‹ Histoire De La Litterature RomaineChapitre 42 sur 124 · DISCOURS DE CAÏUS · texte numérisé non relu

DISCOURS DE CAÏUS

l.e Brutos de Clcéron.

Cicéron a écrit une histoire de Téloquence : c'est le dialogue intitulé Brutus ou des Orateurs illustres. Nous nous bornerons, en général, à rédiger, d'après ce grand critique, la liste des orateurs romains, et à transcrire les jugements qu'il a portés sur eux. Mais le Brutus est à la fois incomplet et surabondant : incomplet, car les hommes les plus fa^ meux par leur éloquence ne sont pas toujours ceux à qui Cicéron a consacré le plus de place dans son livre ; surabondant, car Cicéron énumère une foule d'hommes qui n'ont presque rien eu de commun avec l'éloquence. Il suffit qu'on se soit mêlé un instant des affaires de l'État, qu'on ait été sénateur, qu'on ait émis fiubliquement soo avis sur quelque mesure à prendre : Cicéron s'en souvient; il vous en sait gré, et il vous compte au nombre des orateurs ; il ne vous ménage pas même les éloges. Son patriotisme romain le tient , pour ainsi dire , dans une illusion perpétuelle , et lui fait voir des orateurs là où il n'y a eu que des parleurs plus ou moins sérieux. Nous choisirons donc, parmi tous ces noms; et nous chercherons, dans Cicéron ou ailleurs, de quoi mettre les principaux dans une suffisante lumière.

li^éloqaence Judiciaire après Catoii.

Il ne faut pas qu'on s'attende à trouver , après Caton , un développement régulier de tous les genres d'éloquence. Plusieurs restèrent en germe ; l'éloquence politique seule poussa dans tous les sens ses jets vigoureux. Caton avait fait déjà retentir les tribunaux d'accents solennels , et la collée-

tion de ses discours écrits contenait plus d'un plaidoyer. Ses successeurs se remirent aux vieilles méthodes : ils se contentèrent d'être légistes et ergoteurs; et ils pensèrent, avec raison, que la postérité se soucierait médiocrement de jeter les yeux sur des discussions de textes , même assaisonnées de sel romain. Aussi leurs plaidoyers ne furent-ils que paroles volantes. Du moins on aperçoit à peine quelques rares vestiges des monuments de l'éloquence judiciaire propr^xient dite, depuis le temps de Caton jusqu'à celui des orateurs illustres dont Cicéron fut l'héritier immédiat ou l'émule.

(ïeiire démonstratif.

Il en est de même pour ce qui concerne le genre démonstratif, comme on l'appelle. Ce n'est pas qu'on se fît faute, par exemple , de prononcer des oraisons funèbres. L'usage antique subsistait; mais on ne voit pas que personne, sauf peut-être Lélius , ait songé , durant tout un siècle , à écrire rien de pareil aux discours de Q. Métellus ou de Fabius Maximus. Pour rencontrer une oraison funèbre écrite, on est réduit à descendre le cours des temps, jusqu'à Cicéron même. Mais ne parlerons-nous pas des inscriptions qu'on gravait sur les tombeaux? Ce ne sont pas des discours , il est vrai; ce sont quelquefois des choses belles et éloquentes. Les Romains ont excellé dans l'épi taphe. On en a déjà vu quelque chose ; on va le voir encore. Voici une épitaphe en vers ïambiques qui n'a pas pu trouver sa place dans les chapitres que nous avons consacrés aux poètes. L'auteur en est inconnu. On devine la datej à certaines particularités du langage et de l'orthographe : sovo pour suo , pulcrai pour pulcrœ , deico pour dico, etc. Je profite avec empressement de l'occasion qui me permet d'en faire jouir le lecteur. C'est un éloge funéraire, sinon une oraison funèbre; le titre est même Éloge de Claudia. « Passant, j'ai peu à te dire ; arrête-toi donc et lis. Ici est le modeste tombeau d'une belle femme. Ses parents lui avaient donné le nom de Claudia. Elle aima son mari de tout son cœur ; elle mit au monde deux fils : l'un des deux vit encore après elle, l'autre repose en terre. Elle était d'un entretien agréable, d'un abord

l'éloquence après caton; les gracques 191

charmant. Elle garda la maison; elle fila de la laine. J'ai dit« Adieu. »

Servlas Snlpielus Ctalba.

