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Horace, Art poétique^ vers 286 et suivants

tionale, est à Tadresse d'Attius même, et, bien plus, ne saurait s'appliquer à un autre qu'Attius.

Attius, à ses débuts, était loin encore du degré de perfection où il devait atteindre. Pacuvius avait pu reprocher à son style des défauts très-graves, et le forcer lui-môme d'en convenir. « Pacuvius, dit Aulu-Gelle*, affaibli par son grand âge et par une maladie chronique, s'était retiré de Rome à Tarente. Attius, beaucoup plus jeune, passant par Tarente pour se rendre en Asie, alla voir Pacuvius, qui l'invita poliment, le retint chez lui plusieurs jours, et lui fît lire sa tragédie i'Atrée, Pacuvius en trouva, dit-on, les vers nobles et sonores, mais un peu durs et âpres. « Tu as rai- «t son, dit Attius. Ce qui est fait est fait ; mais j'espère écrire « mieux à l'avenir. Il en est, selon le proverbe, des talents « comme des fruits : ceux qui naissent durs et âpres devien- « nent tendres et doux ; mais ceux qui commencent, au con- « traire, par être tendres, mous et succulents, ne mûrissent « pas, ils pourrissent. J'ai donc dû laisser au temps et à l'âge « de quoi mûrir dans mon talent. »

Lucius Attius, ou Accius, ou encore Actius, comme quelques-uns récrivent , était fils d'un affranchi. Il était né à Rome, entre les années 170 et 160 avant notre ère. On ignore la date précise ; mais on sait , d'après son propre témoignage, qu'il avait trente ans quand Pacuvius en avait quatre-vingts. C'est à Page de trente ans qu'il fit représenter sa première tragédie ; et , comme Pacuvius , il prolongea sa vie jusqu'à un âge très-avancé. C'était un homme d'un caractère élevé, et qui savait faire respecter en lui ces droits du talent , que les grands et les politiques ne sont pas toujours disposés à reconnaître. Valère Maxime conte qu'Attius ne se levait jamais quand Julius^ César entrait dans le collège des poètes. Ce César se piquait de poésie, et c'est à titre de poète qu'il figurait dans la réunion. Attius n'oubliait pas ce qu'il devait au puissant personnage ; mais il se comparait au poète, et il maintenait la distance des rangs. « Aussi, dit Valère Maxime, ne le taxa-t^on point

i . iVtittf attiquesy livre XIII, chapitre ii.

tragédie; PACDVIUS ET ATTIUS. 167

d'insolence , parce qu'il s'agissait là de titres littéraires , et non point de titres de noblesse. » Il est probable que Julius lui*méine ne s'offensait pas de la fierté d'Attius, ou du moins qu'il n'en laissait rien paraître. Âttius eut pour amis quelques personnages considérables du temps, entre autres le consul Décimus Brutus. L'amitié de Brutus lui fut partie culièrement heureuse, s'il est vrai, comme on le conjecture, que c'est par le conseil de Brutus qu'il mit sur la scène le vengeur de Lucrèce , et qu'il donna aux Romains la pre* mière tragédie romaine.

lie Brntus.

11 n'est pas difficile de deviner de quels éléments dramatiques pouvait se composer une tragédie intitulée Brutus. La mort de Lucrèce et l'expulsion des Tarquins , voilà la donnée historique ; un tyran soupçonneux et cruel , le fils du tyran,^ digne d'un tel père, Brutus, Lucrèce et l'époux de Lucrèce , voilà les personnages principaux que fournissait la tradition. Nous ne savons pas commeqt Attius avait traité ce dramatique sujet; nous savons seulement qu'il ne s'était pas borné à mettre en action le récit des historiens, et qu'il avait vivifié sa pièce par de poétiques inventions, ou, si on l'aime mieux, qu'il s'était souvenu, en traitant son sujet rondin , de quelques scènes fameuses des anciens maîtres. Ainsi il montrait quelque part Tarquin , troublé d'un songe, appelant les devins autour de lui, et les devins, sur son ordre, interprétant le songe. Tarquin s'exprimait comme il suit : « J'avais commencé, durant la nuit, à livrer mon corps au repos, et à délasser par le sommeil mes membres fatigués. J'aperçois en songe un berger, qui dirige vers moi un troupeau de moutons d'une grande beauté. Je choisis dans le troupeau deux béliers du même sang, et j'immole Je plus beau des deux. Puis son frère s'élance sur moi, me heurte de ses cornes et me renverse du coup. Me voilà étendu à terre, sur le dos, et grièvement blessé. Là, j'aperçois dans le ciel un saisissant et merveilleux prodige : c'était le soleil qui .changeait de route, et dont l'orbe rayonnant et enflammé s'avançait vers la droite. »> Jbes devins,

