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Cicéron, Brutus, chapitre xxxvi

l'éloquence depuis les gracques jusqu'à' cicéron. 207

les noms des plus illustres artistes : à Tentendre, il ignorerait presque Polyclète. Quand il plaide pour Ârchias, il se garde bien de se jeter de prime abord dans son magnifique dithyrambe en l'honneur de la poésie et des poètes : il ne se brouille point avec les catoniens du temps , et il tient à leur prouver que son intention n'est nullement de médire de rignorance. Je me suis servi du mot tactique, à propos de la feinte ignorance d'Antoine et de Crassus. Cicéron, qui nous fait si bien connaître ces deux hommes, va justifier complètement cette expression. Je transcris le début du second livre des dialogues sur l'Orateur, dont Crassus et Antoine sont précisément les héros. Cicéron s'adresse à son frère : « Dans notre jeunesse, mon cher Quintus, c'était, si tu t'en souviens, une opinion généralement répandue que L. Crassus n'avait reçu d'autre instruction que celle que peut donner l'éducation du premier âge, et que M. Antoine n'en avait reçu absolument aucune. Beaucoup de personnes même, qui ne partageaient pas cette idée, se plaisaient à nous tenir le même langage, espérant par là modérer l'ardeur de notre zèle pour l'étude : on voulait nous faire entendre que, si ces deux grands orateurs étaient parvenus, presque sans avoir rien appris, au plus haut degré de l'habileté et de l'éloquence, nous nous donnions une peine fort inutile, et que notre père, cet homme si sage et si bon, prenait, pour nous faire instruire, des soins bien superflus. Nous réfutions cette assertion, comme pouvaient le faire des enfants, par des témoignages domestiques : nous citions notre père, C. Aculéon, notre allié, et L. Cicéron, notre oncle. Notre père, en eifet, et Aculéon, qui avait épousé notre tante maternelle , et pour qui Crassus eut toujours une affection particulière, nous parlaient de Crassus; et L. Cicéron, qui était allé en Cilicie avec Antoine, et qui était revenu de cette province en même temps que lui, nous faisait mille récits des études et des connaissances d'Antoine. Et, comme on nous enseignait, à nous et à nos cousins, les fils d'Aculéon, des choses qui étaient du goût de Crassus, et qu'il était lié avec nos maîtres, nous avons bien souvent reconnu, et notre grande jeunesse ne nous empô-

chait pas d'en être vivement frappés, que Crassus parlait le grec comme s'il n'eût pas su d'autre langue; nous avons pu voir aussi, par les questions qu'il posait à nos maîtres , ou par celles qu'il discutait lui-même dans ses entretiens, qu'aucun sujet ne lui était nouveau ni étranger. Quant à Antoine, nous tenions de notre oncle, cet homme si éclairé, qu'à Athènes et à Rhodes, il assistait fréquemment aux leçons des savants d'alors; et moi-même, tout jeune que je fusse, et autant que me le permettait la timidité de mon âge, je lui ai souvent adressé toute sorte de questions. Ce que j'avance ici ne sera pas nouveau certainement pour toi, car dès ce temps-là je te le disais, c'est que, dans ces conversations répétées sur des sujets si divers, je ne voyais guère de choses, au moins parmi les sciences dont je pouvais juger, où Antoine fût neuf et ignorant. Mais l'un et l'autre ils s'étaient fait un système : Crassus cherchait à faire dire de lui non pas que l'instruction lui manquait, mais qu'il la dédaignait, et il tâchait d'élever, en tous les genres de talents, les Romains au-dessus des Grecs; Antoine pensait que ses discours produiraient plus d'impression sur le peuple, s'il faisait croire que l'art était entièrement étranger à son éloquence. Ils espéraient tous deux avoir plus d'autorité, en affectant, l'un de mépriser les Grecs, l'autre de ne pas même les connaître. »

Tle de Cra«sus.