Servius Sulpicius Galba , le dernier adversaire contre lequel Caton essaya ses forces , était un orateur très-habile , un homme rempli de talent, et capable de tenir tête à Taccusateur. Mais sa cause était mauvaise; et ce n'est point par des arguments oratoires qu'il détruisit l'effet des attaques du terrible vieillard. Il apitoya les Romains sur le sort de ses enfants, et d'un neveu qui était son pupille. Il fit paraître à ses côtés ses deux fils et le fils de Sulpicius Gallus : il les embrassa en pleurant; il prononça quelques paroles touchantes; et le peuple fut désarmé, et les abus d'autorité dénoncés par Caton furent pardonnes au magistrat, par considération pour le père. Galba avait laissé trois discours écrits; mais c'est à peine s'il en reste trois mots authentiques. Cicéron nous apprend que cet orateur fut le premier, à Rome, qui sut mettre en œuvre les ressources de l'art des Grecs : l'amplification, les digressions, les lieux communs, en un mot tout ce qui vise à charmer l'esprit. Mais , ce qui faisait surtout le guccès de Galba, c'était son adresse à s'emparer des affections de l'auditeur^ et à forcer l'assentiment, à défaut de la conviction. Cicéron, toutefois, avoue que les discours de Galba laissaient beaucoup à désirer : le style en était un peu sec et maigre, et il sentait l'antique plus que le style de Lélius ou de Scipion , plus que celui de Caton même.

liéliiifl et Seiplon lÊmlUen.

On ne peut guère séparer les noms de ces deux hommes, qui furent unis d'une si étroite amitié pendant leur vie , et que les anciens ne nomment presque jamais l'un sans l'autre. C'étaient tous les deux des orateurs distingués; mais la dififérence des caractères en mettait une assez tranchée entre l'éloquence des deux amis. Celle de Scipion était plus vive et plus passionnée ; celle de Lélius était plus savante, plus agréable, plus attique, plus émaillée de mots

heureux et de fines plaisanteries. Scipion orateur était encore un soldat ; Lélius orateur n'était que Thomme sage habile dans l'art de convaincre. Du reste , il serait difficile de dire lequel des deux était le plus complètement possédé de Tamour du bien et du beau ; lequel l'emportait par la noblesse des sentiments , par l'élévation de la pensée , par la solidité et la variété des connaissances. Il a déjà été question ailleurs de leurs goûts littéraires. Panétius , le grand philosophe et le grand écrivain, fut leur maître et leur ami. Diogène le stoïcien, avant Panétius, les avait initiés aux nobles doctrines de l'école de Zenon. La culture grecque avait perfectionné, mais non gâté leur esprit : c'étaient des Romains dignes de la Grèce , mais qui n'avaient pas démérité de Rome. Caton , l'adversaire acharné de tous les leurs, les aima comme des fils ; Périclès se fût applaudi de laisser après lui de pareils héritiers.

Diseoars de I^éllas.

Les fragments des discours de Lélius ne sont pas beaucoup plus considérables que ceux des discours de Galba. Il y a lieu pourtant de dire un mot de quelques titres, et de transcrire les cinq ou six lignes que nous Tivons de Lélius. Le titre Plaidoyers pour les Publicains ne prouve pas que Lé ■ lius eûtrédigédesdiscoursproprement judiciaires. Ces plaidoyers, ou, selon le mot latin, ces actions, étaient sans doute d'un genre mixte, demi-judiciaire, demi-politique, comme sont certains discours de Cicéron, entre autres les Verrines. Scipion, après s,^ mort, eut deux panégyristes, Fabius Émilien, son frère, et son neveu, Q. Tubéro. Mais les deux discours étaient l'œuvre de Lélius, s'il en faut croire certains témoignages. Cicéron fait allusion quelque, part à un passage du discours prononcé par Fabius; et un scoliaste de Cicéron nous a conservé ce passage, qui vaut la peine qu'on le recueille : « Ainsi donc , Romains , nous ne saurions rendre grâce aux dieux immortels , autant que nous le devons, de ce qu'un tel homme, animé d'un tel esprit, doué d'un tel génie, est né dans cette république et non ailleurs ; et nous ne saurions donner preuve ni d'assez de déplaisir,

L'ÉLOQUENCE APRÈS CATON; LES GRACQUES. l93

ni d'assez de chagrin, de ce qu'il a été victime d'une telle maladie, et de ce qu'il a péri dans un temps où nous avions surtout besoin qu'il fût vivant, vous et tous ceux qui désirent le salut de cet Ëtat. »

Di^eonrs de tteiplon.

