Jhumihnê 4iêe9uri i«r la ht agraire^ chapitre tl
248 CHAPITRS XVI.
passions populaires que fait allusion Virgile, dans les vers admirables où il nous peint un homme de bien calmant la sédition par sa parole et par Tempire de sa vertu.
La défense de Rabirius, accusé d'avoir tué de sa main un magistrat inviolable , le tribun du peuple Saturninus , est un discours politique, et non un plaidoyer proprement dit. C'est devant le peuple que le consul Cicéron prit la p'^ole pour le vieux chevalier. Le discours n'est pas complet; mais, tout mutilé qu'il est, c'est un de ceux qui font le plus d'honneur au génie oratoire de Cicéron. La péroraison est touchante; et, dans tout le reste, ce sont de nobles sentiments, noblement exprimés, et avec une fermeté de style qui n'est pas seulement dans l'apparence, et qui se passe des grands mots. La nature du sujet était trop conforme avec les qualités habituelles de Cicéron , pour que l'orateur ne le traitât pas, en face du peuple, aussi bien qu'il eût fait devant les duumvirs, ou devant tout autre tribunal.
Le temps de la grande lutte approchait; cependant Cicéron prononça encore, entre la défense de Rabirius et les Catilinaires, deux discours, aujourd'hui perdus, dont nous n'avons guère que les titres. Un de ces discours fut un grand sacrifice à la nécessité politique. On avait proposé l'abrogation de la loi Cornélia, en vertu de laquelle les fils des proscrits de Sylla étaient exclus pour jamais des honneurs publics. Cicéron parla et fit maintenir la loi. Il en donnait pour raison plus tard que c'était par crainte que ces jeunes Romains ne songeassent qu'à se venger, et qu'ils n'abusassent des magistratures contre les ennemis de leurs pères.
I<es CatUlnalres.
Je n'ai pas besoin de rappeler ici des faits qui sont présents à la mémoire de tout le monde. On sait comment le consul saisit tous les fils de 1^ conspiration de Catilina. Les dangers qu'il courait personnellement , le caractère connu de son collègue , Caïus Àntonius , qui ne demandait pas mieux que de pactiser avec Catilina et sa bande , les motifs les plus pressants enfin ne permirent pas à Cicéron d'hésiter sur le parti à prendre. Son amour pour son pays eût suffi ,
CICftROX. S4d
à lui seul y pour faire disparaître de son âme toutes les incertitudes. II se trouva , dès le premier jour, digne de représenter les intérêts sacrés de Rome et de la civilisation, dans ces terribles conjonctures. 11 attendait l'occasion favorable pour éclater et pour agir : Taudace de Catilina la lui offrit bientôt. Ce misérable osa paraître dans le sénat. Cicéron avait mis l'assemblée à l'abri d'un coup de main : tous les chevaliers en armes , Atticus à leur tête, veillaient autour du temple de Jupiter Stator, et protégeaient les délibérations des sénateurs. Catilina, à son entrée, fut accueilli par cette immortelle invective du consul , par ce discours que connaissent ceux même qui n'ont jamais rien lu de Cicéron : « Jusques à quand abuscras-tu, Catilina, de notre patience? Combien de temps encore serons-nous le jouet de ta fureur? Jusqu'où s'emportera ton audace effrénée? » Et le reste. Tout le discours est plein de verve et de passion ; c'est un beau morceau d'éloquence : Salluste luimême en convient. Il dit aussi que ce discours fut un acte utile à la république; et ce n'est pas là un insignifiant éloge, surtout venant d'un ennemi. Il y a pourtant, dans la première Catilinaire^ des choses qu'on voudrait presque n'y pas voir. L'apostrophe de la patrie à Catilina ne nous fait guère l'effet que d'une déclamation. Il semble que le magistrat suprême oublie son rôle ; qu'il s'amuse intempestivement à des figures de rhétorique ; qu'au lieu de tant parler, et même de si bien parler, il ferait mieux de frapper et de sévir. Mais reportons-nous aux circonstances ; dépouillonsnous de nos idées modernes, et mettons-nous un instant à la place de Cicéron. Cicéron était consul ; mais il ne pouvait rien contre Catilina, citoyen et sénateur; contre Catilina soutenu d'un parti puissant et mystérieux, dont on s'exagérait encore la force. Il n'avait pas en main les preuves matérielles de la conspiration. Le sénat d'ailleurs n'était pas sûr : même quand Cicéron , grâce aux AUobroges, eut fait l'évidence sur les projets de Catilina, l'assemblée faillit lui échapper. Cicéron, homme nouveau, sans autre autorité que celle qu'il tenait de la loi, sans autre appui que son patriotisme et son génie, pouvait-il prendre sur lui de violer les
lois qui protégeaient la personne de Catilina ? Voilà pourquoi il parle au lieu d'agir. Il n'a qu'un dessein, ô'est de pousser Catilina hors du sénat, hors de Rome; c'est de le précipiter dans une rébellion ouverte. Cette prudence, même à Rome, ne fut pas du goût de tout le monde. Il paraît du moins que quelques-uns firent à Cicéron des reproches du genre de ceux que nous sommes tentés de lui faire ; car il s'efforce dans la deuxième Catilinaire, de justifier une conduite que tous n'approuvaient qu'avec des restrictions.
Ce second discours fut prononcé devant le peuple, le lendemain du premier^ Le départ de Catilina, qui venait de quitter Rome pour rejoindre son armée, fournit à l'orateur le 3ujetdesonexorde. Lajustification dontj'ai parlé, etquelques considérations sur les diverses sortes de personnes qui favorisaient les desseins de Catilina et sur les mesures à prendre 4ans la circonstance , c'est là à peu près tout le discours , qui n'a, comme on voit, qu'une importance fort secondaire.