après avoir médité sur ce récit, répondaient à Tarquin: a 0 roi , les habitudes des hommes dans la vie , leurs pensées, leurs soucis, les spectacles qui les frappent, les actions ou les réflexions qui les occupent durant la veille, se reproduisent en nous pendant notre sommeil. Il n'y a rien là dont on ait à s'émouvoir ; mais ce n'est pas sans raison que ces images, en de telles conjonctures, s'offrent à l'improviste. Prends donc garde que celui que tu crois stupide à l'égal d'une béte ne porte une âme d'élite, une âme fortifiée de sagesse, et qu'il ne te chasse du royaume. Car le phénomène dont tu as été témoin au ciel présage dans le peuple une révolution très-prochaine. Puisse l'événement être heu- .4:gux pour le peuple! Mais l'astre majestueux a pris sa coufse^4e|;auche à droite; l'augure en est certain : la chose publique de Rome atteindra au faîte de la gloire. >»

J'ai transcrit ces deux passages en entier, non pas précisément à cause de leur valeur poétique, mais parce qu'ils sont tout ce qui reste du Brutus, et même des tragédies prétextes. Qi^^nt aux caractères, nul doute qu'Attius ne les ait tracés de main de maître, surtout celui de Brutus, et qu'il ne les ait faits tout à la fois et dignes de l'histoire et dignes de la grande poésie.

Autres tragédies d'Attlus.

Attius avait écrit plus de cinquante tragédies. On ignore combien , dans le nombre, il y en avait de purement romaines. 11 n'y en a que deux, outre le Brutus^^doni les titres soient sans réplique, le Décius et le Marcellus ; mais ces deux tragédies prétextes ne sont pas autrement connues. Les autres tragédies étaient , comme celles de Pacuvius, des imitations plus ou moins libres de pièces grecques, ou des sujets grecs traités d'une façon plus ou moins originale. Les Trachiniennes, empruntées à Sophocle, les Phéniciennes, empruntées à Euripide, étaient presque des versions. Cicéron nous a conservé les plaintes d'Hercule mourant ; long et magnifique morceau, digne à la fois et du beau talent d'Attius, qui a écrit ces vers, et du génie de .Sophocle, qui en a fourni l'original. Attius a développé, il est vrai, mais sans

tragédie; pacuvius et attius. 169

raflEûblîr, cette lamentation sublime. Les fragments des Phéniciennes d'Attius ne sont pas moins conformes, pour la pensée et pour Texpression , aux passages analogues de la pièce imitée.

AttiuSy comme son devancier, avait une prédilection particulière pour Eschyle ; et ce n'est pas seulement par conjecture qu'il est permis de l'affirmer, c'est sur des preuves encore parlantes. Eschyle est celui des tragiques grecs dont il avait le plus mis à contribution le théâtre ; et, non-seulement Eschyle avait fourni au poète latin un grand nombre de tragédies, mais c'étaient les tragédies qu' Attius avait composées d'après Eschyle, qu'admiraient le plus les Romains, et c'est dans ce qui reste de ces tragédies qu' Attius se montre à nous avec ses qualités les plus solides et les plus brillantes. Écoutez l'Achille de la pièce des Myrmidons, et dites si jamais poète , si Homère lui-même a fait parler plus vivement le héros, ni plus conformément à son caractère: « Tu prétends que c'est obstination, Antiloque; obstination, soit : je veux être obstiné. Qu'on m'appelle obstiné, pourvu que j'en fasse à ma tête; je m'y résous sans peine : peu m'importe le nom d'obstiné ! Ma conduite est d'un homme de cœur ; l'obstination est le partage des sots ; tu me reproches sans raison un défaut, et tu me fais tort d'une vertu. » La peinture des tourments de Prométhée est dans une manière plus solennelle, mais non pas moins vive ni moins saisissante. W. Schlegel, qui traite si légèrement la tragédie latine, et qui n'a pas même daigné en étudier les reliques, ne peut s'empêcher d'admirer ce monologue, comme il l'appelle , et de le proclamer digne d'Eschyle. La tragédie d' Attius était un Prométhée délivré^ et non pas une imitation du Prométhée que nous possédons. Les menaces de Mercure sont accomplies ; et le chien ailé de Jupiter, comme parle Eschyle, est en possession de sa victime. Les Titans sont là ; Prométhée leur conte ses douleurs : c'est une tirade, du moins à ce qu'il me semble ; ce n'est point un monologue. « Race des Titans, alliée de notre sang, engendrée du ciel , voyez comme je suis lié et enchaîné à ces âpres rochers. Quand la mer se soulève retentissante, les