Nous sommes plus heureux avec Scipion qu'avec Lélius. Aulu-Gelle , Hacrobe et d'autres nous ont transmis un certain nombre de morceaux tirés des discours du destructeur de Carthage. Ces fragments répondent assez bien à l'idée qu'on doit se faire du caractère et de l'esprit du fils de Paul Emile. Le style de Scipion a quelque chose de sévère et de hautain, qui sent l'homme Uàbitué au commandement : c'est presque la rudesse et la franchise de Caton. Voyez l'orateur, attaqué par Tibérius Asellus, couvrir l'accusateur de ses mépris, et l'accabler de sa véhémence : « Tout ce que les hommes font de mauvais, de honteux, de criminel, est compris dans ces deux vices, la méchanceté de l'âme et la dépravation des mœurs. De quoi veux-tu te justifier? Est^e de la méchanceté? est-ce de la dépravation? est-ce à la fois de l'une et de l'autre ? Si tu prétends qu'on ne t'accuse point de dépravation , libre à toi ; mais les sommes que tu as dépensées pour une seule prostituée excèdent le prix que tu as déclaré aux censeurs pour tout le mobilier de ta terre de Sabine. Tu le nies? Qui te cautionne de mille sesterces? Mais tu as dépensé et dissipé en débauches infâmes plus d'un tiers de l'argent paternel. Tu le nies? Qui te cautionne de mille sesterces? Tu renonces à la défense sur la dépravation : hé bien, réponds au moins sur la méchanceté. Mais tu t'es parjuré solennellement , et de propos délibéré. Tu le nies? Qui te cautionne de mille sesterces? »

Il y a, dans ces fragments, des choses plus vives et plus énei^ques encore. Les libertés de la langue latine atteignent à leurs limites extrêmes dans le passage où Scipion reproche à Sulpicius Gallus les recherches de sa toilette et ses mœurs efféminées. Je ne pourrais traduire les paroles de l'orateur qu'en les affaiblissant, qu'en les rendant méconnaissables. Je puis, en revanche, donner ce qui reste c^

discours de Scipion contre la loi agraire de Gaïus Gracchus. C'est un admirable tableau de la corruption qui dévorait déjà la jeunesse romaine : « Les jeunes gens apprennent des arts déshonnétes; ils vont à une école d'histrions, avec des débauchés infâmes, la sambuque et le psaltérion en main. Ils apprennent à chanter; ce que nos ancêtres regardaient comme une honte pour des hommes de condition libre. Oui, des jeunes filles, des jeunes garçons, de condition libre, vont dans une école de danse se môler à des débauchés infâmes. Quand on me rac-ontait ces faits , je ne pouvais me mettre dans Tesprit que des hommes nobles enseignassent de telles choses à leurs enfants. Mais on m'a conduit dans une école de danse ; et^'y ai vu, en vérité, plus de cinq cents jeunes garçons et jeunes filles. J'y ai vu, et j'ai dû déplorer le sort de la république, un de ces jeunes garçons, portant la bulle, le fils d'un candidat, un enfant d'au moins douze ans, qui dansait, en s'accompagnant de crotales, une danse qu'un esclave impudique ne pourrait danser sans déshonneur. »

Nous avons vu que Caton, dans certains cas, exprimait sa pensée sous des formes singulières et saisissantes. Il en était de même de Scipion. C'est dans les discours de Scipion qu'un ancien a puisé les exemples les mieux caractérisés de la figure que les Grecs nommaient Véchelle , et que nous nommons, comme les Latins, la gradation. Voici une de ces échelles dont l'orateur se plaisait à monter les degrés : « De la vertu naît la considération , de la considération les honneurs, des honneurs le commandement, du commandement la liberté I » En voici une autre : « Forcé par la violence, à contre-cœur j'ai engagé le procès avec lui; le procès engagé, j'ai amené mon adversaire devant le juge; amené devant le juge, au premier assaut je l'ai fait condamner ; condamné, je l'ai volontairement tenu quitte. »>

liépldas Porctna.

