Cicéron, Brufui, chapitre lyxv
312 CHAPITRB XIX.
Bossuet, dans sa lettre au pape Innocent XI, sur les études du Dauphin, signale , avec un rare bonheur d'expressions , les mérites éminents du livre de César : « Il [le Dauphin] admirait César comme un excellent maître pour faire de grandes choses, et pour les écrire. Il le regardait comme un homme de qui il fallait apprendre à faire la guerre. Nous suivions ce grand capitaine dans toutes ses marches ; nous lui voyions faire ses campements, mettre ses troupes en bataille , former et exécuter ses desseins , louer et châtier à propos ses soldats, les exercer au travail, leur élever le cœur par Tespérance, les tenir toujours en haleine ; conduire une puissante armée sans endommager le pays ; retenir dans le devoir ses troupes par la discipline, et ses alliés par la foi et la protection ; changer sa manière selon les lieux où il faisait la guerre, et selon les ennemis qu'il avait en tête; aller quelquefois lentement, mais user le plus souvent d'une si grande diligence, que Tennemi, surpris et serré de près, n'ait ni le temps de délibérer ni celui de fuir ; pardonner aux vaincus, abattre les rebelles, gouverner avec adresse les peuples subjugués, et leur faire ainsi trouver la victoire douce pour la mieux assurer. »
L'histoire , telle que César Ta traitée , n'est pas l'histoire complète , celle qui trace des caractères , qui met ses récits en tableaux , qui ne néglige rien pour faire saillir aux yeux les causes les plus secrètes des événements. César n'a songé qu'à dire simplement ce qu'il avait fait lui-même, et ce qu'avaient fait ses adversaires. Il eût pu comme un autre, et mieux certes qu'un autre, donner des portraits étudiés, à la façon de Salluste. u C'eût été, dit M. Nisard, un moyen de se faire valoir par comparaison : il Ta dédaigné; ou une tentation d'être partial , et il tenait à ce qu'on le crût. » Il est certain que cette absence d'art et d'apprêt n'a pas nui à sa renommée politique et militaire. Comment suspecter la candeur et la véracité d'un homme qui ne paraît pas un seul instant préoccupé de lui-même, et qui laisse parler ses actes, comme il laisse parler ceux des autres? César raconte César au monde, mais sans faire sentir jamais l'intérêt profond que rhislorien porte à son héros. Ce n'est pas unique-
ment dans la forme qu'il a dépouillé le moi : la personnalité a si bien disparu que, si l'authenticité des Commentaires n'était un fait hors de doute, César serait le dernier, ce me semble , à qui on pût les attribuer, d'après les règles de la critique vulgaire.
Le critique que je citais tout à l'heure répond parfaite-* ment à ceux qui seraient tentés de reprocher à César d'avoir écrit ce qu'il a écrit, et non pas un autre livre : « Si César, dit-il , n'a pas porté certaines qualités aussi loin que nous le voudrions, par comparaison avec l'idéal que nous nous sommes fait du genre historique, on sent que ce n'est point impuissance, mais dessein. Il n'a dit ni plus ni autre chose, parce qu'il ne l'a pas voulu. C'est de la force qu'il avait en réserve, et qu'il a gardée, aimant mieux laisser croire qu'elle lui manquait, que de l'employer hors de propos. A moins que je ne me fasse illusion, cette sorte de rçtenue et d'économie judicieuse est une beauté propre à César. Quoi de plus beau, en effet, que de voir celui qui pouvait tout, s'en tenir à une chose et la faire si exactement; celui qui excellait dans la raillerie, effleurer à peine d'un doigt moqueur les moins estimables de ses ennemis; celui qui^ dans l'éloquence, savait, au rapport de Cicéron, faire de chaque preuve comme un tableau placé dans un beau jour, se borner à de courtes harangues, pour la plupart indirectes ; celui qui , entendant la défense de Ligarius , laissait tomber l'acte d'accusation de ses