La troisième Catilinaire, adressée aussi au peuple romain, est complètement dépourvue de dignité. L'elLorde est une explosion de joie et d'amour-propre. Cicéron se compare à Romulus ; peu s'en faut qu'il ne demande pour lui-même , après sa mort, les honneurs divins : il fait du moins clairement entendre qu'il les a mérités autant que le fondateur de ]Kome. Il parle ensuite de la conspiration ; il lance, en pas-^ sant, contre Lentulus et d'autres conjurés, des plaisanteries assez déplacées, et d'un goût fort suspect; il peint à ses auditeurs la perversité profonde de Catilina, mais non sans relever les talents de ce redoutable conspirateur , son courage, sa singulière énergie. 11 termine en déclarant que les dieux ont tout conduit ; que le danger auquel on vient d'échapper est le plus grand qui ait jamais menacé la république; que, quant à lui, il ne demande d'autre récompense que de vivre dans la mémoire du peuple romain , ayant bien soin toutefois d'ajouter qu'un citoyen comme lui ne saurait être laissé sans défense ; et que tous se doivent de le préserver des attentats de ses ennemis,
. La quatrième Catilinaireesi bien supérieure, sous tous les rapports, et à la troisième et à la seconde. ElleTemporte, selon
CICiRON. S5l
moi , même sur la première, i 'y trouve plus de gravité, de résolution, quelque chose de ferme et de vraiment digne d'un homme revêtu de la suprême magistrature. Elle fut prononcée deux jours après la troisième, non plus sur le Forum, mais dans le sénat. César et Caton avaient parlé. Salluste, comme CD sait, reproduit ou a la prétention de reproduire leurs discours, et il passe celui de Cieéron sous silence, c'est-à-dire le plus important des trois. Cieéron résume les avis proposés, celui de Silanus et celui de César : il laisse percer sa prédilectioD pour le premier avis, en répétant qu'on ne peut être accusé de cruauté, quand il s'agit de pareils criminels, et en montrant que l'expédient proposé par César entraîne toute sorte de difficultés* Il répond ensuite aux inquiétudes de ceux qui craignent que le consul n'ait pas assez de forces à sa disposition. Il constate l'unanimité des sentiments de toutes les classes de citoyens , et il proteste de son empressement à suivre, sans crainte et sans réserves, les ordres du sénat.
Cieéron a trop abusé, dans la suite^ des souvenirs de cette mémorable année où Rome libre, comme dit Juvénal, lui décerna le nom de père de la patrie. Les jactances, dont sa gloire n'avait pas besoin, ont nui à sa renommée. Des hommes, amis du paradoxe, prétendent que les projets de Ca* tilina n'étaient point tels que Cieéron les présente. Selon eux, Catilina a été ridiculement calomnié. Admettons que Catilina n'ait été , comme on le dit, que le chef du parti populaire. Comment se fait-il que ce parti , une fois vainqueur, n'ait pas songé à réhabiliter sa mémoire? Comment se fait-il que Salluste, l'ennemi de l'aristocratie et l'ennemi personnel de Cieéron, parle de Catilina et des siens dans les mêmes termes que Cieéron ? Les plus acharnés persécuteurs du consul ne lui reprochèrent jamais qu'une chose, la mort de citoyens exécutés sans jugement régulier. Ils n'alléguèrent jamais contre lui qu'un défaut de forme. D'ailleurs on ne se figure pas aisément par quelle métamorphose Catilina, ce sicaire de Sylla et du parti aristocratique, aurait pu devenir le chef du parti populaire, et comment le sénat, qui comptait dans son sein plus d'un adversaire de l'aristocratie,
aurait été unanime pour la condamnation des conjurés.
Autre» dUMBOiir» polUlqueii de €leéron« J
Cicéron ne jouit pas longtemps en paix de son triomphal politique , et des honorables témoignages de la reconnais*! sance du peuple romain. Tandis qu'il vivait dans ses mai4 sons de campagne, tout entier à ses travaux littéraires y César devenait tout-puissant, et Pompée commençait à ce* der devant ce redoutable rival. Clodius obtenait le tribu-* nat, et préparait des lois de vengeance. Pompée abandonna lâchement Cicéron à ses fureurs; et Cicéron dut s'exiler de Rome et de lltalie. Cet exil, qui dura dix-sept mois, lui fut pire que la mort : il ne le supporta pas avec la force d'âme et la résignation d'un sage. A son retour, dans le courant de Tannée 58, il eut plusieurs fois l'occasion de prendre la parole, soit au sénat, soit devant le peuple ; mais aucun de ses discours politiques de cette année ni de l'année suivante ne mérite une mention particulière. £n l'an 56, L. Pison et A. Gabinius furent rappelés, l'un de la Macédoine, l'autre de la Syrie, sur une accusation de Cicéron. Pison, rentré au sénat, se plaignit de son accusateur, et Cicéron répondit à ses reproches. Nous avons ce discours à peu près entier. C'est une diatribe des plus violentes et des plus outrageuses. L'orateur s'attaque d'abord à la vie publique de Pison, et il en signale toutes les indignités, dans une longue comparaison entre lui-même et ce personnage. Venant ensuiteà sa vie privée, il l'accuse des plus monstrueux excès. En un mot, il représente Pison comme un objet de dégoût pour le sénat, pour les chevaliers, pour tout le peuple romain. Quand on apprend qu'un tel discours fut écouté et applaudi dans le sénat; quand on a lu aussi les fragments du discours prononcé par Cicéron durant sa candidature, on se demande, avec étonnement, en quoi consistait donc ce décorum dont il est si souvent question dans les auteurs latins, et surtout chez Cicéron.
Depuis ce temps, jusqu'à la dictature de César, la vie de Cicéron fut occupée à des plaidoyers, à la composition de plusieurs grands ouvrages, et à ce proconsulat de Ciliçie où il déploya une certaine capacité administrative et militaire.
GICÉRON. 253
C'est à peine si Ton aperçoit, durant ces six années, la trace d'un discours politique. A son arrivée à Rome, au mois de janvier de Tan 50, Cicéron tombait, comme il le dit luimême, au milieu des flammes de la guerre civile. On connaît les motifs qui le déterminèrent à suivre la fortune de Pompée. Il ne se faisait aucune illusion ni sur la valeur du chef, ni sur Tissue probable de la lutte;. mais il se croyait enchaîné par son passé, et il fit, plus par respect humain que par conviction, ce que Caton faisait par une foi profonde aux destinées de la république. César vainqueur n'eut pour Cicéron que des marques de déférence et de respect. Cicéron fut vivement touché de cette noble conduite. Aussi sent-on autre chose qu'une amplification de rhéteur dans ce magnifique éloge de César, qui remplit presque tout le discours de remerctments adressé par Cicéron au dictateur, après le retour de Marcellus. Le cœur de l'orateur était ma- Difestement d'accord avec sa bouche. Mais la nullité profonde où Cicéron se voyait réduit; cette espèce de nostalgie de tribune qui le rongeait ; cette interdiction des affaires publiques qui est, dit-on, la plus cruelle des maladies chez les hommes qui se croient nés pour gouverner les autres ; cette solitude que ne parvenaient pas à remplir et à rendre moins sombre même tant de souvenirs glorieux, même la pure et brillante gloire de tant de chefs-d'œuvre qui s'échappaient presque chaque jour d'un fécond et inépuisable génie : il n'en faut pas tant, ce me semble, pour expliquer comment Cicéron salua en Brutus et Cassius des libérateurs, et comment il applaudit au meurtre de Thomme qui lui faisait, depuis -quatre ou cinq ans, ces intolérables loisirs.
