grec l'ouvrage où le sceptique Évhémère essayait d'expliquer la mythologie par l'histoire, et de réduire Saturne, Jupiter et les autres dieux, aux proportions de simples mortels ayant vécu, étant morts, et qui n'étaient devenus dieux qu'en vertu d'un caprice des hommes, ou reconnaissants ou superstitieux. Lactance cite d'assez longs passages de la traduction d'£nnius : le style en est d'une simplicité parfaitement nue, et analogue à celui des prosateurs contemporains d'Ennius ; mais le transcripteur, ou d'autres avant lui, en ont rajeuni la diction, et c'est à peine si l'on y aperçoit aucun reste des vieilles formes de la langue latine, ni aucun de ces mots archaïques que nous rencontrons çà et là jusque dans les plus beaux vers du poète.

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CouelUftlon.

Quelques Allemands de nos jours, curieux et patients investigateurs du passé, et qui ont pâli à colliger, à commenter les vénérables débris de l'antiquité latine, font bon marché de ce que nous appelons les siècles classiques, et n'hésitent pas à reporter jusqu'au temps de la deuxième guerre punique Tâge d'or de la littérature romaine. A les entendre, Névius est le poëte romain par excellence. Ennius, selon eux, a trop sacrifié aux divinités de la Grèce, et il marque un des premiers degrés de cette décadence qui ne s'arrêtera plus. Ils lui font grâce pourtant, à raison de cet esprit tout romain dont le souffle anime les Annales; et, s'ils ne l'égalent point à Homère, ils le proclament bien supérieur à Virgile. Nos Français n'ont garde de donner dans ces extravagances. Us savent vaguement qu'il y a eu un poëte du nom d'Ennius ; mais [ils le tiennent pour bien et dûment jugé par le mot de Virgile et les sarcasmes d'Horace. L'examen impartial des reliques de la poésie d'Ennius ne justifie ni l'enthousiasme de la science d'outre-Rhin, ni les dédains de notre ignorance. Ce Grec de Calabre a été un artiste éminent en fait de style ^latin, et sa pensée se revêtait sans effort de vives et heureuses images. 11 était poête^ souvent même grand poète; mais il lui a manqué ce génie créateur qui fait seul les vrais chefs-d'œuvre.

VIE DE PLAUTE. — AUTHENTICITÉ DES COMÉDIES DE PLAUTE. — JUGEMENTS DES ANCIENS SUR PLAUTE. — POÉSIE DE PLAUTE. — IMMORALITÉ DE PLAUTE. - REPROCHES LITTÉRAIRES. — CATALOGUE DES COMÉDIES DE PLAUTE. — ORIGINALITÉ DRAMATIQUE DE PLAUTE. — PROLOGUES DES COMÉDIES DE LAUTE .

^ie de Plante.

Les mésaventures de Névius, d'abord emprisonné, puis exilé, pour avoir médit de quelques hommes puissants , prouvent que l'aristocratie romaine n'avait pas un vif désir de voir naître des Eupolis et des Aristophane. Les poètes comiques se le tinrent pour dit, et le théâtre latin ignora désormais la politique contemporaine, faits et personnages, ou du moins il ne hasarda plus que d'obscures et timides allusions. Réduire la comédie aux tableaux de mœurs, à la peinture des vices et des ridicules, ce n'est pas l'anéantir ; on l'avait bien vu à Athènes, on le vit aussi à Rome. Névius à peine mort, Rome avait déjà un autre comique, le plus grand des comiques latins, un poëte plus parfait et plus original peut-être que Névius même. On a nommé Plante, cet homme de tant de verve, cet écrivain d'un si bon style, l'heureux auteur de tant de comédies justement fameuses.

Marcus Accius Plautus naquit à Sarsine, village de l'Ombrie,en l'an 227, ou, selon quelques-uns, en l'an 224 avant notre ère. Il est impossible d'établir la date d'une manière fixe et absolue. Plante vint à Rome de très-bonne heure ; on va môme jusqu'à prétendre qu'il avait fait représenter sa première pièce dès l'âge de dix-sept ans, et même que cette pièce était les Ménechmes, une des plus jolies du recueil de ses œuvres, et à coup sûr une des plus gaies. Ainsi les débuts du poète, et plusieurs sans doute de ses triomphes, seraient antérieurs et au départ de Névius, et à l'arrivée d'Ennius; et Plante pourrait compter, à la rigueur, pour un des devanciers du protégé de Caton, encore qu'Ennius fût l'aîné de Plante d'un assez grand nombre d'années.

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Plaute fit, dit-on, une fortune considérable avec ses ouvrages; mais il la dissipa en profusions, pour augmenter la magnificence des spectacles où figuraient ses comédies; et des entreprises de commerce mal conduites, ou peu favorisées du hasard, le réduisirent au plus complet dénûment. Il lui fallut, pour pouvoir vivre, non-seulement recourir aux travaux manuels, mais à ceux même qui étaient la plus dure part des tâches serviles : ainsi on le vit tourner la roue dans un moulin. Heureusement pour lui, son talent survécut à ces désastres : les comédies qu'il avait écrites durant son esclavage plus ou moins volontaire lui rendirent bientôt quelque aisance ; de nouveaux succès accrurent sa réputation , et réparèrent presque tous les maux que Plaute n'avait dû qu'à sa vanité ou à son imprévoyance.