mains , savoir être impartial jusqu'à paraître insensible; celui qui avait tous les talents, les gouverner si bien, et tour à tour les réunir ou les séparer si à propos , que ses facultés semblaient comme des corps d'armée distincts qu'il conduisait devant lui, les poussant tous ensemble ou séparément, selon le besoin , et les proportionnant , pour le nombre ou le degré de force, à l'obstacle qu'il avait à vaincre! » M. Nisard signale pourtant, dans un autre passage, l'inconvénient où César est tombé, et qu'il eût sagement fait d'éviter peutêtre : « Le seul défaut littéraire des Mémoires de César, c'est que l'étude seule, et, pour ainsi dire, la pratique de l'auteur, en peuvent faire goûter les perfections discrètes et
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cachées. Les ouvrages de ce genre passent par-dessus bien des têtes, j'entends même des têtes bien faites. Ils n'avertissent pas Tesprit; ils ne lui font pas d'avances; leur modestie les lui dérobe. On le dit dans la morale mondaine : il faut une certaine habileté, même aux honnêtes gens, même à la vertu , pour se recommander et se rendre utiles. La maxime n'est pas moins vraie des auteurs. S'ils ne font rien pour attirer les yeux, ils risquent qu'on ne les voie pas^ Un peu de cette habileté ne leur messied donc pas, pourvu qu'elle ne soit qu'un appât innocent pour attirer à la vérité. »
Voilà ce qui explique pourquoi César historien occupe généralement, dans l'estime des hommes éclairés, une place bien inférieure à celle qui lui serait due. Il ne manque pas de prétendus connaisseurs qui vous disent, sans sourciller, que César ne vaut pas Salluste, et qu'une incommensurable distance le sépare de Tacite ou de Tite Live. Au reste , on ne le lit plus guère, excepté dans les classes; et, là encore, on ne l'étudié que pour l'excellence de sa latinité : comment, en effet, rendre perceptible à des élèves de grammaire tout ce qu'il y a de grand , de sérieux et de profond, sous cette forme simple et nue? On s'inquiétera plus de remarquer que César répète quelquefois les mêmes mots un peu trop près l'un de l'autre, que de chercher à faire comprendre sa tactique et sa politique , et à révéler son génie. L'âge des auditeurs ne permettrait pas de pareilles leçons. Mais il faut convenir que César mériterait de servir à autre chose qu'à la démonstration des règles du rudiment. Vossius le disait déjà, il y a tantôt trois siècles : nous avons plus de raison encore que Vossius de regretter que ce noble et divin auteur, comme il le nomme, n'ait pas de plus nombreux lecteurs , et des lecteurs plus dignes de lui. Si mes paroles avaient quelque pouvoir. César reprendrait sa place au premier rang des historiens : on ne lui ferait plus l'injure de le jeter devant des esprits incapables de le priser à sa valeur; tous l'auraient en main, et non pas seulement quelques lecteurs d'élite; en un mot, on lirait les Commentaires tout autant pour le moins que les Annales
ou que la Gmrre de Catilina. Mais je ne puis faire que des vœux. Ces vœux , il est vrai , je ne suis pas seul à les former. Que d'illustres témoignages je pourrais alléguer, pour justifier mon enthousiasme! On a entendu Bossuet et Cicéron. Henri IV et Napoléon faisaient •des Commentaires leur lecture favorite; tous les critiques dignes de ce nom ont célébré à Tenvi le génie littéraire de César ; et voici une page du grand historien Jean de Muller, où Ton verra la figure de César entourée d'une véritable auréole de lumière : « Je sens que César me rend infidèle à Tacite : il est impossible d'écrire avec plus d'élégance et de pureté. Il a la vraie précision , celle qui consiste à dire tout ce qui est nécessaire, et pas un mot de plus. Il écrit en homme d'État, toujours sans passion. Tacite est philosophe, orateur, ami zélé