‹ Histoire De La Litterature RomaineChapitre 31 sur 124 · SATIRE^ LUCILIUS · texte numérisé non relu

SATIRE^ LUCILIUS

LA SATIRE DEPUIS ENNIUS. — VIE DE LUCILIUS. — OUVRAGES DE LUCILICS. -^ HORACE ET LUClUUS.^fRAGHENTS DES SATIRES DE LUCILIUS. — JCGE- HENt SUR LUCIUUS.

I^a «aflre depni* Cnnlii**

La satire, on s'en souvient, avait été, durant des siècles, toute la poésie romaine ; Ennius l'éleva à la dignité littéraire. J'ai dit quel caractère Ennius lui avait imprimé, et de quelles formes il l'avait revêtue. Il semble qu'après lui la satire ne pouvait manquer d'être très-florissante : les poètes étaient nombreux, et nul autre genre n'était plus conforme aux aptitudes particulières dtt génie romain. C'est à peine pourtant s'il est question de la satire, pendant les cinquante ans qui suivirent la mort d'Ennius. Pacuvius seul s'y essaya, dit-on , et avec un médiocre succès : son talent était fait pour d'autres triomphes. Un phénomène analogue se produisit après la mort de Lucilius. Entre la mortdeLucilius et les débufs d'Horace, il n'y a pas moins de cinquante ans entiers : eh bien, on chercherait inutilement un nom de satirique dans toute cette période. Horace nous dit que Varron d'Ataçe avait tenté fortune sur les traces de Lucilius, et

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qu'il avait travaillé en vain. Les satires deTautre Varron, ces ménippées si fameuses, n'avaient presque rien de commun avec les poèmes de Lucilius ou ceux d'Horace : les Latins û'ont jamais compté parmi les satiriques le savantet vénérable ami de Cicéron ; et il y aurait abus de mots à l'y mettre, en dépit de la diversité des choses. Quoi qu'il en soit, les intermédiaires sont comme s'ils n'avaient jamais été, et l'héritage nous apparaît, immédiat et direct, d'Ennius à Lucilius, de Lucilius à Horace. Il est probable que Pacuvius, neveu et disciple d'Ennius, avait tenu à honneur de rester scrupuleusement fidèle aux exemples d'un maître et d'un oncle ; qu'il n'avait rien innové, ni au fond, ni dans la forme, et que Lucilius ne lui dut rien , ou ne lui dut que peu de chose. La satire, telle qu'Ennius l'avait imaginée, pourrait se définir un discours de morale , en vers de ton et de mesure variables. Telle elle fut sans doute aux mains de Pacuvius; telle nous la retrouvons chez Lucilius; mais Lucilius ne s'est astreint ni à la versification de ses devanciers, ni à la réserve timide de leurs personnalités, ni à la décence un peu gourmée de leur style. Lucilius a créé une espèce, sinon inventé le genre : la satire de Lucilius n'est plus celle d'Ennius, en même temps qu'elle l'est encore; je veux dire qu'on y sent la tradition ancienne, mais modifiée, mais transformée par de hardies^nnovations.

TIe de liuellliui.

Caïus Lucilius naquit à SuessaAurunca, petite ville du nouveau Latium, en l'an 148 avant notre ère. Sa famille appartenait à l'ordre équestre. On dit qu'elle était riche et puissante, et alliée de près à celle d'où sortit le grand Pompée. Dès l'âge de quatorze ans, Lucilius faisait une campagne militaire, puisqu'il était au siège de Numance, parmi les chevaliers qui avaient suivi Scipion Émilien. Scipion lui témoigna alors et depuis une afiection singulière : il est vrai que Lucilius ne put pas jouir bien longtemps des charmes et des avantages d'une si noble amitié. Mais Lélius survécut à Scipion, et il fut jusqu'au bout, pour Lucilius » un protecteur dévoué, un consulter, un guide. C'est LéHus

qui le soutint à ses débuts , et qui Taida à triompher des haines que lui valait sa franchise. Lucilius eut pour amis presque tous les hommes de quelque renom. Un de ceux qui durent avoir le plus d'influence sur la tournure de son caractère et de ses idées, ce fut Taustère et savant Rutilius Rufus, grand jurisconsulte , homme excellent, nourri de saine littérature et de doctrines stoïciennes. Il n'y avait pas de juge dont Lucilius redoutât davantage les arrêts sur ses écrits.

On croit que Lucilius augmenta sa fortune dans la ferme des impôts , et qu'il fut publicain en Asie. Ses biens , héréditaires ou acquis, étaient très-considérables, domaines, troupeaux, esclaves. Sa maison, à Rome, était celle qui avait été bâtie autrefois pour Antiochus Épiphane, otage des Romains. En Tan 103, Lucilius vivait à Naples, ou plutôt il y mourait. On soupçonne que des souffrances corporelles l'avaient décidé à se transporter sous un ciel plus doux. Après cette époque, il n'est plus question de Lucilius. Je dois dire que quelques-uns prétendent tirer, des paroles mêmes du poète, la preuve qu'il a vécu douze ans de plus qu'on ne l'admet d'ordinaire , et qu'il est mort non pas à quarante-six ans, mais à cinquante-huit ans. D'autres vont plus loin encore. Horace donne à Lucilius la qualification de vieillard (senex) : ils en concluent que le poète a vécu plus de cinquante-huit ans ; que probablement il est né plus tôt qu'on ne le dit , et qu'au siège de Numance il devait avoir plus de quatorze ans. Ce n'est pas ici le lieu de , discuter ces opinions, plus ou moins vraisemblables et plau« sibles.