Plaute mourut en 184 : cette date est parfaitement sûre. Il n'avait donc que quarante ans à sa mort, ou tout au plus quarante-trois. Cicéron, dans le dialogue de la Vieillesse, semble donner à entendre que Plaute parvint à un assez grand âge ; mais l'indication est d'un tel vague , qu'on n'en peut rien conclure, sinon que la date de la naissance du poète doit être reculée plus haut que même l'an 227. La date de ses débuts n'aurait donc plus rien d'extraordinaire. Plaute, vers le milieu de la deuxième guerre punique, aurait été déjà homme fait, et les Ménechmes ne seraient plus l'ouvrage d'un enfant à peine né. Au reste, il nous importe assez peu que Plaute ait vécu quelques années de plus ou de moins ; qu'il soit mort dans toute la force de l'âge, ou qu'il ait été un jour compté parmi les vieillards.

Authenticité des comédies de Plante.

« J'ai entendu faire à des hommes fort lettrés, dit Aulu- Gelle, une réflexion bien juste: c'est que, pour résoudre les doutes qui se sont élevés sur l'authenticité de certaines pièces de Plaute , il ne faut point s'en rapporter aux catalogues d'Élius, de Sédigitus, de Claudius, d'Aurélius, d'Attius, de Manilius, mais interroger Plaute lui-même, et consulter les caractères de son esprit et de son style. C'est la règle de critique dont Varron s'est précisément servi à ce sujet. En

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effet, outre ces vingt et une comédies qu'on tiotntnè varroniennes, et que VaWon a distinguées et mises à part (somme étant certainement de Plaute, et du consentement de tout le monde, il y en a d'autres qu'il signale, pour le tour des expressions et des plaisanteries, et qui lui semblent offrir de frappantes analogies avec la manière de Plaute : aussi les juge-t-ilddignes de lui être attribuées, bien qu'elles fussent mises sous d'autres noms; comme, par exemple, celle que nous lisions ces jours passés, intitulée la Béotienne. Cette pièce n'est pas dans la liste des vingt et une, et on l'attribue d'ordinaire à Aquilius ; mais Varron n'hésite point à la revendiquer pour Plaute ; et quiconque a fait de Plaute une lecture un peu habituelle, partagera cette conviction, ne connût-il de la pièce que ces seuls vers, qui me sont restés dans la mémoire, et que je vais transcrire ; car ils sont vraiment plautinissimes , pour parler à la façon de l'auteur même. C'est un parasite affamé qui parle :

« Oûe les dieux confondent celui qui inventa les heures, « et qui le premier établit ici un cadran solaire ! Â quoi « bon me couper ainsi le jour en morceaux, dont j'enrage ? « Dans mon enfance, le ventre était un cadran bien meilleur « et bien plus juste que ceux-là : jamais il ne manquait « de m'avertir de manger ; et jamais il n'avait tort, sinon « dans le cas de disette. Mais aujourd'hui, lors même « qu'il y a de quoi, il reste vide, à moins que le soleil ne « donne son aveu. Aussi bien la ville est-elle toute garnie « de cadrans; et partout on ne voit que gens qui se tratneiit « mourant d'inanition. »

« Notre ami Favorinus exprima une opinion analogue, un jour que je lisais la Nervolaire de Plaute, pièce rangée parmi lés douteuses. En entendant ce vers : « Femmes de rebut, a courtisanes éclopées, misérables épileuses, sales coqui- « nés, » il fut charmé de ces vieilles et comiques expressions, qui marquent si bien les vices et les travers des prostituées; et ce seul vers, selon lui, suffisait pour prouver que la pièce était de Plaute. Moi-même, en lisant naguère le Détroit^ une des comédies contestées, je ne pus m'empêcher de la reconnaître pour un des ouvrages de Plaute, et même

un des plus authentiques. En voici deux vers, que j'ai transcrits dans mes recherches sur Toracle cornu : « C'est tout « juste comme Toracle cornu des grands Jeux : si je ne le a fais pas, je suis mort; si je le fais, je suis battu. »

« Marcus Varron , dans son premier livre sur les Cornédies de Plante, cite ce passage d'Àttius : « NI les Jumeaux^ « ni les Lioris , ni la Bague, ni la Vieille ne sont de Plante ; « et pas davantage le Double viol, ni la Béotienne , ni le «t Campagnard non plus, ni les Associés de mort. Ces co- « médies sont d'Aquilius. » On voit, dans le même livre de Varron , qu'il y eut aussi un poète comique du nom de Plautius, et que le mot Plauti, écrit sur les titres de ses pièces, les fit prendre pour des ouvrages de Plante.... Il y a cent trente comédies environ qui courent sous le nom de Plâute. Mais le savant L. Ëlius pense que vingt-cinq seulement sont de lui. Il est très-probable que beaucoup des pièces dont l'authenticité est douteuse , et qui portent le Dom de Plante , sont de quelques poètes plus anciens, mais que Plante les a revues et retouchées : voilà comment elles rappellent la manière de Plante. Quant au Satyrion, à Vinsolvable, et une troisième dont le nom m'échappe. Plante les composa au moulin , si Ton en croit Varron et d'autres témoignages ^ »

II ne reste , de toutes les comédies contestées, que des fragments plus ou moins courts et insignifiants. Mais nous possédons presque toutes celles qu'on nommait varroniennes : il n'en manque qu'une seule, celle qui était intitulée Yidu^>aria. Encore paraît-elle avoir existé dans un manuscrit, jusqu^à l'époque de la renaissance. Les vingt pièces imprimées ne sont pas toutes dans un état complet d'intégrité. Ainsi nous n'avons pas la fin de VAululairèy ni le prologue des Sacchis; il manque des scènes entières, dans le Marchand et dans d'autres pièces. Les copistes euxmêmes, par excès de pudeur, ont fait çà et là des retranchements dont la trace est manifeste : dans les dernières scènes de CasinCj par exemple. l'ajoute que certains vers, cités

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