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L ÉLOQUENCE DEPUIS LES 6RACQUES JUSQU'A CICÉRON. 22Ô

Sulpicius imitait la manière de Crassus, plus encore que celle d'Antoine- Il avait, en effet, quelques-unes des qualités de Grassus ; mais il manquait de grâce. Son éloquence était véhémente et presque tragique; sa voix avait de la force, de la douceur et de l'éclat; son geste était agréable, sans avoir rien de théâtral ; sa diction était abondante, mais rapide, sans redondance ni longueurs. Il n'avait laissé aucun discours écrit : il avouait même que le travail de la rédaction lui eût été à peu près impossible. Les discours qu'on avait sous son nom, au temps de Cicéron, n'étaient pas de lui, au moins pour le style et la forme : ils avaient été rédigés par P. Canutius, le plus éloquent, s'il faut en croire Cicéron, de tous les orateurs qui n'appartenaient pas au sénat.

Antres orateurs eonteiuporalns de Crassus et d^Antoine*

Cicéron donne un rôle, dans les dialogues sur V Orateur y à Caïus Julius César, surnommé Strabon. C'est le poète Julius César, devant lequel nous avons vu Attius maintenir fièrement ses droits de préséance. Il était frère utérin de Catulus. Il fut édile curule en l'an 91 avant Jésus-Christ, et il périt dans les proscriptions de Marins. Il avait laissé des discours écrits. Mais il ne paraît pas que son talent oratoire, non plus que son talent poétique, fût beaucoup au-dessus du médiocre. On sait seulement que c'était un homme de goût et un homme d'esprit, et qui s'entendait à manier la plaisanterie. La prose de ses discours, comme les vers de ses tragédies, manquait absolument de nerf, sinon de douceur : c'est l'expression même dont se sert Cicéron.

Il reste un curieux passage d'un discours du chevalier romain Caïus Titius, où l'on voit avec quel cynisme certains juges de ce temps-là se moquaient et des bienséances et de leurs fonctions mêmes. Ils passaient la matinée à faire la débauche; ils arrivaient au comice, la tête lourde, les yeux appesantis; ils n'écoutaient pas un mot ni de la cause, ni des dépositions testimoniales ; et , quand il fallait donner son avis , c'étaient des réflexions philosophiques du bon genre : « Qu'ai-je affaire avec ces impertinents? Que n'allonsnous plutôt boire le vin grec mêlé de miel, mangerb

grive bien grasse, un bon poisson, un loup du vrai cru, péché entre les deux ponts? » Titius était poète, comme César Strabon : il avait fait des tragédies; mais ses vers ne valaient pas sa prose, qui est vive et piquante. On dit qu'il ne savait pas le grec ; mais peut-être se donnait-il ce ton, à titre d'ennemi des choses nouvelles et des nouvelles mœurs; et je ne jurerais pas que son ignorance littéraire fût plus réelle que celle d'Antoine ou de Crassus.

Il y avait, même hors de Rome, des orateurs dont quelques-uns méritaient une certaine estime. Tel était, d'après Cicéron, T. Bétucius Barrus, d'Asculum. On avait de lui plusieurs discours. Il était venu une fois à Rome, pour accuser Cépion. Le discours qu'il avait prononcé était célèbre, et Cicéron dit qu'il n'était pas sans qualités.

Tous les noms que nous venons de citer sont assez obscurs ; il n'en est pas de même de celui d'Hortensius. Malheureusement pour nous, Hortensius n'est qu'un nom fameux. Il ne reste à peu près rien de ses discours; et Ton ne trouvera ici autre chose que les honorables témoignages de Cicéron sur l'homme qui avait été son précurseur immédiat, et dont il fut d'abord l'émule, puis le vainqueur.

Quintus Hortensius Ortalus naquit en l'an 115 avant notre ère, et il mourut en l'an 51, à l'âge de soixante-quatre ans. Il n'avait guère que dix-neuf ans , quand il débuta dans la carrière oratoire: c'était sous le consulat de Crassus. Il défendit, dans le sénat, la cause de l'Afrique, et ce premier discours eut un plein succès. D'autres discours le placèrent bientôt à un rang très-élevé parmi les orateurs vivants. Après la mort de Crassus et d'Antoine, ses rivaux eux-mêmes ne contestaient point sa supériorité. Cicéron seul devait éclipser cette grande renommée. Cicéron rappelle, dans le Brufus {chSLpiire xcn), les qualités par lesquelles Hortensius avait conquis cette royauté : il montre Hortensius à son apogée oratoire ; il nous apprend qu'Hortensius fut le modèle que lui-même se proposa d'abord. « Deux orateurs excellaient en'ce temps-là, Cotta et Hortensius; et leur talent allumait

l'éloquence depuis les GRACQtJES JUSQU'A CIGBRON. 227

en moi une vive émulation. Le premier, doux et coulant, exprimait avec aisance et facilité sa pensée, et il la revêtait des formes les plus naturelles ; Tautre, orné et plein de feu, n'était pas tel que tu Tas connu, Brutus, déjà sur son déclin: il avait un bien autre mouvement et de style et d'action. Il me sembla donc que c'était surtout avec Hortensius qu'il me fallait lutter ; car c'était de lui que me rapprochaient le plus et mon âge et la chaleur qui m'animait en parlant. J'avais aussi remarqué que, dans les causes qu'ils soutenaient ensemble, comme celle de M. Cauuléius et celle du consulaire Cn. Dolabella, Hortensius remplissait toujours le premier rôle, quoique Cotta eût été pris comme principal défenseur. En effet, une grande réunion d'hommes et le fracas du barreau exigent un orateur ardent et passionné, une action forte, une voix sonore. »»