Yoilà donc Cicéron , à soixante-trois ans , renaissant à la vie politique, et bravant de nouveau ces tempêtes qui allaient bientôt le submerger. Les discours intitulés Philippiques, à l'imitation des fameuses harangues de Démosthène, marquent les divers instants de la lutte, jusqu'au jour de la trahison d'Octave. La première Philtppique, prononcée dans le sénat, fut dictée par une intention des plus louables. Antoine manifestait le dessein d'abolir les lois portées par César : Cicéron parle pour qu'on les maintienne dans leur in-
254 CHAPITIUS XVI.
tégrité. La seconde Philippique ^ celle que Juvénal appelle divine , et qui causa , selon lui , la mort de Cicéron , ne fut jamais prononcée : Cicéron la publia au moment où Antoine marchait contre Décimus Brutus, pour lui arracher la Gaule cisalpine. C'est une diatribe dans le genre du discours contre Pison et du discours dans la Toge blanche. 11 n'y a pas d'action odieuse et infâme que Cicéron ne reproche à Antoine. S'il suffit, pour faire la véritable éloquence, d'une haine implacable et profonde, s'exprimant avec une extrême énergie, je ne sache pas qu'on puisse imaginer rien de plus éloquent que la seconde Philippique, Dans la troisième, l'orateur reproduit une partie des accusations portées contre Antoine, et il fait l'éloge de D. Brutus et de César Octave. La quatrième contient le récit des opérations militaires d'Octave contre Antoine , et une exhortation aux Romains pour les exciter à reconquérir leur ancienne liberté. Si Antoine veut la paix , il faut qu'il dépose les armes , qu'il demande la paix , qu'il l'implore : c'est ce que Cicéron démontre dans la cinquième Philippique. Il propose ensuite de décerner des honneurs aux chefs et aux soldats qui viennent de se distinguer par leur bravoure. Dans la sixième Philippique, l'orateur se plaint qu'on ait envoyé à Antoine des députés chargés de lui défendre d'assiéger, dans Modène, D. Brutus, un consul désigné. Il prétend qu'Antoine méprisera leurs sommations : toutefois il souhaite un bon succès à cette démarche, qu'il ne saurait approuver. La septième Philippique est consacrée à faire voir toute l'infamie qu'il y aurait à traiter de la paix avec un misérable tel qu'Antoine ; la huitième, à montrer qu'Antoine est véritablement l'ennemi de l'État, et qu'il faut prendre une délibération au jsujet de ceux qui accompagnent encore ce criminel , et de ceux qui l'ont quitté avant les ides de Mars. La newvième Philippique a plus d'un passage remarquable. Il s'agit, dans ce discours, des honneurs qu'on doit rendre à Servius Sulpicius , qui avait été envoyé auprès d'Antoine, et qui était mort avant d'avoir pu exécuter les ordres du sénat. La dixième Philippique est une éloquente apologie de Brutus , contre les accusations du sénateur Q. Fuftus Calénus. La onzième est une
GICÉRON. 255
diatribe contre P. Dolabella , qui gouvernait la Syrie, en vertu d'un décret jadis proposé par Antoine. Pison et Calénus, deux autres créatures d'Antoine, voulaient qu'on s'entendît avec le rebelle : Cicéron, dans la douzième, s'élève avec force contre leurs projets, et il démontre de nouveau qu'il n'y a pas de traité possible entre la république et Antoine. Il reprend le même sujet dans la treizième : il blâme Lépidus de pencher pour un accommodement ; et , comme Lépidus peut abuser de l'autorité dont il dispose , l'orateur demande qu'on prenne des précautions contre lui.
La quatorzième Philippique fut son chant du cygne, suivant le mot dont il caractérise lui-même le dernier discours de Crassus. Elle n'est pas indigne des admirations qu'elle a inspirées. Elle mériterait, mieux que la seconde, le nom de divine. Cicéron la prononça à l'occasion de la victoire , au reste peu décisive , gagnée par Hirtius , Pansa et Octave, sur l'armée d'Antoine. L'éloge des soldats de la légion de Mars, qui avait eu les honneurs de cette journée , l'éloge de tous ceux qui avaient versé leur sang dans la bataille , et même tout le discours, peuvent compter parmi les plus belles choses que Cicéron nous ait laissées. Cependant, le dirai-je? il y a encore trop de lieux communs dans cette Philippique. le sais bien que les autres , sauf certains passages brillants, ne sont guère que des développements de lieux communs. Elles n'en sont pas meilleures pour cela. Je ne parle pas de leur défaut radical , l'absence de toute prévision , de toute idée claire de l'avenir : c'est là ce qui réduit, trop souvent, ces belles harangues à n'être qu'une musique sans objet, qu'un vain concert d'harmonieuses paroles, malgré tant de désintéressement, tant de chaleur d'âme, tant de dévouement aux intérêts de la patrie.
Onirrages de Cicéron sur l^art oratoire.
La collection des ouvrages de Cicéron sur l'art oratoire contient des traités de valeur fort diverse. Quelques-uns méritent à peine une mention, dans une histoire purement littéraire : ce sont de simples cahiers de rhétorique, des résumés d^ renseignement écrit ou verbal des plus fameux
rhéteurs de la Grèce. D'autres, au contraire, sont des compositions admirables, les œuvres d'un grand artiste et d*un grand écrivain, et où Cicéron a consigné non pas les stériles préceptes de la science des sophistes, mais les nobles leçons de la philosophie de Platon et d'Aristote, mais aussi « mais surtout les fruits d'une longue et heureuse expérience. J'ai déjà eu plus d'une fois l'occasion de nommer, de citer, de caractériser même, leBrutus^lesdislogues sur T Orateur, etc. Voici, du reste, le catalogue raisonné de tous ces traités, plus ou moins dignes de Cicéron.
La Rhétorique à Hérennius, en quatre livres, est, comme l'indique le titre, un manuel général d'art oratoire. C*est, selon toute probabilité, un travail de la jeunesse de Cicéron. Rien ne ressemble moins à un chef-d'œuvre. Non pas que le style en soit sans qualités : il a même une simplicité et une sobriété assez agréables. Mais l'auteur s'enchevêtre souvent dans ses divisions et subdivisions ; ses énumérations de parties et de figures ne brillent pas précisément par l'ordre et la logique ; enfin il y a une foule de choses qui ne valaient pas la peine d'être dites, ni surtout d'être répétées : or, on dirait que Cicéron se plaît non-seulement à dire des choses inutiles , mais à les redire. On sent partout la main encore incertaine et malhabile d*un écolier qui n'est pas encore maître de sa matière.