nochers timides, effrayés par la nuit, amarrent leur navire au rivage. Ainsi m*a cloué Jupiter, fils de Saturne ; et la volonté de Jupiter a mis en œuvre la main de Vulcain. C'est Vulcain, qui, d'un art cruel, a enfoncé ces coins et brisé mes membres : infortuné que je suis, son adresse m'a transpercé de part en part ; et me voilà habitant de ce rocher des Furies. Tous les trois jours, instant funeste! le satellite de Jupiter s'élance d'Un vol effrayant, me déchire de ses ongles crochus, et dévore impitoyablement les lambeaux de ma chair. Puis, gorgé, repu à souhait de mon foie succulent, il pousse un grand cri, et, s'envolant dans les airs, il lèche mon sang de sa queue empennée. Mais, quand mon foie dévoré s'est renouvelé et a repris son volume, alors l'oiseau avide revient à sa hideuse pâture. Ainsi je nourris ce gardien de mon déplorable tourment ; ce bourreau qui me fait subir, tout vivant que je suis, l'horreur d'une perpétuelle angoisse. Car, comme vous voyez, serré parles chaînes de Jupiter, je ne puis repousser de ma poitrine l'oiseau cruel. Ainsi, je ne dispose plus de moi; je suis sous l'empire d'un fléau que je redoute; et, pour trouver un terme à mes maux, je verrais la mort avec plaisir. Mais la volonté de Jupiter repousse la mort loin de moi. Depuis longtemps, depuis des siècles, s'accumulent sur moi ces maux affreux, les douleurs de ce supplice rivé à mon corps ; et de mon corps tombent, distillant sous les ardeurs du soleil, des gouttes qui sans cesse arrosent les rochers du Caucase. » Il suffirait de comparer ces vers à ceux qui nous sont parvenus sous le nom de Cicéron, et qui sont la médiocrité même, pour s'assurer que Cicéron ne les a point écrits; mais nous en avons une démonstration sans réplique, c'est le témoignage du grammairien Nonius, qui cite un de ces vers sous le nom d'Attius.

Les fragments du Philoctète n'ont ni la même étendue, ni la même beauté ; mais on y sent aussi quelque chose du souffle enthousiaste, surtout de la pittoresque énergie, des tours vifs et passionnés de la poésie d'Eschyle. Ainsi dans ce tableau des misères du héros abandonné : « Il est là, étendu sur le rocher humide ; et le rocher, qui retentit de se^Jamen-

tragédie; pacdvius bt attius. 171

talions, de ses plaintes, de ses gémissements, de ses mugissements, n'a pour échos que des cris de douleur! » Ainsi dans ces paroles que prononçait Philoctète lui-même : «* Ah ! qui me précipitera dans les flots amers , du sommet élevé du promontoire ! Tout à Theure me voilà anéanti : mon âme succombe, à la violence de ma blessure, aux brûlantes douleurs de ma plaie ! » Ainsi dans ces vers où Philoctète caractérise la rudesse du climat de Lemnos : « L'aquilon au sifflement affreux y entasse les neiges glacées. >» Ainsi, en un mot, dans tout ce qui nous reste de la tragédie.

Ce serait une vaine entreprise de chercher à déterminer jusqu'à quel point Attius avait pu quelquefois faire œuvre d'inventeur dramatique, en traitantà son tour certains sujets. Celui qui avait fait le Brutus était bien en état d'imaginer des combinaisons nouvelles, pour faire une Hécuhe, une Médée, une Alceste même. Et je crois qu'il n'y a pas manqué, ne fût-ce que pour ne pas ressembler de trop près à ceux qui avaient mis les mêmes sujets sur la scène, en se bornant à transcrire Euripide. Mais nous n'avons pas eu d'autre prétention que de retrouver un poëte et un grand poète, et de montrer, par quelques exemples, que nous avons perdu bien plus qu'on ne pense, à la destruction des œuvres. d'Attius. Si j'avais à justifier, par de nouvelles citations, ce que j'ai dit de la parenté du poëte avec Eschyle, je traduirais ce passage de la tragédie intitulée les ArgonaU'tes , où Attius a peint une tempête avec des couleurs plus vives peut-être et plus saisissantes, et, à coup sûr, plus savamment disposées, que celles que nous avons admirées à si juste titre dans un des tableaux dôPacuvius. Virgile, au premier livre des Géorgiques^ s'est souvenu d' Attius et de Pacuvius même ; ou du moins il n'a pas dédaigné de leur emprunter certaines expressions, certains traits heureux, pour en orner cette description d'un orage d'été qui est peut-être le chef-d'œuvre de la poésie latine.