Hortensius était consul désigné, quand il prit en main la défense du préteur Verres, accusé par Cicéron. « C'est la lutte la plus vive, dit Cicéron, que j'aie jamais eue avec lui. » Les deux orateurs étaient liés alors d'une amitié étroite; mais l'intérêt de leurs clients les emporta l'un contre l'autre à ces petites méchancetés qu'entre avocats on ne se refuse guère, et qui n'empêchent pas toujours de se retrouver bons amis, une fois la cause plaidée. Ainsi, Hortensius ayant dit, à propos de certaines observations de son adversaire, dont le sens lui paraissait équivoque : « Je n^ sais pas deviner les énigmes. — Pourtant, répondit Cicé* ron, tu as le sphinx chez toi. » Hortensius avait reçu en effet de Verres un sphinx d'ivoire, objet d'art fort précieux, et un des produits des déprédations de l'accusé. Ce n'était même, dit-on, que par l'appât de ce salaire qu'Hortensius, faisant taire ses répugnances, avait consenti à prêter à Verres Tappui de son talent. Cicéron et Hortensius publièrent leurs discours ; mais les Verrines de Cicéron firent grand tort aux Verrines d'Hortensius, qui n'étaient pas précisément des chefs-d'œuvre. Hortensius commençait déjà à déchoir; et l'âge ne fit qu'ajouter chaque jour à sa décadence. U continua de parler, au sénat, au Forum, dans les tribunaux, jusqu'à la fin de sa vie ; mais, longtemps avant sa mort.

il n'était déjà plus qu'une ombre de lui-même. Cicéron, par déférence pour son aîné, a£fectait toujours de proclamer Hortensius le premier des orateurs ; mais l'illusion n'était plus possible pour personne, pas même pour Hortensius. Hortensius proclamait à son tour la supériorité de Cicéron. Cet aveu lui coûtait, il faut bien le dire; ef il lui coûtait d'autant plus que ce n'était pas simplement un témoignage d'affection ou un acte de déférence.

Cicéron explique avec quelque détail les caractères du talent d'Hortensius ; et la conclusion qui sort manifestement de ses paroles, c'est qu'Hortensius eut surtout les qualités extérieures de l'éloquence, et que les qualités solides lui ont trop souvent manqué ; je dis celles qui font vivre à jamais les œuvres oratoires, et qui se passent du débit , de la voix et de l'action. Hortensius fut un parleur consommé : ce n'était ni un penseur profond , ni un grand écrivain. « Si nous cherchons, dit Cicéron dans le Brutus (chapitre xcv), pourquoi l'éloquence d'Hortensius a jeté plus d'éclat quand il était jeune que plus tard, nous en trouverons deux causes principales. D'abord, c'était une éloquence du genre asiatique ; et ce genre sied mieux à la jeunesse qu'à la vieillesse.... Hortensius enleva les suffrages tant qu'il fut jeune. 11 avait, comme Ménéclès, une abondance de pensées vives et délicates ; mais, chez lui comme chez l'orateur grec, ces pensées étaient quelquefois plus agréables et fleuries que nécessaires ou même utiles. Son style était animé et impétueux, en même temps que travaillé et poli. Tout cela ne contentait guère les vieillards. Souvent je voyais Philippe rire de pitié, ou même s'irriter et maudire l'orateur; mais les jeunes gens admiraient, la multitude était émue. Hortensius, dans sa jeunesse, excellait donc, au jugement du vulgaire, et il occupait le premier rang sans conteste. Ce genre d'éloquence, il est vrai, n'avait rien de bien imposant; mais il paraissait du moins approprié à l'âge d'Hortensius : d'ailleurs, on y voyait briller une certaine beauté de génie. Cette beauté, perfectionnée par l'exercice, le tour savant et heureux des périodes, voilà ce qui excitait les transports d'admiration. Quand les honneurs, quand la dignité de l'âge

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mûr exigèrent quelque chose de plus grave, ce fut toujours le même orateur; et ce n'étaient plus les mêmes convenances. Hortensius s'exerçant beaucoup moins, et sa passion pour le travail, jadis si vive, s'étant refroidie, il lui restait son ancienne abondance de pensées fines et ingénieuses, mais non plus revêtue , comme autrefois, de la parure d*un style éblouissant. C'est pour cela sans doute, mon cher Brutus, qu'il ne fa pas plu autant qu'il aurait fait, si tu avais pu l'entendre quand il était enflammé de toute son ardeur, quand il florissait dans l'éclat de son talent. »»

Hortensia.

