‹ Histoire De La Litterature RomaineChapitre 25 sur 124 · PUnte, Pseudolus, yen 413 et suivants · texte numérisé non relu

PUnte, Pseudolus, yen 413 et suivants

ItO CHAPITRE YII.

Fautre. Volcatius Sédigitus le nomme le premier dans sa liste : « Je donne la palme, dit-il, au comique Cécilius Statius. H Yolcatius n'était pas seul de son avis; car Quintitien £Btit allusion aux éloges dont les anciens Romains avaient comblé le poëte ; et Cicéron , qui n'aimait pas le style de Cécilius, ne laissait pas néanmoins de le regarder comme le plus parfait des comiques.

^le de Céelllus.

Cécilius était né dans la Gaule cisalpine. On croit qu'il avait été d'abord esclave. Il devait être à Rome, selon toute probabilité, dès les premières années du ii« siècle avant notre ère; il y mourut en l'an 166 ou 165, dans un assez grand âge. On lui attribuait plus de quarante comédies. Térence nous apprend que les premières pièces de Cécilius avaient été assez mal accueillies du public, mais que le poëte, par sa persévérance, avait fini par triompher de tous les obstacles. Donat, le biographe de Térence, nous fait connaître un trait fort honorable de la vieillesse de Cécilius. Térence venait d'écrire VAndrienne; c'était sa première comédie. Les édiles, à qui il la présenta, le traitèrent comme un débutant : ils lui dirent de soumettre son œuvre au jugement de Cécilius ; de revenir avec l'approbation du vieux maître; et qu'on verrait alors. Cécilius était à table, au moment où le jeune homme, ému et tremblant, entra chez son juge et lui fit sa requête. Il montra à Térence un petit siège, et il se mit en devoir d'écouter la lecture. A peine a-t-il entendu la première scène , il se répand en éloges, il presse Térence de souper avec lui. Après le repas, on achève la lecture de la pièce. L'admiration de Cécilius ne s'en tint pas à des louanges stériles. VAndrienne arriva sans encombre au théâtre, grâce au patronage du vieillard, homme non moins bienveillant que juge éclairé. On peut se faire, je crois, une haute idée du caractère de Cécilius. Les vieux écrivains n'aiment guère plus leurs héritiers que les vieux avares. La simple justice elle-même n'est pas vertu fort commune, ni chez eux, ni ailleurs ; je ne dis rien de la bienveillance.

CÉCILIDS. 111

Vu ebapltre d'AoIa-Cfrelle.

Voici une étude détaillée sur Cécilius, et qui a, entre antres mérites, celui d'avoir été faite autrement que les essais informes à quoi nous condamnent trop souvent et la déplorable mutilation de tant d'œuvres antiques, et la pénurie des renseignements épars chez les critiques et les historiens. Àulu-Gelle avait sous les yeux le théâtre complet de Cécilius , et non pas seulement quelques débris de ses comédies; il pouvait remonter jusqu'à ces sources, taries aujourd'hui, où le poète latin avait puisé; et Ménandre était pour lui autre chose qu'un souvenir. On me saura donc gré de transcrire en entier, malgré certaines crudités, ce long morceau, un des meilleurs chapitres, et, à coup sûr, un des plus intéressants, du précieux livre d*Aulu«-Gelle *. Ce sera, tout à la fois, et un heureux supplément à mon insuffisance sur le sujet qui nous occupe, et un complément non moins heureux à Tarticle que j'ai consacré ailleurs aux poètes de la comédie nouvelle.

« Nous lisons de temps en temps les comédies de nos anciens poètes, imitées, pour la plupart, de Ménandre, de Posidippe , d'ApoUodore , d'Alexis et de quelques autres comiques grecs. Tandis que nous sommes occupés à les lire, ces comédies, bien loin de nous déplaire, nous paraissent si agréables , le style nous en semble si fin et si gracieux, que nous sommes tentés de croire qu'il n'est pas possible de mieux faire. Mais, les rapprochons-nous des pièces grecques dont elles sont tirées , établissons-nous une comparaison attentive et détaillée entre le modèle et l'imitation ; aussitôt tout ce qui nous plaisait dans celle-ci nous paraît froid et languissant : le latin pâlit à l'istant, et s'efface devant le grec, dont il est bien loin d'atteindre la piquante gaieté et la brillante élégance. J'en ai fait dernièrement une expérience frappante. Je lisais, avec plusieurs personnes, le Bandeau de Cécilius : nous trouvions assurément beaucoup de plaisir à cette lecture. L'envie nous prit de lire le Bandeau de Mé-

t. iVtflK ûitiquet, XïfTQ 11, chft|}itre xxiit.

nandre, d*où Cécilius a pris sa comédie. Â. peine avionsnous commencé, grands dieux! que Timitation nous sembla froide et pesante ! et combien Cécilius nous parut dégénéré de Ménandre ! Certes, il n'y avait pas moins de différence , pour le prix, entre les armes de Diomède et celles de Glaucus. Nous arrivâmes ensuite, dans notre lecture, à cette scène où un vieux mari peste contre une épouse riche et laide, qui vient de le forcer à vendre une jeune esclave , fort entendue au service, et d'agréable figure, qu'elle soupçonnait de complaisances pour le vieillard. Je ne dirai rien sur l'extrême infériorité de la copie. J'ai fait extraire les vers des deux poètes, et je laisse aux lecteurs à juger. Yoici ceux de Ménandre :

« L'épouse à la dot s'apprête à dormir sur les deux « oreilles, satisfaite de son grand et magnifique exploit. M Elle en est venue à ses fins; elle a chassé de la maison « celle qui l'offusquait ; grâce à quoi les regards seront tous » pour le visage de Créobyle. On la connaît de reste, l'épouse « qui me tient sous son joug, et la face dont l'a douée la « nature : une figure d'âne parmi les singes I Mais à quoi « bon ces plaintes? Je veux me taire ; je veux oublier cette « nuit qui a causé tous mes maux. Ah! pourquoi faut-il que « j'aie épousé Créobyle et ses dix talents? Une femme haute « d'une coudée! et d'une fierté, d'une impertinence intolé- « râbles! Oui, par Jupiter Olympien et par Minerve! mapa- M tience est à bout. Renvoyer cette jeune fille, qui ser- « vait plus vite que la parole! Qui me rendra ce que j'ai « perdu? »

