Quintus Cicéron se piquait de poésie
CICÈBON. 271
d'une façon si peu retenue, et qui n'était propre qu'à lui aliéner même les plus reconnaissants : « 0 Rome qui as ét^ fortunée sous mon consulat ! » Ce dernier vers , dans Toriginal, est plein d'allitérations passablement désagréables, outre l'inconvenance de Texclamation ; mais il n'est point stupide , comme le donneraient à croire les ignorants qui répètent, depuis tantôt deux siècles, cette prétendue traduction littérale :
0 Rome fortunée , Sous mon consulat née * !
Le vers de Cicéron est un mauvais vers ; et c'est déjà bien assez. Juvénal, qui le cite quelque part, fait cette réflexion piquante et judicieuse : « Il eût pu mépriser les glaives d'Antoine , s'il eût toujours parlé de la sorte. » Je ne prétend pas que tout, dans le poème, fût de la force des deux vers qu'on en cite : pourtant ce n'est pas faire injure à Cicéron, de présumer que, si nous possédions l'ouvrage, nous n'y trouverions pas beaucoup à admirer.
lieftres de Cleéron.
Le vaste recueil qui contient la correspondance de Cicéron est loin d'être complet. C'est à peine si quelques-unes de ces lettres sont antérieures au consulat de Cicéron ; celles des dix dernières années de sa vie forment plus des trois quarts du tout, et nous n'avons pas même tout ce qui avait été conservé de cette époque. TuUius Tiron , l'afi^rancbi du grand orateur, et son secrétaire intime , avait rassemblé avec soin toutes ces pièces précieuses , et il y avait joint ce qui restait des lettres de quelques-uns des correspondants. Il disposa de tout en divers recueils, sans s'astreindre à l'ordre chronologique. On trouve, à la suite l'une de l'autre, toutes les lettres adressées à un même personnage : ce qui donne lieu nécessairement à des interversions de temps, quand on passe d'un personnage à un autre ; et les lettres
1. Le mot natam , dans le vers de Cicéron , tient simplement lieu du narticipe passé du verbe être , qui n'existe pas en latin. Ce n'est pas le seul exemple de cet emploi de natus qu'on trouve dans les poètes. Virgile va jusqu'à se servir de ve^ nienê, pour si^ifler étant, faute du mot nécessaire. Cicéron a mis natam, comme les Grecs auraient mis ftyettiv^y.
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adressées au même personnage ne sont pas toujours à leur place respective. Nous possédons encore quatre des recueils de Tiron : les Lettres à Divers, nommées vulgairement Famt- Hères, en seize livres ; les Lettres à Attictis^ aussi en seize livres; les Lettres à Quintus\ en trois livres; le livre unique intitulé Lettres à Brutus. Il est probable que ces quatre recueils n'étaient pas les seuls. Les anciens auteurs citent des lettres de Cicéron à Cornélius Népos, à César, à Hirtius, à Caton , à Pompée, etc., dont il n'y a trace dans aucune de ces collections.
Quelques éditeurs modernes ont eu l'idée de ranger toutes ces pièces historiques dans leur ordre naturel, afin d'en rendre la lecture plus facile et plus profitable. On a ainsi une sorte de journal, où sont consignés et commentés les événements de l'histoire de Rome, durant sa période la plus agitée et la plus décisive. C'est un heureux supplément à ce qui manque dans les écrits des historiens; c'est presque une compensation à la perte des Mémoires qu'avait laissés Cicé« ron. « On peut voir, dit Montesquieu , dans les lettres de quelques grands hommes de ce temps-là, qu'on a mises sous le nom de Cicéron, parce que la plupart sont de lui, l'abattement et le désespoir des premiers hommes de la république à cette révolution qui les priva de leurs honneurs et de leurs occupations mêmes, lorsque, le sénat étant sans fonction, ce crédit qu'ils avaient eu par toute la terre, ils ne purent plus l'espérer que dans le cabinet d'un seul; et cela se voit bien mieux dans ces lettres que dans les discours des historiens. Elles sont le chef-d'œuvre de la naïveté de gens unis par une douleur commune, et d'un siècle où la fausse politesse n'avait pas mis le mensonge partout; enfin on n'y voit point, comme dans la plupart de nos lettres modernes, des gens qui veulent se tromper, mais des amis malheureux qui cherchent à se tout dire. » Je n'ai pas besoin de remarquer que ces lettres n'ont pas moins de valeur aux yeux des amis de la belle littérature qu'à ceux des investigateurs de faits historiques. C'est là que nous pouvons étudier le ton et le langage familier de la haute société de Rome ; c'est là que nous pouvons nous faire une
