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I. Cicéron, Brutus, chapitre lui

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à chacun d'eux un des trois livres que le père de Brutus avait écrits sur le droit civil. On lut, dans le premier : // arriva par hasard que nous étions à ma maison de Priverne. « Brutus, ton père dépose qu'il t'a laissé un domaine à Pri- « verne. » On lut, dans le second livre : Nous étions à ma maison d'Alhe, mon fils et moi. « Cet homme, distingué « entre tous nos concitoyens par sa sagesse, connaissait « parfaitement ce gouffre. II craignait qu'une fois son fils « ruiné, on pût croire qu'il ne lui avait laissé aucun héri- « tage. » On lut, dans le troisième- et dernier livre : Un Jour, à ma maison de Tibur, nous nous assîmes, mon fils Marcvs et moi, tt Où sont-ils, Brutus, ces domaines que ton père u t'a laissés, comme il le note lui-même dans des mémoires « publics? Si tu n'avais été déjà en âge de puberté, il au- « rait composé un quatrième livre, et on y lirait qu'avec « son fils il s'est baigné dans ses bains. » Qui contesterait que Brutus dut être aussi confondu par ces railleries et ces piquants sarcasmes, que par les tragiques invectives où se livra Crassus, en voyant tout à coup passer le convoi de Junia, au moment même qu'il plaidait? Dieux immortels ! quelle énergie sublime ! quelle véhémence soudaine, inattendue, lorsque, foudroyant Brutus du geste et du regard, et d'un ton aussi noble qu'impétueux : « Brutus , que « veux-tu que cette vieille femme annonce à ton père? à « tous ces hommes illustres dont tu vois porter les « images? à tes ancêtres, à ce L. Brutus qui délivra le « peuple romain de la domination des rois? Que dira-t-elle u de tes occupations? A quels soins, à quelle gloire, à quelle « vertu te montrera-t-elle appliqué? A augmenter ton pa- « trimoine? c'est peut-être chose indigne de ta noblesse; « mais supposons-le : il ne te reste rien ; tes débauches ont u tout dévoré! Est-ce à étudier le droit civil? c'est une tra- « dition de ton père ; mais elle dira qu'en vendant ta mai- « son, tu ne t'es pas même réservé, dans le mobilier « paternel, le siège du jurisconsulte. La science militaire ? «: mais tu n'as jamais vu un camp.. L'éloquence? mais tu « n'en as pas l'ombre ; et le peu que tu avais de poumons « et de babil, tu l'as honteusement prostitué à cet infâme

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» métier de calomniateur. £t tft oses voir le jour t tu oses a regarder tes;, juges en face ! tu oses te présenter dans le « Forum, dans la ville, aux yeux de tes concitoyens! Et tu « ne frémis pas de honte devant cette morte, devant ces " images mêmes! Ah! loin que tu puisses encore imiter les a vertus de tes ancêtres, il ne te reste pas mêm&le moindre « réduit pour placer leurs portraits' ! »

Nous ne savons que fort peu de chose des autres plaidoyers de Crassus, de ceux qu'il avait prononcés pour Pison, pour C. Aculéon, pour C. Sergius; et les fragments de tous ces discours sont absolument dénués d'intérêt littéraire.

Dlscoura pollftqae0 de Crmmum.

Il n'y a qu'un seul des discours politiques de Crassus sur lequel Cicéron soit entré dans quelque détail, et encore est-ce un de ceux que l'orateur n'avait point écrits : c'est le dernier qu'il prononça, et c'est en le prononçant qu'il fut saisi de la maladie dont il mourut au bout de quelques jours. On ne peut guère que glaner quelques lignes à travers les minces fragments des sept autres dont nous avons les titres. Ainsi, cet argument adressé à Carbon : « Tu as beau, Carbon, avoir défendu Opimius, on ne te croira pas pour cela un bon citoyen. Évidemment, tu feignais; tu étais guidé par quelque intérêt ; car, bien souvent, dans tes harangues, tu as déploré la mort de Tib. Gracchus; car tu as été complice de l'assassinat de P. l'Africain ; car tu as porté, durant ton tribunat, une loi fatale ; car tu as toujours été d'un avis contraire à celui des gens de bien. » Ainsi ce cri pathétique que pousse l'orateur, effrayé par la vue des périls que voulait conjurer Servilius : « Arrachez-nous à ces misères ; arrachez-nous à la férocité de ces monstres altérés de notre sang ; ne souff'rez pas que nous soyons à la merci d'aucun autre que de vous tous, du peuple qui est notre maître, et à qui nous devons obéir. » J'ai donc hâte de transcrire les pages éloquentes où Cicéron a retracé la lutte de Crassus contre le consul Philippe. Je ne retrancherai rien de cet in-