« Voici maintenant les vers de Cécilius : « Vn vieillard. On est, en vérité, bien malheureux quand « on ne peut cacher son chagrin. — Le mari. Eh ! le puis-je, « avec une femme de cette figure et de cette humeur? Que « je me taise, on n'en verra ni plus ni moins. Hormis la dot, u tout chez elle est au rebours de ce qu'on peut souhaiter. (i Bon exemple pour les gens sages ! Libre en apparence , je <( suis prisonnier de l'ennemi , pour ainsi dire , et esclave c< quand la ville et la citadelle n'ont pas reçu d'atteinte. « Tout ce qui me plaît, mon tyran me l'enlève : est-ce pour

CÉGILIDS. 113

« mon bien , dis-moi? Je ne soupire qu'après sa mort; et,

0 jusque-là, je vis comme un mort au milieu des vivants. « Elle a prétendu que j'avais un commerce secret avec ma t servante; elle a crié à la trahison : à force de pleurs, de « prières , d'instances , de reproches , elle m'a tant étourdi

1 les oreilles, que j'ai fini par vendre la jeune fille. Mainte- « nant , sans doute, elle jase à ce sujet avec ses amies et ses tt parentes : Quelle est celle d'entre vous, dit-elle, qui, dans » la fleur de sa jeunesse, eût obtenu de son mari ce que je « viens d'obtenir du mien, toute vieille que je suis, et l'eût « fait renoncer à sa concubine? Les langues vont avoir beau « jeu aujourd'hui. Que de propos sur mon compte ! J'enrage « de douleur. »

« Outre qu'il n'y a aucune comparaison entre les deux pièces, pour l'agrément du style et des pensées, ce qui me frappe surtout, c'est que Cécilius n'a essayé, ni bien ni mal, de reproduire certains traits comiques, pleins de goût et de vérité, que lui fournissait Ménandre. Il néglige ces beautés, comme si elles étaient sans valeur , et il les remplace par des bouffonneries. C'est ainsi qu'il a laissé de côté , je ne sais pourquoi, un passage de Ménandre où la nature, telle qu'elle se présente dans la vie ordinaire , est décrite avec beaucoup de naïveté et de charme. Ce même vieux mari , conversant avec un autre vieillard , son voisin , maudit en ces termes l'arrogance de sa riche épouse :

« J'ai pris pour femme une lamie avec une dot : ne te « l'ai-je pas dit? Non? eh bien, la maison, les domaines, « c'est elle qui gouverne tout. Ah ! je paye cher sa dot. Par « Apollon I c'est le fléau des fléaux. Elle est insupportable à « tout le monde, et non à moi seul; à son fils, et plus en- «« core à sa fille. — Tu te plains d'un mal sans remède. — « Je ne le sais que trop. »

« Cécilius, au lieu de suivre son modèle, a mieux aimé faire rire , avec une boufibnnerie qui ne convient ni à la situation ni au personnage :

« Le vieillard. Mais , dis-moi , ta femme est donc déplai- 0 santé? — Le mari. Elle! quelle question? — Et en quoi? « — Ah! ne m'en parle pas! Dès que je rentre à la maison.

« à peine suis-je assis, elle s'empresse de me donner un ban « ser, et m'empoisonne de son haleine fétide. — C'est un « baiser à bonne intention. Elle veut te faire dégorger le vin « que tu as bu hors de chez toi. »

« On peut encore rapprocher une autre scène, dans les deux pièces, où la préférence ne sera guère douteuse. Voici à peu près le sens du passage. La fille d'un homme pauvre a été déshonorée dans une fête nocturne ; le père n'en a rien su, et on ne soupçonne pas sa grossesse. Les mois se passent, et elle va déposer son fruit. Un esclave honnête et fidèle, qui ignore que sa jeune maîtresse est sur le point d'accoucher, et qui n'a aucune idée de sa honte, s'arrête devant la porte de la maison, et il entend les gémissements et les cris de la jeune fille en travail. Il est pris tour à tour de crainte, de colère, de soupçon, de compassion, de douleur. Tous ces sentiments, tous ces mouvements de l'âme sont exprimés, dans la comédie grecque , avec une force et une vérité admirables. Le même endroit, chez Cécilius, est traité froidement, et manque de noblesse et de grâce. Ensuite, l'esclave s'informe, et il découvre le mystère ; et voici les paroles que lui prête alors Ménandre :

« 0 trois fois infortuné celui qui, étant pauvre, se marie « et a des enfants! Combien c'est un homme insensé! car il H n'a point d'amis sur le secours desquels il puisse compter; u et, si un accident fâcheux vient troubler son existence, il «< ne peut couvrir sa honte avec de l'or. Sa vie est exposée « à tous les regards, nue, isolée, battue de tous les vents. « Il a beau faire efibrt; tous les chagrins, tous les maux u ont pour lui une part , mais non jamais les biens. Un « seul homme ici m'occupe; mais l'exemple s'adresse à « tous. »

u Examinons si la pureté et le naturel de ce morceau se retrouvent dans la copie. Voici les vers de Cécilius. Ce sont des lambeaux de Ménandre cousus avec quelques mots d'une emphase tragique :

« Oui, c'est un homme infortuné, le pauvre qui, dans son <t indigence, élève des enfants. On voit en tout temps où en « sont ses affaires et sa vie ; mais l'homme opulent n'a pas

CSCILIUS. 115

« de peina à faire disparaître un déshonneur sous l'éclat de « sa richesse. «

n Sans doute, comme je Tai dit plus haut, quand je lis séparément ces vers de Cécilius, ils ne me semblent dénués ni d'agrément ni d'esprit ; mais, quand je les compare à ceux du poète grec, je trouve que Gécilius aurait bien fait de ne pas imiter un modèle qu'il était incapable d'atteindre. »

Conjeelure* sur le talent de CécUlas.

L'examen des fragments du poète n'ajouterait pas beau* coup aux lumières que nous fournit Aulu-Gelle. lis sont assez nombreux pourtant, et quelques-uns assez considé* râbles. Ainsi le spirituel morceau conservé par Cicéron, où un jeune homme amoureux se plaint d'avoir un père trop bon et trop facile, qu'on ne peut ni tromper ni voler, et qui donne libéralement ce qu^on aurait tant de plaisir à lui soustraire; ainsi encore un autre morceau, cité dans les Tuscnlanes^ sur la toute-puissance de l'amour. Je remarquerai seulement que Gécilius avait traité le sujet d*Am-* phitryan, et, sans nul doute, d'après le même modèle que Plaute.