L. Licinius Crassus, de la famille illustre des Licinius, naquit à Rome, en l'an 140 ou 139 avant notre ère, huit ou neuf ans après la mort de Caton. Il débuta dès l'âge de vingt et un ans dans la carrière oratoire, et avec un très-grand éclat. Il réduisit Carbon accusé à se donner la mort, ou, selon d'autres, à s'en aller mourir en exil. Mais il paya cher ce premier succès. C. Carbon, fils du mort, le harcela sans relâche, brûlant de venger son père ; et ce Carbon, qui lui vouait une haine persévérante, éternelle, impitoyable, était un homme de talent et de grande vertu, un homme estimé de tous, le seul honnête homme, dit Cicéron quelque part, qui eût jamais porté le nom de Carbon. Crassus avouait

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lui-même qu'il n'y avait rien dont il se repentît davantage que d'avoir intenté le procès du père, et que la nécessité de s'observer attentivement dans toutes ses démarches, pour ne pas donner prise à son tour, réduisait sa vie à une véritable servitude.

A vingt-trois ans, il parla pour l'établissement de la colonie de Narbonne, et il fut chargé de la conduire. Le discours qu'il avait prononcé, et qui existait par écrit du temps de Cicéron, était marqué déjà d'un caractère de maturité que ne semblait pas comporter son âge. Il alla en Asie, en qualité de questeur, et il y reçut les leçons du rhéteur Métrodore. Il saisit, à son retour, toutes les occasions de faire briller son éloquence. A vingt-sept ans, il défendit, devant les pontifes, la vestale Licinia, sa parente, et il la fit absoudre ; mais il n'eut pas le même bonheur quand le jugement fut revu par une commission que présidait le sévère Cassius. Il brigua le tribunat, il l'obtint ; mais un tribun dévoué au parti aristocratique avait-il rien à dire? Crassus passa l'année de son tribunat dans le silence. L'année suivante, c'est-à-dire l'année même de la naissance de Cicéron, Crassus, âgé de trente-quatre ans, parla en faveur de la loi Servilia. Ce discours, d'après Cicéron, était son chef-d'œuvre. En l'an 95, Crassus, alors consul, prononça, en faveur de Q. Cépion , un discours que Cicéron trouve trop long pour un éloge, et trop court pour un plaidoyer. Trois ans plus tard, Crassus était censeur, et il montrait par ses actes que les maîtres grecs n'étaient pas les seuls pour lesquels il tenait à constater son mépris. Voici un des décrets qu'il signa avec son collègue L. Domitius Énobarbus : « Il nous a été rapporté qu'il y a des hommes qui ont institué un nouveau genre d'enseignement; que la jeunesse fréquente leurs écoles ; que ces hommes prennent le nom de rhéteurs latins, et que les jeunes gens vont chez eux passer la journée entière dans l'oisiveté. Nos ancêtres ont décidé quelles écoles leurs enfants fréquenteraient, et ce qu'ils y devaient apprendre. Ces nouveautés, contraires aux coutumes et usages de nos ancêtres, ne nous agréent pas et ne nous paraissent pas bonnes. C'est pourquoi nous avons cru devoir faire connaître

notre sentiment et à ceux qui tiennent ces écoles et à ceux qui fréquentent de pareils lieux : la chose ne nous agrée pas. >» C'était une proscription véritable , malgré Teuphémisme des termes. Les écoles furent fermées ; et les rhéteurs latins, comme autrefois les maîtres grecs , rhéteurs ou philosophes, durent se résigner à attendre des jours plus favorables. Ils avaient même cet avantage, qu'on ne les chassait pas, qu'on ne les pouvait chasser: ils continuèrent leur métier auprès des jeunes gens de famille, à titre de pédagogues, d'instituteurs particuliers, jusqu'à ce que des censeurs plus débonnaires leur permissent de rouvrir les écoles. Cicéron fait dire à Crassus quelque part qu'il les avait fait fermer à cause de l'ignorance des maîtres. C'étaient, selon lui, non pas des écoles oratoires, mais des écoles dMmpudence et de présomption. Il reconnaît, au contraire, que les maîtres grecs, malgré tout ce qui leur manque, ont des qualités qui ne sont pas sans valeur : non-seulement ils enseignent à parler avec plus ou moins d'aplomb, mais ils savent quelque chose, ils ont de la littérature ; et tout n'est pas perte, dans le commerce des jeunes gens avec eux. Remarquez que l'interlocuteur du dialogue ne s'adresse qu'à des amis particuliers. Je doute qu'en public Crassus eût rendu cette justice aux maîtres grecs.