idée de cette urbanité dont il est si souvent question dans les auteurs, et qui était comme Fatticisme romain ; c'est là enfin, et là seulement, que nous pouvons estimer jusqu'à quel point les Romains étaient propres à exceller dans le genre épistolaire. Il y a, sans doute, d'autres livres latins qui portent le titre de Lettres; mais il n'y en a pas qui soient, comme celui-ci, une production spontanée du temps et des circonstances. Les lettres de Sénèque et d'autres ont été presque toujours écrites pour le public : ce sont des dissertations , des récits , des morceaux de critique , que sais -je encore ? des compositions plus ou moins spirituelles sur toute sorte de sujets, adressées à tels ou tels personnages ; ce sont des exercices épistolaires , ce ne sont pas des leUres. Les lettres de Cicéron et de ses amis n'ont jamais ce caractère : nulle préméditation, nul arrangement, nul artifice. Aussi l'éloquence y coule- t-elle de source. 11 y a là des choses admirables, et de tous les genres de beauté, non pas seulement dans les lettres écrites par Cicéron lui-même, mais dans celles de presque tous ses correspondants. Nous parlerons plus loin des correspondants avec quelque déiVil. Quant à Cicéron, un seul mot suffit: on reconnaît partout l'aimable et charmant esprit de l'auteur des dialogues, souvent le grand écrivain et le grand homme; trop souvent aussi l'homme timide , incertain et faible; une belle àme et de nobles sentiments , mais avec des éclipses et des défaillances. Cicéron est encore Cicéron dans un billet de quelques lignes : c'est dire assez que ses plus belles lettres, ce sont les plus longues.
Que si nous considérons les quatre recueils dans leur forme respective, il y a lieu de marquer entre eux certaines différences. Les Lettres à Divers sont le plus précieux et le plus important à tous égards : c'est le plus varié, c'est celui qui contient les lettres les plus caractéristiques. C'est là que Cicéron et ses amis nous mettent dans le secret de leurs pensées et de leurs espérances, de leurs craintes et de leurs vœux. Ces épanchements de l'amitié, l'émotion de toutes ces âmes, l'élégance et la politesse du style, le charme et la grâce de la diction, tout enfin concourt à faire du premier
recueil un monument incomparable, et le modèle du genre épistolaire ; je dis le modèle d'une correspondance sérieuse, et non point de ce bavardage épistolaire tant admiré en France, et dont les chefs-d'œuvre feraient une assez triste figure auprès de ces pages ingénues, d'une si mâle et si saine beauté. Les Lettres àAtticus ne sont guère moins importantes pour l'histoire : elles nous font même pénétrer plus profondément dans l'âme de Cicéron. Il y a des choses que Cicéron ne pouvait dire qu'à un vieil ami , à un confident éprouvé. Ajoutez que ce recueil n'embrasse pas moins de vingt-six années, tandis que les autres ne commencent que beaucoup plus tard, et ne nous font connaître que les dernières années de la vie de Cicéron. Mais Cicéron, s'adressant à un ami intime, n'a pas besoin de mettre sa pensée en relief; et il se contente bien souvent de sous-entendus, ou de ces mots de rappel qui ne sont guère pour nous que des énigmes. Ses lettres n'ont donc pas ici tout l'agrément littéraire de celles qu'il adressait à des hommes moins initiés à ses affaires, et qui ne pouvaient comprendre qu'un langage clair , catégorique et sans réticences. Les Lettres à Quintus sont d'un caractère tout particulier. Quintus Cicéron devait beaucoup à Marcus : sa fortune politique avait été en grande partie l'ouvrage de son aîné. Celui-ci le traite donc un peu comme un disciple ou un pupille. Il lui fait des leçons excellentes sur ses devoirs d'administrateur. Les plus importantes sont du temps où Quintus était propréteur en Asie. On trouve aussi, dans ces lettres, des détails intéressants sur l'intérieur de la famille des Tullius. Quelques-uns contestent l'authenticité du livre des Lettres à Brutus, Il est difficile à un homme de goût de se rendre à leurs raisons, et d'attribuer à un artifice de rhéteur tant de pages souvent admirables. Celui qui eût été capable de faire parler ainsi Brutus et Cicéron ne se fût pas amusé, ce me semble, à cet étrange supercherie. Ce rhéteur serait un des meilleurs écrivains de Rome : nous posséderions quelque chef-d'œuvre signé de son nom, et non pas seulement des lettres apocryphes, noyées dans l'océan du génie d'un grand homme.
Dernier triomphe de Clcéron.