Il nous reste à expliquer comment Gécilius est resté si longtemps, aux yeux des Romains , le comique par excellence, en dépit des défauts que de bons juges signalaient dans ses œuvres. G'est le peuple qui avait fait la réputation de Gécilius , et non pas les connaisseurs délicats , ceux qui lisaient Ménandre, et qui étaient en chasse de grâce et d'at^ ticisme. Le style de Gécilius laissait beaucoup à désirer sous plus d'un rapport. Gicéron donne même au poète l'épithète de mauvais écrivain : il est vrai que c'est par comparaison à Térence, un des plus parfaits qu'il y ait eu, et au-dessous duquel on peut être placé fort bas, tout en ne laissant pas de se distinguer par des qualités estimables. Gécilius faisait rire les spectateurs; il était plein de verve, de mouvement et^ d'entrain; et il savait trop bien que l'atticisme pur n'était pas de mise devant les grossiers fils de Romulus, pour s'acharner à poursuivre un idéal hors de ses atteintes. Il se bornait donc à servir les Romains selon leur goût. C''''

116 CHAPITRE YII.

bouffonneries que lui reproche Aulu-Gelle, ces plaisanteries au gros sel dont il assaisonnait ça et là les inventions de Ménandre , étaient précisément un de ses titres principaux à Tadmiration de la multitude. L'autre défaut signalé par ÂuIu-Gelle, cet amour des sentences morales, et cette sorte de tragique emphase qui le choquent avec raison, c'était un calcul de Cécilius, bien plus qu'un manquement involontaire aux règles du genre. Les Romains n'avaient guère moins de passion pour les belles maximes et les grands mots que pour les mauvaises plaisanteries. Horace nous apprend que les amateurs de l'ancienne littérature faisaient cas surtout de la gravité de Cécilius, et qu'ils l'opposaient à l'art de Térence. Horace ne nous dit pas en quoi consistait , selon eux, cette gravité : je crois que le dernier morceau transcrit par Aulu-Gelle suffit pour faire comprendre le sens d'une expression fort obscure, sinon en soi, du moins appliquée à un poëte comique, et à un poète tel que Cécilius. Acron, le commentateur d'Horace, dit que Cécilius mettait dans ses vers des mots hauts et retentissants. C'est là , si je ne me trompe, la confirmation des remarques d' Aulu-Gelle.

TËIUEIVGE.

COMPARAISON DE TERENCE AVEC SES DEVANCIERS. — SYSTÈME DRAMATIQUE DE TÉRENCE. — VIE DE TÉRENCE. — DES PRÉTENDUS COLLABORATEURS DE TÉ- RENCE. — COMÉDIES DE TÉRENCE. — CARACTÈRE DE LA POÉSIE DE TÉ- RBMCE. — ENTHOUSUSME DES FRANÇAIS POUR TÉRENCE.

Comparaison de Térence avec se« devaneiers.

Térence n'a guère eu, chez les modernes, que des admirateurs. Il en a même eu de très-enthousiastes et de trèséloquents. C'était justice : nul, moins que moi n'est d'humeur à protester contre leurs éloges. Mais nous devons tenir compte, dans cette histoire, de certains faits qu'on

TKRENCE. 117

peut sans danger passer ailleurs sous silence ; et le lecteur est endroit d'exiger de nous quelques mots de réponse aux questions que soulèvent ces faits. Voici donc un problème à résoudre. Pourquoi Volcatius Sédigitus, dans sa liste versifiée, ne place-t-il Térence qu'au sixième rang, parmi les comiques latins? Pourquoi lui préfère-t-il Cécilius, Plante, Névius, Licinius, Attilius? Quelques-uns s'irritent du jugement de Yolcatius, comme d'un scandale : Spangenberg dévouerait volontiers le critique latin aux dieux infernaux. C'est chose par trop commode de nier, comme on le fait d'ordinaire, sa compétence ou sa justice : il vaut mieux, je crois , tâcher de déterminer les motifs d'une sentence si étrange à nos yeux. Volcatius n'était pas le premier venu : il avait fait, sur les poètes comiques, des travaux considérables ; il avait assisté aux représentations des pièces de Térence, ordonnées par Térence lui-même; il ne manquait ni d'érudition, ni de lumières, ni de goût; et rien ne montre qu'il eût la moindre raison de ne pas être impartial envers Térence.

Le vers de Volcatius n'est que la formule, selon moi, du jugement porté sur Térence par le public du temps : Volcatius préférait, comme le plus grand nombre, la comédie romaine qui avait quelque chose de romain. Cécilius, par le caractère romain de ses bons mots et de ses sentences, devait lui plaire; il devait même lui plaire entre tous, s'il est vrai que Cécilius, suivant le mot de Varron, revendique la palme pour l'argument, c'est-à-dire s'il a excellé à bien choisir ses sujets, à bien disposer tous les éléments dramatiques, à les enchaîner fortement, à tout entraîner enfin dans une action vive, rapide, soutenue, intéressante. Plaute réparait amplement, par la verve, par le mouvement, par les qualités du dialogue et de la diction, ce qui manquait d'art et de proportion à la plupart de ses pièces. Quant à Névius, il avait inventé la comédie à toge, la comédie romaine ; et il ne le cédait à nul au monde, ni pour la verve, ni pour l'esprit. Névius btmillonne : c'est le mot même de Volcatius. Térence, au contraire, ne bouillonne jamais. Sa chaleur est un peu tiède ; sa muse est essentiellement tempérée ; son e^

118 CHAPITRE Vlll.

prit est plus fin et plus agréable que vif et saisissant. Ce n'est pas lui qui mettra ses personnages dans ces situations fortes et hardies, où les caractères se dessinent avec tout leur relief, et où le ridicule et le comique jaillissent, si j'ose dire, de toutes parts. Térence raconte la nature humaine ; il la raconte fidèlement; c'est le visage réel de l'homme qu'il montre, comme dit un critique : oui, certes, mais il le montre, ce visage, bien plus qu'il ne l'illumine. Je sais bien quAfranius, un contemporain aussi de Térence, ou du moins un poète du même siècle, disait, dans ses vers : « Tu ne compareras personne à Térence. » Mais Afranius avait, comme Térence, plus de raison que de verve, plus d'élégance et de grâce que de mouvement et d'entrain. Les lettrés étaient, pour la plupart, de l'avis d'Afranius ; mais celui de Yolcatius prévalut, dans toute l'antiquité, chez ceux qui faisaient cas surtout des qualités dramatiques. Les comédies de Térence ont été faites pour le théâtre; mais on dirait que le poète a songé, en les écrivant, bien plus encore à ses lecteurs qu'à ses spectateurs.

