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Qaiotilien, Institution oratoire, livre X, chapitre i

mes le tableau de leurs devoirs ; quand il les rappelle à la dignité de leur nature; quand il célèbre l'antique simplicité des premiers siècles de Rome. Jamais le stoïcisme lui-même n'a parlé un plus beau langage que ne fait Lucilius, dans ce morceau sur la vertu : « La vertu, Albinus, c'est de pouvoir apprécier à leur véritable valeur les choses qui nous entourent, et au sein desquelles nous vivons; la vertu, pour l'homme, c'est de savoir ce que chaque chose est en ellemême. La vertu, pour l'homme, c'est de discerner ce qui est droit, utile, ce qui est honnête, quel est le bien, quel est aussi le mal, ce qui est inutile, honteux, déshonnête ; la vertu, c'est de connaître la borne et la mesure du besoin d'acquérir; la vertu, c'est de pouvoir peser les richesses à leur prix ; la vertu , c'est d'accorder ce qui. est réellement dû aux honneurs ; c'est d'être l'adversaire public et l'ennemi privé des hommes méchants et des mauvaises mœurs ; d'être le défenseur, au contraire, de ce qui est bon, hommes ou mœurs, de glorifier les gens de bien , de leur être tout dévoué , de vivre leur ami ; enfin, c'est de mettre au premier rang, dans son cœur» les avantages de la patrie, au second ceux de nos parents, au troisième et dernier les nôtres. » Certes, la poésie de Lucilius pouvait avoir de grands défauts ; mais de tels passages en rachèteraient presque d'impardonnables, et je ne suis pas surpris que Lucilius n'ait jamais perdu ses admirateurs, s'il s'exprimait souvent avec cette majesté et cette énergie. Les grandes vérités n'ont pas toujours eu , à Rome , des interprètes aussi élevés et aussi dignes. Au temps de Lucilius, c'était chose à peu près nouvelle. Scipion et Lélius, nourris, comme Lucilius, aux nobles doctrines, auraient parlé ainsi peut-être ; le vieux Caton luimême n'aurait pas trouvé ces pensées. Il savait s'indigner, et nous en avons vu quelque chose ; mais il ne sortait guère de la région des intérêts pratiques et des ajQTaires de la vie. Ce que Caton eût trouvé, ce qu'il eût peint, comme Lucilius, des plus vives couleurs, ce sont des tableaux du genre de celui où Lucilius décrit l'abjection des mœurs politiques de ses contemporains : « Maintenant, du matin à la nuit, qu'il soit fête ou non, tout le jour, en un mot, et tous les

satire; lugilius. loi

jours, peuple et patriciens se démènent tous dans le foruno, et ils n'en bougent. Tous sont appliqués à une seule et même étude, à un art unique : c'est d'abuser par de feintes pa* rôles, de. lutter par la ruse, de rivaliser de flatterie, d'afficher des airs d'homme de bien , de tendre des pièges , comme si tous étaient les ennemis de tous. » Voici du Caton encore; c'est quand Lucilius oppose les souvenirs de l'antique frugalité aux profusions scandaleuses des festins de son temps : « Oseille ! que de louanges sont dues à celui qui te connaît encore! C'est à ce sujet que Lélius, ce sage, avait coutume tie pousser les hauts cris, et d'apostropher à leur tour chacun de nos goinfres : « 0 Publius Gallonius 1 « s'écriait*il ; ô gouffre ! tu es un être bien misérable ! De « ta vie tu n'as soupe une fois en honnéte'homme, quoique « tu manges tout ton bien pour une squille , ou pour un K gros esturgeon, n Le goinfre Gallonius demeura le type de son espèce, grâce aux vers du poëte, comme le joueur Galet de Régnier, comme le fripon Rolet de Boileau, comme toutes les figures un peu caractérisées qui ont eu le malheur d'attirer sur elles l'attention du génie. Caton eût stigmatisé avec énergie les prodigalités de Gallonius ; mais je ne sais si ses principes sur l'économie et l'épargne lui eussent permis de bien railler le vieux ladre dont se moque ailleurs Lucilius : « Il n'a ni bête de somme, ni esclave, ni compagnon aucun ; il porte avec lui sa bourse et tout ce qu'il a d'argent; avec sa bourse il dîne, dort, se baigne : toute la sollicitude du personnage est dans sa bourse ; à sa bourse est enchaînée son existence entière. » Je ne sais pas non plus si Caton eût approuvé l'énergique et admirable comparaison par laquelle Lucilius cherchait à montrer le ridicule de certaines super* stitions populaires : « Les lamies terrestres qu'ont imaginées les faunes et les Numa Pompilius, voilà ce qui le fait trembler, ce qui est tout à ses yeux. Comme les petits enfants croient que toutes les statues de bronze vivent et sont des hommes, ainsi ces gens-là prennent toutes les chimères pour les réalités, et mettent une âme dans des simulacres de bronze. Galerie de peintres, rien de vrai, chimère partout ! » Caton eût condamné , à coup sûr, la liberté avec la-»