Hortensius avait un fils indigne de lui , et qui ne se signala que par ses folies et ses débauches. Mais quelque chose du génie oratoire du père devait revivre dans Quinta Hortensia, sa fille. Au temps du triumvirat d'Antoine, de Lépide et d'Octave, les dames romaines, frappées d'un énorme tribut, n'avaient pas pu trouver un orateur qui osât réclamer pour elles devant le tribunal sanguinaire des tyrans. Hortensia eut le courage qui manquait à tous les hommes. Elle prit en main la cause; elle rappela les triumvirs à l'équité , et elle ne parla pas en vain : grâce à son éloquence, les matrones furent déchargées de la somme presque entière qu'on exigeait d'elles. Le discours semble avoir été digne de ce triomphe : u On lit, dit Quintilien, le discours prononcé par Quinta Hortensia, fille de Quintus, devant les triumvirs ; et on le lit non pas uniquement par honneur pour le sexe. »

GIGÉRON.

NAISSANCE DE CIG^RON; SES ÉTUDES. — GICÉRON ORATEUR JUDICIAIRE* — PLAIDOYERS DE CIGÉRON. — PATHÉTIQUE DE CIGÉRON. — GIGÉRON ORATEUR POLITIQUE. — STYLE ORATOIRE DE CIGÉRON. — PREMIERS DISCOURS POLI- TIQUES DE CIGÉRON. — LES GATILlNAlRES. — AUTRES DISCOURS POLITIQUES DE CIGÉRON. — OUTRAGES DE CIGÉRON SUR L'ART ORATOIRE. -^ GICIÉRON PHILOSOPHE.— OUVRAGES PHILOSOPHIQUES DE GIGÉRON. — OUVRAGES PER- DUS. — CIGÉRON POÈTE. -— LETTRES DE GIGÉRON. — DERNIER TRIOMPHE DE CIGÉRON.

lVaU««iàee de Cleéron; mem étnilefl*

II est difficile de parler brièvement de Cicéron. Les bornes étroites de cet ouvrage nous permettront à peine de donner une idée sommaire des immenses travaux qui remplirent sa vie , et d'indiquer ses principau^t titres à Testime et à Tadmiration de la postérité. Mais Cicéron peut se passer d*un panégyrique; et, dire à peu près ce qu'il a fait, c'est assez pour faire comprendre , sinon tout ce que fut son génie , au moins que ce génie fut un des plus puissants et des plus extraordinaires qu'il y ait eu au monde.

Marcus Tullius Cicero naquit dans une campagne voisine d'Ârpinum, le 3 janvier de l'an 647 de Rome, cent sept ans avant notre ère. Sa famille habitait de tout temps Arpinum ; mais les habitants de ce municipe avaient le droit de cité romaine, et ils votaient, dans les comices, avec la tribu Cornélia. Les Tullius étaient riches , et ils appartenaient à l'ordre équestre ; mais ils n'étaient jamais venus à Rome briguer les charges publiques , malgré leurs alliances avec certaines maisons considérables , et malgré leurs relations d'amitié avec un grand nombre de patriciens illustres. Cicéron fut donc, dans toute la force du terme, ce qu'on appelait un homme nouveau , puisque c'est lui qui présenta le premier le nom de Tullius aux suffrages populaires. Il avait un frère, un peu plus jeune que lui, Quintus, qui fut le compagnon de ses études, l'ami de toute sa vie, et qui périt victime de son dévouement pour lui. Leur père et leur aïeul ,

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deux hommes de grand savoir et de noble caractère , diri^ gèrent leur éducation. Quand le père crut le séjour de Rome plus propice à leurs progrès, il les y amena, et il leur donna les maîtres les plus capables de développer leurs talents. Nous avons entendu Cicéron rappelant cette époque de sa vie , et les leçons qu'il avait reçues, non pas seulement de ses maîtres à gages, mais d'Antoine, mais de Crassus. H étudiait avec la même ardeur la poésie et l'éloquence. Q. Mudus Scévola, l'augure, un des plus fameux jurisconsultes romains , l'initiait à la science du droit. Il prit la robe virile, et il Se préparait à débuter bientôt dans la carrière où le poussaient ses instincts. La guerre sociale, qui éclata sur ces entrefaites, le força d'ajourner ses espérances. Il s'enrôla dans l'armée, comme tous les jeunes gens de son âge, et il assista à la bataille de Noia, où furent vaincus les Samnites. La guerre civile et les proscriptions imposèrent silence, pendant plusieurs années, à l'éloquence des tribunaux comme à celle du Forum. Ce n'est qu'à l'âge de vingt-six ou vingtsept ans, en l'an 81 avant notre ère, que Cicéron put enfin montrer à Rome qu'un orateur lui était né.

Le malheur des temps fut favorable, en définitive, au développement du génie de Cicéron. Ces études prolongées de littérature, de philosophie, de jurisprudence, l'avaient amené presque à maturité complète, dès le premier jour où il se hasarda à faire entendre sa parole. A vingt-six ans, Cicéron possédait à fond tous les secrets de l'art oratoire : il avait vu à l'œuvre les plus grands orateurs latins; il avait assisté aux leçons des meilleurs maîtres ; il avait lu et médité les orateurs de la Grèce ; il avait traduit en latin, pour son usage , les plus beaux discours d'Eschine et de Démosthène. Il avait une réputation de poète, que lui avaient conquise non pas seulement des imitations de poètes grecs, mais une épopée en l'honneur de Marins, une épopée à qui Scévola lui-même prédisait une étemelle durée. Il connaissait dans leurs détails les doctrines des principales écoles de philosophie. Il en eût remontré à tous les savants de ce tempslèj sur presque toutes les sciences connues. Il était, en un nrot, ftrmé de toutes pièces, et tel, peu s'en faut, que cet

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orateur dont il a tracé, dans un livre magnifique, la complète et idéale image.