Système dramatique de Térenee.

Ces comédies sont toutes des copies plus ou moins libres d'originaux grecs. Il y en a six, dont quatre ont été imitées de Ménandre^ et les deux autres d'Apoliodore. Térence luimême nous apprend comment il s'y prenait avec ses modèles ; et j'ai déjà signalé ailleurs son procédé. Voici les propres paroles de Térence , dans le prologue de VAndrienne : « Ménandre a fait VAndrienne et la Périnthienne. Qui connaît l'une ou l'autre les connaît toutes deux. Les sujets ne sont pas fort différents ; toutefois elles diffèrent pour les développements et pour le style. L'auteur a emprunté à la Périnthienne tout ce qui s'adaptait bien à son Andrienne, et il en a usé comme de sa chose, il l'avoue. » Térence dit, dans le prologue de V Eunuque, que, non-seulement il s'est servi de VEunuque de Ménandre, mais qu'une autre pièce du même poète, intitulée le Flatteur, lui a fourni les deux personnages du parasite et du soldat fanfaron. Il dit, dans le prologue des Adelphesy qu'il a mis à contribution une comédie

de Diphile, les Associés de mort, et qu'il y a pris le passage dont Plaute n'avait pas voulu : ici , il combinait ensemble deux poètes différents, Diphile et Ménandre. 11 est probable que les trois autres pièces ont été composées à peu près de la même manière. Térence aura allongé et compliqué chacune des comédies qui lui servait de patron, en y introduis sant ou quelque épisode, comme dans les Adelphes, ou des personnages nouveaux, comme dans V Eunuque; et ces personnages ou ces épisodes, il n'aura pas même songé à les inventer : il les aura transportés tout faits de quelque autre pièce grecque dans la sienne. C'était plutôt excès de modestie ou de scrupule que défaut de génie, absence d'originalité dramatique. 11 n'aura pas voulu, sans doute, que certains délicats lui pussent reprocher d'altérer la vraie physionomie des œuvres du génie grec, et d'en gâter la pureté par un mélange adultère. C'était bien assez pour lui d'entendre ses détracteurs crier sur tous les tons qu'il gâtait la comédie grecque, en ajoutant Ménandre à Ménandre. Schœll , et d'autres d'après lui , disent que VEunuque semble être une œuvre originale, sauf les deux personnages empruntés à Diphile. S'ils s'étaient donné la peine de lire seulement le prologue de Térence, ou même la didascalie qui est sous le titre, ils ne feraient pas de Térence, en dépit de lui-même, autre chose que l'arrangeur et l'écrivain de sa comédie. Il y a, dans la didascalie : Gnmck Menândru, c'est-à-dire pièce grecque de Ménandre; il y a, dans le prologue : M C'est VEunuque de Ménandre que nous allons représenter. » Térence n'a jamais été , n'a jamais voulu être que le copiste intelligent et dévoué des anciens maîtres. Mais nulle part, dans ses copies^ on ne sent le copiste : rien de roide ni de maladroit, rien de heurté ni de faible; nulle disparate, nul tâtonnement, nulle retouche. Il n'y a pas de compositions originales qui appartiennent plus à leurs auteurs que ces comédies d'emprunt n'appartiennent à Térence. Oui, Térence a inventé à son tour ces sujets et ces personnages; oui, ces sentiments ont passé «par son âme; oui, il a pensé ces pensées. Que m'importe d'où viennent et ces pensées et ces sentiments, s'ils sont devenus lui-mém^

s*il les a animés à son tour, si j'y sens quelque chose de son souffle et de sa vie? Térence est le plus grand des artistes qui aient jamais entrepris de penser et de peindre d'après autrui. Ménandre, le grand inventeur dramatique et le grand observateur, n'eût point hésité à le saluer du nom de grand poète : il eût reconnu en lui un fils ou un frère.

'Vie de Térence.

Térence, le plus grec de tous les poètes romains, c'est-àdire le plus plein de charme, de naturel et de grâce, n'était ni un Romain, ni un Grec, mais un barbare dans toute la force du terme : il était de race punique et né à Carthage. Des pirates l'enlevèrent dans son enfance ; il fut vendu à Rome, et il devint esclave du sénateur Térentius Lucanus. Son maître le fit élever et instruire avec un soin extrême, et lui donna la liberté. Celui qui n'avait été d'abord que l'Africain {Afer), devint donc un Romain, sous le nom de Publius Térentius. C'est en l'an 166 avant notre ère, à l'âge de vingt et quelques années, qu'il présenta VAndrienne aux édiles, et que Cécilius lui rendit les bons offices dont j'ai parlé ailleurs. Il fut bientôt célèbre, et ses travaux lui procurèrent une honnête aisance. Après avoir donné successivement six comédies, il voulut voir la Grèce, et il partit de Rome, en 159 ou 158. Il ne fit en Grèce qu'un séjour de quelques mois. 11 revenait en Italie, et il rapportait plusieurs ouvrages, sur lesquels il fondait de légitimes espérances. Mais le poète et ses comédies périrent dans une tempête. Quelques-uns content que le bagage seul de Térence fut englouti ; que Térence n'était point sur le navire; qu'il était encore en Grèce, et qu'en arrivant à Patras, il apprit la perte de ses trésors littéraires. Son chagrin fut si vif, qu'il tomba malade : il était frappé au cœur. Il traîna quelque temps, et il mourut à Stymphale ou Leucade, en Arcadie. A sa mort, il n'avait que trente-cinq ans. Il laissait une fille : cette fille, grâce à la petite fortune qu'elle avait héritée de son père, put s'établir honorablement, et un chevalier romain la prit pour femme. Pourtant Scipion et Lélius, qui avaient été Ués d'une étroite amitié avec Térence, durent être pour l'orpheline

(rutiles et dévoués protecteurs. Le biographe Donat nous apprend que Térence était de taille médiocre, de complexion frêle et délicate, et qu'il avait le teint basané.

