Saturnales, livre lî, chapitre vu
« reviendrai chez moi comédien. Ah! j'ai vécu trop d'un « jour. O Fortune, également déréglée et dans le bien et dans « le mal , si ton caprice était de te servir de mon talent lit- « téraire pour briser le faîte d'une honorable réputation , « pourquoi ne m'as-tu pas courbé sous ta main quand «j'étais flexible; pourquoi ne m'as-tu pas fait ta victime, < quand mes membres étaient pleins de sève et de vie , « quand je pouvais satisfaire et le peuple et un tel homme? "Mais aujourd'hui, où me jettes-tu? Qu'apporté-je sur la « scène? Est-ce la beauté du visage, ou la dignité du corps? « Est-ce l'énergie de l'âme, ou le son d'une agréable voix? « Comme le lierre serpentant épuise les forces des arbres, «« ainsi la vieillesse m'énerve par l'étreinte des années. Sem- " blable à un tombeau, je ne garde de moi qu'un nom. »
« Dans la pièce même, Labérius se vengeait à sa façon, et il lançait des traits, à l'abri du costume d'esclave syrien, qu'il avait revêtu. L'esclave, battu de verges, courait se cacher en s'écriant : « Désormais, Romains, la liberté n'est plus ! » Et il ajoutait, peu après : « Nécessairement il craint beaucoup de gens, celui que beaucoup de gens craignent. » A ces mots, tous les assistants portèrent les yeux sur César, et se complurent à voir l'impuissance oii il était de repousser le coup. »
Macrobe nous apprend aussi que Labérius, en ce jour-là, avait à lutter contre Publius Syrus ; et c'est méine pour mettre aux prises les deux émules, pièce contre pièce et homme contre homme, que César avait imaginé de faire monter Labérius sur le théâtre. Syrus, en sa qualité d'affranchi, n'avait rien à perdre dans la lutte, et c'est lui qui l'avait provoquée. Après avoir' obtenu de grands succès, avec ses mimes, dans les villes d'Italie, il était venu à Rome, durant les jeux donnés par César, pour défier à un concours tous les poètes du temps. César, par ressentiment, selon Macrobe, proclama Syrus vainqueur; mais il ne laissa pas de donner à Labérius les cinq cent mille sesterces. Il lui fit présent, en outre, d'un anneau d'or, pour témoigner qu'il lui rendait son rang de chevalier. Mais Labérius dut se contenter d'être devenu un peu plus riche ; d'avoir fait rire peut-être, et aux dé-
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pens de César, et même aux dépens de Syrus, dont il avait voulu sans doute rappeler Thumble origine, en prenant luimême le rôle d'un esclave syrien. Le préjugé le retrancha désormais de son ordre ; et, même au théâtre, quand il voulut aller s'asseoir parmi les chevaliers, tous se serrèrent, et lui firent comprendre qu'il n'y avait plus de place pour lui parmi eux.
Jugement sur Iiabérlus.
Le prologue de Labérius est l'çeuvre d'un- poète qui ne manque ni de verve ni d'imagination. Les expressions vives et les tours heureux y abondent ; il y a aussi quelque chose çà et là qu'on pourrait nommer de l'éloquence. Si les mimes eux-mêmes étaient écrits dans ce style, c'étaient, sans nul doute, des productions d'un ordre distingué, sinon peut-être de beaux poëmes, comme le prétendaient, au dire d'Horace, les admirateurs de Labérius. Horace, il est vrai, proteste contre un jugement beaucoup trop favorable : il ne dît pas que Labérius fût un poète dénué de talent. Peut-être le donne-t-il à entendre ; mais nous sommes en droit de protester, à notre tour, et preuves en main, contre les préventions d'Horace. Le prologue, et les fragments même, malgré leur brièveté, témoignent contre le critique, et prouvent un vrai poète, un versificateur habile, un remarquable écrivain. Mais je distingue : dans Labérius, il y a l'artiste, et il y a l'homme. L'artiste, dans le prologue, se plaint élégamment, éloquemment, j'en conviens; mais je ne me sens guère attendri sur l'homme , et je ne suis nullement tenté de le plaindre. Labérius, en montant sur le théâtre, a fait acte de lâcheté ; une lâcheté plus grande encore, c'a été de combler César, dans le prologue, d'épithètes splendides, et de l'attaquer plus ou moins vivement dans la pièce. Et celui qui consentît à recevoir, en monnaie sonnante, le prix de ce qu'il regardait comme son déshonneur, est loin d'être le plus estimable des hommes.
Sentences de Publlus liyrus.