de l'humanité; et, à tous ces titres, il se passionne parfois : si je m'en fie aveuglément à lui, il peut me mener trop loin. Avec César, je ne cours jamais ce risque : une élégance merveilleuse ; le don si rare non pas seulement de ne rien dire de trop, ce qui n'est pas difficile, mais en même temps de ne rien omettre d'essentiel; une harmonie toujours appropriée à la gravité du sujet , et, par-dessus tout , une singulière égalité de style et une mesure toujours parfaite ; toutes ces qualités justifient à mes yeux l'expression de Tacite : Le divin Jules, le plus grand des auteurs. Son discours n'est qu'une suite de faits présentés sous le jour le plus frappant et le plus lumineux : son style est l'image de son caractère. Tandis qu'il renfermait au dedans les passions les plus violentes, à l'extérieur il semblait, comme les dieux , élevé au-dessus de toutes les passions ; et l'on eût dit que rien n'était assez grand pour que l'âme de César dût s'en émouvoir. »
Que manque-t-il à ce panégyrique? Et l'homme qui donnait ces louanges à César historien est un de ces rares privilégiés qui ont su dignement continuer , dans les temps modernes, l'œuvre des puissants narrateurs de l'antiquité. Qu'on ne vienne donc plus rabaisser au niveau de nos faiseurs de mémoires, un écrivain incomparable dans son genre
le seul peut-être à qui s'appliquent à la lettre les axiomes fameux : Le style est V homme même; le style fCest que V ordre et le mouvement qu'on met dans ses pensées. Quand Buffon rédigeait ces formules , il ne songeait probablement qu*à lui-môme ; mais qui niera que ses paroles ne soient plus vraies mille fois des Commentaires que de \ Histoire naturelle ?
SALLUSTE ET CORNÉLmS NÉPOS.
COMPARAISON DE SALLUSTE ET DE CÉSAR. — VIE DE SALLUSTE. — JUGE- MENTS DES ANCIENS SUR SALLUSTE. — OUVRAGES DE SALLUSTE. — SU- LUSTE ET TACITE. — STYLE DE SALLUSTE. — UN TABLEAU DE SALLUSTE. — CORNÉLIUS NÉPOS.
Comparaison de flalla«te et de César*
C*est contraste plutôt que j'aurais dû dire. Il n'y a presque rien de commun entre l'auteur du Catilina et du /«gurtha, et l'auteur des Commentaires. Les qualités de Tan sont l'antipode, si j'ose ainsi parler, des qualités de l'autre. Cette opposition éclate partout. Ainsi, tandis que César raconte ce qu'il a fait, «t dès qu'il vient de le faire, sans autre dessein que d'être simple et vrai, Salluste écrit pour écrire: c'est un homme de loisir, qui cherche à remplir utilement les heures inoccupées; qui porte ses réflexions et ses recherches, selon son caprice, sur divers points de l'histoire nationale; qui dispose artistement ses matériaux, et qui songe, avant tout, à l'intérêt de ses récits et à la perfection de son style. Salluste ne se borne pas, comme César, à laisser agir ses personnages : à peine un nom se présente-t-il à lui, vite il trace le portrait, plus ou moins haut en couleur, suivant l'importance de la figure : il ne se tient pas môme d'en esquisser quelques-unes qui ne font guère que passer devant nous comme des ombres j? et ces peintures de caractères sont comptées avec raison parmi les plus re-
SALLUSTÉ ET CORNÉLIUS NÉPOS. 3l7
marquables morceaux de ses œuvres. Un ornement non moîDS admiré, dans ces savantes compositions, ce sont ces harangues où Thistorien reproduit à sa façon des discours qui ont été prononcés en eifet, ou en invente qui l'auraient pu être, et qu'il rend vraisemblables en se conformant aux données du sujet, et en ne faisant rien dire à ses personnages qui ne réponde au temps et au lieu, à leur situation, à leurs mœurs, aux passions qui les animent. Rien de pareil dans les récits de César. II se borne, en général, à rapporter, quand on a parlé, le sens des paroles prononcées. Les discours directs ne sont que des harangues militaires extrêmement courtes, telles que la circonstance