nés prétendas eollaborateurs de Térenee*

Les ennemis de Térence faisaient courir le bruit que certains nobles personnages, avec qui il vivait familièrement, l'aidaient dans la composition de ses ouvrages, et que leur esprit était pour beaucoup dans ses succès. Térence répond qu'une telle imputation n'a rien de flétrissant; il se fait gloire d'avoir su plaire à ceux qui plaisent au peuple tout entier; à ceux qui ont rendu tant de services à leur pays, dans la paix^ dans la guerre, toujours et en toute occasion. Ces réticences calculées du prologue des Adelphes donnaient beau jeu aux médisances. Aussi a-t-on brodé vingt histoires plus ou moins ridicules, à propos de ces prétendus collaborateurs. Telle scène était, pour sûr, de la main de Lélius; telle autre était de celle de Scipion. Donat a recueilli ces commérages. Un certain Santra, dont il cite l'opinion, fait observer très-judicieusement que Lélius et Scipion étaient bien jeunes, à l'époque où l'on dit qu'ils prêtaient leur talent à Térence, et que, si Térence avait eu besoin de collaborateurs, c'est à des hommes qu'il se serait adressé, et non point à des adolescents. Mais supposons que les dates conviennent ; supposons que Lélius et Scipion aient été en âge d'aider efficacement Térence : qu'ont-ils fait pour lui? C'est ce que Diderot va nous dire.

« Si nous imaginons qu'il dut à Lélius et à Scipion quelque chose de plus que ces conseils qu'un auteur peut recevoir d'un homme du monde, sur un tour de phrase inélégant, une expression peu noble, un vers peu nombreux, une scène trop longue; c'est l'effet de cette pauvreté basse* et jalouse qui cherche à se dérober à elle-même sa petitesse et son indigence, en distribuant à plusieurs la richesse d'un seul. L'idée d'une multitude d'hommes de notre pe^ tite stature nous importune moins que l'idée d'un colosse.

« J'aimerais mieux regarder Lélius, tout grand personnage qu'on le dit, comme un fat qui enviait à Térence une

122 CHAPITRB TIIl.

partie de son mérite, que de le croire auteur d'une scène de VAndrienne ou de VEunnqtie. Qu'un soir, la femme de Lélius, lassée d'attendre son mari, et curieuse de savoir ce qui le retenait dans sa bibliothèque, se soit levée sur la pointe du pied, et Fait surpris écrivant une scène de comédie; que, pour s'excuser d'un travail prolongé si avant dans la nuit, Lélius ait dit à sa femme qu'il ne s'était jamais senti tant de verve, et que les vers qu'il venait de faire étaient les plus beaux qu'il eût faits de sa vie : n'en déplaise à Montaigne, c'est un conte ridicule, dont quelques exemples récents pourraient nous désabuser, sans la pente naturelle qui nous porte à croire tout ce qui tend à rabattre du mérite d'un homme, en le partageant.

« L'auteur des Essais a beau dire que « si la perfection (( du bien parler pouvait apporter quelque gloire sortable à u un grand personnage , certainement Scipion et Lselius « n'eussent pas résigné l'honneur de leurs comédies , et « toutes les mignardises et délices du langage latin, à un « serf africain; >» je lui répondrai, sur son ton, que le talent de s'immortaliser par les lettres n'est une qualité mésavenante à quelque rang que ce soit ; que la guirlande d'Apollon s'enlace sans honte sur le même front avec celle de Mars; qu'il est beau de savoir amuser et instruire, pendant la paix, ceux dont on a vaincu l'ennemi et fait le salut pendant la guerre; que je rabattrais un peu de la vénération que je porte à ces premiers hommes de la république, si je leur supposais une stupide indifférence pour la gloire littéraire ; qu'ils n'ont point eu cette indifférence ; et que, si je me trompe, on me ferait déplaisir de me déloger de mon erreur....

M Laissons donc à Térence tout l'honneur de ses comé- * dies, et à ses illustres amis tout celui de leurs actions héroïques*. »

Comédies de Térenee*

La fable de YAndrienne est assez simple, et peut se résumer en quelques mots. Un jeune Athénien, nommé Pam-

i. Didtrot, RijUxi^ns sur Térenee; Œuvres, t. ni, pages ii et suitantos.

TÉRBNCK. 123

pbile, a séduit une jeune fille qui passait pour la sœur d'une courtisane, et qui était venue avec elle d'Andros à Athènes. Il promet à sa maîtresse de l'épouser, quoiqu'il soit déjà fiancé à une autre. Simon, père de Pamphile, découvre Tamour de son fils : pour mettre ses sentiments à répreuve, il simule les apprêts du mariage convenu. Pamphile, sur les conseils de Davus, feint, à son tour, une complète obéissance aux vœux de son père. Mais Chrêmes, père de la fiancée, rompt le mariage, dès qu'il reconnaît que Pamphile n'aime point sa fille. Un incident inespéré apprend à Chrêmes que €llycère, la maîtresse de Pamphile, la prétendue Andrienne, est son autre fille, qu'il croyait à jamais perdue, et qui avait été enlevée en bas âge. Tout s'arrange : Pamphile épouse Glycère ; et Philumène, la sœur de Glycère, devient la femme de Charin, qui l'aime et qui en est aimé.

V Andrienne fut représentée aux Jeux mégalésiens, c'està-dire durant les fêtes en l'honneur de Cybèle ; les édiles curules étaient M. Fulvius et Acilius Glabrion. La didascalie de la pièce nous apprend aussi qu'un certain Flaccus, fils de Claudius, en avait fait la musique, et que deux acteurs célèbres avaient travaillé au succès, L. Ambivius Turpion et L. Attilius de Préneste.

VHéautontimoruménos, la deuxième pièce en date, fut jouée à trois reprises différentes, et d'abord aux Jeux mégalésiens de l'année 162 avant notre ère, par les soins des édilœ curules L. Cornélius Lentulus et L. Yalérius Flaccus. La didascalie nomme encore le musicien Flaccus et l'acteur Turpion; mais le nom de L. Attilius n'y est pas. Voici quel est le sujet de VHéautontimoruménos, dont le titre, transcrit littéralement de Ménandre, signifie, en grec, l'homme qui se punit lui-même.