Les six mots insignifiants qui restent des discours de Porcina ne sont pas, certes, ce qui nous engage à mentionner cet orateur; c'est la manière dont Cicéron parle de lui dans

LELOQUENcae APRÈS caton; les gracques. 195

le Brutus. Cicéron dit que M. Émilîus Lépidus , surnommé Porcina, avait eu la réputation d'un grand orateur, et qu'il était, sans contredit, un bon écrivain. C'était le premier chez qui Cicéron trouvait la douceur des Grecs, la disposition harmonieuse des mots, et ce travail de la diction qui annonçait déjà un art véritable. Carbon et Tibérius Gracchus furent, en un sens, les disciples de Porcina : ils cherchaient avidement les occasions de l'entendre parler ; ils étudiaient son style et sa manière. Les paroles de Cicéron ne signifient pas, comme on pourrait le supposer, que Porcina leur donna des leçons d'éloquepce. Porcina, sénateur et consu- Jaire, ne se fit point rhéteur, même pour des jeunes gens de si grande espérance : il les instruisit d'exemple; et Cicéron ne dit rien autre chose.

Carbon.

C. Papirius Carbo fut tribun du peuple avec Tibérius Gracchus. Il s'associa aux projets de son collègue, et il fut un des triumvirs chargés de faire le partage des terres. Les nobles n'eurent d'abord point d'ennemi plus habile ni plus redoutable. Au temps de Caïus Gracchus, Carbon abandonna le parti des plébéiens; et les nobles, dit-on, l'aidèrent à parvenir au consulat. Il prit la défense d'Opimius,et il flétrit les victimes qui avaient succombé dans la lutte où triompha l'aristocratie. Mais il ne gagna, en définitive, à sa défection, que la haine de ses anciens amis et le mépris de ses nouveaux alliés. On n'oublia point les actes du tribun et du triumvir. Il fut accusé par Crassus; et, désespérant d'échapper à la condamnation, il se donna volontairement la mort, ou, suivant d'autres, il alla mourir en exil.

Cicéron appelle Carbon un séditieux et un mauvais citoyen ; mais il ne conteste pas, tant s'en faut, ses talents oratoires. Il loue sa fécondité ; il dit que Carbon avait une belle voix, la langue facile, de la vivacité et de la véhémence, de la douceur pourtant, et la plaisanterie à souhait; il ajoute que Carbon donnait beaucoup de temps et de soin aux exercices par lesquels les orateurs anciens préludaient chez eux aux luttes de la place publique ou du barreau. Carbon avait

laissé, selon toute apparence, un grand nombre de discours. Nous avons à peine les titres de deux ou trois, et quelques mots de celui que Carbon avait prononcé pour Opimius : w Si le consul c'est l'homme qui veille au sdiixi (consulit) de la patrie, quelle autre chose a faite Opimius? — Si Gracchus était criminel, Opimius a agi en bon citoyen. »

Institutions favorables an développement de l'éloquence.

L'époque où vécurent Carbon et les Gracques fut trèsféconde en hommes habiles à se servir de la parole. Outre les noms que nous avons mentionnés, nous pourrions énumérer ceux de L. Scribonius Libo, de Spurius Âlbinus, des deux Aurélius Orestès, de Pompéius Népos, de Julius Pennus, et d'autres encore. On s'explique aisément cette abondance, si l'on songe aux effets nécessaires de quelques-unes des lois qui furent alors portées. L. Pison, tribun du peuple, avait fait adopter la fameuse loi sur la concussion ( de repetundis). On avait établi les enquêtes perpétuelles, c'est-àdire une juridiction permanente, à laquelle ressortissaient toutes les causes de concussion, de prévarication politique et administrative, et où l'on traduisait les magistrats qui avaient mal géré ou malversé. Rien n'était plus commun que la concussion et les prévarications de toute sorte. Aussi les accusateurs ne manquaient-ils pas. C'était en prenant à partie quelque homme plus ou moins fameux, que les jeunes gens faisaient d'ordinaire leurs débuts oratoires. Les enquêtes perpétuelles provoquaient sans cesse les ambitions naissantes; et les orateurs faits avaient là une arène toujours ouverte, où leur talent se fortifiait et s'aiguisait, soit dans l'attaque, soit dans la défense. Cicéron remarque que Carbon dut beaucoup aux circonstances où il vécut, et aux nouvelles institutions qui mettaient les magistrats hors de charge sous la main d'une loi précise, et qui découvraient leur poitrine à tous les coups. Ce que Cicéron dit de Carbon, on est en droit de le dire évidemment de Tibérius et de Caïus Gracchus.