Cieéron orateur Judleialre.

J. J. Rousseau a écrit, dans V Emile : « Entraîné parla mâle éloquence de Démosthène , mon élève dira : C'est un orateur ; en lisant Cieéron, il dira : C'est un avocat. » RousseaUj j*en suis convaincu, ne lisait guère Cieéron, et il connaissait Démosthène à peu près comme tant de grands littérateurs connaissent Eschyle, ou Pindare, ou la Poétique d'Ârislote, ou la plupart de ces livres grecs dont le titre revient si souvent sous leur plume. Pourtant ce jugement n'est pas si déraisonnable qu'il plait à quelques-uns de le dire. Mais voici à quelle condition j'y souscris : c'est qu'on ne fasse point du mot avocat une antithèse au mot orateur; c'est qu'on entende ce mot dans son acception la plus favorable; c'est qu'en face de Démosthène , le plus grand des orateurs politiques qui ont écrit, on place Cieéron, le plus grand des orateurs judiciaires qui aient jamais écrit ou parlé. Je ne dispute pas sur la prééminence ou l'égalité des genres : je maintiens que Cieéron , dans le genre judiciaire, n'a pas eu d'égal, et que, s'il le cède à Démosthène comme orateur politique , Démosthène , à son tour, le cède à Cieéron comme orateur judiciaire. Oui , Cieéron est l'orateur judiciaire par excellence. Qu'y a-t-il, dans aucune littérature, qu'on puisse comparer à tant d'admirables plaidoyers? Que sont, même les plus beaux discours judiciaires de Démosthène (je ne parle pas de la harangue pour Ctésiphon), au prix de la Milonienne, des Verrines, que dis-je? des discours pour Roscius d'Amérie onpour Archias ? L'immense supériorité de Cieéron en ce genre tenait à la réunion de toutes les qualités dont une seule suffit quelquefois pour y réussir. C'était une merveilleuse adresse à se concilier, dès les premières paroles, la bienveillance des juges, à exciter leur attention en les intéressant. C'était une habileté consoQimée dans l'art d'ordonner les parties de la narration, et de disposer les faits de la manière la plus favorable au succès de la cause. C'était une argumentation tantôt vive et serrée,

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tantôt large et calnie, suivant la circonstance. Toujours présent à tout , Cicéron profitait de tous ses avantages , sans s'exposer jamais par une témérité hasardeuse. Ajoutez que Dul n'excellait, comme lui, à laisser tomber, au milieu de la discussion, ces plaisanteries qui déconcertent un adversaire, qui font sourire le juge, et qui aident au triomphe plus puissamment quelquefois que les meilleures raisons. Mais c'est surtout dans Fart de terminer un plaidoyer que Cicéron remportait sur tous les autres orateurs. Lui-même il s'est rendu ingénument ce témoignage , au moins par rapport aux orateurs contemporains. Il nous apprend que, quand il plaidait une cause en société avec d'autres , c'était toujours lui qu'on chargeait de la péroraison. Les péroraisons de ses plaidoyers sont nettes, faciles, pleines de mouvement, de vie et de pathétique: on subit, bon gré mal gré, les efifets d'un entraînement irrésistible. C'est là que Cicéron concentre, si je puis dire, toutes les ressources de son art, toutes les forces de son esprit, toutes les puissances de son génie; c'est là qu'éclate, dans toute sa splendeur, la beauté ora* toire ; c'est là que Cicéron se montre avec tous ses avantages.

Plaidoyers de Cicéron.

C'est contre Hortensius même que Cicéron eut à lutter, dans la cause de Publius Quintius^ son premier client; et, malgré le talent de son adversaire, il fut vainqueur. Il s'agisssdt seulement de faire rentrer Quintius en possession des biens de son frère décédé , usurpés par un certain Névius. Mais ce Névius était riche et avait des amis puissants ; il avait fait défection au parti de Marius ,,et Sylla , son nouveau patron, s'intéressait à lui ; tous les grands l'appuyaient; Philippe lui-même ne lui refusait pas ses conseils. Cicéron ne craignit pas de traiter Névius comme un misérable. Le discours de l'orateur débutant se distingue déjà par d'admirables qualités. Mais celui qu'il prononça, l'année suivante, pour Sextus Roscius, est presque un chef- d'œuvre. Ici, l'orateur n'avait point affaire à l'éloquence d'Hortensius ; majs la défense de Roscius offrait bien d'autres difficultés qu'une revendication d'héritage. Chrysogonus, un des affranchis d

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Sylla, s'était fait adjuger à vil prix les biens d'un proscrit, nommé Roscius ; et, comme Roscius avait péri après l'époque fixée par Sylla pour la fin des proscriptions, Chrysogonus profita de cette circonstance pour se venger de Sextus Roscius, fils de la victime. Sextus prouvait qu'il y avait fraude et lésion dans l'adjudication faite à Chrysogonus, et que les domaines adjugés valaient deux ou trois mille fois la somme donnée par l'acquéreur : Chrysogonus accusa Sextus Roscius d'avoir lui-même assassiné son père. Sextus , accusé par le favori de l'homme tout-puissant, ne put trouver de défenseur parmi les orateurs en renom. Mais Cicéron n'hésita point à braver la haine de Chrysogonus et de Sylla même: il plaida, et il sauva la vie à l'innocent. Les juges eux-mêmes applaudirent à son discours, et ils renvoyèrent Sextus absous. Le pathétique, dans ce beau plaidoyer, s'allie sans efibrt à une habile et complète discussion des faits, et à cette grâce insinuante, à cette adresse infinie avec laquelle Cicéron savait captiver Tâme des auditeurs.