Le vieillard Ménédème a séparé son fils Clinias d'une jeune fille qu'il aimait, et Clinias est allé s'enrôler en Asie au service du grand roi. Ménédème regrette bientôt sa sévérité : il se désespère de l'absence de son fils ; et, retiré dans sa maison des champs, il se condamne aux plus rudes travaux. Clinias revient à Athènes, et va se loger cheE Cli-

tiphon , un de ses amis. li y mène sa maîtresse Âniiphile. Glitiphon a lui-même une maîtresse, et il ne veut pas que Cbrémès, son père, en sache rien. Les deux amis conviennent que la Bacchis de Glitiphon passera pour la maîtresse de CliniaSy et qu'Ântiphile passera pour l'esclave de Bacchis. On découvre qu'Antiphile est la fille de Chrêmes, et Clinias réponse.

Le Phormion, qui suivit de près YHéautoniimoruménos, fut représenté aux Jeux romains, fête annuelle instituée par Romulus. Turpion et Attilius y jouèrent, et Flaccus y tint les flûtes. Les édiles curules étaient L. Postumius Albinos et L. Cornélius Mérula.

L'intrigue du Phormion a fourni à Molière le fonds qu'il a si bien exploité dans les Fourberies de Scapin. Phormion, qui donne son nom à la pièce latine, est un parasite qui s'entend avec un esclave fripon, pour duper deux vieillards crédules, et qui leur escroque de l'argent pour servir les amours de leurs fils. Quant au reste de la fable, Molière s'est conformé aux données de Térence. La comédie du poète latin est gaie, et assez vivement conduite; mais Scapin, dès ses premiers tours, fait naître un fou rire tel que Phormion, à ses plus heureux moments, n'en excita jamais, j'en suis sûr, nia Rome, ni, auparavant, à Athènes.

U Eunuque fut joué la même année que le Phormion^ sous les mêmes édiles, par les mêmes acteurs et le même musicien, mais aux fêtes de Cybèle. Cette pièce fut reprise encore une fois depuis; et Donatnous apprend qu'elle valut à son auteur huit mille sesterces, la plus forte somme qu'on eût jamais payée jusque-là à aucun poète dramatique. Le Muet de Brueys et Palaprat est une imitation de V Eunuque Ae Térence. 11 s'agit, dans la comédie latine, d'un jeune homme qui s'introduit , sous un déguisement d'eunuque, dans la maison d'une courtisane, où loge une jeune fille dont il s'est épris en la voyant dans la rue. La jeune fille, qui passait pour la sœur de la courtisane, est reconnue pour une Athénienne de bonne maison, et son amant l'épouse. Le stratagème de Chéréa n'est que le nœud de la pièce : ce qui la remplit véritablement, c'est l'amour de Phédria, frère

du faux eunuque, pour la courtisane ; ce sont leurs démêlés avec le bravache Tbrason ; c'est Gnathon, le spirituel parasite, qui finit par mettre tout le monde d'accord, et qui fait accepter à Phédria un compromis, en vertu duquel Thrason ne sera pas complètement forclos de la maison de Thaïs.

Térence raconte, dans le prologue de YEunttquey qu'un de ses rivaux en poésie, un de ses plus acharnés détracteurs, avait trouvé moyen d'assister aux répétitions de la pièce. Au bout de quelques scènes, voilà cet homme qui crie : Au voleur! qui déclare reconnaître le Flatteur de Névius et une vieille comédie de Plaute ; que Térence y a pillé son para^site et son fanfaron. Térence répond qu'il n'a jamais su que le Flatteur de Ménandre eût été mis sur le théâtre de Rome ; que son plagiat est involontaire ; que c'est Ménandre seul qu'il a imité ; qu'il ne doit rien à Plaute ni à Névius. Schlegel a l'air de s'étonner que l'idée de plagiat ne s'étendît pas, pour Térence, au delà de la littérature latine, et qu'il ne songeât à se justifier d'autre chose que d'avoir profité d'une traduction déjà faite. Mais un auteur qui se donne lui-même comme un simple interprète des Grecs, un auteur qui dit, en propres termes, à ses spectateurs : « Nous allons vous donner telle pièce de Ménandre, » marque assez visiblement, j'imagine, quelle est la mesure de ses prétentions, et combien peu il aspire au renom d'original et d'inventeur.

VHécyre, c'est-à-dire la Belle-mère, est une sorte de drame bourgeois, comme nous dirions, ou, selon l'expression de Schl^el, un véritable tableau de famille. Mais l'intérêt de cette comédie n'est pas très -vif ; l'action en est froide et languissante, et Térence eût pu mieux choisir, dans le théâtre d'Apollodore. Ce n'est pas que ses qualités habituelles lui fassent défaut; mais il fallait un autre génie que le sien pour animer toutes ces figures, et peut-être un autre système dramatique, pour tirer du sujet autre chose que ce que Térence nous a donné.

Pamphile s'est marié pour obéir à son père. 11 n'aime pas sa femme, et il le lui fait sentir; mais Philumène ne songe qu'à se faire aimer de lui, et elle supporte avec douceur et résignation toutes ses duretés. Pamphile quitte pendant quelque

126 CHAPITRB YIU.

teiDps Athènes, pour un voyage d'affaires. Il apprend, à son retour, que Philumène, qui ne pouvait s'accorder avec sa belle-mère, s'est retirée dans la maison paternelle, et qu'elle vient d'accoucher. La manière dont il a traité sa femme, durant les premiers mois du mariage, ne lui permet pas de croire que l'enfant soit le sien : il se décide donc à ne point revoir une épouse indigne de lui. Ses parents et ceux de Philumène ne comprennent rien à sa conduite. Les deux pères s'imaginent que tout le mal vient de Bacchis, une courtisane que Pamphile aimait autrefois, mais qu'il a aban* donnée depuis qu'il a commencé à sentir une véritable affection pour Philumène. La mère de Philumène reconnaît au doigt de Bacchis un anneau qui avait appartenu à sa fille. C'est Pamphile qui a donné cet anneau à Bacchis ; et Pamphile l'a pris à une jeune fille à laquelle il a fait violence, dans le désordre d'une fête nocturne. Ainsi Pamphile est le père de l'enfant, et Philumène mérite la tendresse de son époux.