Les deux livres intitulés de l'Invention ne sont que la reproduction, sous une forme moins sèche et moins scolastique, d'une partie des préceptes qui remplissent les premiers livres de la Rhétorique à Hérennius. C'est encore un ouvrage de la jeunesse de Cicéron. Il paraît que l'auteur ne l'avait destiné qu'à son usage personnel , et qu'il fut publié contre sa volonté. Cependant on y sent déjà Cicéron. Le préambule du premier livre est un tableau animé de l'origine de l'éloquence et de ses progrès; plus d'un morceau admirable rappelle çà et là l'esprit et la manière de Platon.
Je n'ai pas besoin de répéter ce que j'ai dit ailleurs des trois dialogues dont Antoine et Crassus sont les héros , et où figurent les orateurs les plus distingués de la génération dont Cicéron fut l'héritier. Cicéron avait plus de cinquante
ciciRON. 257
ans quand il écrivit les livres sur l'Orateur. C'était après le discours contre Pison, peu de temps avant la Mihnienne : il était à Tapogée de son génie oratoire. Ces dialogues sont encore un traité de rhétorique ; mais quelle difiërence entre des leçons arides et mortes et cet enseignement d'exemple donné par de grands orateurs parlant éloquemment de tout ce qui les a faits ce qu'ils sont, et se racontant, pour ainsi dire, eux-mêmes I C'est ici que Platon se fût reconnu plus d'une fois dans un disciple digne de lui. Cicéron n'a pas toute la perfection dramatique de l'auteur du Banquet; mais lui aussi il dessine nettement les caractères, et il sait donner à une discussion savante toute la vraisemblance et tous les charmes d'un entretien d'amis. Ses personnages n'ont pas toujours l'esprit attique; mais ce sont des Romains. S'il y a à redire sur leur théorie de la plaisanterie oratoire, et particulièrement sur les plaisanteries qu'ils donnent comme excellentes, ils exposent, en général, avec un rare bonheur d'expressions, les idées les plus justes, et même les plus profondes y sur ce qui constitue le talent de l'orateur et sur les moyens de le développer et de parvenir à la véritable éloquence. Cet ouvrage, malgré le sujet, est d'une lecture fort ioléressante ; et l'on s'explique les prédilections de l'auteur, qui le regardait comme un de ses plus beaux titres littéraires. Le Brutus fut écrit sous la dictature de César, en l'an 47 avant notre ère. J'ai dit ailleurs quel en était le sujet, et sur quel plan Cicéron avait conçu cette histoire de l'éloquence. C'est aussi un dialogue. Cicéron suppose ou raconte une conversation, où les interlocuteurs sont lui-même et ses deux amis , Atticus et Brutus. La scène se passe à Tusculum, dans la maison de campagne de Cicéron. 11 faut dire que le dialogue dégénère souvent en monologue, et que le principal personnage est un pédagogue faisant des leçons d'histoire littéraire , beaucoup plus que ce qu'il devrait être ; j'entends un homme d'esprit et de goût, devisant avec deux amis sur des choses familières à tous les trois. C'est par là , et aussi par un certain défaut de proportion dans les parties, que le Brutus me semble inférieur aux trois dialogues sur ^'Orateur.
258 CHAPITaB XYI.
A la même époque , Cicéron composa V Orateur , qu'il dédia à Brutus. 11 y retrace le portrait du parfait orateur, et les qualités du meilleur style oratoire. Il a adopté , cette fois, la forme méthodique et didactique; mais il eu compense , et au delà, tous les inconvénients, par des beautés du premier ordre. Rien de plus admirable que toute la partie où il expose les principes qui vont le guider et Féclairer dans sa recherche : jamais la théorie platonicienne de l'idéal n'a été rendue plus palpable , ni traduite avec une plus vive éloquence. La description de Torateur elle-même n'est pas indigne de ces magnifiques préliminaires. Mais la dernière partie de. l'ouvrage est bien technique ; et je regrette que Cicéron ait cru nécessaire de finir par cette dissertation sur le nombre et la période. Belle tête, queue de poisson : c'est bien le cas de le dire , quand on aboutit des merveilles de l'idéal aux règles de la prosodie et de la grammaire.
Le dialogue des Partitions oratoires est aussi de Fan 47, ou peut-être de Tannée précédente. C'est une rhétorique élémentaire, que Cicéron écrivit pour son fils. Ce fils et lui, voilà les interlocuteurs de ce dialogue , ou , si l'on veut , de ce catéchisme oratoire. A des questions sèches , le père répond brièvement et sèchement, par des divisions, des distinctions, des définitions. Il dit en con^bien de parties se divise l'art oratoire, et combien il y a de parties dans un discours : dire ces parties, les distinguer, les définir, c'est ce que Cicéron appelle, d'après les Grecs, traiter des partitions. Cet ouvrage a pu être de quelque utilité au jeune homme ; mais, sauf le respect dû à l'auteur, c'est un ouvrage illisible et ennuyeux.
Les Topiques , dédiés au jurisconsulte Trébatius , ne sont guère qu'un extrait arrangé du livre d'Aristote sur le même sujet , à savoir la doctrine des arguments et des preuves judiciaires. C'est un traité des lieux communs de raisonnement. Cicéron l'écrivit en Tan 45 , pendant un voyage à Rhégium.
Je n'ai rien dit du morceau intitulé du meilleur genre d'Orateurs, qui est de Tan 47 ou 46. C'était simplement la préface de la traduction des deux discours sur la Couronne;
et cette préface n'a rien de remarquable : elle est très-courte, et entre à peine dans le sujet indiqué au titre. Il vaudrait mieux pour nous que cet opuscule eût péri , et que la traduction nous fût restée.
Cleéron philosophe.
Des œuvres comme les trois dialogues de Cicéron sur Tart oratoire, comme VOrateur, comme le Brutus même, suffiraient à la gloire d'un grand écrivain. Quintilien, qui n'a guère fait qu'extraire et commenter les doctrines littéraires de Cicéron, passe pour un grand homme. Or, \q Brutus^ XOrateury tous les livres de rhétorique ensemble, ne sont qu'une faible portion des travaux de Cicéron écrivain, et non pas la plus solide ni la plus brillante. Les Romains , il est vrai, n'en ont pas jugé ainsi; et ce n'est pas le philosopha qu'ils ont admiré le plus dans Cicéron. Mais peu nous importe leur ingratitude, ou plutôt leur ignorance et leurs pré? jugés. Quel intérêt avons-nous à être injustes envers l'auteur de tant de chefs-d'œuvre ? Faut-il donc que nous contestions sa puissance et son génie, parce qu'il a eu le malheur d^ semer ses trésors devant des lecteurs grossiers, incapableci de les estimer à leur prix ? Non , non I il suffit de jeter \e^ yeux sur ces écrits, pour se sentir saisi d'enthousiasme : ce n'est pas nous qui marchanderons à Cicéron ce qui lui est dû. Saluons donc ici, non pas seulement le premier des philosophes romains, ce qui serait assurément fort peu dire, niais un philosophe véritable , mais un grand philosophe » mais le plus digne peut-être de tous les héritiers antiques d'Aristote et Platon.
