Térence, Ewiuqw, vers 23 1 et suiTante
132 CHAPiTRE YIII.
n'est jamais brutal ni grossier, mais il n'en est peut-être que pire. Celte corruption raffinée qu'il étale dans quelquesuns de ses tableaux n'est guère moins répréhensible que les saletés de Plante. Je demande qu'on me dise la saine et instructive morale qui sort de ÏEuntique, Je demande si Ghéréa s'applaudissant d'avoir violé une jeune fille est d'un bon exemple ; je demande si le capitaine Thrason fait des réflexions instructives, à l'aspect de l'eunuque prétendu qu'on mène chez Thaïs; je demande quelle est la morale qui peut sanctionner des marchés comme ceux que concluent d'abord Thaïs et Phédria, et, dans l'accord final, Phédria, Thaïs et Thrason. J'adresserais ces questions à Térence même ; et, tout ce qu'il pourrait répondre, c'est qu'il a voulu faire une comédie, et qu'il ne donne pas des leçons de morale. Ce qu'il faut dire, et ce qui est incontestable, c'est que Térence est un écrivain parfait, qui a doté la langue latine de toutes les grâces, et qui n'a pas beaucoup d'égaux ni chez les anciens ni chez les modernes. Térence est la clarté, la pureté, la délicatesse, la simplicité même : c'est le plus grec des poètes latins. Je répète à dessein l'expression : il n'y a pas, selon moi, de plus complet éloge. Que n'a-t-il pris aux Grecs leur versification savante ! Pourquoi se» vers ne sont-ils trop souvent qu'une prose cadencée; pourquoi Térence est-il resté si fidèle aux vieux errements de Cécilius et de Plante? Rien ne lui était moins difficile que de se tenir dans les bornes fixes du trimètre : il l'a bien prouvé par ses prologues, et dans tous les passages où il juge à propos de faire des vers véritables. Son style n'aurait rien perdu, tant s'en faut, à la réforme : ses comédies auraient encore plus de charme; Quintilien le dit, etQuintilien a raison.
Donat cite quatre vers d'un poëme de Cicéron, aujourd'hui perdu, où sont assez bien indiqués la plupart des mérites littéraires de Térence : le choix exquis des termes, le bon ton, la finesse agréable et la douceur. Mais Donat cite d'autres vers, attribués à Jules César, où Térence est mieux apprécié encore ; car César dit non-seulement en quoi Térence excelle, mais en quoi ses œuvres laissent à désirer : « Toi aussi, on te met parmi les plus grands, ô demî-Mé-
nandre ! et tu en es digne pour la pureté de ton style. Et plût au ciel qu'à la douceur de tes écrits fût jointe la force comique ! tes qualités balanceraient alors la gloire des Grecs ; et on ne te reprocherait plus ton infériorité en ce point. II n'y a que cela qui te manque, Térence, et j'en éprouve peine et chagrin. »
Knthouslmiiiie de« Franealis pour Térence.
Térence est peut-être , de tous les auteurs latins, sans en excepter Virgile même , celui que les Français ont le plus aimé, celui qu'ils ont le plus comblé de leurs louanges. Il y a longtemps que Montaigne a révélé le secret de cette prédilection. Térence, selon lui , sent son gentilhomme. On a vu que Montaigne n'en voulait pas démordre, et qu'en disant Térence, il entendait Lélius et Scipion. Aussi ne se gêne-til pas pour taxer de bestise et stupidité harbaresque ceux qui avaient le mauvais goût de préférer Plante à Térence. Le xvir siècle fut complètement, sur ce point, de l'avis de Montaigne. La brutalité et les bouffonneries de Plante devaient naturellement déplaire , dans un temps où la forme était tout, et où on estimait les hommes à raison de la politesse des manières, bien plus que d'après la mesure de leur valeur. Térence le gentilhomme était mieux l'affaire d'un tel monde. Il n'est pas jusqu'aux solitaires de Port-Royal qui ne se soient laissé séduire, eux si durs, en général, pour le théâtre et pour les poètes dramatiques. Bien des années avant M"* Dacier, Port-Royal imprimait la traduction de plusieurs comédies de Térence, rendues très-honnestes, disait le traducteur, en y changeant fort peu de choses, RoUin, un des derniers échos des doctrines littéraires de l'école janséniste, n'a pour Térence que tendresse et admiration. Ce dangereux abandon de sentiments, cette aimable enveloppe donnée aux vices ne blessaient personne : c'est que le goût, avec ses susceptibilités, comme dit très-bien Charles Labitte, dominait sur tout le reste, et s'accommodait à merveille de l'aménité de Térence, de ses vers enchanteurs, de sa réserve agréablement tempérée. Il semble, et c'est encore une remarque de notre ami, que chacun crut retrouver, dans
Térence, ce sel divin que Ménandre, selon un ancien, avait tiré de la mer où naquit Vénus. Je n*ai pas besoin de rappeler Topinion de Boileau, celle de Racine, celle de M"*" de Sévigné, celle de tant d'autres. Mais je veux transcrire le passage où Bossuet, dans sa lettre à Innocent XI, sur les études du Dauphin, parle de Térence en termes si bien sentis, et avec une Vivacité d'admiration que Diderot seul a depuis retrouvée : « On ne peut dire combien il s'est diverti agréablement et utilement dans Térence, et combien de vives images de la vie humaine lui ont passé devant les yeux en le lisant. Il a vu les trompeuses amorces de la volupté et des femmes; les aveugles emportements d'une jeunesse que la flatterie et les intrigues d'un valet ont engagée dans un pas difficile et glissant ; qui ne sait que devenir, que l'amour tourmente, qui ne sort de peine que par une sorte de miracle, et qui ne trouve le repos qu'en retournant au devoir. Là, le prince remarquait les mœurs et le caractère de chaque âge et de chaque passion exprimé, par cet admirable ouvrier, avec tous les traits convenables à chaque personnage, des sentiments naturels, et enfin avec cette grâce et cette bienséance que demandent ces sortes d'ouvrages. Nous ne pardonnions pourtant rien à ce poète si divertissant, et nous reprenions les endroits où il a écrit trop licencieusement. Mais, en même temps, nous nous étonnions que plusieurs de nos auteurs eussent écrit pour le théâtre avec beaucoup moins de retenue, et condamnions une façon d'écrire si déshonnète, comme pernicieuse aux bonnes mœurs. »