lies CU*aequeSé

On s'accorde assez, aujourd'hui, ^ reconnaître que les

l'éloquengb après gàton; LSS GRACQUES. 197

Gracques furent autre chose que des séditieux, et qu'ils périrent victimes de leur zèle pour le bien public. Les déclamations de certains auteurs anciens ne sont point parvenues à étouffer complètement la vérité. On sait à quoi s'en tenir sur ce que lés Romains nommaient des lois agraires. Ce n'étaient point des lois de spoliation et de vengeance; c'était la revendication des propriétés du domaine de l'État, usurpées par des envahisseurs, qui n'avaient d'autre droit que le droit de la force ; c'était, comme le dit Memmius, dans Salluste, une restitution faite au peuple de ce qui n'avait jamais cessé de lui appartenir. Les Gracques voulurent repeupler les campagnes de petits propriétaires et de laboureurs citoyens ; régénérer par le travail la foule indigente qui encombrait Renie et les grandes villes de l'Italie; ranimer, dans tout le corps de l'empire, la vie qui s'éteignait peu à peu aux extrémités, et qui n'avait, à la tête et au cœur, qu'one activité stérile et malfaisante. L'avenir a trop prouvé que c'était là l'unique remède aux maux dont mourait la république. Les Gracques échouèrent contre la formidable coalition des intérêts, des convoitises, des iniquités. Us n'étaient pourtant pas au-dessous de la tâche : leurs plus ardents détracteurs mêmes confessent qu'on vit rarement des hommes doués de talents plus remarquables, et que ce qui leur a manqué, ce n'est ni la persévérance, ni le génie. Mais nous laissons à l'histoire proprement dite le soin de proclamer leurs titres politiques à l'estime et aux respects de la postérité. Il ne s'agit ici que des deux orateurs.

Comélie, fille du premier Africain et femme de l'illustre plébéien Gracchus, qui avait été deux fois consul, une fois censeur, et à qui on avait décerné deux triomphes ; Comélie était jeune encore, à la mort de son époux ; mais Gracchus lui-même n'eût rien pu ajouter à ce qu'elle fit pour rendre ses fils dignes de leur père et de leur aïeul. Tibérius, né en 162 ; Caïus, plus jeune de neuf ans, et une fille, qui épousa Scipion Ëmilien, voilà les seuls enfants qu'elle eut à élever; neuf autres qui lui étaient nés n'arrivèrent pas à l'adolescence. On sait comment Tibérius périt, à l'âge de trente ans, et Csaus dix ou onze ans plus tard, à peu prè^

au même âge. Cornélie survécut même à Ctôus; et le sort déplorable de ses fils ne Tempêcha jamais de s'applaudir et de réducation qu'elle leur avait donnée, et des nobles sentiments d'ambition qu'elle leur avait inspirés. Il ne faut pas juger d'elle d'après la prétendue lettre à Caïus, qui se trouve parmi les fragments de Cornélius Népos, et qui n'est qu'une fiction ou de l'historien, ou de quelque déclamateur dévoué au parti de l'aristocratie. Le dernier chapitre de la Vie des deux frères, par Plutarque, montre assez combien l'auteur de la lettre s'est mépris sur le caractère de Cornélie, et sur les dispositions où elle devait se trouver au moment où Caïus brigua le tribunat. A-t-elle jamais condamné ses fils vivants et réprouvé leur conduite, celle qui voulait qu'on la nommât, non point la fijle de Scipion ou* la femme de Gracchus, mais la mère des Gracques ; celle enfin dont Plu< tarque peint l'héroïsme en ces termes? « Cornélie supporta son malheur avec beaucoup de constance et de grandeur d'âme ; et l'on rapporte qu'en parlant des édifices sacrés qu'on avait bâtis sur les lieux mêmes où ses enfants avaient été tués, elle ne dit que ces mots : Us ont les tombeaux qu'ils méritent. Elle passa le reste de ses jours dans une maison de campagne près de Misène, sans rien changer à sa manière de vivre. Comme elle avait un grand nombre d'amis, et que sa table était ouverte aux étrangers, elle était toujours entourée d'une foule de Grecs et de gens de lettres. Les rois mêmes lui envoyaient et recevaient d'elle des présents. Tous ceux qui étaient admis chez elle prenaient un singulier plaisir à lui entendre raconter la vie et les actions de Scipion l'Africain, son père; mais ils étaient ravis d'admiration lorsque, sans témoigner aucun regret, sans verser une seule larme, et comme si elle eût parlé de quelques personnages anciens, elle rappelait tout ce que ses fils avaient fait, tout ce qu'ils avaient souffert. »

lÊloquence des C(racques.