Cicéron s'était adonné, dans sa jeunesse, aux études philosophiques, avecuneardeurextreme.il se mit à l'école des meilleurs maîtres , en Italie, en Grèce, partout où il espérait trouver à s'instruire. Il lut tous les livres de quelque valeur ou de quelque renom. H se renseigna curieusement sur tous les systèmes un peu fameux. Il ne voulait pourtant que fortifier son esprit par une sorte de gymnastique intellectuelle : la philosophie était, selon lui, une préparation indispensable à la carrière de l'éloquence. Il dit
quelque part que, s'il est devenu un orateur, ce n'est pas dans les officines des rhéteurs, mais dans les promenades de l'Académie. On reconnaît les traces de ces hautes études dans presque tous les grands discours de Cicéron , et jusque dans ses plaidoyers mêmes. Toutes les fois qu'un grand principe est en cause, l'orateur le défend avec des armes trempées aux meilleures sources, et dont les exigences oratoires ne font que relever Téclat. Il y a des thèses de philosophie morale qui n'ont jamais été soutenues avec des arguments plus décisifs, avec une logique plus savante, que dans tels et tels discours de Cicéron. Cicéron ne s'en serait tenu qu'à cet usage tout pratique de la philosophie , on serait presque déjà en droit de le nommer philosophe. Mais la philosophie fut l'occupation principale de ses dix dernières années; ce fut sa consolation la plus efficace, durant cette période où il vit périr la république , et où sa vie domestique même fut troublée par les plus amers chagrins. Le progrès seul de l'âge devait amener peu à peu un esprit comme celui de Cicéron jusqu'aux sommets les plus élevés du monde de la pensée. Avant la dictature de César, Cicéron avait déjà écrit deux ouvrages qui , à eux seuls , lui constitueraient des titres valables à l'héritage d'une part considérable de Platon et d'Aristote : il avait fait la République et les Lois. II est vrai que ces deux traités ne sont pas des livres de spéculation pure; mais il s'occupait déjà du de Finibus, qui est tout philosophie. Supposez que César n'ait point passé le Rubicon : Cicéron n'eût point laissé de méditer sur les grands problèmes; seulement, il est probable que les orages de la vie publique auraient nui à la fécondité du philosophe, et que plus d'un beau livre manquerait à la collection de ses œuvres. L'orateur aurait ajouté peut-être quelques beaux discours à ceux qui ont fait sa gloire ; mais nous , la postérité, est'il bien sûr que nous eussions gagné au change?
La philosophie de Cicéron n'est pas un de ces systèmes complets et exclusifs qui ont la prétention de ne rien devoir à personne, et d'être seuls en mesure de résoudre toutes les questions métaphysiques et morales. On ne peut pas même dire que ce soit précisément un système. C'est
CIGÉRON. 261
ia philosophie du sens commun, associée à une vaste érudition. C'est la raison cherchant son bien partout où elle le trouve, choisissant la vérité, rejetant Terreur. C'est une sorte d'éclectisme, mais un éclectisme délicat, qui ne tourne jamais au syncrétisme, parce qu'il ne tient compte que de l'excellent. Les principes généraux de cette philosophie sont les principes mêmes sur lesquels repose la vie morale et sociale. Cicéron ne construit pas à sa fantaisie l'homme, le monde et Dieu : il recueille fidèlement les oracles de la conscience du genre humain; et c'est surtout quand il se sent d'accord avec tout le monde, qu'il croit avoir raison. Platon a fourni beaucoup, comme on peut bien penser ; mais Cicéron ne s'est pas laissé un instant séduire par les utopies du poète, et son esprit romain le mettait en garde contre toutes les exagérations de l'idéalisme. Aristote lui est médiocrement sympathique; je dis l'Arislote de la Métaphysique et de YOrganon; mais l'Aristote des dialogues et des traités populaires, celui même de la Politique et de V Éthique y a exercé sur lui une influence considérable. En morale, Cicéron est un stoïcien tempéré : il admet les doctrines du Portique, sous bénéfice d'inventaire ; et il ne tient pas à suivre le tortueux dédale où se perdaient trop souvent les adeptes, sur les pas de Zenon et de Chrysippe. Il n'aime par les épicuriens , et il le leur fait bien voir. La nouvelle Académie est son école de prédilection ; mais cette libre fille de Platon, en le rendant difficile sur les caractères de la certitude, ne fit point de lui un sceptique :/ Cicéron est trop réservé quelquefois ; il ne nie jamais comme Carnéade. Ses maîtres académiciens étaient d'ailleurs, pour la plupart, de ceux qui travaillèrent à régénérer l'école, à la guérir du doute, à renverser le probabilisme, à transporter, comme on l'a dit, le Portique dans l'Académie.
Ce serait une longue liste, et presque sans fin, que celle des philosophes qui seraient en droit de revendiquer quelque chose d'eux-mêmes dans les livres philosophiques de Cicéron. Il y a même tels de ces livres qui ne sont que des ouvrages grecs arrangés à l'usage des lecteurs latins, des
traductions ou des imitations plus ou moins liij^res. Aussi n'est-il bruit, chez les critiques et les historiens, que du grand défaut de Cicéron philosophe, Tabsence d'originalité. Il s'agit pourtant de s'entendre. Cicéron, honnêtement, simplement, dit où il a pris la plupart des belles choses qu'il répète : on en conclurait volontiers que tout, chez lui, absolument tout, est richesse d'emprunt. J'admets qu'il en soit ainsi. Il n'y a rien de lui, soit; mais qui dira que tout n'est pas à lui? Ces pensées sont siennes par droit de conquête : il leur a donné la forme; il les a fait vivre de sa vie; il les a marquées du sceau de son caractère. Ces belles choses, entre ses mains, sont devenues plus belles; des blocs de marbre, à peine ébauchés, sont devenus d'admirables figures. L'originalité de Cicéron, c'est d'avoir composé des chefs-d'œuvre. Je sais quel respect on professe, de tout temps, pour les livres illisibles ; et je ne veux médire ni du grimoire, ni de ce qu'on appelle les ouvrages sérieux. Mais qu'est-ce que l'originalité de tant de grands philosophes, qui n'ont pas fait des chefs-d*œuvre ? une terminologie nouvelle, de vieilles idées sous un nouveau costume, des habits retournés! Mais ils ont soin d'annoncer au monde que la vérité , jusque-là introuvable, est enfin trouvée : on les croît sur parole, sur la foi de leur enseigne; on aime mieux les croire que d'y aller voir : grâce à leur style, on ne les lira pas; et les voilà tout à l'heure passés grands hommes. Oh ! bien sot celui qui confesse avec candeur qu'il n'a pas découvert un nouveau monde 1 Sot celui qui ne parle pas de ses devanciers pour les flétrir ou les refouler au néant I Mais trois fois sot celui qui a le malheur de se faire lire ! C'est un péché dont Cicéron est coupable au premier chef; et c'est une originalité, selon moi, qui vaut bien celle qu'à tort ou à raison on lui dénie. N'est-ce donc rien d'être le second des écrivains philosophes, le plus grand de tous après Fincomparable Platon?