Je ne dis rien des nombreux plaidoyers que Cicéron prononça, durant les dix années qui suivirent. Ces discours ont péri, à l'exception d'un ou deux, qui n'ont pas grande importance. Le procès de Verres, en Tan 71, fournit à Cicéron l'occasion de plusieurs chefs-d'œuvre oratoires. £n ce temps-là, Cicéron était édile désigné. Il avait été questeur en Sicile, quelques années auparavant; et, avant sa questure, il avait voyagé en Grèce et en Asie, fréquentant les écoles les plus fameuses, et conversant avec les philosophes et les ', rhéteurs, à Athènes, à Rhodes, partout enfin où respirait

^ encore quelque chose du vieil esprit de Platon , de Démo-

sthène et d'Èschine. Les Siciliens , qui avaient conservé de 1 l'ancien questeur un excellent souvenir, chargèrent Cicéron

; * de les venger ; et Cicéron se porta l'accusateur de Verres. 1 Mais il lui fallut d'abord vaincre l'opposition d'un certain

! Cécilius, qui revendiquait pour lui-même le droit d'accusa-

tion , ayant été le questeur de Verres, et qui voulait simplement étouffer l'affaire et trahir les Siciliens. Cicéron plaida contre Cécilius au Forum, devant un tribunal que présidait Manius Glabrion , préteur. Cécilius fut débouté de ses pré-

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tentions» Nous avons le discours fort vif de Cioéron contre lui* C'est comme la préface de ce que nous nommons les Verrines^

Il n'est personne qui ne connaisse au moins les deux discours intitulés l'un sur les Statues, l'autre sur les Sup-* plices. Le récit des cruautés de Verres est dans toutes les mémoires; et il n'est guère d'écolier qui ne fût en état de peindre, avec les mots mêmes de Cicéron, les exactions infâmes du licteur Sestius, ou la mort de ce citoyen romain que Yerrès avait fait mettre en croix. Les excursions de l'amateur d'objets d'art ne sont guère moins familières à l'esprit de mes lecteurs ; et ils voient Verres lâchant partout devant lui ses limiers, deux artistes habiles, TIépolème et Hiéron. Je remarquerai seulement que ces deux grandes compositions ne sont qu'une partie des Verrines : c'est le livre quatrième et le livre cinquième de la seconde action contre Verres. Dans cette seconde action, il y a trois autres plaidoyers : 1° sur la Préture urbaine de Verres; 2° sur sa Préture en Sicile; 3* sur les Blés que la province fournissait à Rome. Il ne reste qu'un discours de la première action, le préambule ; mais Cicéron n'avait peut-être pas écrit les autres, parce qu'il s'était borné, dans sa première plaidoirie, à faire comparaître les témoins, à produire les pièces, à éclairer les faits par des réflexions interrompues. C'était de la procédure plutôt que des plaidoyers. Les plaidoyers sont dans la se-* conde action. Mais Cicéron n'eut pas même besoin de les prononcer. Verres s'était exilé, après les accablantes dépositions des témoins et les preuves irrécusables fournies par Cicéron. Mais il put lire, dans son exil, les invectives dont le grand orateur l'eût foudroyé ; il put contempler avec effroi l'immortel tableau de ses déprédations et de ses crimes.

Il y a de belles choses dans les plaidoyers pour Fontéius^ pour Cécina^ pour CluentiuSy etc. Mais le plaidoyer powr Archias est la perfection même, dans le genre tempéré. Il s'agissait de soutenir les droits d'Ârchias au titre de citoyen romain, qui lui avait été conféré autrefois. Archias était un poète grec d'Àntioche, qui avait été un des maîtres de Ci* céron adolescent. Cicéron homme mûr, au sortir même de son consulat, ne dédaigna pas de venir au secours d'Archias,

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et de payer noblement la dette de la reconnaissance au vieîl^ lard avec qui il avait lu jadis Homère et Eschyle. Cicéron a été très-court, comme l'exigeait la cause; mais rien ne manque à la démonstration qu'il avait entreprise : Archias est réellement citoyen romain ; et, s'il ne Tétait pas, on devrait s'empresser de l'adopter parmi les enfants de la cité. Le magnifique éloge de la poésie et des lettres, qui occupe la moitié du discours, est de ces choses que tous saveut par ,cœur, non moins que les scènes pathétiques retracées dans les Verrines, C'est devant son frère Quintus, alors préteur, que Cicéron prononça la défense d'Archias. Les juges, comme leur président , furent convaincus et charmés , et Àrchias resta citoyen romain.