Antres ouTrages d' Attius. "^

Je ne sais pas si Attius avait écrit des comédies ; mais ses tragédies n'étaient pa$ les seuls ouvrages qu'il eût composés.

172 CHAPITRB XI.

On cite, sous son nom, unpoëme en vers héroïques, intitulé Annales, dont Macrobe a même conservé un fragment. Quel était le sujet du poëme? le nom semble Tindiquer; mais le fragment indique aussi que, parmi les faits historiques célébrés par Attius, figuraient des explications qui n'avaient rien de commun ni avec Tépopée, ni presque avec la poésie. Il s'agit, dans ces six vers, de Torigine des Saturnales, qui ne sont, selon Attius, qu'une imitation des fêtes célébrées en Grèce sous le nom de Cronies. Les vers 'sont assez mal faits, c'est tout ce qu'on en peut dire; et Attius semble n'avoir pas été fort habile à manier le rhythme d'Homère, tandis qu'il excellait et aux vers ïambiques, senaires ou autres, et à ces mètres anapestiques dont ses fragments offrent encore des échantillons si notables.

Attius n'était pas seulement un poète très-distingué , c'était encore un prosateur de mérite, un critique, et même un savant. Ses trois ouvrages, mWixxXé^^Didascalica, Pragmatica et Parerga^ étaient des recueils de dissertations sur divers points d'histoire littéraire, d'antiquités et de grammaire même. Ainsi Attius avait essayé à sa façon de démontrer qu'Hésiode était antérieur à Homère; ainsi il avait donné l'explication d'une foule d'anciens mots et d'anciens usages, et il avait préconisé, par ses préceptes et par ses exemples, un système d'orthographe analogue à celui des Grecs d'avant Simonide, qui doublaient la voyelle, partout où la syllabe était longue. Du reste, je dois dire que quelques-uns attribuent ces trois ouvrages à un autre Attius, ou Accius, ou encore Axius, grammairien, ou même à l'un des deux grammairiens du nom d'Atéius, et qu'ils ne veulent pas même qu'Attius le poète tragique soit Attius le poëte des Annales. Le lecteur pensera , sur ce sujet , ce qu'il lui plaira. Pour moi, j'aurais regret à dépouiller Attius de sa petite gloire d'érudit. Je me suis abstenu de chercher ce qu'Horace a prétendu dire, en nommant Attius un vieillard profond, ou en le faisant nommer ainsi par ses admirateurs : le vieillard profond, c'est peut-être le savant linguiste et le consciencieux archéologue des Didascalica, des Pragmatica et des Parerga. Le ppëte de BrntuSy des Myrmidons,

tragédie; PACCvius et attius. 173

de Prométhée, est un grand poète, mais ce n'est pas un vieillard profond.

Déeadenee de la tragédie*

Attius mourut, selon toute vraisemblance, dans les premières années du siècle qui s'ouvre par le second tribunat de Saturninus. Rome allait devenir une arène sanglante, où des ambitieux de toute taille se disputeraient avec fureur les lambeaux de la puissance, et où des hommes de génie, un Marins, un Sylla, déploieraient une férocité digne des lions et des tigres. Les affreuses tragédies du forum, les exterminations sans fin ni trêve, les vengeances cruelles et sauvages d'un parti sur l'autre, les proscriptions répondant aux proscriptions : voilà les spectacles de Rome, depuis le meurtre de Nonius, jusqu'à l'abdication de Sylla. Ce n'est pas dans un pareil temps qu'il pouvait se trouver des poètes pour recueillir l'héritage de Pacuvius et d' Attius. Les promenades des Bardiéens, ou les affiches du favori de la Fortune, faisaient quelque tort à l'intérêt des fictions dramatiques; et le cirque lui-même ne devait pas offrir des plaisirs bien vifs à des hommes que brûlaient des passions de cannibales. La muse tragique se tut dans cette tempête ; et jamais depuis elle ne retrouva la voix. C'est en vain que quelques esprits d'élite essayèrent plus tard de lui rappeler ses anciens triomphes : Asinius PoUion, Varius, Ovide, ne purent la tirer de sa torpeur. Les tragédies qu'ils composèrent ne furent guère que des exercices de lettrés, dont les lettrés seuls tinrent compte. Le peuple ne les connut pas; ou, si elles parurent au théâtre, il ne les écouta pas, et il demanda ses ours ou ses lutteurs. Après le siècle d'Auguste, il n'y a plus de tragédie, du moins qui mérite ce nom : Sénèque lui-même n'est pas pour me démentir.