Oa^rages philosophiques de Cicéron.
La République est de l'an 64 : quand Cicéron composa son premier traité philosophique, il avait donc cinquante-
trois ou cinquante- quatre ans. Il adressa cet ouvrage à son ami Atticus. C'était une suite de dialogues , divisés d'abord en neuf livres , que Fauteur réduisit plus tard à six seulement. Cicéron supposait un entretien , où prenaient part Scipion Émilien, Lélius, et leurs contemporains les plus illustres, Fannius, Tubéron, Scévola et d'autres. C'est durant le loisir des Fériés latines que ces amis s'étaient livrés, selon lui, à une longue discussion sur la meilleure forme de gouvernement, l'année même de la mort de Scipion, et fort peu de temps avant la tragique catastrophe. Us avaient cherché ensemble quelles sont les conditions de la vie politique, et comment une nation doit être constituée pour devenir et demeurer forte et puissante ; ils avaient signalé les causes de la grandeur et de la prospérité de Rome, et les moyens de suspendre une décadence dont les symptômes commençaient à se révéler. Rome avant les Gracques, tel est l'idéal politique de Cicéron. L'histoire de la constitution ro* maine remplissait une grande partie de l'ouvrage. On voit que la République de Cicéron n'était point une utopie , et qu'elle n'avait de comn^un que le titre avec celle de Platon, ou, du moins, que les ressemblances n'étaient que dans la forme littéraire, dans le ton du style, dans les perfections extérieures. Cicéron se proposait un but tout patriotique. Il travaillait à conjurer des catastrophes imminentes, en calmant les esprits, en ranimant l'amour des traditions antiques, en ramenant les questions fondamentales de la politique à leurs termes véritables. Si des idées saines, de nobles sentiments, exprimés dans un admirable langage et avec la chaleur d'une âme émue, pouvaient avoir raison de l'aveuglement des partis, des passions des hommes, des convoitises, des ambitions, des jalousies, la République eût opéré des merveilles; si Troie avait pu être* sauvée, ce livre, était digne de rendre une vie nouvelle au sénat défaillant, et d'ajourner pour longtemps l'avènement des chefs militaires. Nulle part Cicéron n'a été plus grand, plus éloquent, plus admirable. La République était son chef-d'œuvre. Ce qui reste du monument ne laisse aucun doute à ce sujet. Les caractères étaient tracés de main de maître; le dialo-
264 CHAPItRE XVI.
gue avait toutes les qualités désirables : il n'y manquait pas même cette grâce dont si peu de Romains ont eu le secret, et queCicéron lui-même n'avait pas toujours retrouvée quand il faisait parler Antoine ou Crassus. Les amis de Térence lui avaient porté bonheur : Scipion et Lélius parlent, chez lui, d'une façon digne d'eux et digne de la Grèce. Supposez Platon à Rome, écrivant le livre de Cicéron : il eût prêté peutêtre à ses héros d'autres idées; il ne leur eût prêté ni plus d'éloquence, ni plus d'esprit, ni un esprit plus aimable. Le songe de Scipion, qui terminait la République, et que Macrobe nous a conservé, est ce qu'il y a de plus beau, selon moi, non pas seulement dans Cicéron, mais dans toute la prose latine. Quelques-uns des mythes de Platon sont des merveilles d'imagination et de poésie : le mythe de Cicéron soutient le parallèle sans pâlir. On sait de quoi il est question dans ce songe. Scipion raconte que, durant son premier séjour en Afrique, il avait reçu l'hospitalité sous le toit de Massinissa. Comme il dormait, son aïeul, l'Africain, lui apparut et l'enleva en esprit dans les espaces célestes. L'univers entier se dévoila à ses yeux ; il entendit l'harmonie des sphères; il vit l'ordre admirable qui règne dans le monde , et que maintient sans cesse une Providence infatigable. Son guide lui expliqua ce grand spectacle, lui apprit à mépriser les choses terrestres ; à élever ses pensées audessus de ce globe misérable, perdu dans l'immensité ; à n'aspirer qu'aux biens impérissables ; à n'ambitionner d'autre gloire que celle de la vertu, d'autre récompense que l'immortalité promise aux grandes âmes.
