LES CORRESPONDANTS DE CICÉRON
diction de Tite Live , cette patavinité si incompréhensible pour nous. Ce puriste , il faut le dire , ne trouvait presque rien de bon, sinon probablement ce qu'il avait écrit luimême. Ses ouvrages n'étaient pourtant pas des chefs-d'œuvre. Le juste châtiment des critiques dédaigneux , c'est que les livres qu'ils font sont toujours un peu plus mauvais que ceux dont ils se çont moqués : il est vrai qu'ils ne s'exposent pas toujours à être jugés, et qu'ils se contentent de laisser croire à leurs futures merveilles. Pollion n'a pas eu cette prudence; et on l'a jugé sévèrement, comme il avait jugé les autres. Sénèque le père l'accuse d'être rude et tendu , et d'avoir souvent besoin qu'on lui pardonne des défauts que lui-même il avait de la peine à pardonner. Quintilien dit que les^ discours de Pollion manquaient d'éclat et de grâce , et qu'ils avaient l'air d'être antérieurs d'un siècle à ceux de Cicéron. L'auteur du Dialogue des Orateurs va plus loin encore : « Asinius , dit-il , quoique né dans des temps plus rapprochés de nous, semble avoir étudié parmi les Ménénius et les Appius. Il a reproduit le style de Pacuvius et d'Attius, non-seulement dans ses tragédies, mais même dans ses discours, tant il est dur et sec*. » On dit qu'il relevait, dans le style de Cicéron, des défauts innombrables. Cicéron n'a pas pu nous apprendre ce qu'il pensait de celui de Pollion : le Brutus est venu trop tôt, et Octave a été trop pressé de se débarrasser de son tuteur; mais Cicéron, qui avait pourtant le-droit d'être difficile, lui eût probablement tenu plus de compte de son esprit, de son imagination et de ses autres qualités, que de toutes ses imperfections, même les plus choquantes. La critique de Cicéron ne cherche qu'à admirer: elle admire trop peut-être; celle de Pollion ne cherchait qu'à blâmer, et elle blâmait presque partout et toujours. Ce sont deux excès ; mais là, c'est l'excès du bien, c'est-à-dire quelque chose de fécond et de salutaire encore; ici,* c'est la négation froide , la mort de l'enthousiasme, la destruction, ou tout au moins l'effacement du beau. Dieu nous garde des Pollions !
i. Dialogu9 des Orateurs, paragraphe 21.
0ulplcla« (flemrlus Snlp. liemonla Ruftas).
La neuvième Philippique de Cicéron est un bel éloge de Servius Sulpicius, considéré comme homme d'État et comme citoyen. J'ai dit que Sulpicius avait été chargé par le sénat d'aller porter à Antoine des propositions d'accommodement, et qu'il était mort en chemin , avant d'avoir pu remplir sa mission. Quelques années auparavant, Cicéron, dans le Brutus, avait déjà dignement loué Sulpicius, jurisconsulte, orateur et écrivain. « Quant à Servius, tu le juges très-bien, et je vais dire tout ce que je pense de lui. Jamais personne , selon moi, n'étudia avec plus d'ardeur et l'art oratoire et toutes les sciences qui méritent l'estime des hommes. Notre jeunesse fut consacrée aux mêmes exercices. Plus tard , il partit avec moi pour Rhodes , afin de perfecîtionner son talent et son instruction. A son retour, il a mieux aimé, je crois , être le premier dans le second des arts , que le second dans le premier. Peut-être eût-il marché de pair avec les princes de l'éloquence ; mais il a préféré, et son ambition a été couronnée de succès , être le prince des jurisconsultes : il a laissé bien loin derrière lui ses contemporains et ses devanciers.... Sulpicius a joint à une science profonde la connaissance de la littérature et une élégance de style qui brille partout dans ses écrits, qui sont des œuvres sans égales'.» Sulpicius avait laissé, dit-on/ cent quatre-vingts livres sur des questions de droit. On en trouve encore des passages dans Aulu-Gelle et dans d'autres auteurs anciens. Il n'avait écrit que trois de ses discours; mais ces trois discours, selon Quinlilien, suffisaient pour lui assurer une belle réputation d'orateur. Il en reste à peine quelques mots; mais nous pouvons juger du style de Sulpicius par ses lettres à Cicéron. 11 y en a une qui est fameuse, c'est celle qu'il écrivit de Grèce à son ami , en apprenant la mort de Tullie. Ce n'est pas précisément une vive sensibilité qu'il y faut chercher ; et les consolations qu'il adresse au père infortuné n'ont pas dû être un baume bien efficace pour calmer une douleur si poignante. Mais la rudesse même des rs^ison-