I. Cieéron, dialogues èur l'OrateuTy liTre U, paragraphe $»S.

comparable tableau. CrassuS mérite bien qu'on laisse parler jusqu'au bout son panégyriste; et, quand Cicéron parle,] qui pourrait se plaindre de Tentendre parler trop longj temps? Voici donc le préambule du troisième livre des dialogues sur V Orateur,

« Gomma je me disposais , mon cher Quintus , à reproduire le discours qu'avait tenu Crassus après Targumentation d'Antoine , et à le consigner dans ce troisième livre , un bien pénible souvenir est venu réveiller dans mon cœur des regrets et des chagrins douloureux ; car ce beau génie, digne de l'immortalité, cette douceur de mœurs, cette vertu si pure, qui distinguaient L. Crassus, tout fut éteint par une mort soudaine, dix jours à peine après ce jour dont les entretiens font le sujet de ce livre et du précédent. Crassus revint à Rome le dernier jour des jeux scéniques : là , il apprit avec indignation que le consul Philippe, dans une harangue au peuple, avait déclaré qu'il lui fallait un autre conseil; qu'avec un tel sénat, il ne pouvait conduire les affaires publiques. Le matin des ides de septembre, il se rendit à la curie , où les sénateurs se trouvèrent en nombre. Drusus, qui avait convoqué l'assemblée, après s'être plaint vivement de Philippe , proposa au sénat de délibérer sur l'outrage dont le consul s'était rendu coupable , par sa harangue, envers l'ordre entier. Crassus prit la parole. Toutes les fois que Crassus prononçait quelque discours préparé avec soin , les hommes les plus éclairés s'accordaient à dire qu'il semblait n'avoir jamais mieux parlé ; mais on convint universellement alors , je le tiens des témoins , que Crassus jusque-là avait seulement surpassé tous les autres, mais qu'en ce jour il s'était surpassé lui-même. 11 déplora le triste sort et le délaissement du sénat ; il flétrit le consul, qui , au lieu d'être pour cet ordre un bon père ou un tuteur iidèle, le dépouillait, comme eût fait un brigand infâme, de sa dignité héréditaire : «^ Je ne m'étonne pas, disait-il, « que l'homme dont la politique funeste a bouleversé la ré- « publique veuille ravir à la république l'appui du sénat. » Philippe était violent, maniant bien la parole, capable surtout de faire tête à l'attaque. Les reproches de Crassus

l'éloquence depuis les GRACQUES jusqu'à CICÉRON. 217

étaient comme des brandons qui enflammaient sa fureur. Il ne se contint plus ; et, dans un transport de colère , il fit prendre un gage sur les biens de Crassus, comptant réduire ainsi son adversaire au silence. Crassus, à ce moment, diton, déploya une éloquence vraiment divine. Il déclara qu'il ne voyait plus un consul dans celui qui refusait de voir en lui un sénateur : « Quoi ! quand tu as traité comme un bien « confiscable Tautorité de Tordre tout entier, tu t'imagines « donc que je vais m'effrayer pour une prise de gages sur « moi? Ce n'est pas là ce qu'il faut m'arracher, si tu veux «réduire Crassus au silence. Arrache cette langue; et, « quand il ne me restera plus que le souffle, mon âme libre « trouvera encore des sons poiu* combattre tes volontés « tyranniques! » Il parla longtemps, dit-on, avec cette chaleur et cette véhémence, donnant l'essor à son âme, à son génie, à toutes ses forces; et la majorité de l'assemblée adopta le décret qu'il avait rédigé dans les termes les plus nobles et les plus magnifiques. Ce décret portait que jamais ni la sagesse ni la fidélité du sénat n'avaient manqué à la république, toutes les fois qu'il s'était agi des intérêts du peuple; et Crassus signa la rédaction, comme l'attestent encore les archives. Mais ce discours fut le chant du cygne de cet homme divin : ce furent les derniers sons de cette Toix éloquente; et nous, comme si nous devions l'entendre encore, nous venions à la curie , après sa mort, afin de contempler la place même où il avait, pour la dernière fois, posé les pieds. Il fut saisi, tandis qu'il parlait, d'une douleur de côté, qui fut suivie d'une sueur abondante, puis d'un violent frisson; il rentra chez lui avec la fièvre, et, sept jours après, la maladie l'avait emporté. 0 trompeuse espérance des hommes ! fragilité de notre fortune ! vanité de nos efforts, si souvent brisés et confondus au milieu de leur course ! ambitions que la tempête engloutit avant qu'elle^ aient pu découvrir leur port! Tant que la vie de Crassus fut occupée à la pénible poursuite des dignités, il jouit de cette gloire que donnent le dévouement aux intérêts des particuliers et récltft du talent , mais non point encore du crédit et du rang attachés aux grands emplois. Et, Tannée d'après