Il y a trente ans, on ne connaissait de h République que ce fameux épisode , et les passages cités par quelques anciens auteurs. L'illustre Angelo Mai retrouva, sur un manuscrit palimpseste, le premier livre presque entier, un long fragment du second livre, quelques parties du troisième, du quatrième et du cinquième. C'est la plus précieuse découverte qu'on ait faite dans les domaines de l'antiquité depuis deux siècles; et M. Mai lui-même, qui nous a fait connaître tant de choses inconnues , n'est tombé que cette fois-là sur un chef-d'œuvre. Quel malheur qu'il n'ait pu reconstruire
cietRON. 265
le monument de la base au faite ; mais quelle reconnaissance 08 lui devons-nous pas pour nous avoir mis en état d'en mesurer ou d'en deviner les imposantes proportions I
La République, grâce au sujet, grâce à la manière toute romaine dont Cicéron Tavait traité, fut accueillie par les contemporains avec un véritable enthousiasme* Les Romains pardonnèrent au philosophe , en faveur de Thomme d'Ëtat et du bon citoyen : le grand écrivain n'aurait pas suffi à leur faire accepter des spéculations comme celles qui remplissaient certaines parties de l'ouvrage et surtout l'épilogue. Quant aux Grecs , ils poussèrent l'admiration jusqu'à l'hyperbole. On dit qu'ils mettaient la République au-dessus des livres d'Âristote et de Platon. Ainsi se réalisait l'espèce de prophétie que Plutarque attribue au rhéteur Apollonius Molon. Quand Cicéron, dans sa jeunesse, visitait, pour s'instruire, la Grèce et l'Asie, un jour qu'il avait déclamé devant Apollonius : « Cicéron, dit celui-ci après quelques instants de silence, je te loue et t'admire; mais je plains le sort de la Grèce, en voyant que les seuls avantages qui nous restaient, le savoir et l'éloquence, vont, par toi, passer aussi du côté des Romains. »
Les Lois étaient, dansja pensée de l'auteur, le complément de la République. Il avait fait le panégyrique de l'ancienne constitution de Rome : il s'agissait de prouver l'excellence des lois romaines. L'ouvrage n'est guère, en général, qu'un commentaire éloquent des textes; ce n'est pas un système idéal de législation. Par là encore le traité de Cicéron diffèi^e de celui de Platon qui porte le même titre. On croit que Cicéron l'écrivit immédiatement après la République; on croit aussi que les Lois avaient cinq ou six livres. Il en reste trois, les trois premiers, qui sont à peu près sans lacunes. Ce sont des dialogues, mais où ne figurent plus les personnages de lei République. Cicéron se met lui-même en scène, avec son frère Quintus, et Àtticus, leur ami. L'entretien supposé a lieu durant une promenade aux environs d'Arpinum, et dans une petite île, non loin de la maison patrimoniale des Tullius, au confluent du Fibrène et du Liris. Les Lois n'offrent pas un très-vif intérêt : c'est de la jurisprudence
266 CHAPITRB XVI.
plus que de la philosophie. Il y a pourtant de belles choses, et d'un ordre très-élevé, dans le premier livre, où CicéroD établit les fondements du droit et de la loi , et où il donne son opinion sur cette question du souverain bien, tant débattue par les anciens philosophes, {.e premier livre et le deuxième ont Tun et l'autre un préambule : ces deux morceaux sont charmants, et rappellent, sans trop de désavantage, les pages analogues qu'on admire dans Platon. levais transcrire quelques lignes dif dernier, où l'on reconnaîtra l'évidente parenté de Cicéron et de l'auteur du Phèdre. QuiNTDS. Mais nous voici dans l'île. Est-il endroit plus agréable? Comme cette pointe partage le Fibrène, dont les eaux, également divisées, arrosent les deux flancs de l'île, et, poussées d'un cours rapide, reviennent bien vite en un seul lit, n'embrassant que l'espace d'une petite palestre I Puis on dirait qu'il n'a eu d'autre soin que de nous faire une arène propre à la dispute ; car il se précipite aussitôt dans le Liris. Là, tel qu'un plébéien entré dans une famille patricienne, il perd son nom plus obscur, et il communique au Liris sa fraîcheur. Jamais, en effet, je n'ai touché rivière plus froide, et pourtant j'en ai visité un grand nombre. Je pourrais à peine essayer de mettre le pied à l'eau, comme fait Socrate, dans le Phèdre de Platon. »
Les Académiques sont une sorte d'introduction aux autres écrits philosophiques. Ce traité avait d'abord deux livres seulement, intitulés l'un Catulus et Y^xxixeLucullvs, d'après les noms des principaux interlocuteurs du dialogue. Plus tard, Cicéron le remania d'un bout à l'autre, et le divisa en quatre livres, qu'il dédia à Varron. Il y exposait l'histoire des doctrines de l'Académie depuis Ârcésilas. Il ne reste qu'une partie du premier livre de ceUe seconde édition; mais nous avons le Lucullus entier, c'est-à-dire le second livre de la première. Cicéron soutient, contre les stoïciens, l'impossibilité d'atteindre à la certitude absolue, et de connaître l'essence des choses par la perception des images sensibles. Mais il ne presse pas les conséquences de ce scepticisme. Il se borne à détruire une théorie fausse et incomplète, et à donner aux arguments de TAcadémie, comme on
cicÉaoN. 267
Fa dit, un tour tieurçux et sensé, qui ressemble au moins ^ une victoire probable.
Le traité des vrais biens et des vrais maux, en cinq livres, ce de Finibus auquel Cicéron travaillait déjà dès le temps des Zot^, est celui de tous ses ouvrages qui prouve le mieux combien il était heureusement doué pour la philosophie. Il y a, dans toute cette discussion sur le souverain bien et sur le souverain mal, une grande force de pensée, une véritable profondeur; et les qualités les plus sévères s'y associent sans effort à la plus vive éloquence. Cicéron flétrit avec énergie les indignes enseignements de l'école épicurienne ; mais il ne se laisse point aller aux excès moraux de quelques stoïciens, et il n'épargne pas les fines et piquantes railleries à ceux qui rêvaient ce sage idéal dont l'image prétait par plus d'un point au ridicule. C'est à Brutus que Cicéron adresse ce résumé des entretiens qu'il avait eus sur ces graves sujets avec quelques-uns de ses amis.
Les Tusculanes, dédiées aussi à Brutus, sont d'autres entretiens sur diverses questions de morale pratique, sur le mépris de la mort, sur la douleur, sur la constance dans la mauvaise fortune, etc. U s'agit, dans le traité de la Nature des Dieux j des opinions des philosophes sur l'Être suprême et la Providence. On y voit aux prises un épicurien , un stoïcien, un académicien. C'est encore à Brutus que l'auteur s'adresse. Les deux livres de la Divination sont la suite des trois livres de la Nature des Dieux. C'est une discussion entre Cicéron et son frère. Quintus développe le système des stoïciens sur la divination ; Marcus combat ses raisons par des arguments empruntés pour la plupart à l'école académique. Le petit livre du Destin, que nous ne possédons que mutilé, était le complément de ces deux ouvrages. Cicéron réfutait les opinions des stoïciens et celles des épicuriens sur le destin et sur le libre arbitre. C'était une leçon de philosophie qu'il avait faite, dans sa maison de Pouzzoles, à son ami Hirtius , peu de jours après le meurtre de César.
Le charmant dialogue intitulé Caton ou de la Vieillesse avait paru au commencement de la même année, ainsi que le difdogue, non moins admirable, intitulé Lélius ou de
â68 CHAPITRE XVI.
l^ Amitié; le traité des Devoirs allait suivre, puis. les Paradoxes des Stoïciens, Et ces productions n'étaient qu'une médiocre part des immenses travaux dont Cicéron remplit sa dernière année.