Plutarque, avant d'entrer dans le détail des événements de la vie des deux frères, compare brièvement Tibérius et ^aïus , et il fait ressortir les traits distinctifs de leurs ca-

l'éloquence après caton; les gracques. 199

ractèreset de leur éloquence ; « Premièrement, dit-il, Tibérius avait Tair de visage , le regard et les mouvements doux et posés; Caïus, au contraire, était vif et véhément. Lorsqu'ils parlaient en public , Tun se tenait toujours à la même place , avec un maintien plein de réserve; l'autre fut le premier , chez les Romains , qui donna l'exemple de se promener dans la tribune , et de tirer sa robe de dessus ses épaules.... En second lieu, l'éloquence de Caïus, terrible, passionnée, saisissait violemment les esprits ; celle de Tibérius, plus douce, était plus propre à exciter la compassion. Sa diction était pure et châtiée ; celle de son frère persuasive et ornée avec une sorte de recherche.... Leurs mœurs n'étaient pas moins différentes que leur langage : Tibérius était doux et calme; Caïus rude et emporté, jusque-là que souvent, au milieu de ses discours, il s'abandonnait, contre sa volonté, à des mouvements impétueux de colère : il haussait la voix, se laissait aller aux invectives, et confondait toutes choses dans sa harangue. Pour remédier à ces écarts, voici le moyen qu'il employait. Licinius, un de ses esclaves, homme qui ne manquait pas d'intelligence , se tenait derrière lui, quand il parlait en public, avec un de ces instruments de musique qui servent à régler la voix; et, lorsqu'il sentait , à l'éclat des sons , que son maître s'emportait et se livrait à la colère, il lui soufflait un ton plus doux. Caïus modérait aussitôt sa véhémence : il baissait la voix, adou^ cissait sa déclamation, et revenait à une disposition plus tranquille. Telles étaient les différences qu'on remarquait entre eux. Mais la vaillance contre les ennemis, la justice envers les inférieurs, la diligence dans l'exercice des fonctions publiques , la tempérance dans l'usage des plaisirs , étaient égales chez l'un et chez l'autre. »

Cicéron ne dit presque rien de l'éloquence de Tibérius Gracchus : il note seulement, en passant, que Tibérius parlait bien , et qu'il avait laissé des discours écrits. Caïus est mentionné, dans le Brutus, avec infiniment plus d'honneur: Cicéron n'hésite pas à le mettre sur la ligue des plus grands orateurs qui aient jamais été ; il vante la noblesse de son style , la sagesse de ses pensées , la gravité de sa manière :

puis il ajoute : « Ses ouvrages n*ont pas eu le poli de la dernière main; il y a beaucoup de choses admirablement ébauchées, mais non mises en complet état de perfection. Cet orateur mérite entre tous d*être lu par les jeunes gens; car il est capable non-seulement d'aiguiser Tesprit, mais de le nourrir. »

llitfeoura de Tlbérlas.

Il ne reste pas un seul mot latin authentique des discours de Tibérius; il n'en reste pas même les titres. On croit qu'il avait prononcé un discours à propos du traité conclu entre les Numantins et le consul Mancinus ; qu'il avait écrit ce discours, et que Quintilien y fait quelque part allusion , à propos des circonstances où il arrive à l'orateur de détourner sur quelque autre personne la responsabilité des faits dont on l'accuse. Mais ce n'est là qu'une simple supposition. C'est dans Àppien et dans Plutarque qu'il faut ^Iler chercher les vestiges des discours mentionnés par l'auteur du Brutus.