ât8 CHAPITRE XT.

sa censure, lorsque les suffrages unanimes des Romains lui décernaient la première place dans la considération publique , la mort renversa tout Tespoir, tous les projets de sa vie ! Cette perte fut un sujet de deuil pour sa famille , de douleur pour la patrie, de tristesse pour tous les gens de bien : mais la république a été plus tard en proie à de telles calamités, que les dieux, ce me semble, n'ont point ravi l'existence à L. Crassus, mais qu'ils lui ont fait don de la mort. Il n'a point vu Tincendie de la guerre embrasant l'Italie , le sénat assailli de haines furieuses, les premiers citoyens de Rome accusés d'un complot sacrilège ; il n'a point vu les larmes de sa fille, l'exil de son gendre, la fuite désastreuse de C. Marins, son retour signalé par d'affreux massacres; enfin, toutes les dégradations qu'eut à subir cette république , jadis si glorieuse , lorsque lui-même atteignait au comble de la renommée. >•

Tle d^Ântolne.

Marcus Antonius, l'aïeul du fameux triumvir, naquit Tan 144 avant notre ère. Il était donc l'ainé de Crassus de quelques années ; mais il ne débuta qu'après Crassus dans la carrière politique. Il fut toute sa vie l'ami dévoué de ce grand orateur, le compagnon de ses travaux, le coafident de ses pensées. Le parti aristocratique eut aussi en lui un soutien persévérant, un athlète énergique. Après s'être fait connaître par quelques-unes de ces accusations qui servaient aux jeunes orateurs à signaler leur talent, il brigua et obtint les magistratures. Il ne s'arrêta pas dans les degrés inférieurs. A l'âge de quarante-quatre ans , il fut nommé consul. L'année suivante, il alla, avec le titre de proconsul, gouverner la Cilicie. Il fut retenu quelque temps à Athènes par les vents contraires, et il profita de ce repos forcé pour écouter les leçons des rhéteurs et des philosophes les plus célèbres. A son retour de Cilicie, il se mit sur les rangs pour la censure, et il fut élu. Un certain Duronius attaqua cette élection, comme entachée de brigue; mais Antoine eut gain de cause contre lui, et fut confirmé dans sa charge. Dix ans phifî tard . c'est-à-dire en l'an 88 avant notre ère, Antoine fut

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proscrit par Marius. Il échappa d'abord aux recherches, grâce au dévouement d'un citoyen obscur, qui le cacha dans sa mai* son. Mais on finit par découvrir sa retraite, II fut égorgé, et sa tête fut exposée sur cette tribune aux harangues qui avait si souvent retenti de sa parole éloquente. C'était la première fois que le théâtre des luttes du génie servait à l'érection de sanglants trophées : ce ne devait pas être la dernière.

Kloqueiiee 4*Aiitelne.