Ce n'est qu'en l'an 53 avant notre ère que Milon fut mis en jugement pour le meurtre de Clodius. Cicéron avait alors cinquante-cinq ans. Milon ne fut point absous. Ce fut, il faut bien le dire, la faute de l'orateur. Pompée présidait le tribunal, et il avait fait occuper le Forum par la force armée. L'appareil formidable qui frappa les yeux de Cicéron, au sortir de sa litière, lui fit presque perdre contenance : il ne dit pas ce qu'il aurait voulu dire ; il parla d'une voix faible et hésitante; il ne sut pas détruire les charges qui s'élevaient contre l'accusé. II retrouva chez lui la présence d'esprit et le génie qui lui avaient fait défaut, et il écrivit la Milonienne. Ce plaidoyer est le chef-d'œuvre de l'éloquence judiciaire. C'est là que» Cicéron a le plus complètement déployé toutes ses qualités oratoires. Qu'on lise, par exemple, le récit de ia mort de Clodius, et l'on verra s'il est possible de rendre plus vrai même l'invraisemblable, et si les juges, en l'absence de témoignages précis, eussent pu faire autrement que de se laisser aller aux inductions de l'orateur. L'argumentation, d'un bout à l'autre du discours, est vigoureuse et serrée, et les mouvements les plus pathétiques animent tout cet ensemble. Nulle part le style de Cicéron n'est plus vivant, ni paré de plus riches couleurs. Mais quel plus grand malheur, pour une telle œuvre, que d'être venue après coup! Milon, qui s'était exilé de Rome avant la sentence, reçut à Marseille cette défense posthume; mais

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rénormité des dettes qu'il avait laissées en Italie lai rendait Texil léger. Il s'écria, dit-on, après avoir lu cette merveilleuse composition littéraire : « 0 Cicéron ! si tu avais plaidé ainsi , je ne mangerais pas de si bon poisson à Marseille. » Il s'en faut bien que nous ayons nommé tous les plaidoyers de Cicéron ; et ii y en a plus d'un autre, parmi ceux qui nous restent , qui mériterait une étude particulière : ainsi la défense de M. Célius Rufus, accusé d'une tentative de meurtre ; ainsi celle de Ligarius, accusé devant César d'avoir fait la guerre en Afrique pour Pompée ; ainsi celle du roi Déjotarus accusé d'un prétendu attentat contre la personne de César.

Pathétique de Cicéron.

Voici comment Cicéron s'exprime lui-même, dans YOra" teur, sur celle de ses qualités oratoires à laquelle il dut ses plus beaux triomphes : « Grâce au pathétique, tout médiocre que je suis, si toutefois je ne suis pas au-dessous du médiocre ; grâce à l'impétuosité ordinaire de mon attaque, j'ai souvent fait perdre toute contenance à mon adversaire. Hortensius, le plus grand des orateurs, n'a rien trouvé à me répondre pour là défense d'un ami. Catilina, le plus audacieux des hommes , est resté muet, quand je l'accusais en plein sénat. Dans une cause particulière de haute impor-' tance, Curion le père, ayant commencé à faire sa réplique contre moi, s'assit tout à coup, disant qu'un sortilège lui avait enlevé la mémoire. Parlerai-je de l'art d'exciter la compassion? J'ai eu d'autant plus souvent l'occasion de le mettre en œuvre, que, même quand nous plaidions plusieurs ensemble, on s'accordait toujours à me laisser la péroraison. Ce n'est pas à mon talent, c'est à ma sensibilité naturelle que je devais mes succès en ce genre.... Et il ne suffit pas de savoir attendrir l'âme des juges, comme je l'ai fait, dans une péroraison, en leur présentant un jeune enfant soulevé dans mes bras, et une autre fois en faisant lever un accusé illustre, et en soulevant aussi son fils en bas âge : langage d'action qui provoqua par tout le Forum les sanglots et les larmes. Il faut faire que le juge s'irrite ou

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s'apaise; qu'il s'indispose ou s'intéresse; qu'il passe de l'admiration au mépris, de la haine à l'amour, du désir à la satiété, de l'espérance à la crainte, de la joie à la doaleur. Pour toutes ces passions j'ai fourni des exemples : dans mon accusation contre Verres, les émotions pénibles; les sentiments doux dans mes défenses. Car il n'y a pas un moyen d'émouvoir ou calmer l'âme de. l'auditeur, que je n'aie essayé de m'en servir : je dirais que j'ai atteint à la perfection en ce genre, si je le jugeais ainsi, et si je ne craignais qu'une telle vérité ne me flt taxer de présomption *. »

Cicéron reconnaît, dans un autre passage du môme livre, qu'il lui était arrivé quelquefois dépasser la juste mesure; et les applaudissements qu'il avait provoqués par ces exagérations mômes ne l'aveuglent pas sur quelques-uns des défauts de ses premiers discours judiciaires. Il est certain qu'il y a quelque chose de jeune , c'est le mot dont il se sert, dans certaines parties de la défense de Sextns Roscius. Ce n'est pas vingt ans plus tard, ni môme au temps de l'affaire de Verres, que Cicéron eût fait cette description du supplice des parricides, qu'il cite pour en critiquer le ton excessif et l'emphase.