quelle Lucilius parlait des dieux. Je n'en dirai pas autant du passage où Lucilius nous montre Scévola raillant Titus Albutius, un de ces grécomanes qui étaient particulièrement odieux à Caton. Nul doute que Caton n*eût applaudi à ce salut ironique, mêlé de grec et de latin, et qu' Albutius ne pardonna jamais à Scévola : « Tu as mieux aimé, Albutius, te faire appeler Grec que de rester Romain et Sabin, concitoyen de Pontius, de Titius, d'Annius, de ces centurions, de ces hommes illustres, les premiers de tous, et nos porteétendards. Au gré donc de tes préférences, moi, préteur de Rome dans Athènes, c'est en grec que je te salue, quand tu m'abordes : Xaîpg, dis-je, Titus ! Les licteurs, et tous mes cavaliers, et les gens de ma suite : Xatpe, Titus! De là vient qu' Albutius est Tennemi public de Mutins et son ennemi privé. » Il faut convenir que, si Lucilius avait toujours placé les mots grecs dans ses vers latins avec le même bonheur, nous serions bien forcés, en dépit des anathèmes d'Horace, de dire, nous aussi, que ce n'était pas là petite chose.

Charles Labitte a tiré, des fragments de Lucilius, habilement rapprochés, ingénieusement commentés , toute l'histoire du poëte, et une histoire instructive et divertissante. C'est à ces pages si vives et si pleines que je renvoie les lecteurs curieux de connaître les querelles de Lucilius, ses opinions particulières sur certains sujets, ses divertissements, ses voyages, ses amours, tout ce qu'on sait, tout ce qu'il est peniiis de conjecturer sur ses écrits et sa personne. Il nous sumsau de transcrire les morceaux les plus caractéristiques ; et noua avons fourni, je crois, notre tâche. Pourtant je ferais tort à Lucilius, si je ne mettais pas ici l'épitaphe qu'il fît pour au de ses serviteurs : « Un esclave, qui ne fut point mfidèle à son maître, et qui jamais ne fit de mal à personne, le soutien de Lucilius, Métrophanès est enfermé ici. » Martial cite le second vers du distique ; et ce n'est pas pour le donner comme modèle. Il se moque de la facture de ce pentamètre; et, en effet, les syllabes en sont un peu rudes et cahotantes. Lucilius, sans doute, selon le mot de Charles Labitte, a su quelquefois mettre plus de mélodie dans ses vers; il n'y a jamais mis plus de sensibilité. Je n'ai pas be-

satire; lucilîos. 153

soin de remarquer que le distique élégiaque sur Métropha*» nés ne faisait point partie du recueil des satires.

Les satires de Lucilius étaient écrites, pour la plupart, en vers hexamètres. L'application du mètre héroïque à un genre si familier fut un trait d'audace ; mais cette audace fut heureuse. L'exemple de Lucilius prouva qu'en latin même, l'instrument dont Ënnius n'avait tiré que des sons éclatants pouvait prendre tous les tons, et se prêter, comme en grec, aux mouvements les plus opposés de la pensée. Je ne dis pas que Lucilius ait toujours excellé à faire concorder ensemble et les caprices de son humeur et Pharmonie de ses vers; je dis seulement que sa poésie fait pressentir, dans le lointain, celle d'Horace, comme la poésie d'Ennius annonce à l'avance celle de Lucrèce et même celle de Virgile.

Il serait téméraire peut-être d' affirmer que chacune des satires de Lucilius fût écrite d'un bout à l'autre dans un rhythme uniforme, et que jamais le poète ne se fût autorisé des vieilles libertés de la sature. Mais ce que les fragments des derniers livres du recueil démontrent avec la dernière évidence, c'est que Lucilius n'avait pas composé toutes ses satires en vers héroïques. Je trouve même, dans les fragments du vingt-septième livre, des vers de formes assez rares, des vers trochaïques trimètres catalectiques , et des ïambîques tétramètres complets. Dans un autre livre, il y a des vers ïambiques senaires. 11 est possible que les satires en vers ïambiques ou trochaïques, ou même, si l'on veut, que les satures trochaïco-ïambiques, aient été les premiers essais du poète, quand Lucilius suivait encore les traces littéraires de ses deux devanciers ; mais il n'est pas impossible non plus que, même après avoir innové, même après avoir reconnu les admirables propriétés du vers héroïque, il soit revenu de temps en temps aux anciens usages, ne fût-ce que pour ne pas laisser périmer les droits de l'ïambe et du trochée à l'es* time des lecteurs romains.

jragement sur liiiclllas.