HUMES ET PANTOMIMES.

LABÊRIUS ET SYRDS. — MIMSS. — LABÉRlUS ET JULES CÉSAR. — JUGEMENT SUR LABÉRlUS. — SENTENCES DE PUBLIUS STRUS. — MATIUS. — IMMORA- LITÉ DES HIHES. — PANTOMIMES.

I<abériuB et Syrus.

Pour en finir, ou à peu près , avec l'histoire de la poésie dramatique et du théâtre , nous franchissons un espace de quelques années , et nous nous transportons au temps où César, maître absolu dans Rome, donnait au monde ce repos d'un instant que suivirent de si longs orages. £n ce temps-là vivaient deux poètes renommés, doués tous les deux du talent comique, et dont les ouvrages soulevaient, au théâtre, de vifs et unanimes applaudissements. Le premier était un chevalier romain , déjà vieux , homme du parti aristocratique, et qui, dans la guerre civile, s'était signalé parmi les plus décidés adversaires de César. 11 se nommait Décimas Labérius. L'autre était un afiranchi, qui avait dû sa liberté à l'estime du patron de son maître pour les choses de l'esprit. 11 était fort jeune encore ; mais ses premiers es* sais lui avaient fait une réputation presque égale à celle du vieux chevalier. Cet ancien esclave se nommait Publius Syrus, c'est-à-dire Publius le Syrien, à cause de la nation dont il était originaire. Les comédies que compo-saient Syrus et Labérius n'étaient ni des pièces imitées du grec, ni des pièces semblables à celles d'Afranius, ni même des atellanes ou des exodes : c'étaient des mimes ; c'est toujours sous ce nom qu'elles sont citées chez les auteurs.

Il n'est pas aisé de dire en quoi consistaient les mimes latins, et ce qui les distinguait précisément des autres sortes de comédies. Nous avons dit ailleurs ce qu'on sait des mimes grecs : les scènes dialoguées que Sophron nommait ainsi étaient

écrites en prose; elles n'étaient faites que pour la lecture ou la récitation; elles n'avaient ni nœud dramatique, ni unité, et elles se suivaient les unes les autres sans préparation, sans lien nécessaire. C'était purement et simplement la nature prise sur le fait, reproduite sans apprêt et sans prétention ; c'était la vie des classes populaires , leurs sentiments , leur langage; c'étaient les aventures de la rue et de la place publique : rencontres, conversations,, querelles; gens qui se heurtent et s'injurient; commères bavardes s'égayantaux dépens du prochain; en un mot, à peu près ce qu'on voit dans les Syracusaines. Les mimes latins, pour être dignes de leur titre*, devaient présenter quelque analogie avec ceux de Sophron. C'étaient probablement des scènes du même genre ; mais ces scènes formaient , dans chaque mime , un ensemble : chaque mime était une petite pièce, ayant son commencement, son milieu et sa fin ; une pièce non-seulement susceptible d'être représentée, mais toujours faite pour l'être, et, par conséquent, soumise à la loi de l'unité dramatique. Les mimes latins étaient d'ailleurs écrits en vers, comme la comédie ; et les vers qui nous restent des mimes de Labérius, de Syrus et d'autres, sont ou des vers ïambiques senaires ou des vers trochaïques. La facture en est d'une sévérité beaucoup plus grande que celle des vers de Plaute ou de Térence : il$ sont comparables, peu s'en faut, aux vers de la comédie grecque, et même à ceux d'Aristophane, pour la conformité du moins aux types réguliers de la prosodie.

Si donc il est permis de conjecturer quelque chose sur des ouvrages qui n'existent plus, les mimes latins étaient de petites comédies fort courtes, où figuraient, comme dans les comédies à toge, des personnages romains. C'était, si l'on veut, Névius ou Àfranius, mais réduit à des proportions plus exiguës, et n'ayant point à s'inquiéter de la règle latine des cinq actes. Le mime prenait, selon l'occurrence, les tons les plus divers : celui de la farce y dominait, vu la nature de la plupart des personnages ; mais il avait , lui aussi ,

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