Le censeur Domitius ne fut pas toujours d'accord avec son collègue," comme dans l'affaire des rhéteurs latins. Il y eut même entre eux des querelles très-vives; et Crassus, poussé à bout, finit par prononcer, contre Domitius, un discours des plus passionnés et des plus virulents. C'est le dernier qu'il laissa par écrit, mais non pas le dernier qu'il eût prononcé. Quelques jours avant sa mort, il remportait un de ses plus beaux triomphes oratoires. C'était en cette année 91, qui fut si agitée, et où le tribun Drusus périt victime de ses desseins généreux. Crassus était à peine âgé de cinquante ans. i^

Cicéron parle toujours avec éloge du caractère de Crassus : cependant on ne peut douter que Crassus n'eût ses défauts. Son ton était souvent hautain et dédaigneux. C'était un homme plein de morgue aristocratique. Il prodiguait à

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ses adversaires des sarcasmes qui n'étaient pas toujours de très-bon goût. H y a quelquefois, dans ses plaisanteries, plus d'insolence que d'esprit; mais sa physionomie grave et austère donnait à Farme dont il abusait une puissance redoutable, une force presque irrésistible.

Kloquence de Crassas.

Cicéron , dans le Brutus , s'exprime comme il suit : « Je pose en fait qu'il n'a pu exister rien de plus parfait que Crassus. Il avait une gravité noble, mêlée de cet enjouement et de cette plaisanterie fme et ingénieuse qui sied à l'orateur, et qui ne dégénère jamais en bouffonnerie. Il parlait avec une pureté et une correction éloignées de toute recherche. Ses idées se développaient avec une netteté admirable; et, lorsqu'il discutait sur le droit civil ou sur l'équité et le bien, les preuves et les exemples lui venaient en abondance.... Crassus arrivait préparé : on l'attendait, on l'écoutait avidement. Dès son exorde, qui était toujours travaillé avec soin, il justifiait cette attente. Son geste était calme, sa voix soutenue; il ne marchait point, il frappait rarement du pied. Mais la chaleur de son âme , quelquefois la colère ou une douleur profondément sentie , passionnaient ses paroles ; il employait souvent, sans sortir de la gravité, l'arme de la plaisanterie ; enfin , ce qui est le comble de l'art, il joignait à une grande brièveté de style tout Téclat des ornements. Jamais il ne trouva son pareil pour l'attaque et la réplique. Tous les genres de cause lui furent également familiers. Il se plaça, dès ses débuts, au premier rang des orateurs. »

Cras«ii0 orateur Judleialre.

L'éloquence judiciaire, avec Crassus, atteignit à sa perfection , non moins que l'éloquence politique. Cicéron ne fait pas difficulté de le reconnaître. 11 fait mieux encore ; il donne l'analyse des plus fameux plaidoyers de Crassus. Un de ces plaidoyers avait pour objet d'établir la validité du testament d'un certain Coponius. Scévola, orateur de la partie adverse, soutenait la nullité des dispositions faites en faveur de Maûius Curius, parce que Curius était institué héritier au cas

âl2 CHAPiTlîE XV.