Antoine n'avait écrit aucun de ses discours. II en donnait une raison qui fait plus d'honneur à sa prudence qu'à sa sincérité. Il voulait être toujours à même de nier, si on lui reprochait d'avoir dit autrefois ce qu'il n'aurait pas dû dire. Les principes qu'il professait sur les devoirs de Torateur judiciaire l'entraînaient à passer du blanc au noir, en passant d'une cause à une autre ; et c'est pour cel^ sans doute qu'il ne s'exposait pas à voir des Brutus le mettre en contradiction avec lui-même. En fait de morale oratoire , il n'avait guère qu'une règle, le succès. Il ne se serait pas chargé d'une cause quelconque ; mais, s'il accordait son patronage, c'était sans réserve. Il défendait les intérêts de son client par tous les moyens possibles, quelle qu'en fût la valeur morale, pourvu qu'ils servissent h atteindre le but. C^est la théorie qu'il développe lui-même dans les dialogues où Cicéron le fait parler. Mais ce qu'il dit de la conscience avec laquelle il tâchait toujours de s'acquitter de son mandat rachète ample^ ment les erreurs de cette doctrine, par trop avocassière. Il se pénétrait profondément des sentiments qu'il voulait inspirer à ses juges et à ses auditeurs. Jamais, par exemple, il ne cherchait à exciter la compassion pour son client, s'il ne sentait lui-même ses entrailles émues de douleur et de pitié. Ainsi, c'est par un mouvement spontané, disait-il, et non point par calcul et par art, qu'il avait déchiré la tunique de Manîus Aquillius aux yeux du peuple, pour montrer les cicatrices dont la poitrine de l'accusé était couverte. A cette vue , Marius fut attendri sur le sort de son ancien compagnon d'armes. L'homnïe farouche versa des pleurs , et Aquillius fut absous.

Tels étaient les triomphes de Téloquence d'Antoine. Cicéron parle toujours de cette éloquence avec une vive admiration. Il n'y avait rien d'élégant ni de recherché dans les expressions de l'orateur; mais, en revanche, la pensée se développait avec éclat et avec force. Antoine ne négligeait pas de mettre du soin dans l'arrangement des mots : on cite même certaines formes de phrase, savamment harmonieuses, qui lui étaient familières. Mais il visait bien plus à donner à sa diction du poids que de la grâce. Les pensées se subordonnaient merveilleusement , dans son esprit, les unes aux autres : toujours elles se présentaient à leur place ; toujours elles arrivaient au moment précis où elles devaient produire le plus d'effet. La mémoire d'Antoine était imperturbable ; jamais elle ne le laissait en défaut. Aussi avait-il toujours Fair de parler d'abondance. Mais il ne parlait qu'après avoir longtemps médité tous les points de sa cause. U était préparé sur tout ; et si bien, que les juges ne pouvaient jamais se mettre complètement en garde contre ses artifices. Mais c'était surtout par l'action qu'il excellait. Il avait dans la voix quelque chose d'un peu plaintif, et il réussissait sans peine à faire naître la compassion dans les âmes. Le barreau, avant Cicéron, n'eut point d'orateur plus habile qu'Antoine ; mais cette éloquence, par l'excès de ses qualités mêmes, convenait plus encore au barreau qu'à la tribune. Aussi Antoine ne fut-il, comparé à Crassus, qu'un orateur politique du second ordre; mais il égala Crassus, s'il ne le surpassa même, comme orateur judiciaire.

Les discours d'Antoine passionnaient et charmaient les Romains, et ils laissaient dans les âmes une impression profonde et durable. Les contemporains en avaient retenu par cœur les plus beaux traits; peut-être même la tachygraphie, science depuis longtemps en usage, en avait elle recueilli d'entiers. L'orateur ne parvint donc qu'imparfaitement à réduire ses improvisations à l'état de paroles volantes. Cicéron, dans plus d'un passage, cite textuellement des phrases d'Antoine, et il analyse avec détail quelques-uns de ses plus fameux plaidoyers. Nul doute qu'il n'ait eu sous les yeux des notes prises par quelques auditeurs entbousias*

l'éloquence depuis les 6RACQUES JUSQU'â GICÉRON. 221

tes, des rédactions plus ou moins complètes, sans préjudice de ce qu'il a pu tirer des souvenirs de ceux qui s'étaient bornés à entendre. Voyez, par exemple, s'il n'y a pas autre chose encore qu'un écho de vagues souvenirs, dans ce qu'il nous conte du plaidoyer d'Antoine pour C. Norbanus, ce tribun du peuple qui avait fait condamner Cépion à l'exil, et que P. Sulpicius Rufus accusait du crime de lèse-majesté, en vertu de la loi Apuléia, sous prétexte des désordres et de la sédition que le procès de Cépion avait causés. C'est Antoine lui-même que Cicéron fait parler sur ce discours :

ft On traite la question de dénonciation, lorsqu'il- s'agit d'assigner à un fait son nom véritable. Il y eut, sur ce point, une vive contestation entre Sulpicius et moi, dans l'affaire de Norbanus. J'avouais la plupart des griefs dénoncés par mon adversaire ; mais je soutenais qu'il n'y avait point de crime de lèse-majesté : or, de ce nom dépendait toute la cause, d'après la loi ÂpuIéia.... Nous nous efforçâmes, Sulpicius et moi, de développer, chacun à notre point de vue, et sans ménager nos ressources oratoires, ce qui constituait le crime de lèse-majesté.