Quand Tibérius eut proposé la loi agraire, il eut besoin de toutes les ressources de son talent, pour en faire décréter l'adoption. « Les riches, dit Plutarque, et ceux qui possédaient de grands biens, révoltés par avarice contre la loi et contre le législateur, cherchèrent, par colère et par opiniâtreté, à empêcher le peuple de la ratifier. Ils lui peignaient Tibérius comme un séditieux, qui n'avait d'autre but, en proposant un nouveau partage des terres, que de troubler le gouvernement, et de mettre la confusion dans les affaires. Mais leurs efforts furent vains : Tibérius soutenait cette cause, la plus belle et la plus juste de toutes, avec une éloquence capable de justifier la plus mauvaise. Il se montrait redoutable et invincible, lorsque, du haut de la tribune, que le peuple environnait en foule, il parlait en faveur des pauvres: t Les bétes sauvages répandues dans l'Italie ont, dite sait-il, des tanières et des repaires pour se retirer ; et ceux <« qui combattent et meurent pour la défense de l'Italie n'ont « d'autre bien, sinon lalumière et l'air qu'ils respirent. Sans « maison, sans établissement fixe, ils errent çà et là avec leurs

l'éloquence après càton; les grecques. 201

« femmes et leurs enfants. Les généraux leurmentent, quand, « dans les batailles, ils les exhortent à combattre pour leurs H tombeaux et pour leurs temples; car, entre tant de Ro- « mains, en est-il un seul qui ait un autel domestique, un tom- 0 beau de ses ancêtres? Us combattent et meurent uniquement « pour soutenir le luxe et Topulence d'autrui ; et on les ap^ « pelle les maîtres de Tunivers, alors qu'ils ne possèdent pas « en propre une seule motte de terre ! » J'ai mis sous la forme directe les paroles que Plutarque n'a rapportées qu'indirectement, d'après la méthode familière aux historiens grecs et latins. Ce n'est donc pas proprement un passage du discours de Tibérius; mais, à travers ce que Plutarque a conservé de la pensée originale, on aperçoit encore, ce me semble, quelques traits de la vive éloquence qui animait le tribun, et qui soulevait si puissamment tant de passions contraires.

Appien nous montre Tibérius déplorant la misère et la dépopulation de l'Italie, et peignant aux Romains les craintes dont les bons citoyens étaient assaillis, et les espérances qui les rassuraient encore. Ailleurs, le même historien donne l'analyse du discours de Tibérius sur l'inviolabilité delà personne des tribuns , à propos des mesures violentes où l'avait poussé l'opposition de son collègue Octavius Cécina. On retrouve , dans Appien , le même homme et le même orateur que dans Plu targue.

Diseonrs de Caïas.

Caïus débuta dans la carrière oratoire par la défense d'un certain Vettius. Bientôt après, il saisit l'occasion de se rendre populaire, en soutenant la loi Papiria, c'est>-à-dire la loi proposée par C. Papirius Carbo , pour le rétablissement du tribunat dans ses anciens privilèges. Il attaqua ensuite la loi de Pennus contre les étrangers. L'ami dévoué du peuple, le protecteur des Italiens et des alliés, devait s'attendre à d'implacables haines. Après sa questure en Sardaigne» il fut en butte à des accusations infamantes : on incriminait ses mœurs, on attaquait sa probité. Aulu-Gelle nous a conservé quelques passages du discours qu'il prononça devant le

peuple, après son retour. Il faut voir avec quelle noble fierté il repousse toutes les calomnies , et met ses accusateurs au défi d'alléguer le moindre fait qui puisse légitimer même un soupçon. En disant de quelle manière il a vécu en Sardaigne, sans luxe, sans cortège, sans maîtresses, uniquement occupé des fonctions dô sa charge , il ne faisait pas seulement son apologie : une telle conduite était la satire sanglante des déportements d'autres hommes qui n'avaient pas, comme lui, l'excuse de leur jeunesse. Il ne le dissimule pas ; bien au contraire. Aussi , comparant le désintéressement dont il avait fait preuve , avec la rapaché ordinaire des magistrats romains : « Les ceintures, dit-il, que j'avais emportées de Rome pleines d'argent, je les ai rapportées vides de la province. D'autres ont rapporté chez eux, pleines d'argent, les amphores qu'ils avaient emportées pleines de vin. » Caton lui-même n'eût pas mieux rencontré; et, si tout le discours était sur ce ton , le vieux censeur s'y fût reconnu , et y eût applaudi sans réserve.