VUécyre^ à son apparition, n'eut aucun succès. Le peuple quitta bruyamment le théâtre, dès les premières scènes, pour aller voir des lutteurs et un danseur de corde. Nouvelle représentation, quelque temps après ; nouveau désastre. Le premier acte réussit assez bien; mais l'annonce d'un combat de gladiateurs vida incontinent tous les gradins, et mit les acteurs en déroute. Voilà ce que nous apprend le poète dans son prologue. Il demande humblement aux Romains un peu de silence et d'attention, pour que la pièce aille enfin Jusqu'au bout, et que la troisième tentative soit plus heureuse que les deux autres. Il paraît que Térence n'eut pas trop à se plaindre cette dernière fois. C'était en l'an 169, aux Jeux romains, que VHécyre avait d'abord été mise au théâtre : Sextus Julius César et Cnéius Cornélius Dolabella étaient édiles curules. Le second essai de représentation eut lieu en 168, aux jeux funèbres en l'honneur de Paul Emile. C'est l'année suivante que la pièce fut enfin jouée, sous les édiles Q. Fulvius et L. Marcius. On a le nom du musicien, qui est toujours Flaccus ; mais on n'a pas ceux des acteurs.

TÉRSNGfi. 127

Les Àdelphes, c'est-à->dire les Frères, furent menés à bien durant les fêtes en 1 honneur de Paul Emile, à peu de distance sans doute du jour où VHécyre échouait pour la seconde fois. Les édiles curules étaient Q. Fabius Maximus et P. Cor* oélius Scipion, le père adoptif du deuxième Africain. La didascalie nomme deux acteurs : L. Attilius de Préneste et Minucius Protimus. Elle nomme aussi Fiaccus, le musicien, qui tint, ce jour-là, des flûtes phéniciennes.

C'est dans les Adelphes que Molière a pris la donnée de \ École des maris. Mais, comme le dit La Harpe, « Térence n'a fait qu opposer un excès à un autre excès : si l'un des vieillards refuse tout à son fils, l'autre permet tout au sien : ce sont deux excès également blâmables ; et , qu'Eschine commette des violences et fasse des dettes pour son compte ou pour celui de son frère, sa conduite n'en est pas moins répréhensible. Il en résulte seulement que le vieillard trompé fait rire, en s' applaudissant d'une éducation qui, dans le fait, n'a pas mieux réussi que l'autre; au lieu que Molière, au comi* que de la méprise, a joint l'utilité de la leçon . Chez lui, le tuteur de Léonore est dans la juste mesure, et ne permet à sa pupille que ce qui est conforme à la décence. 11 est récompensé par le succès, comme le tuteur tyran est puni par les disgrâces qu'il s'attire. Tout est dans l'ordre, et le plan est parfait. » Les défauts qu'on est en droit de reprocher à la comédie de Térence, surtout par comparaison avec l'œuvre d'un maître tel que Molière, n'empêchent pas les Adelphes d'être une pièce fort remarquable, et, avec XAndrienne^ la meilleure du poète latin, pour la conduite et l'intérêt, surtout pour la convenance et l'exquise perfection du dialogue. Varron, qui avait les Adelphes de Ménandre sous les yeux, n'hésitait pas à préférer l'exposition de la comédie de Térence à celle de la comédie originale. Il n'y avait probablement, dans une telle préférence , aucun amour-propre de Bomain. Cette première scène est assez belle pour justifier son enthousiasme ; cependant, au long monologue de Micion, je préfère, pour ma part, la scène suivante, celle bù les deux frères sont en présence, et où le contraste de leurs

caractères se dessine avec tant de netteté. J'en vais transcrire

quelque chose, pour donner une idée de la manière de Térence, sinon de son esprit et de son style.

« Déméâ. Âh ! te voilà bien à propos : je suis en quête de toi. MiciON. Pourquoi cet air soucieux? Dém. Belle question ! pourquoi j'ai Tair soucieux? et c'est le père adoptifde mon fils Eschine qui me l'adresse ! Mic. (à part.) Ne l'avais-jepas dit? {haut.) Qu'a-t-il donc fait? Dém. Ce qu'il a fait? un drôle qui n'a honte de rien , qui ne craint personne, qui se met au-dessus de toutes les lois ! Je ne parle môme pas du passé ; mais il vient d'en faire de belles! Mic. De quoi s'agit--il?DéM. Il a enfoncé une porte ; il est entré de force dans une maison étrangère ; il a battu et laissé pour morts le maître de la maison et tous ses gens ; il a enlevé une femme qu'il aimait. Tout le monde crie que c'est une indignité. Que de personnes, à mon arrivée, Micion, m'ont dit ces nouvelles ! On ne parle que de lui dans toute la ville. Enfin , s'il lui faut un exemple , n'a-t-il pas devant les yeux son frère , tout entier au soin de son avoir, et vivant à la campagne avec économie et sobriété? Mais lui! fait-il rien de semblable? Et ce que je lui reproche , Micion, je te le reproche à toi. C'est toi qui le laisses se gâter. Mic. Il n'est rien au monde de plus injuste qu'un homme sans expérience, qui ne trouve de bon que ce que lui-même il fait. Dém. Qu'est-ce à dire? Mic. C'est-à-dire, Déméa, qu'ici ton jugement est en défaut. Ce n'est pas un crime, si tu m'en crois, qu'un jeune homme soit léger, etc. * »

Caractère de la poésie de Térence,

Diderot a écrit sur Térence des pages admirables, aussi pleines de raison qu'étincelantes d'esprit. On a déjà vu sa réponse à ceux qui parlent des collaborateurs de Térence. Voici le passage oii il explique les mérites littéraires du charmant poète : « Térence ne fait point éclater le rire. On n'entendra point un de ses pères s'écrier, d'un ton plaisamment douloureux : Qu'allait-il faire dans cette galère? Il n'en introduira point un autre dans la chambre de son fils harassé

t. Térence, les ÂdelpheSf vers 83 et suivants.