« Si la majesté de l'État consiste dans la grandeur et la a dignité, c'est léser sa majesté que de livrer aux ennemis •< une armée du peuple romain : ce n'est pas la léser que de « livrer à la puissance du peuple romain celui qui a commis « ce crime.

tt Si les magistrats doivent être au pouvoir du peuple ro- « main, pourquoi accuses-tu Norbanus, qui h obéi, pendant « son tribunat, à la volonté de Rome? »

«c Je rassemblai en un tableau tous les genres de séditions, leurs excès, leurs dangers; je retraçai toutes les révolutions de notre république ; je conclus que toutes les séditions avaient été fâcheuses, mais que quelques-unes, cependant, furent légitimes et presque nécessaires. J'avançai ce que Crassus rappelait tout à l'heure, qu'il avait été impossible, soit de chasser les rois, soit d'instituer les tribuns du peuple, soit de restreindre si souvent par des plébiscités la puissance consulaire, soit d'établir l'appel au peuple, cette sauvegarde de la république, cette garantie de la liberté, sans que ^

noblesse signalât sa répugnance à céder ; que ces séditions avaient fait le salut de Rome ; qu'il ne fallait donc pas se hâter, pour un mouvement populaire qui se serait fait, d'imputer un crime àNorbanus, et un crime capital. J'ajoutai que, si jamais on avait reconnu au peuple romain le droit de se soulever, et je prouvais qu'on Tavait reconnu plus d'une fois, aucun motif plus légitime ne s'était présenté. Puis, donnant à mon plaidoyer un autre tour, je me mis à gourmander Cépion pour sa fuite honteuse, à déplorer le désastre de l'armée : par ce moyen, je ravivais la douleur de ceux qui avaient à pleurer la mort de quelque parent; je réveillais, j'aiguillonnais, dans l'âme des chevaliers romains, juges de la cause, la haine qu'ils portaient à Cépion, pour ses entreprises sur leur droit déjuger. Quand je me sentis maître de la cause et assuré du succès de mes moyens de défense ; quand je me fus concilié la bienveillance du peuple, en défendant ses droits, même le droit de sédition ; quand j'eus tourné en faveur de mon client les esprits des juges, grâceau récit de cettecalamité publique, grâce audeuil et aux regrets que leur laissait la mort de leurs proches, grâce à leurs ressentiments contre Cépion; alors je mêlai, à la véhémence et au pathétique, ce ton plus doux et plus calme dont j'ai parlé plus haut. Je représentai qu*il y allait pour moi du sort d'un ami, c'est-à-dire, selon les idées de nos ancêtres, de qui m'était non moins qu'un fils; qu'il y allait de toute ma réputation presque, et de toute ma fortune, puisque rien ne pouvait m'arriver, ni de plus funeste à mon honneur, ni de plus amer, de plus douloureux à mon âme, que d'échouer à secourir un ami, moi qui avais si souvent défendu avec succès des hommes qui m'étaient absolument étrangers, qui n'étaient que mes concitoyens. Je priais les juges de pardonner à mon âge, à mes dignités, à mes services, la juste, la pieuse douleur dont ils me voyaient pénétré, surtout s'ils avaient remarqué, dans les autres causes, que je les implorais uniquement pour mes amis en péril, jamais pour moi-même*. » C'est à Sulpicius qu'Antoine rappelle

- i. Cicéron, dialogues sur VOrateur, livre II, paragraphes 2S, 89, 40, 48.

l'ÉLOQUENOS depuis LB8 OBACQUBS JUSQU'A CICÉRON. 223

les souvenirs de ce plaidoyer fameux ; et Sulpicius complète par d'autres détails le récit de la lutte où il avait été vaincu par le vieux orateur. Suivant Sulpicius et suivant Cicéron^ Antoine s'était montré tout à la fois homme très-éloquent et artiste consommé.