On sait comment périt Cicéron, et avec quel courage, avec quelle noble résignation il se soumit à sa fortune. « Héren-nius, dit Plutarque, d'après l'ordre qu'avait donné Antoine, lai coupa la tôte, et la main avec laquelle il avait écrit les Philippiques.,.. Lorsque cette tête et cette main furent apportées à Rome, Antoine tenait les comices pour l'élection des magistrats. Voilà les proscriptions finies, dïtAl an récit du meurtre, et à l'aspect de ces sanglantes dépouilles. Il les lit attacher au-dessus des rostres : spectacle affreux pour les Romains, qui croyaient avoir devantles yeux, non le visage de Cicéron, mais l'âme d'Antoine !« C'est ainsi que, même après sa mort, l'auteur des Philippiques iriomphBÏt encore de son ennemi. Un poète de talent, Cornélius Sévérus, exprime en vers énergiques les sentiments dont tous s'étaient émus en présence du trophée que le triumvir croyait avoir élevé à ses vengeances : « Les faces encore pantelantes d'hommes magnanimes furent exposées sur les rostres où ils avaient parlé; mais l'image de Cicéron, perdu pour toujours, fait disparaître toutes les autres : on dirait qu'elle est seule. Alors on se rappelle les grandes actions du consul, cette conspiration, ces criminels complots dont il saisit la trame, ces patriciens dont il dénonça les atteptats ; alors aussi on se rappelle le châtiment de Céthégus, Catilina confondu dans ses espérances impies. A quoi lui ont servi et la faveur du peuple, et les applaudissements des hommes assemblés, et tant d'années comblées d'honneurs, et une vie passée au sein des nobles études? Un seul jour a fait disparaître cette glorieuse existence ; et l'éloquence latine s'est tue, frappée avec lui, triste et abîmée dans le deuil. Celui qui était jadis l'unique appui, le salut des accusés, celui qui fut toujours la tête de la patrie, ce défenseur du sénat, cette voix publique du Forum, des lois, des mœurs, de la paix, est devenue muette à jamais par un meurtre affreux. Ce visage aux traits décomposés, ces cheveux blancs souillés du sang de la victime , ces mains sacrées qui avaient servi à accomplir de si grandes œuvres, un citoyen, transporté d'une
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joie féroce, les a foulées sous ses pieds ; et il n'a pas vu derrière lui les destins avec leurs retours, et des dieux vengeurs. Tous les siècles passeront, et Antoine n'aura pas expié son forfait ! » Oui, c'était le forfait d'Antoine ; mais c'était bien plus encore le forfait d'Octave. Antoine était le tigre obéissant à son instinct, et à qui il faut du sang pour assouvir sa rage. Octave, en lui livrant son premier protecteur, son bienfaiteur, son ami plus que dévoué, avait commis un parricide. Il en porta le remords toute sa vie. On le sentait si bien, que presque personne, sous son règne, n'osait prononcer le nom de Cicéron. Tite Live eut le courage d'apporter à ce nom sacré l'iiommage de son admiration; mais il ne se trouva pas un poète pour renouveler le noble, exemple de Cornélius Sévérus. Ce silence prouve qu'Auguste n'avait pas dépouillé tout sentiment humain ; et ce remords, cette furie vengeresse attachée à son flanc, fut du moins une expiation : par là Auguste se montrait supérieur à Antoine. Ce n'est pas seulement par conjecture que nous savons qu'Auguste se souvint toujours de Cicéron. « J'ai entendu conter, dit Plutarque, que César, de longues années après, étant un jour entré chez un de ses petits-fils, celui-ci, qui tenait dans ses mains un ouvrage de Cicéron, surpris à l'improviste, cacha le livre sous sa robe. César, qui s'en aperçut, prit le livre, en Jut debout une grande partie, et, le rendant au jeune garçon : « C'était un savant homme, mon enfant, « dit-il; oui, un savant homme, et qui aimait bien sa patrie. > II est triste de penser qu'un homme comme Cicéron ne fut pas heureux. 11 fut obligé de se séparer de sa femme Térentia ; il vit mourir sa fille Tullie ; il eut un fils indigne de lui, et qui n'eut jamais d'autre mérite que celui de buveur intrépide. Enfin Octave ne fut pas le seul ingrat qu'il rencontra sur son chemin : Philologus, qui le livra aux meurtriers, était un affranchi de son frère, qu'il avait lui-même instruit dans les lettres et dans les sciences; Popilius, un de ses assassins, était un homme dont il avait défendu la vie, dans une accusation capitale.
LES CORRESPONBAIVTS DE GICERON.