Cicéron oratear politique.

Cicéron, dans ses ouvrages sur l'art oratoire, donne des préceptes qui se rapportent presque tous au genre judiciaire. Le plaidoyer était, selon lui , le champ le plus favorable aux développements de l'art. On aurait tort d'en conclure qu'il mettait le genre judiciaire au-dessus du genre délibératif , et qu'il préférait un beau plaidoyer à un beau discours politique. 11 sentait seulement qu'il est plus aisé d'enseigner à parler devant un tribunal, que d'enseigner à conseiller les hommes assemblés. A vrai dire, ceci ne s'enseigne guère; et les plus habiles dans l'art de manier la parole sont loin d'ôtre les meilleurs orateurs, quand il s'agit d'autre chose que d'un héritage en litige ou d'une vie d'homme à défendre. Combien n'a-t-on pas vu d'avocats, je dis d'avocats distingués, devenir des orateurs politiques inqualifiables ! Cicéron savait mieux que nous qu'avec un homme d'esprit on par^

t. Cicéron^ Orattfuf^ p&ragrapiieâ 37, 3S. -

vient presque toujours à faire un orateur judiciaire, mais que nul 9 à moins d'être homme d'État, n'est jamais devenu un orateur politique. Comment se font les hommes d'État? Demandez à Périciès ou à Démosthène , à Pitt ou à Mira* beau. Certes , Cicéron a été un homme d'État véritable et un grand orateur politique ; mais qui pourrait nier que quelque chose lui a manqué, pour être aussi grand dans le sénat ou sur les rostres, que Périciès, ou même Démosthène, haranguant les Athéniens du haut de la tribune du Pnyx? Son caractère n'avait pas cette trempe forte qui défie tous lés coups, et que rien ne peut entamer. C'était comme un composé étrange d'énergie et de faiblesse, de décision courageuse et d'incertitude misérable , d'admirables vertus et de petitesses ridicules. L'orgueil ne messied pas à un homme de génie. Cicéron, à qui on pardonnerait de proclamer ingénument ce qu'il a fait et ce qu'il vaut, n'affiche trop souvent qu'une insupportable vanité. Ce n'est pas tout. Lisez cette correspondance où il nous livre à nu tous les secrets de son âme. Vous voyez le politique flottant au hasard entre les divers partis : honnête homme, animé d'intentions pures, voulant sincèrement le bien de sa patrie, mais incapable de donner une direction constante à ses efforts ; cédant à des entraînements irréfléchis , à des passions éphémères ; toujours à la remorque des autres, toujours en proie aux vagues chimères d'une imagination mobile , sans jamais prévoir queK avenir s'apprête à sortir du présent. Or, ce qu'on demande avant tout à un orateur politique, ce sont des vues larges et profondes; ce sont de grandes idées, qui saisissent, fortement les esprits; c'est un ascendant moral irrésistible, qui entraîne les hommes à l'action; c'est un coup d'œil vaste et juste, qui saisisse de prime abord toutes les conséquences de la question controversée; c'est enfin la foi, cette conviction raisonnée , ardente , inébranlable , sans quoi les principes que l'orateur invoque ne sauraient être qu'appuis caducs et vermoulus. Cicéron a eu d'admirables instants, dans sa carrière d'homme public, et il nous a laissé plus d'un discours politique admirable. J'ose dire pourtant que ces oeuvres mêmes ne sont pas la plus belle part de son

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génie. Je dis plus encore : je soutiens que Cicéron , orateur politique , est resté généralement au-dessous de lui-même. Mais que ne lui pardonne-t-on pas, quand on lit ces discours écrits d'un si beau style ! Il n'en est pas un seul , même le moins renommé, qui n'abonde en développements ingénieux, en mouvements vifs et passionnés, et où ne se trouve toujours cette incomparable diction, pure, irréprochable, harmonieuse , aussi pleine de grâce que de majesté.

Quelques anciens citent les discours politiques de Cicéron comme son plus brillant titre de gloire. Pline le naturaliste fait quelque part une sorte de dithyrambe en rhonneur du vainqueur oratoire de Rullus, de Fauteur des Catilinaires et des Philippiques , et il passe sous silence l'accusateur de Yerrès , le défenseur de Milon , l'auteur de tant de chefs-d'œuvre dans les genres les plus divers. Il y eut, sous l'empire, des écrivains et des avocats distingués : les contemporains purent négliger pour eux Cicéron avocat et écrivain ; les engouements du jour, en tout cas, ne pouvaient que nuire à sa réputation. Mais Cicéron fut le dernier orateur politique de Rome. Sa voix fut la dernière qui fit entendre, aux Romains dégénérés, de libres et patriotiques accents. Les échos de cette voix éloquente retentissaient donc sans obstacle à travers les sièles qui suivirent. Quand un homme de cœur, au temps de l'empire, se souvenait des nobles choses d'autrefois et tournait ses regards vers le passé , ce qu'il apercevait d'abord, c'était Cicéron haranguant le peuple au Forum, ou dénonçant aux sénateurs les complots parricides de Catilina.

