‹ Histoire De La Litterature RomaineChapitre 32 sur 124 · C'est la dixième et dernière da premier Uvre · texte numérisé non relu

C'est la dixième et dernière da premier Uvre

satire; LUciLius. 147

Que récrivain se montre tour à tour orateur et poëte, de temps en temps homme du monde, ménageant les ressources de son esprit, et sachant à propos en affaiblir Téclat. Presque toujours la plaisanterie tranche les grandes questions avec plus de vigueur que la véhémence, et avec plus d'efficacité. C'était là précisément le caractère des poètes de rancieone comédie ; et c'est par là qu'ils doivent être nos modèles.

« Mais Lucilius a fait une grande chose , en mêlant des mots grecs aux mots latins. — 0 savants arriérés! Croyezvous donc chose difficile et merveilleuse ce qui a réussi au Rhodien Pitholéon? — Mais un style où se marient les deux langues a plus de douceur, comme serait le vin de Chios mêlé au vin de Falerne. — Quoi ! dans des vers ? je vous le demande à vous-même ; ou bien quand vous avez à soutenir en justice la cause pénible de l'accusé Pétillius ? Ainsi donc, lorsque Pédius Publicola et Corvinus plaident avec le plus de chaleur, vous aimeriez mieux qu'oubliant et la patrie et Latinus notre père, ils entremêlassent les mots héréditaires de mots empruntés au dehors, comme font les Canusiens bilingues ?. . .

« La satire, essayée et manquée par Yarron d'Atace et par quelques autres, voilà le genre où je pouvais le mieux réussir. Mais l'inventeur reste au-dessus de moi; et je n'oserais arracher la couronne glorieusement fixée sur sa tête. Maisj'ai dit que c'était un fleuve un peu trouble, roulant dans ses eaux moins de limo^ que de paillettes précieuses. Allons, dites-moi, votre délicatesse ne blâme-t-elle rien dans le grand Homère? Ce bon Lucilius ne change-t-il rien chez le tragique Attius ? Ne se moque-t-il pas des vers informes d'Ennius ; et , quand il parle de lui-même , n'est-ce pas comme d'un homme supérieur à ceux qu'il critique? Qui nous ^pêche, nous aussi, quand nous lisons les écrits de Lucilius, d'examiner si c'est à la nature du poëte ou à celle des sujets qu'il faut s'en prendre de ces vers mal tournés et sans harmonie, comme en ferait un homme satisfait d'avoir rempli la mesure des six pieds, et qui tiendrait à fabriquer ses deux cents hexamètres avant dîner «t autant après?...

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u Lucilius, je le veux bien, était homme d'esprit, et d'un esprit aimable; il est plus cbâtié que ce poëte sans art qui essaya le premier un genre qu'ignoraient les Grecs; il Test plus que toute la foule de nos vieux poètes. Mais, si le destin Teût fait vivre dans notre siècle, il retrancherait beaucoup à ses œuvres; il couperait tout ce qui traîne hors de la perfection ; et il ne ferait pas ses vers sans se gratter souvent la tête et se ronger les ongles au vif. »

Si Horace s'en était tenu à ces termes, il faudrait presque l'accuser de haine et d'envie, contre un poëte mort depuis longtemps, mais dont la vivante renommée était un obstacle à son ambition littéraire. Satire et Lucilius, pour les Romains, c'était tout un : il était difficile, j'en conviens, à un satirique, et à un homme qui sentait son génie, de ne pas s'impatienter au nom de Lucilius, et de porter, sur les œuvres de Lucilius, un jugement équitable. Horace pourtant a eu le courage de le faire une fois ; et, dans son dialogue avec Trébatius, il parle dignement du vieux poëte. La haute idée qu'il donne du caractère de Lucilius, et la modestie de bon goût avec laquelle il proclame la supériorité de son devancier, compensent, et au delà, ce qu'il y a peut-être de malveillant et d'exagéré dans les critiques que j'ai rappelées : « Mon plaisir, c'est d'enfermer les mots dans la mesure du vers, à la façon de Lucilius, qui valait mieux que toi et moi. Lucilius jadis confiait ses secrets à ses livres, comme à des amis fidèles : dans la mauvaise fortune, c'est toujours là qu'il cherchait ses confidents, et dans la bonne de même. Aussi la vie du vieillard s'y étale-t-elle tout entière, comme dessinée sur un tableau votif.... Quoi donc? lorsque Lucilius le premier osa composer dés poèmes satiriques, et arracher le masque brillant sous lequel l'hypocrite voilait dans le monde son visage hideux, est-ce que Lélius, et le héros qui gagna son surnom par la ruine de Carthage, furent offensés des traits de son génie? Plaignirent-ils Métellus blessé, ou Lupus flagellé de vers sanglants? Or, Lucilius attaqua indistinctement et les grands et les hommes de la classe populaire : il n'eut d'égard que pour la vertu et pour les amis de la vertu. Ce n'est pas tout : quand, loin du vulgaire et

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de la scène du monde, la vertu de Scipîon et la douce sagesse de Lélius s'étaient réfugiées à la campagne, on voyait ces deux hommes, mettant de côté toute morgue, jouer et s'amuser avec lui comme des enfants, en attendant que le plat de légumes fût cuit. Si chétif que je sois, et bien qu'inférieur à Lucilius par la fortune et par Tesprit, toutefois l'envie ne pourra jamais contester que j'aie vécu avec des grands; et sa dent se brisera sur le marbre, si elle essaye de m'entamera » On a dit spirituellement qu'Horace traitait Lucilius comme Boileau traite ses devanciers du xvi" siècle. Je ne sache pas que Boileau ait jamais fait de Régnier même un éloge aussi vif et aussi bien senti : disons aussi qu'il ne critique jamais Régnier avec cette amertume qu'Horace a par deux fois répandue sur Lucilius. *

Le dernier jugement d'Horace est le vrai. C'est celui auquel se sont tenus les Romains ; et c'est celui que confirme encore aujourd'hui l'examen des débris de la poésie du vieux satirique. Quintilien a marqué, avec beaucoup de fermeté et de modération, la voie juste à suivre, pour aboutir à une appréciation équitable de Lucilius : « Lucilius, dit-il, a le premier acquis dans la satire une gloire éclatante. Encore maintenant, il a des amateurs si passionnés, qu'ils n'hésitent pas à le préférer non-seulement aux autres satiriques, mais à tous les poètes. Pour moi, je partage aussi peu leur avis que celui d'Horace, qui prétend que Lucilius est un courant bourbeux, où l'on trouve de quoi prendre. Car il y a en lui des connaissances merveilleuses, et ce franc parler qui donne à ses vers du mordant et beaucoup de sel*. »>

Vragments des satires de Iiuellias*

Lucilius est un Romain du vieux temps , un admirateur des anciennes vertus et des anciennes mœurs. L'enthousiasme du bien, voilà la source ordinaire de ses inspirations. Il s'élève à l'éloquence, non pas seulement quand il flétrit le mal, mais encore, mais surtout quand il trace aux hom-

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