ATTICUS. — BRUTUS. — CASSIDS. — CATON. — CÉCINA. — CÉLICS. — QUINTUS CIGÉRON. — HIRTIVS. — LUCCÉICS. — HATIUS. — NIGIDIUS. — OPPIUS. — POUION. — SULPIGIUS. — APPENDICE.
Les correspondants de Cicéron n*ont pas tous droit de figurer dans cette histoire : nous ne voulons relever ici que les noms de ceux dont les lettres offrent quelque intérêt littéraire, ou qui se recommandent à nous par les talents dont ils furent doués comme écrivains ou comme orateurs. Nous suivrons Tordre alphabétique, n'y ayant guère de moyen d'établir une classification qui nous permette mieux de nous reconnaître au milieu de ces personnages plus ou moins fameux ^
Attlcas ( Tltas Pomponlas )•
J'ai parlé plus haut du recueil intitulé Lettres à Atticus* Je dois dire un mot de l'homme à qui elles sont adressées. Il était de trois jins plus âgé que Cicéron. Il fut le compagnon de ses études'et son ami dévoué. Il mourut en l'an 33 avant I.C., à soixante-dix-sept ans. C'était un homme de beaucoup d'esprit et de goût. Il était fort riche, et il jouissait de l'estime universelle ; mais il ne voulut jamais entrer dans la vie publique, et il ne brigua point les charges. Il fit un noble usage de ses richesses et de son crédit. Ce philosophe pratique passe pour avoir composé quelques ouvrages, entre autres des Annales, c'est-à-dire un abrégé de l'histoire romaine. Cicéron dit quelque part qu'Âtticus, dans ce travail, s'était rigoureusement conformé à l'ordre chronologique, et qu'il avait su renfermer en un seul volume, sans rien omettre d'essentiel, l'histoire de sept cents ans. Titus Pomponius devait son surnom, ou plutôt son nom d'Atticus, au
1. J'ai souvent profité, ponr la rédaction de ce chapitre, des notices qui sont à la suite de la traduction des Lettres de Cicéron, par MM. Befresne etSayalète. Je l'ai fait avec d'autant moins de scrupule , que c'est moi-même qui ai écrit ces notices), et qne je dois savoir si elles sont exactes.
long séjour qu'il avait fait à Athènes, durant les guerres civiles de Marins et de Sylla, et jusqu'au rétablissement de l'ordre et du gouvernement légal. Là, il s'était fait tout Athénien ; il s'était appliqué à bien saisir toutes les délicatesses de la langue attique, et il y avait si bien réussi, que Lucilius lui-môme n'eût pas refusé de le saluer de son nom d'Atticus, sauf à se moquer de ce qu'il le préférât au nom illustre que lui avaient transmis ses ancêtres.
Brutus (Marcas banian).
Voici une preuve de fait à l'appui de l'opinion que j'ai exprimée sur l'authenticité du recueil des Lettres àBrutus. Je la puise dans la lettre où Brutus, s'adressant à Atticus, l'ami de Cicéron et le sien, caractérise avec tant d'énergie les dernières fautes politiques de Cicéron; On verra avec plaisir, je crois, quelques traits de l'éloquence et du style du prétendu faussaire : « Puisqu'il ne m'a pas été loisible de me taire, tu liras des choses qui ne manqueront pas de t'être désagréables. Je sens moi-même une vive douleur d'avoir à te les écrire. Je n'ignore pas ce que tu penses des maux de la république; je sais que tu ne les crois pas sans remède, tout désespérés qu'ils sont. Ce n'est ]jas toi, certes, que je blâme, mon cher Atticus : ton âge, tes habitudes, tes enfants, tout paralyse ta bonne volonté. C'est ce que m'a très-bien montré aussi notre ami Flavius. Mais je reviens à Cicéron. Quelle difTérence y a-t-il entre Salvidiénus et lui? Salvidiénus proposerait- il des décrets plus favorables à Octave? 11 craint maintenant encore, diras-tu, les restes de la guerre civile. Mais peut-on s'effrayer d'un ennemi vaincu, au point de ne redouter ni la puissance de celui qui dispose d'une armée victorieuse , ili la témérité d'un si jeune homme? Ou plutôt considère-t-il la force d'Octave comme tellement irrésistible, qu'il n'y ait plus qu'à venir volontairement tout mettre aux pieds du maître? Inconcevable folie de la peur, de ne voir d'autre préservatif contre un mal qu'on eût évité peut-être, que de l'aller chercher soimême, et de l'amener bon gré mal gré ! Ah ! nous craignons trop la mort, et l'exil, et la pauvreté. Ce sont là, pour Ci-