Les sentences de Publius Syrus sont célèbres, et elles mé-
ritent leur réputation. Quelques-unes, comme le remarque W. Schlegel, s'élèvent au-dessus du ton de la comédie, môme sérieuse, et paraissent de véritables maximes stoïques. Syrus n'avait pourtant écrit que des mimes ; et ses mimes étaient pleins d'ordures et de bouffonneries. C'est à travers les quolibets et les gravelures qu'ont été ramassées ces admirables sentences. Il y en a plus de mille, toutes monostiques, sauf une ou deux, et rangées alphabétiquement en deux séries, Tune des vers ïambiques senaires, l'autre des vers trochaïques. C'est la première lettre de chaque vers qui détermine la place de chaque sentence. Tous les sujets sont donc confondus; et ce n'est pas là peut-être un des moindres agréments du recueil, du moins à mes yeux : on lit sans effort; la variété soutient l'attention, et fournit sans cesse de nouveaux plaisirs. H ne faudrait pas vingt vers de suite sur un seul thème pour nous donner des nausées; et le meilleur ordre, dans une collection de ce genre, c'est un ordre tout matériel, c'est-à-dire ce qui ressemble le plus au désordre. Pour donner «ne idée du mérite de Syrus, et pour faire comprendre le charme singulier de ce péle-méle réglé par l'alphabet, je transcrirai toutes les sentences comprises en latin sous la lettre T, dans la série ïambique. J'ai choisi cette lettre, parce que c'est la moins remplie du recueil :
« On ne court aucun danger à se taire. »
« Qui ne sait pas parler, ne sait pas non plus se taire. »
' Au sot le silence tient lieu de sagesse. »
t Ce que possède Favare lui manque autant que ce qu'il n'a pas. »
L'homme doit apprendre aussi longtemps qu'il ignore. » « Qu'il est à craindre, celui qui craint la pauvreté! » « Le peureux se donne le nom de prudent, l'avare celui d'économe. « « 0 la douce peine, quand c'est la justice qui réprime la joie! » c Lorsque tes champs ont soif, n'arrose pas ceux d'autrui. » » L'indigence est honteuse, qui naît de l'orgueil. » 1 Une perte est honteuse, qui provient de la négligence. » • Tous sont protégés, dès qu'un seul est défendu. » « Le bien le plus sûr, c'est de ne rien craindre que Dieu. »
Sénèque faisait la plus grande estime du talent de Syrus , et l'on compn^nd qu'un auteur où il y avait tant à prendre ait été particulièrement cher au philosophe. Nourseulement
180 CHAPITRE Xil.
Sénèquecite ou commente les pensées de Syrus; mais il aime à vanter le poète, à le surfaire même : il va jusqu'à l'appeler sublime, à Toccasion, il est vrai, des belles sentences. Nous pouvons, du moins, reconnaître avec lui que beaucoup de ces sentences auraient mérité d'être dites , au théâtre, non par des bateleurs pieds nus, mais par des tragédiens en cothurne. Les sentences monostiques des comiques grecs , celles même de Ménandre et de Philémon , ne remportent pas sur les sentences de Syrus. Syrus a la vivacité du tour, réclat de l'expression, la netteté de la pensée : ils l'ont comme lui ; mais ils n'ont pas toujours cette concision nerveuse qui donne tant de prix aux sentences morales. Syrus est, de tous les poètes, celui qui a le mieux pressé la sentence, comme dirait Montaigne, au pied nombreux de la poésie.
matlas.
On ne nomme guère, avec Labérius et Syrus, qu'un seul poète qui se soit rendu célèbre comme auteur de mimes : c'est Cnéius Matins, que nous retrouverons ailleurs, et dont les mimïambes, ou mimes en vers ïambiques, ne sont connus que par quelques citations extrêmement courtes. Tout ce que nous dirons de Matins poète, c'est qu'il maniait le mètre ïambique avec grâce et dextérité, et qu'Âulu-Gelle cite quelques-uns de ses vers, pour faire admirer certains mots nouveaux et heureux, que la langue devait à cet ingénieux écrivain.
Immoralité des mimes.
Le mime, dès le temps de Labérius, était déjà de la poésie d'assez bas étage, et qui n'était pas faite uniquement pour charmer les délicats. Quant à Syrus, nous savons, par Sénèque, combien il tenait à satisfaire les goûts de la canaille, et quel étrange contraste devaient faire, dans ses pièces, les personnages aux belles maximes avec les personnages aux ignobles quolibets et aux actions viles. J'aime à croire qu'un homme du caractère de Matins se j'espectait luimôme, et qu'il respçcjait )es yeux et les oreilles de sesaudi-
teurs. Mais Ovide nous donne une assez triste idée des pièces qu'on faisait encore de son temps sous le titre de mimes : • Enfin, dit-il, parmi tant d'hommes qui écrivent, je n'en vois pas un que sa muse ait perdu, moi seul excepté. Que n'ai-je donc écrit des mimes aux obscènes plaisanteries, où ne se montrent que de criminels amours? Là, toujours c'est un adultère bien vêtu qui entre en scène; c'est une épouse rusée qui trompe son benêt de mari. Ce spectacle est pour tout le monde : vierges nubiles , matrones, hommes faits, enfants ; et la plupart des sénateurs y assistent. Et ce n'est pas assez que les oreillessoient souillées de paroles infâmes ; les yeux s'accoutument à souffrir bien des choses honteuses. Lorsque l'amant a trompé le mari par quelque nouveau stratagème, on applaudit, et la palme est décernée avec des acclamations bruyantes. Plus l'œuvre est dangereuse, plus elle rapporte d'argent au poète; et le préteur achète à grand prix ces crimes odieux. Examine, Auguste, les dépenses de tes jeux : tu y liras bien des infamies de ce genre, achetées à beaux deniers *. » Ovide rappelle à Auguste que non-seulement il a autorisé les représentations, mais qu'il y a assisté, et que le spectacle n'a nullement effarouché sa vertu. C'est ainsi que le grand réformateur, l'homme qui aspirait à pas serpour le restaurateur des mœurs publiques et privées, se démentait publiquement lui-même, et travaillait, autant et plus que bien d'autres, à développer tous les ferments de cette corruption qui devait gangrener et dissoudre la société romaine !