Ouvrages de I^ncUius.

L'œuvre capitale de Lucilius , c'était le recueil de ses satires. Ce recueil dépassait de beaucoup, en étendue, ceux des satiriques les plus féconds. 11 n'avait pas moins de trente livres. A supposer que quelques-uns de ces livres ne se composassent que d'un petit nombre de morceaux , et que telle satire formât, à elle seule, un livre entier, c'est encore cent satires et plus que Lucilius avait écrites. Nous savons,

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par des témoignages certains , que les vers ne lui coûtaient guère, et qu'il ne se piquait pas de faire difficilement des vers faciles. Les fragments sont très-nombreux; il y en a d'assez longs; et on sait, en général, de quel livre du recueil chacun d'eux est tiré. On est pourtant réduit à des conjectures, sur l'économie générale du recueil. Il paraît seulement qu'il y avait un ordre de matières. Les fragments du premier livre , par exemple , semblent annoncer que ce Ii\Te était consacré à des satires religieuses. Il ne s'agit , dans les fragments du neuvième livre , que de controverses littéraires ou grammaticales. Mais il nous suffit de remarquer que la juxtaposition des poèmes n'était ni l'effet d'un pur caprice, ni celui du hasard chronologique de la composition.

Lucilius s'était essayé dans d'autres genres encore, et notamment dans la poésie lyrique. Mais qu'était-ce que ces hymnes et ces épodes qu'on lui attribue? il ne serait pas aisé de le dire. Il n'en reste rien; et il faut bien que ces poèmes n'aient rien eu de bien remarquable, puisque Lucilius n'a jamais été compté au nombre des lyriques latins. Quelques-uns veulent que les fragments ïambiques qui figurent parmi les vers de Lucilius soient des débris de comédies. Cette opinion n'est pas insoutenable , encore que ces ïambes aient bien pu être tirés de certaines satires , de celles où le poète s'était borné à suivre les exemples d'Ennius. On a enfin quelque raison de croire que Lucilius avait écrit un ouvrage historique sur la vie de Scipion Émilien.

Lucilius est le premier Romain de condition noble qui ait consacré sa vie au métier de poète et d'homme de lettres. La littérature proprement dite n'avait connu , jusqu'alors , que des affranchis , des plébéiens ou des étrangers : avec Lucilius, elle recevait, comme on l'a spirituellement remarqué, ses titres de noblesse. Cette circonstance ajoute un intérêt de plus au nom de Lucilius : il est assez curieux de voir quelle sorte de conquêtes a tentées, dans les domaines de l'art, un homme né en haut lieu, riche, estimé, influent, appuyé sur des amitiés illustres.

Horaee e( Iiuellliis.

Voici le premier jugement porté par Horace sur le satirique son devancier : « Eupolis, Cratinus et Aristophane, et tous les autres poètes de l'ancienne comédie, rencontraient-ils quelque caractère digne d'être dessiné, un méchant, un voleur, un impudique, un coupe-jarret, ou tout autre vaurien, ils ne se gênaient pas pour le signaler à tous. C'est là aussi tout le fait de Lucilius, leur imitateur, sauf le changement du vers et de la cadence. Lucilius est plaisant, malin, versificateur peu scrupuleux, car c'était là son défaut : souvent, en une heure, et au pied levé, il dictait deux cents vers, pensant faire un bel exploit. Il roulait des eaux bourbeuses, mais où il y avait du bon à prendre. Bavard d'ailleurs, peu soucieux du travail d'écrire, j'entends de bien écrire ; car d'écrire beaucoup, je n'en tiens nul compte^» Il parait que plusieurs s'étaient scandalisés du peu de respect avec lequel Horace avait parlé des vers de Lucilius. Hçrace sentit le besoin de justifier ses attaques, ou au moins de les expliquer ; et il fit une satire tout exprès dans ce dessein*. Ce n'est pas, certes, un panégyrique de Lucilius; mais les détails où entre le critique jettent de vives lumières sur plus d'un point qu'il nous importe de connaître. Je transcrirai donc les principaux traits de la diatribe d'Horace.

« Oui, j'ai dit que les vers de Lucilius couraient d'un pied mal cadencé. Qui est assez,«veuglément fauteur de Lucilius, pour ne pas convenir de cela? Mais, comme ce poète a jeté sur Rome le sel à pleines mains, j'ai fait son éloge dans le même écrit. Je lui accorde un point, mais non pas tous les autres ; car alors il me faudrait admirer comme de beaux poèmes les mimes de Labérius. Donc, ce n'est point assez de faire épanouir le rire sur les lèvres de l'auditeur; non pourtant que la chose n'ait aussi son mérite : il est besoin de brièveté, pour que la pensée coure, pour qu'elle ne s'entortille pas dans des mots qui surchargent l'oreille fatiguée; il est besoin d'un style quelquefois sévère, souvent badin.

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