Il ne reste que des fragments insignifiants du discours de Caïus devant les censeurs , et de ses deux attaques contre P. Popillius Lénas et contre Q. Élius Tubéro. Mais nous avons un passage assez considérable du discours contre la loi Auféia. C'est un morceau fort spirituel, où Caïus énumère les motifs qui déterminent les orateurs divers ou à parler en faveur de la loi , ou à parler contre la loi , ou à garder le cilence. Ce n'est pas, certes, un hymne à la vertu et au désintéressement des chefs de parti. Les silencieux ne sont pas plus épargnés que les autres ; et le dernier trait est à leur adresse : « Un tragédien grec se vantait un jour qu'une seule pièce lui avait rapporté un grand talent. Alors Démade , l'homme le plus éloquent d'Athènes : Tu t'émerveilles donc, lui dit-il, d'avoir gagné un talent à parler? Hé bien, moi j*ai reçu du roi dix talents pour me taire! «

Dans les fragments du discours de Caïus sur les lois qu'il avait promulguées , on trouve des choses d'un autre genre. Il y a du pathétique à l'endroit où Caïus se représente dévouant sa vie, dévouant l'existence même de sa race, à

l'éloquenqe ÀPftÂs gaton; les gracqubs. 203

l'accomplissement de Tœuvre commencée jadis par son frère. Un autre passage , ou plutôt deux autres passages , ceux qu'Aulu-Gelle a mis en regard du récit de la mort de Gavius et de celui du supplice des décemvirs ligures , n'ont rien de bien vif ni de bien dramatique, au prix des exclamations indignées de Caton, ou des images saisissantes de l'accusateur de Verres. Ils prouvent pourtant que Caïus s'entendait aussi à raconter et à peindre. Âulu-Gelle n'en disconvient pas ; seulement il donne l'avantage à Cicéron et à Caton. J'ajouterai que Caïus ne touchait qu'en passant certains faits odieux ; qu'il n'accusait pas tel ou tel magistrat, mais presque tous les magistrats; qu'il ne s'agissait , pour lui, que de citer des exemples, et qu'il n'avait pas besoin de se mettre en frais d'indignation, comme s'il avait eu en face quelque Verres ou quelque Thermus. U suffisait que les exemples fussent bien choisis : Caïus laissait les faits parler eux-mêmes; et l'ironique simplicité avec laquelle il les présente n'en diminue pas beaucoup, ce me semble, la significative énergie. Vingt exclamations ajouteraient-elles beaucoup à l'exposé même? On en jugera par les lignes que je vais transcrire : « Il y a quelques années, un jeune homme, qui n'avait pas encore exercé de magistrature, fut député d'Asie à Rome, avec une mission publique.. Il se faisait porter en litière. Un bouvier de la campagne de Vénuse le rencontre ; et, ne sachant pas qui était dans la litière , il demanda en riant si c^était un mort qu'on portait. Le jeune homme , à ces mots, fit arrêter la litière : il ordonna qu'on détachât les cordes qui la liaient, et il en fit battre le malheureux, jusqu'à ce qu'il eût rendu l'âme. »

On ne peut rien transcrire d'aucun des autres discours dont nous avons les titres, ni du discours sur la loi Minucia, ni des discours contre L. Métellus, contre L. Pison, contre Furius, ni du discours sur la rogation de Cn. Marcius Censorinus, ni du discours contre Plautius. Mais nous avons d'autres débris qui méritent d'être recueillis. Ainsi cet exemple de gradation ou d'échelle : « Ton enfance a été un déshonneur pour ta jeunesse ; ta jeunesse une flétrissure pour ta vieillesse ; ta vieillesse un opprobre pour la repu-

blique. » Ainsi surtout Texpression poignante des angoisses de Caïus, durant la lutte^ suprême : « Malheureux que je suis ! où aller, où chercher asile? Dans le Capîtole? mais il est inondé du sang de mon frère. Dans ma maison? j'y verrais une mère infortunée, fondre en larmes et mourir de douleur, n Cicéron, qui rapporte ces paroles, dans un de ses dialogues, fait dire. à Tinterlocuteur qui les cite : « Une chose certaine, c'est qu'en ce moment, le regard de Caïus, sa voix, son geste , étaient si touchants, que ses ennemis eux-mêmes en versèrent des pleurs*. »

La perte, peu s'en faut, complète des discours de Caïus et de ceux de son frère est un acpident bien regrettable. Mais les témoignages des anciens, et les lambeaux mêmes de ces discours qui ont échappé à la destruction, ne permettent guère de douter du talent oratoire des Graccfues. Ces deux hommes, si grands par le cœur, n'ont pas été moins grands par l'esprit. Ils ont eu le don d'éloquence, et ils en ont bien usé : est- il au monde une plus noble gloire?

Page 1