Panloiiiiiiies*
D'innombrables spectateurs s'étageaient sur les gradins du théâtre de Pompée. J'ai rappelé ailleurs, d'après Horace, ce qu'était le peuple au théâtre. Qu'on juge des efforts inouïs à quoi étaient condamnés les acteurs, pour que l'immense auditoire ne perdît pas trop des choses qu'ils débitaient, et pour que les vers du poète parvinssent, plus ou moins distincts, à toutes les oreilles, sinon à tous les esprits. J'imagine
) . (hride, Triite$, litre II, i&n 495 et «uivants.
que les belles sentences morales n'allaient pas très-loin, et ne dépassaient pas beaucoup la première précinction , ou les bancs des chevaliers; et je doute que les mots pour rire pussent monter jusqu'aux derniers degrés de l'amphithéâtre, si peu qu'il y eût de houle dans cette Charybde, si peu qu'y frémît la tempête. Mais les acteurs avaient autre chose que la parole ou le chant, pour faire coipprendre leur pensée: ils avaient les poses et les gestes; et c'est par la mimique, peut-être, que les mimes avaient surtout mérité leur nom. Les mimescomédies étaient mimés plus encore que joués ; et les mimescomédiens mimaient leurs rôles plus encore qu'ils ne les déclamaient. Une pièce de Syrus était une pantomime , plus les paroles ; et Syrus le mime était un pantomime disant aussi des vers.
On s'aperçut bientôt qu'il n'était pas besoin de se donner tant de peine, et qu'il y avait profit à supprimer complètement les paroles , et à ne s'adresser qu'aux yeux : profit pour le poète, cela va sans dire; profit pour les acteurs, débarrassés du plus rude de leur tâche ; profit pour les spectateurs assis dans les hauts ; profit pour ceux du bas et de l'orchestre même. La musique restait, et tout ou à peu près tout ce qui était essentiel au mime. Les sénateurs et les chevaliers se consolaient de l'absence des paroles, en suivant sur le livret l'explication des mouvements de la scène, comme font chez nous les amateurs de ballets. Les livrets de pantomimes étaient rédigés d'ordinaire en grec, et n'étaient, par conséquent, qu'à l'usage du beau monde. Il est vrai que la canaille ne s'en souciait guère , pourvu que l'acteur eût des poses expressives et des gestes à son goût.
Le domaine de la pantomime devint, avec le temps, bien autrement étendu que ne l'avait été celui du mime. Le mime n'était que de la farce versifiée et mimée. La pantomime fut de la farce surtout, mais elle fut aussi de la comédie sérieuse, de la tragédie même. On traduisit, dil-on, par la pantomime, tout le théâtre des Grecs ; et le drame satyrique , jusque-là inconnu des Romains, put dorénavant figurer avec succès sur la scène devenue muette , et y montrer ses
chèvre-pieds cornus et son Silène à U panse rebondie , à la face joyeuse. Horace nous montre un pantomime dansant le rôle d'un satyre, ou celui d'un cyclope : allusion évidente à quelque représentation mimique qui répondait au Cyclope d'Euripide. La pantomime eut ses tragédiens et ses comédiens. Plusieurs furent célèbres ; et les noms mêmes de Roscius et d'Ësopus pâlissent, chez les auteurs, auprès de ceux de Pylade ou de Bathylle. Pylade excellait dans la pantomime sérieuse, et Bathylle dans la pantomime gaie.
La pantomime est encore de l'art, et de l'art dramatique. Cet art fut assez longtemps florissant à Rome ; mais il eut à son tour sa décadence. 11 n'est plus question, dans les bas siècles, ni de Bathylles, ni de Pylades, ni de cyclopes, ni de satyres , ni de comédies mimées , ni de tragédies en gestes. Ce qu'on voit sur la scène, ce sont des femmes nues, des danses ithyphalliques , des priapées, des infamies sans nom, des spectacles du genre de ceux que donnait, jusqu'en plein christianisme, celle qui fut depuis l'impératrice Théodora.