les a fait jaillir, et qui, selon le mot d'un critique , au lieu de suspendre l'action, la continuent. Salluste arrange les faits dans cet ordre un peu arbitraire où les choses se font valoir Tune par l'autre; où les premiers plans sont éclairés d'une plus vive lumière; où certains détails sont sacrifiés à l'effet; où les perspectives sont réglées de façon à charmer l'œil du lecteur. En un mot, Salluste'fait ce qu'on nomme des tableaux. César ignore cet art, ou plutôt il a voulu l'ignorer. Autre différence : César s'abstient de disserter ; il est même assez rare qu'il se permette en courant ces simples réflexions que les événements suggèrent presque sans qu'on le veuille. Salluste, au contraire, met l'enseigne de moraliste, et non pas toujours à propos : il se plait aux sentences, aux grandes phrases de vertu, et il serait enchanté qu'on le prît pour un penseur profond et pour un philosophe austère. Quant au style et à la diction, le contraste est peut-être plus complet, plus frappant encore. César est la clarté même ; Salluste est concis jusqu'à l'obscurité. César parle sa pensée, et les tours les moins recherchés, les moins contournés, sont ceux qu'il préfère ; Salluste croirait manquer à son lecteur, s'il ne revêtait sa pensée de costumes plus ou moins pittoresques : il provoque la curiosité ; il veut qu'on cherche sous sa phrase. Enfin Salluste aime les héllénismes, les vieilles locutions, les mots tombés en désuétude ; tandis que César se borne à ce pur latin qui était à Rome ce que l'attique était en Grèce.
Vie de AaUiuite.
Caïus Sallustius Crispus naquit en Tan 86 avant notre ère, à Amiterne , ville de la Sabine. Il était d'une famille plébéienne. Il fut élevé à Rome, et il entra assez jeune dans la carrière des honneurs. A vingt-sept ans , il était nommé questeur, et, trois ans plus tard, tribun du peuple. Tribun, il souleva la populace contre Milon et contre Cicéron, après le meurtre de Clodius. Mais bientôt le parti contraire eut le dessus, et Salluste fut exclu du sénat par les censeurs d'alors, sous prétexte d& mauvaises mœurs : je dis prétexte, car beaucoup de ceux qu'on ne dégradait pas n'étaient guère plus exemplaires que lui. Il passa dans la retraite les deux années suivantes ; et c'est à ce repos forcé que nous devons Iç Catilina* La victoire de Pharsalç le rendit à la vie publique. Grâce à César, il redevint questeur, puis préteur. Il servit sous César dans la guerre contre Juba ; et le dictateur le nomma pi^oconsul et gouverneur de la Libye. C'est en Afrique qu'il écrivit son Jugurtha. Il était bien placé pour se procurer tous les documents nécessaires, et pour prendre par lui-même une connaissance exacte des lieux où s'étairat passés les événements. Mais ces occupations littéraires étaient loin de lui faire oublier ce qu'il était venu chercher dansla patrie de Massinissa. Il voulait s'enrichir, et il nenégl^ea rien pour en venir à bout. Il n'y eut pas d'exactions dont il ne se rendit coupable. Les Numides payèrent un peu cher l'honneur d'avoir été gouvernés par l'historien de leurs anciens héros. Salluste revint à Rome, chargé des dépouilles de sa province. Il fit bâtir, sur le montQuirinal, un palais magnifique, entouré de vastes et délicieux jardins, et orné de toutes les merveilles des arts. Ce palais fut plus tard la résidence fevorite de plusieurs empereurs. C'est là que Salluste passa les dernières années de sa vle^ au sein du luxe et des plaisirs, mais non pourtant dans une complète indolence. Il consacrait une partie de son temps à la composition de cette grande histoire où il conduisait les faits depuis la ruine de Jugurtha jusqu'à la conspiration de Catilina, reliant ainsi l'un à l'autre ses deux premiers ouvrages, et formant un tout de ce qui n'avait été d'abord que fragments s^arés.