11 faut bien le dire, tout n'est pas or dans ce que les anciens ont puisé à ce courant dont parle Horace. Il y a

^éme encore un peu de bourbe, jusque. sur les paillette» les plus riches. Lucilius, qui raillait sans pitié les défauts du style des autres, n'est pas toujours exempt des négligences ou des affectations sur quoi il aimait à égayer sa verve. Ses allitérations, pour être moins puériles, n'en sont pas moins des allitérations ; ses diminutifs, pour être moins prétentieux, n'en sont pas moins des diminutifs. Il ne place pas toujours le$ mots là où ils serviraient le mieux à bien éclairer la pensée : ses tou^s de phrase sont souvent obscurs et forcés. Le salut même de Scévola est une phrase mal construite, sinon grammaticalement, du moins aux yeux d'un goût délicat et sévère. Quant à la marqueterie grecque de certains fragments, c'est trop souvent un pur jeu de fantaisie, que rien n'explique, ni même n'excuse; et il y a tel vers biUngue de Lucilius, que je n'hésite point à qualifier de détestable. L'esprit du poète manque beaucoup trop de cette grâce et de cet enjouement faute de quoi la satire, même passionnée, même éloquente, devient promptement fatigue et ennui. Enfin, Lucilius versificateur a un peu trop mérité les reproches que lui font Horace et Martial : ses hexamètres u'ont pas même l'harmonie de ceux d'Ennius ; et l'on dirait quelquefois qu'il s'est précisément donné pour tâche de mettre l'oreille au supplice.

Malgré tout, c'est une perte singulièrement regrettable que celle des satires de Lucilius, ne fût-ce que dans l'intérêt de nos études historiques. Peut-on douter qu'il ne sortît 9 de l'examen du recueil, un piquant tableau des mœurs romaines et de la société à la fin du ii* siècle; un tableau plus vrai, plus complet surtout que ceux qu'ont essayé d'imaginer les historiens? Mais ce ne sont pas seulement des renseignements historiques qu'on y pourrait puiser : j'en ai la preuve dans les fragments mêmes, où la littérature trouve déjà tant à louer, où nous avons tant pris, et où nous pourrions glaner encore.

Charles Labitte résume très-heureusement, en quelques lignes, et les mérites et les défauts littéraires de Lucilius. Cette page, à la fois solide et ingénieuse, terminera agréablement notre chapitre. «Je conviens, dit-il, que Lucile a

satire; lucilïus. 156

bien des vices de détail : on peut lui reprocher, avec l'auteur de la Bhétorique à Hérennius, certaines transpositions prétentieuses de mots, et aussi l'emploi affecté des diminutifs, le désordre inculte du langage, sa diffîision négligée. La pureté lumineuse de la diction, Tart dans le choix des termes, l'aménité du rhythme, la simplicité ornée, ce que Pétrone a si bien défini d'un mot, Horatii curiosa félicitas, toutes les qualités enfin des époques calmes et consommées lui manquent. Il n'échappe pas au goût peu sûr de son moment. La langue, il la prend de toute main; et on dirait volontiers de lui, à la façon de Montaigne : Si le latin n'y suffit, que le grec y aille, et l'osque en plus, sans compter Vétrusque. La langue latine, qui ne s'était encore montrée dans sa fleur de politesse que pour Térence, semble continuer, dans l'œuvre de Lucile, son travail intérieur d'épuration : non-seulement on a l'or, on a en sus et péle-méle les scories. En revanche, si Lucile, comme Régnier, est de ceux qui ne savent point employer des heures à regratter un mot douteux au jugement, il a deux qualités qui suffisent à constituer un grand écrivain, je veux dire l'inspiration et la verve. On passe volontiers à sa muse ce ton de libre conversation, ces détails anecdotiques, ces comparaisons familières, ces tours proverbiaux, ces façons de dire populaires ; car je ne sais quelle empreinte vigoureuse, je ne sais quelle saveur forte et saine suffisent pour donner à ces fragments un caractère tout à part. La vieille souche romaine se montre là, rugueuse, verte, pleine de sève. Il y a, chez Lucile, d'incontestables allures de génie.»»

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