‹ Histoire De La Litterature RomaineChapitre 34 sur 124 · TRAGÉDIE^ PAGUVIUS ET ATTIUS · texte numérisé non relu

TRAGÉDIE^ PAGUVIUS ET ATTIUS

DU PEU DE GOÛT DES ROMAINS POUR LA TRAGÉDIE. — PAGUYIUS. — TRAGEDIES DE PACOVIUS. — STYLE DE PACOVIUS. — ATTIUS. — LE BRUTUS. — AUTRES TRAGÉDIES D' ATTIUS. — AUTRES OUVRAGES d' ATTIUS. — DÉCADENCE DE LA TRAGÉDIE.

' Du peu de goût des Romftliis pour la tragédie*

Nous n'avons pu dire, jusqu'à présent, que fort peu de chose de la tragédie latine. Trois poètes seulement, Livius Andronicus, Névius et Ennius, ont tenté la fortune dramatique sur les traces d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, durant ces cent années qui donnèrent à Rome tant de comiques distingués, et entre autres Plante et Térence. Il n'est peut-être pas fort difficile de se rendre compte de cette différence entre les destinées de la tragédie et celles de la comédie.

Une figure grotesque ou un bon mot ne sont pas choses qu'on ait besoin de voir ou d'entendre deux fois pour s'en faire idée, et pour éprouver quelque plaisir, si le mot est risible ou le personnage ridicule. Tous les rangs du théfttre romain, depuis l'orchestre jusqu'aux dernières galeries, depuis les sénateurs et les chevaliers jusqu'au petit peuple et aux esclaves, saisissaient de prime abord toutes les intentions vraiment comiques : on pouvait très-bien se passer d'être savant, ou de faire aucun effort d'intelligence et de mémoire, pour rire à l'aspect des tourments du vieux Euclion ; pour goûter les bouffonneries de Charançon, de Sosie ou de Chalin ; pour se pâmer d'aise aux fanfaronnades de Pyrgopolynice, de Stratophane ou de Thérapontigone Platagidore. Pour que je pleure sur les infortunes d'OEdipe, il faut que je sache qu'il y a eu un OEdipe, et que je connaisse au moins les principaux traits de sa légende. Les légendes héroïques et mythologiques qui berçaient les petits enfants de la Grèce, et que le plus humble citoyen ^'A.thènes étudiait dans les écoles en apprenant les vers des

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vieux poètes, étaient lettres closes, peu s'en faut, au vulgaire des spectateurs romains. Ce n'est qu'au bout d'assez loDgues années, quand leur éducation poétique se fut faite suffisamment, qu'ils trouvèrent plaisir au noble spectacle de la lutte des antiques héros contre le malheur et la fatalité. J'imagine que , si quelques esprits d'élite, si quelques hommes nourris aux études grecques, n'avaient excité et soutenu le courage des premiers tragiques romains, c'est à peine si ces poètes eussent essayé d'initier leurs grossiers contemporains aux délicates jouissances de la pitié dranïatique. En tout cas, ce n'est point à Rome qu'un poète comique eût été en droit de dire, comme faisait Antiphane à Athènes, que la tragédie a, sur la comédie, ce précieux avantage, que le titre suffit déjà pour commander l'attention , et que , nommer seulement OEdipe , c'est réveiller mille souvenirs dans les âmes : son père, sa mère, ses enfants, ses forfaits, ses malheurs. Sans doute les poètes romains auraient pu se mettre dans des conditions analogues à celles où s'étaient trouvés les poètes grecs : ils n'avaient qu'à prendre pour sujets de tragédies quelques-unes des légendes nationales ; nommer seulement Lucrèce, ou Virginie, ou Régulus, n'est*^ce pas rappeler de poignants et héroïques souvenirs, et qui n'étaient pas moins populaires à Rome, que ne Tétaient en Grèce ceux de la famille de Tantale ou de celle des Labdacides? Mais nul n'osa, jusqu'à Attius, déserter à ce point les errements de la Grèce. C'est la tragédie grecque que Livius avait traduite en vers saturniens; c'est la tragédie grecque que Névius avait revêtue de formes plus savantes et plus dignes d'elle; c'est la tragédie grecque qu'Ennius avait interprétée, et avec les scrupules d'un traducteur, bien plus qu'en émule ou même en libre imitateur d'Euripideet des autres tragiques d'Athènes.