Salluste mourut en Tan 36 avant notre ère , à Tftge de cinquante et un ans. Il avait épousé Térentia, cette femme hautaine et revôche que Cicéron s'était vu forcé de quitter. Térentia n'était plus jeune quand elle passa dans la maison de l'ennemi de son premier époux. Cette union fut inféconde. Mais Salluste adopta le petit-fils d'une sœur qu'il avait, et il laissa son nom et sa fortune à ce jeune homme, le Crispus Salluste qui fut l'ami d'Horace.
Quelques-uns ont essayé de réhabiliter le caractère de Salluste comme homme public et privé, et de contesteriez preuves accablantes qui témoignent de ses rapines et de ses débauches. Mais il suffit de ses propres aveux pour nous convaincre que ses ennemis eux-mêmes ne l'ont pas beaucoup calomnié. Ainsi , il confesse quelque part qu'il n'a pas toujours su se défendre des séductions d'une ambition mau* vaise , et que son âme a été longtemps en proie à toute sorte de misères. 11 voudrait qu'on le crût guéri de ses vices d'autrefois; mais, dans l'ouvrage même où il parle ainsi, il fait œuvre, en maint endroit, d'homme haineux, partial, et presque de calomniateur. Tenons-le donc pour digne de sa réputation. Il est fâcheux pour les lettres qu'un coquin {nequam)y comme Lactance caractérise Salluste, ait pu être un écrivain de génie , et que nous soyons réduits à mépriser en un seas celui que nous admirons dans un autre. Mais tout ce que nous dirions n'y ferait rien. Nous pouvons souhaiter que le talent ne soit jamais que l'apanage de la vertu ; mais à quoi bon contester que vertu et talent ne sont pas synonymes, et qu'on les a vus plus d'une fois, hélas I marcher l'un sans l'autre?
drasemenis des anciens «ur Salluste.
Les anciens ont porté sur Salluste des jugements assez divers. Quelques contemporains , tels que César et Pollion , étaient vivement choqués de son affectation d'archaïsme. C'étaient pourtant des amis de l'historien. Ses ennemis insistaient sur ce point vulnérable, et ils ne voulaient voir en lui qu'un plagiaire des vieux auteurs. On connaît Tépigramme citée quelque part dans l'ouvrage de Quintilien :
f« 0 toi qui as tant volé les mots du vieux Caton, Crispils(, écrivain de l'histoire de Jugurtha! >» Sénèque, qui compare Salluste à Thucydide, et qui donne la préférence à Thistorien latin , nous apprend que Tite Live était d'un avis tout contraire, et qu'il reprochait à Salluste de gâter Thucydide en l'imitant. « Non pas, ajoute malignement Sénèque, qu'il aimât davantage Thucydide , mais parce qu'il le craignait moins , et parce qu'il se flattait de se mettre plus aisément au-dessus de Salluste, s'il mettait d'abord Salluste audessous de Thucydide. » Tacite proclafne Salluste le plus florissant écrivain des choses romaines. Martial l'appelle le premier de tous les historiens romains. Quintilien vante avec complaisance cette admirable rapidité qui fut l'éminente qualité de Salluste. Il s'en réfère aussi au jugement du grammairien Servilius Nonianus, qui déclarait Salluste et Tite Live plutôt égaux que semblables. Aulu-Gelle caractérise Salluste comme un écrivain savant en brièveté , un novateur en fait de mots; il loue la beauté et l'élégance de son style ; il dit que, si ses ouvrages ont été l'objet de certains reproches assez fondés, la plupart des critiques de ses détracteurs étaient sans raison et sans justesse. Quelques Romains distinguaient , dans Salluste , le narrateur de l'orateur, et préféraient ses récits à ses harangues. Cette opinion est singulière. Salluste, quoi qu'en disent Sénèqae et Cassius Sévérus , n'est jamais inférieur à lui-même : c'est le même art et le même talent qu'il a déployés partout ; ses récits valent ses harangues , ni plus ni moins ; et ses harangues valent ses récits. Nous sommes en droit de décider, sur ce point, autant que les anciens eux-mêmes. Je renvoie le lecteur au discours de Micîpsa, à celui de Marins, à tous les discours qu'on lit dans le Jugurtha^ dans le Catilina même, et dans les restes de V Histoire romaine.