style oratoire de Cicéron*

Quintilien toutefois n'a guère vu dans Cicéron ^que^l'orateur judiciaire. Mais c'est que Y Institution oratoire de Quintilien n'est guère que l'institution de l'avocat : en un pareil temps, elle ne pouvait même être autre chose. Et, comme l'éloquence , pour Quintilien, consiste presque tout entière dans l'élocution , c'est du style de l'orateur qu'il parle surtout; et ce qu'il dit peut s'appliquer, en général, aux discours politiques de Cicéron aussi bien qu'à ses plaidoyers. Je transcrirai donc ici cette page, une des meilleures, sacs

CIGÉRON. 241

coDtredit, du critique latin : « MarcusTullius, s'étant appliqué tout entier à Fimitation des Grecs , a reproduit , selon moi, la vigueur de Démosthène, Fabondance de Platon, Tagrément dlsocrate. Et non-seulement il a conquis par l'étude ce qu'il y avait de meilleur en chacun d*eux , mais il a tiré de lui-même un très-grand nombre de qualités, toutes ses qualités pour mieux dire , grâce à Theureuse fécondité d'un immortel génie. Car il ne ramasse pas les eaux de la pluie, pour parler comme Pindare : c'est une source vive qui déborde ; et la providence divine semble Tavoir mis au monde, par un bienfait tout particulier, afin que Téloquence, en sa personne , essayât toutes ses forces. £n effet , qui peut expliquer avec plus de soin que lui , émouvoir avec plus de véhémence ? Qui a jamais été doué de plus de charme? Même ce qu'il arrache, vous croiriez qu'on le lui accorde de plein gré; et, quand il fait violence au juge , et l'emporte hors de ses voies, on dirait que le juge suit, qu'il n'est pas entraîné. Il y a d'ailleurs, dans tout ce qu'il dit, une telle autorité , qu'on est honteux de ne point partager son avis , et qu'il apporte dans la cause, non le zèle de l'avocat , mais la sauvegarde du témoin ou du juge. Ajoutez que toutes ces qualités, dont chacune ne se pourrait guère acquérir que par un effort persévérant, coulent sans travail, et que ce style , le plus beau qu'on puisse entendre , a néanmoins pour caractère la plus heureuse facilité. Ce n'est donc pas sans raison que les contemporains ont. nommé Cicéron le roi de l'éloquence judiciaire ; et l'orateur a eu cette fortune, dans la postérité, que Cicéron n'est plus le nom d'un homme , mais le nom de l'éloquence même. Que ce soit là notre objet d'étude ; que ce soit là notre modèle : sachez que c'est avoir profité, que de faire de Cicéron ses délices. »

Il faut dire que toutes les voix, au temps de Quintilien, ne se mêlaient pas à ce concert d'éloges. L'auteur du Dialogue des Orateurs remarque que Cicéron a plus d'un critique; et, s'il fait célébrer par ses interlocuteurs les mérites incontestables des grandes œuvres oratoires de Cicéron, il trouve moyen aussi d'y relever une foule de défauts, ou réels ou imaginaires. Il rappelle malignement que Calvus

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reprochait à Cicéron d'être traînant et flasque , et Brutus d'être mou et de manquer de reins; que plusieurs le trouvaient exagéré, ampoulé, prolixe, redondant, verbeux et de mauvais goût; et il fait entendre que c'est à peu près son avis. Voici enfin avec quelle irrévérence Tennemi des anciens, c'est-à-dire évidemment l'auteur lui-même , parle de la plupart des discours de Cicéron : « Il est traînant dans le^ exordes, prolixe dans les récits, ennuyeux dans les digressions, lent à s'émouvoir, et il ne se passionne presque jamais. Il est rare que, dans ses périodes, les derniers mots soient heureux, et qu'elles se terminent par un éclair. On ne peut rien détacher de ses œuvres; on n'en peut rien retenir. C'est un monument grossier, dont les murs sont solides et durables, mais sans poli et sans éclat.... Je ne veux pas rire de la roue de la fortune, du jus verrinum, et de cet esse videatur qui revient toutes les trois phrases au lieu de pensées^ » Non, certes, tout n'est point parfait, dans Cicéron même ; et ce n'est pas moi qui prendrai la défense d'un mauvais calembour ou d'une formule vide de sens. Mais Vessevideatur n'est pas si fréquent, grâce à Dieu, qu'il platt au critique de le dire; et les jeux de mots de Cicéron ne sont pas toujours mauvais, ni môme indignes du style oratoire. Quanta la roue de la fortune, je ne vois pas pourquoi, è l'occasion, un orateur ne serait pas admis à en parler. Je n'ai pas besoin de réfuter les autres reproches : ils ne prouvent que le goût du critique pour le trait et pour les morceaux brillants; et je félicite presque Cicéron d'avoir pu les mériter.

Premleni dl»eoiir« politique* de Cicéron.

La première harangue prononcée par Cicéron dans une assemblée publique n'existe plus. C'est le discours qu'il adressa aux Siciliens après l'expiration de sa questure, en l'an 74 avant notre ère. A son retour, il obtint Tédilité, et, plus tard, il brigua la préture. Sa popularité était si grande, depuis son triomphe dans l'affaire de Yerrès, que, malgré l'opposition de quelques puissants personnages ligués contre lui , il fut proclamé préteur à une imnaense majorité. Trois

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