Antoine, qui n*aimait pas à écrire, savait pourtant écrire aussi bien qu'il savait parler. II avait même composé un petit livre sur l'art oratoire. C'est dans ce livre qu'on lisait le mot cité par Cicéron : « J'ai vu beaucoup d'hommes diserts, mais jamais un homme éloquent. »

Philippe.

Lucius Marcius Philippus, ce consul qui s'emporta contre Crassus à d'injustifiables violences, était, de l'aveu de Cicé-^ ron même , le premier orateur du temps , après Crassus et Antoine. On se rappelle les termes par lesquels Cicéron caractérise Philippe et son éloquence. C'était un homme pas-* sionné et colère ; et ses discours se sentaient trop souvent des désordres de son âme. 11 ne ménageait à ses ennemis ni l'invective ni l'injure. 11 maniait la plaisanterie avec une certaine dextérité, encore qu'il y eût souvent, dans ses bons mots , plus de malice et de fiel que de grâce et d'atticisme. Il n'était jamais à court de raisons ; et ce qu'on admirait sur^ tout en lui , c'était une grande facilité de langage, une abondance intarissable de développements , un art extrême à saisir les moyens d'une cause et à les mettre en lumière, Philippe était d'ailleurs fort lettré : il était versé dans les études grecques ; et ce n'est pas par l'instruction et la culture de l'esprit qu'il était resté, selon le mot de Cicéron , à un long intervalle de ses deux illustres contemporains. Les défauts de son talent tenaient aux défauts de son caractère. Il ne faudrait pas pourtant se représenter Philippe comme un démagogue sans foi et sans vergogne. Il était homme de parti, et, comme tel, sujet à de graves erreurs, à des préjugés fâcheux, à des emportements coupables. Dans les rapports ordinaires de la vie, nul n'était ni d'un meilleur conseil, ni d'un commerce plus agréable, ni d'une plus parfaite urbanité de mœurs. Il suffit, pour s'en convaincre, dé lir**

la charmante histoire contée par Horace. Horace n'hésite point à reconnaître, dans Philippe, un homme de cœur et de courage, un orateur judiciaire excellent.

Cotta et Sulpleios.

Caïus Aurélius Cotta et Publius Sulpicius Rufus furent, jusqu'à un certain point, les disciples de Crassus et d'Antoine. C'est ainsi du moins que Cicéron nous les représente, dans les dialogues sur V Orateur^ où ils figurent comme auditeurs et admirateurs des deux principaux personnages. Ils étaient encore jeunes Tun et Tautre, dans le temps que Crassus et Antoine étaient déjà à Tapogée des dignités et de la gloire.

Cotta n'avait rien de celte fougue et de cette véhémence qui distinguaient Philippe. La faiblesse de sa complexion et la délicatesse de sa santé lui interdisaient les sujets pathétiques. Il y avait , dans son éloquence , quelque chose de doux et d'insinuant ; mais à peine pèut-on dire que Cotta fut un orateur. « Cotta, dit Cicéron dans le Brutus^ brillait par la finesse de l'invention; son élocution était pure et facile. Il avait fort sagement réglé son style et son action sur la faiblesse de sa poitrine, et il s'abstenait avec soin de tout effort violent. Rien, dans ses discours, qui ne fût correct, sain et de bon goût ; et, ce qui est un grand mérite, comme il ne pouvait subjuguer les esprits par une force victorieuse, et que son éloquence ne l'essayait même pas, il les maniait avec adresse, et il les amenait insensiblement au môme but où les entraînait violemment Sulpicius. » Cotta prétendait, dit-on, prendre Antoine pour modèle. On voit que le disciple différait presque complètement du maître.

Sulpicius ne suivit point, tant s'en faut, la ligne politique d'Antoine et de Crassus. Il se signala entre les plus chauds partisans de Marins ; et il n'y eut jamais de tribun plus violent, dans ce siècle de révolutions et de violences. C'est lui qui fit priver Sylla du commandement de l'armée qui marchait contre Mithridate. Au retour de Sylla, 11 fut obligé de s'enfuir de Rome; mais un esclave le livra au proscripteuz*. Il fut égorgé, et sa tête fut plantée sur les rostres de la tribune aux harangues.

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