Ouvrages de Salluste»
Le premier en date , comme je l'ai déjà dit, c'est l'histoirô de la conspiration dont Cicéron sauva Rome. Il manque plusieurs choses à ce petit livre, pour être un chef-d'œuvre. Ainsi l'historien ne montre pas avec une clarté suffisante ce
SALLUSTE Et CORNÉLIUS NÉPOâ. 321
que voulait précisément Catiiina, et comment Un pareil misérable avait pu réunir autour de lui tant de partisans, et se rendre si redoutable même aux plus courageux citoyens; il omet à dessein des détails utiles, mais qui ralentiraient sa marche, et qui n'ajouteraient pas à l'intérêt dramatique : on est réduit à suppléer plus d'une fois aux lacunes de récri* vain, même quand il n'avait aucun motif de mutiler la vérité. Qu'est-ce donc quand il se laisse aller à ses haines? Ce que nous ignorerions presque complètement , sans les Caiilinaires et sans des témoignages non suspects , c'est le grand rôle que joua Cicéron dans le péril : nous ne saurions pas que d'insignes honneurs furent décernés au sauveur de la patrie, et que Rome le nomma son père. Le silence cal-» culé de Salluste est bien coupable ; et ce n'est pas excuser l'historien que de dire, comme font quelques-uns, qu'il n'a péché que par omission, et qu'il ne s'est pas permis de prétendre que Cicéron fût un homme taré ou incapable : c'est dire simplement que Salluste aurait pu être encore moins impartial, et remplir un peu plus mal ses devoirs d'historien. Du reste, si l'on ne cherche, dans le Catilinay que la disposition littéraire des parties , que des narrations vives et bien faites, des portraits brillants et de beaux discours, on sera servi à souhait; et, presque à chaque pas, on trouvera à applaudir et à admirer.
Le Jugurtha est bien supérieur au Catilina. Ici, l'âme de l'historien est plus libre, et elle n'obéit plus au souffle des passions contemporaines. Salluste racontait les événements d'un autre siècle : plus de soixante ans s'étaient écoulés depuis la lutte du héros numide contre les Romains ; Jugurtha et Rocchus , Marins et Sylla même, n'étaient plus guère que des souvenirs. Il est certain que Salluste fit tous ses efforts pour être exact et complet. Il consulta les manuscrits puniques amassés par Massinissa, par Micipsa, par Hiempsal II ; il s'informa curieusement des vieilles traditions numides ; il parcourut le pays dans tous les sens, et il visita les lieux illustrés par les victoires ou les revers des armées romaines. Ses descriptions sont parfaitement topiques, et ne laissent rien à désirer. On reconnaît, en outre ,
comme dit un critique , qu'il avait étudié Tart militaire , dans ces mêmes lieux, sous le plus grand capitaine des temps anciens : le génie de César anime le tableau qu'il trace de toutes les batailles, de toutes les marches, de tous les campements , de tous les sièges. Salluste ne peint pas avec moins de vigueur les discussions du sénat et les agitations du Forum. D'ailleurs, c'est le même talent de mise en scène, la même habileté de main, la même éloquence, le même style que dans le Catilina. Quelques-uns n'hésitent pas à proclamer le Jt/^wr^Aa non-seulement un chef-d'œuvre, mais le plus beau de tous les morceaux d'histoire que nous ait transmis l'antiquité. C'est beaucoup dire. Le joyau est précieux; mais enfin ce n'est qu'un joyau : il a fallu plus de génie , ce me semble , pour construire un vaste et riche trésor, comme les Décades ou les Annales.