Non-seulement le peuple de Rome eut besoin d'une longue éducation pour arriver à comprendre et à supporter la tragédie, mais il ne fit jamais que la supporter; et l'on peut dire que les succès des poètes tragiques latins, même leurs plus grands succès , ne furent que des succès d'estime , si Ton songe aux ovations bruyantes et universelles qui accueil-

laient les œuvres de certains poètes comiques. Il n'y eut, môme aux temps les plus florissants de la civilisation romaine, qu'un nombre fort limité d'hommes suffisamment lettrés pour se passionner en présence des tableaux de la tragédie, et pour savourer dignement ces vifs plaisirs qui transportaient les Grecs. Un grand obstacle, un obstacle invincible s'opposa toujours à l'achèvement de l'éducation dramatique -des Romains. Ils voyaient, dans le cirque, des bétes sauvages s'entre-déchirer, des hommes lutter contre des lions ou des tigres, des hommes égorger d'autres hommes. Il y avait là des hurlements, des gémissements, du sang coulant à flots, des ràlements d'agonie, des membres pantelants, des morts véritables. La vue des douleurs morales devait sembler un peu fade à ceux qui venaient de s'enivrer du spectacle des tortures physiques; et qu'était-ce que des victimes drama* tiques, simulant la mort, sous un faux poignard ou un sem* blant d'épée, au prix de ces autres victimes qui tombaient réellement, percées par le glaive, ou déchirées par des dents, par des ongles impitoyables? Ajoutez que Rome devenait comme la sentine de l'univers , et que le véritable peuple urbain était peu à peu remplacé par une tourbe immonde, qui n'avait de romain que le nom ; et vous comprendrez quels goûts portaient au théâtre presque tous ceux qui n'étaient ni sénateurs ni chevaliers. Térence nous en a dit déjà quelque chose ; mais rien ne saurait nous édifier mieux, à ce sujet, que les paroles d'Horace. Voici où en était le théâtre, durant la plus florissante période de la littérature latine : « Un autre ennui, qui souvent aussi effraye et rebute le poète, c'est l'ignorance et l'ineptie du grand nombre, car là, comme partout, le mérite et les titres sont en minorité ; c'est la brutale fureur de cette canaille qui montre le poing aux chevaliers, en cas de dissentiment, et qui demande, au beau milieu de la pièce, un ours ou des lutteurs : spectacle plus conforme à ses goûts ! Mais les chevaliers eux-mêmes sacrifient aujourd'hui le plaisir de l'oreille à la vague curiosité des yeux, à des satisfoctions stériles. La toile reste baissée* pendant quatre heures

1. On se rappelle ({ue la toile descendait dans une coulisse, au lieu de monter Gomme ches nous.

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ou plus encore, pour un défilé d'escadrons de cavalerie ou de bataillons de fantassins ; puis on voit des rois déchus du trône, tratnés en triomphe, les mains attachées derrière le dos; puis s'allonge une procession de chars de guerre, de fourgons , de litières , de navires ; des images de villes en ivoire, symboles de nos conquêtes ; Corinthe captive qu'on porte solennellement. Si Démocrite était encore de ce monde, qu'il rirait, soit qu'un animal étrange, en qui sont confondus les traits distinctifs de la panthère et du chameau , soit qu'un éléphant blanc fixât les regards du vulgaire ! Certes, il observerait le peuple avec plus d'attention que le spectacle même ; oui , le peuple , bien plus que le comédien , lui donnerait la comédie. Il se dirait à lui-même : Voilà des auteurs qui content leurs histoires à un âne sourd. En effet, quelles voix pourraient dominer le bruit dont retentissent nos théâtres? Vous croiriez entendre mugir le mont Gargan ou la mer de Toscane. C'est un fracas effroyable, à l'appari-^ tion des raretés , des richesses exotiques dont l'acteur étale sur lui la merveille. Dès qu'il entre en scène, les battements de mains commencent. Â-t-il déjà dit quelque chose? — ' Non, rien encore. — Qu'est-ce donc qu'on admipe? — Sa robe où brille la couleur violette des teintures de Tarente^» Quand le public en est là, il n'y a plus ni tragédie ni comédie possible : les hommes d'un vrai talent ne s'obstinent point à vouloir charmer la brute qui n'a pas d'oreilles pour les entendre , et ils portent ailleurs qu'au théâtre leur am-* bition et leur activité. Au milieu du iv siècle avant notre ère, les chevaliers et les sénateurs étaient vivement passionnés pour les choses de l'esprit; et la foule, sans partager complètement tous leurs goûts, s'y associait dans une certaine mesure, et elle ne refusait ni son attention , ni son estime, ni même ses applaudissements, aux œuvres sérieuses qu'elle voyait l'objet de leur amour. L'enthousiasme intelligent des connaisseurs gagnait, par une heureuse contagion , les plus illettrés eux-mêmes : il y avait quelquefois mécompte pour le poète, et Térence lui-même l'a éprouvé ;

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