OÙ, Coponîus ayant un fils, ce fils serait mort avant d'être majeur. Or, Coponius n'avait pas eu de fils. « Crassus commença son discours par l'histoire de ce jeune homme désœuvré, qui, se promenant sur le rivage, trouva une cheville d'aviron, et se mit en tête de construire un vaisseau. Scévola, selon lui, en faisait autant, avec ses prétendus pièges tendus à la bonne foi : c'était une cheville avec laquelle il bâtissait l'édifice d'un grand procès. Ce début, ainsi que plusieurs pensées du même genre, égayèrent tous les auditeurs, et les firent passer du sérieux à l'enjouement. C'est un des trois effets que doit produire l'orateur. Ensuite il prouva que la volonté du testateur , son intention formelle , c'était de faire Curius son héritier, s'il n'avait pas de fils qui devînt majeur, soit qu'il ne lui en naquît point, soit que celui qui naîtrait vînt à mourir ; que telle était la rédaction de la plupart des testaments, et qu'on ne contestait pas, qu'on n'avait jamais contesté leur validité. Par tous ces arguments, il opérait la conviction ; et c'est le deuxième des trois points essentiels à l'orateur. Enfin, il fit valoir l'équité naturelle, la nécessité de se conformer aux intentions et aux volontés consignées dans les testaments. Il fit voir à combien de surprises on serait exposé, surtout en pareille matière, si Ton négligeait l'esprit pour la lettre; quelle puissance aurait bientôt Scévola, si personne désormais n'osait faire un testament sans prendre auparavant son avis. La force avec laquelle il exposa toutes ses raisons, les exemples nombreux dont il les appuya, la variété de son style, le sel et les plaisanteries dont le discours était assaisonné, enlevèrent tous les suffrages ; et les auditeurs, transportés d'admiration, ne se souvinrent même plus du plaidoyer de son adversaire. C'était là le troisième point essentiel à l'orateur, et le plus important des trois. L'auditeur vulgaire eût pu admirer séparément le discours de Scévola ; mais il en eût jugé tout autrement, après avoir entendu Crassus. Un homme instruit et de sens, en écoutant le premier, sentirait qu'il existe encore une éloquence plus riche et plus abondante. Mais, la cause plaidée des deux parts, si Ton eût demandé quel orateur remportait sur l'autre, il y aurait eu, sans nul doute,

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parfait accord entre la décision du critique éclairé et celle du vulgaire ^ »

Cicéron, dans ses dialogues sur l'Orateur j cite le passage du plaidoyer où Crassus se moquait du juriste trop difficile. Je vais transcrire ces plaisanteries romaines, qui ne sont peutrêtre pas aussi plaisantes qu'elles le semblaient à Cicéron : « S'il n'y a de testament bien fait qu'autant que tu l'auras rédigé, nous viendrons, tous tant que nous sommes, t apporter nos tablettes ; toi seul rédigeras tous nos testaments. Hé bien, alors, quel temps te restera-t-il pour l'occuper des affaires publiques, pour vaquer à celles de tes amis ou aux tiennes, enfin pour ne rien faire? car, à mon sens, ce n'est point être libre que de n'avoir pas quelque fois la faculté de ne rien faire. »>

Les fragments du plaidoyer pour Cn. Plancus sont plus importants, et ils répondent mieux à l'idée qu'on est en droit de se faire de l'esprit de Crassus : le talent de l'orateur s'y montre sous ses aspects les plus divers ; et, à côté de plaisanteries aussi vives que bien appliquées, il y a des traits d'une admirable éloquence. L'adversaire de Crassus était un certain M. Brutus, qu'il détestait, homme décrié pour ses prodigalités et ses débauches. Nous laissons encore parler Cicéron. C'est lui qui nous fait connaître le discours, et qui en a conservé les plus beaux passages : « Que de sarcasmes ne fit-il pas, à l'occasion des bains que Brutus venait de vendre, et du patrimoine qu'il avait dissipé ! Et cette repartie, quand Brutus dit qu'il suait sans savoir pourquoi : « Il n'y a rien de bien surprenant, car tu viens « de quitter les bains. » Crassus prodigua les mots heureux, sans que jamais cette plaisanterie continuelle perdit de son agrément. Brutus avait imaginé de prendre deux lecteurs ; de faire lire au premier la harangue de Crassus pour la colonie de Narbonne, et au second le discours en faveur de la loi Servilia; et il avait relevé les points où la politique de Crassus se contredisait de l'une a l'autre. Crassus fit une i*éponse de bon goût. 11 prit trois lecteurs, et il mit en main

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