Je ne dirai rien des Paradoxes. Cicéron semble s'être proposé plutôt un exercice de rhéteur qu'une œuvre de philosophie, en agitant à son tour une foule de questions étranges. C'est à Brutus qu'il dédia son écrit : il est douteux que Brutus l'ait lu avec un grand plaisir. Les trois livres dei Devoirs sont un code de morale à l'usage des citoyens d'un État libre. Cicéron le rédigea pour son fils, qui étudiait à Athènes. Il nous apprend lui-même que Panétius et Posidonius avaient fourni la matière de ce chef-d'œuvre. Il y a quelques subtilités dans certaines parties de l'argumentation du Lélius; mais le Caton est, selon moi, la perfection suprême. C'est un dialogue, ou plutôt un monologue, dans lequel le vieux Caton, s'adressant à ses jeunes amis, Scipion et Lélius , leur explique tous les bonheurs que lui a faits la vieillesse. Cicéron élève à une sorte d'idéal le caractère de Caton : il fait son héros plus savant qu'il n'était, plus philosophe, plus affable; mais c'est toujours Caton, comme Socrate, dans les dialogues de Platon, est toujours Socrate. Ce panégyrique de la vieillesse, ou plutôt cette merveille de raison , d'esprit et de grâce , n'a peut-être pas consolé ceux qui se désolaient de n'être plus jeunes; mais plus d'un jeune, j'en suis sûr, a presque regretté, en lisant ces pages, de n'être pas encore vieux.
Onvraipe* perda«»
Les ouvrages dont nous venons de parler sont ceux que nous possédons ou en entier ou en partie ; mais Cicéron eu avait écrit une foule d'autres, et presque dans tous les genres. Je ne dis rien de la traduction du Timée , dont nous avons un fragment, ni de celle du Protagoras^ ni du traité de l'ii'conotnie^ imité de Xénophon. Il avait écrit une apologie de la philosophie, en forme de dialogue, intitulée Hortensius, parce qu'Hortensius en était le principal interlocuteur. Avant de dédier à Atticus le Lélius et le Catony il lui avait
GIGÉRON. 269
dédié un livre intitulé de la Gloire. Le traité des Vertus, celai des Augures, etc., étaient aussi des ouvrages de philosophie ; la Consolation, qu'il composa après la mortde sa fille^ passait chez les Romains pour un chef-d'œuvre. V Éloge de Caton eut Fhonneur d'être réfuté par César, le dictateur tout-puissant. L'Éloge de Porcie, sœur de Caton, était comme le complément de l'éloge de son frère. Nous savons que Cicéron, dans ces deux panégyriques, avait été à la hauteur de lui-même et de son génie. J'ai remarqué ailleurs que nous n'avions pas tous les plaidoyers de Cicéron, ni tous ses discours politiques. Il avait laissé plusieurs ouvrages historiques, notamment des mémoires sur sa vie. La destruction des monuments de l'esprit humain est toujouirs chose vivement regrettable; mais il nous reste amplement , grâce^ Dieu, de quoi nous consoler des ravages que le temps a faits dans les œuvres de Cicéron.
cicéron poëtc.
Cicéron avait eu, dès sa première jeunesse, le renom de grand poète ; il le conserva jusqu'à sa mort. Mais Lucrèce et Catulle, et bientôt après Virgile et Horace , rendirent les Romains plus difficiles; et la gloire poétique de Cicéron périt, comme dit Plutarque , effacée et ruinée par une foule de poètes excellents. Le mérite des vers de Cicéron était surtout dans la facture. Comparés à ceux d'Ennius ou de Lucilius, ils annonçaient un véritable progrès. L'harmonie en est mieux soutenue ; il y a, en général, moins de rudesses et de rocailles. Mais ce n'est guère que de la versification : il n'y a ni sève, ni vigueur, ni originalité. Cicéron, qui aime à citer les œuvres de sa muse, nous fournit des échantillons assez nombreux de la plupart de ses poèmes; et ces fragments nous autorisent à porter ce jugement sévère. Les seuls passages où l'on sent le poète sont ceux qu'il traduit ou imite* Quand il n'est pas soutenu par un modèle, il est terne, froid et languissant. Les beaux vers du. Marins , où il peint la lutte d'un serpent et d'un aigle, ont leurs prototypes dans Homère et ailleurs. Cicéron reconnaissait si bien les exigences de son talent, qu'il se bornait d'ordinaire à transporter en latin des
270 châpitrb xti.
poèmes tout faits. Plusieurs de ses ouvrages poétiques étaient des traductions plus ou moins libres de poëmes grecs : on le conjecture pour Glaucus marin , pour les Alcyons^ pour le Limon , dont le titre grec veut dire prairie^ pour d'autres encore ; on le sait pour les deux poèmes d*Aratus : il nous reste une partie considérable des Phénomènes, Le Marim avait exigé plus d*effort. Nous ne pouvons pas savoir jusqu'à quel point cet effort avait été heureux. Treize vers bien faits ne prouvent pas beaucoup pour toute une épopée. Tout ce que nous pouvons dire , c'est que les contemporains admiraient, c'est que les amis avaient des transports , et que Cicéron , en écrivant les Lois^ Cicéron, à cinquante-cinq ans, contemplait d'un œil plus que paternel cet enfant de sa jeunesse. La complaisance va même un peu loin. Qu'on en juge par les paroles qu'il met dans la bouche d'Atticus et de son frère : « Atticus. Voilà, saùs doute, le bois, et voici le chêne d'Arpinum ; je les reconnais tels que je les ai lus souvent dans le Marins. Si le chêne vit encore, ce ne peut être que celui-ci ; car il est bien vieux. Quintus. S'il vit encore , cher Atticus I il vivra toujours ; car c'est le génie qui l'a planté, et jamais plant aussi durable n'a pu être semé par le travail du cultivateur que par le vers du poète. Atticus. Comment cela, Quintus? et qu'est-ce donc que plantent les poètes? Tu m'as l'air de te donner ta voix à toimême ^ en louant ton frère. Quintus. Soit; mais tant que les lettres parleront latin , on trouvera en ce lieu un chêne qui portera le nom de chêne de Marius; et ce chêne, comme l'a dit Scévola du Marius de mon frère, vieillira des siècles innombrables. »
Cicéron avait chanté en vers la gloire de son consulat , et ce qu'il appelle , dans les Lois, sa mémorable année. Ce poème était une œuvre de sa maturité; mais il est douteux que cette œuvre fût de nature à lui faire grand honneur. C'est là qu'il s'écriait, avec une emphase un peu ridicule : « Que les armes le cèdent à la toge ; que le laurier s'efface devant l'éloquence ! » C'est là qu'il proclamait ses services