TÉKBNCE. 129

de fetigue, endormi et ronflant sur un grabat ; il n'interrompra point la plainte de ce père par le discours de l'enfant nui les yeux toujours fermés et les mains placées comme s'il tenait les rênes de deux coursiers,, les excite du fouet et de la voix, et rêve qu'il les conduit encore. C'est la verve propre à Molière et à Aristophane qui leur inspire ces situations Térence n'est pas possédé de ce démon-là. Il porte dans son sein une muse plus tranquille et plus douce. C'est sans doute un don précieux que celui qui lui manque ; c'est le vrai caractère que la nature a gravé sur le front de ceux aa' elle ^signés poètes, sculpteurs, peintres et musiciens. Mais ce caractère est de tous les temps, de tous les pays, de tous les âges et de tous les états.... La verve a une marche oui lui est propre : elle dédaigne les sentiers connus. Le eoût timide et circonspect tourne sans cesse les yeux autour de lui ; il veut plaire à tous ; il est le fruit des siècles et des travaux successifs des hommes.... Mais rien n'est plus rare qu'un homme doué d'un tact si exquis, d'une imagination si réglée, d'une organisation si sensible et si délicate, d'un iugement si fin et si juste, appréciateur si sévère des raraclères, des pensées et des expressions, qu il ait reçu la W/^n du goût et des siècles dans toute sa pureté, et qu'il ne s'en é«irte jamais : tel me semble Térence. Je le com- " à nuelques-unes de ces précieuses statues qui nous JT-Yent des Grecs, une Vénus de Médicis, un Antinous. Elles ont peu de passions, peu de caractère, presque point de mouvement; mais on y remarque tant de pureté, tant d ele- Zce et de vérité, qu'on n'est jamais las de les considérer. rTsont des beautés si déliées, si cachées, si secrètes, qu on ne les saisit toutes qu'avec le temps; c'est moins la chose aue l'impression et le sentiment qu'on en remporte : il faut V revenir et l'on y revient sans cesse. L'œuvre de la verve, au contraire, se connaît tout entier, tout d'un coup, ou point du tout. Heureux le mortel qui sait réunir dans ses productions ces deux grandes qualités, la verve et le goût! Ou est-il? Qu'il vienne déposer son ouvrage au pied du gladiateur et du Laocoon, artis imitatoriat opéra stupendal Jeunes poètes feuiUetez alternativement Molière et Térence....

130 CHAPITRE TIII.

Surtout, si vous avee des amants à peindre, descendez en vous-mêmes, ou lisez l'esclave africain. Écoutez Phédria, dans YEunuque, et vous serez dégoûtés de toutes ces galanteries misérables qui défigurent la plupart de nos pièces : « .... Elle est donc bien belle I... Ah! si elle est belle! « Quand on Ta vue, on ne saurait plus regarder les autres. . . . « Elle m'a chassé, elle me rappelle; retournerai-je?... Non, <c vînt-elle m'en supplier à genoux. » C'est ainsi que sent et parle un amant. On dit que Térence avait composé cent trente comédies, que nous avons perdues; c'est un fait qui ne peut être cru que par celui qui n'en a pas lu une seule de celles qui nous restent ^ »

Je n'ai pas besoin de dire que ce n'est pas dans une traduction française qu'il faut étudier Térence. La transcription, même faite par une main habile, suffît pour faire évaporer presque tout cet atticisme, tout ce charme de bon goût, toutes ces qualités tempérées et délicates, que les Latins résumaient dans un mot que nous avons bien changé et corrompu : la médiocrité. Varron célébrait la médiocrité de Térence, c'est-à--dire sa juste et parfaite mesure entre la sécheresse et la plénitude surabondante. Il y a pourtant quelques-unes des vertus du poète que le plus faible copiste peut faire passablement sentir : ainsi l'urbanité de son enjouement, ainsi la décence de ses tableaux, même quand il peint des caractères ou des actions qui n'ont rien de bien recommandable. On verra, au premier coup d'œil, quel est le bon ton de Térence, rien qu'à lire le monologue où Gnathon expose les principes de sa philosophie de parasite, et les avantages solides de son honnête métier. Ce n'est pas la jovialité bouffonne de Charançon ou de Ronge-Pain ; c'est de l'esprit agréable, et assaisonné à la dose juste où le goût le plus sévère n'oserait s'offenser : « Dieux immortels ! qu'un homme l'emporte sur un autre homme! Quelle différence d'un homme d'esprit à un sot! Voici, au reste, ce qui m'a fait faire cette réflexion. J'ai rencontré aujourd'hui, en arrivant, un individu d'ici comme moi , et de ma condi-

1 . Diderot, RéHe9ion$ twr Tértne9 ; OiRVres, t. III, pages 3$ et sotrtntes.

TÉRBNGE. 131

tioD ; homme de bonnes manières, et qui avait, comme moi, dévoré son patrimoine. Je le vois tout malpropre , dégoû-taot, efflanqué, dépenaillé, décrépit. — Que signifie, lui dis-je, cet accoutrement? — Que j'ai perdu ce que je possédais. Hélas ! où en suis-je réduit ! Connaissances, amis, tout le monde m'abandonne. — Alors je le méprisai en songeant à moi. Quoi I lui dis-je, homme sans courage, t'es-tu donc arrangé de façon à n'avoir plus en toi désormais nulle ressource? As-tu perdu ta raison en même temps que ton bien? Me vois-tu, moi, moi simplement ton égal? vois-tu ce bon air, ce teint fleuri, cette mise, cet embonpoint? J'ai tout et je n'ai rien : n'ayant rien, rien pourtant ne me manque. — Mais il y a un malheur, c'est que je ne sais ni faire le plaisant , ni supporter les coups. — Quoi I t'imagines-tu que c'est ainsi qu'on s'y prend? Tu te trompes du tout au tout. Jadis on gagnait sa vie à ce métier; oui, dans l'autre siècle; mais nous avons aujourd'hui une pipée d'autre genre, et de plus c'est moi l'inventeur de cette méthode nouvelle. Il y a une espèce de gens qui ont la prétention d'être les premiers en tout, et qui ne le sont pas : c'est à eux que je m'attache; je ne leur fournis point à rire à mes dépens, mais je ris avec eux de compagnie, en m'extasiant sur leur esprit. Quoiqu'ils disent, j'applaudis; disent-ils ensuite le contraire, j'applaudis encore. On dit non? je dis non; on dit oui? je dis oui. En un mot, j'ai pris sur moi d'approuver toujours. Voilà le bon métier aujourd'hui, et sans comparaison^ »

La Harpe vante avec raison, dans Térence, la clarté, le naturel, la précision, l'élégance du dialogue, l'observation des bienséances théâtrales, et le ton de ce que le critique appelle la conversation des honnêtes gens. Mais n'est-ce pas aller un peu loin, de dire, comme il fait, que la morale de Térence est saine et instructive ? Cela est vrai en général de Térence, comme de Plante même, comme de presque tous les poètes dramatiques. Mais le diable n'y perd rien : quand Molière lui-même s'y met, nous en voyons de belles ; et Térence n'a de chaste, bien souvent, que l'apparence : il

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