Il ne reste, de VHistolre romaine de Salluste, que quatre ou cinq discours assez remarquables, et quelques fragments en général insignifiants. Nous ne pouvons donc pas juger si le grand ouvrage était digne du plus beau des deux petits. Il est permis de le croire , au moins pour la partie qui se rattachait immédiatement au Jugurtha^ et pour une bonne moitié peut-être. Mais il est possible que, vers la fin, quand Salluste touchait à certains noms qu'il n'aimait pas, l'exactitude lui ait fait défaut, et que Pompée ou Caton, par exemple , n'aient pas eu en lui un impartial , ni même un bien loyal appréciateur. L'Histoire romaine était en cinq livres , et chacun de ces livres avait une étendue considérable.
On attribue encore à Salluste deux lettres, ou plutôt deux mémoires adressés à César, l'un avant Pharsale, l'autie après la guerre d'Alexandrie. L'auteur propose ses vues sur la réorganisation du gouvernement. Il prie César de sauver Rome de sa ruine ; de régénérer la population urbaine par l'introduction de nouveaux citoyens; de répandre l'élément romain dans les provinces, par l'établissement de nouvelles colonies ; de rétablir l'égalité, en détruisant l'influence de la noblesse et de la fortune; de donner une meilleure composition aux armées ; enfin, selon son expression même,
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de tout remettre en état sur la terre et sur les mers. Ce sont bien là les pensées qui ont dû occuper en ce temps-là Tes^ prit de Salluste, et les conseils qu'il a sans doute adressés maintes fois à César tout-puissant, ou à César touchant déjà à la toute-puissance. De très-bons juges ne doutent pas qu'il ne les ait mis par écrit, et sous la forme un peu solennelle où nous les possédons. Il est difficile pourtant de reconnaître la main de Salluste dans le style des deux lettres sur la Réforme de la république. Ces lettres ne sont probablement que des déclamations, c'est-à-dire des sujets traités après coup, comme ceux qu'on donnait, dans les écoles, aux aspirants orateurs. Seulement, ici, le déclamateur, rhéteur ou disciple, s'est trouvé un homme d'un vrai talent : il a saisi parfaitement le caractère de son personnage ; il a très-bien parlé ; il eût fait illusion, s'il était possible à un autre qu'à Salluste de retrouver les mots et les tours du Catilina et du Jugurtha,
Salluste et Tacite.
J'ai dit combien Salluste diffère de César. S'ilfaut absolument comparer Salluste à quelqu'un, rapprochons-le de Tacite. Tous les deux ont un modèle commun, Thucydide; tous les deux ils aspirent à la profondeur, et ils affectent la concision. Mais ils ne sont pas toujours dignes du puissant et incomparable historien de la guerre du Péloponnèse : leur profondeur n'est souvent qu'apparente, et leur concision est quelquefois autre chose qu'un résultat de la concentration des pensées. On ne saurait contester que Salluste, comme Tacite, ne soit principalement, presque uniquement préoc* cupé de la forme, et qu'il ne caresse avec un amour excessif la période, le tour pittoresque, les mots même. Des deux côtés, même prétention à bien connaître les hommes ; même tendance à tout expliquer par leurs passions, à prendre les petits faits pour des grandes causes, à faire une large part au destin. Il n'en étflt pas ainsi de Thucydide, ni surtout de ce viril Polybe , qui chasse la fortune de son histoire, et qui chercheàtoutè chose sa raison d'être.^alluste, plus encore que Tacite , est un artiste, et n'est qu'un artiste ; mais c'eçt
un artiste de génie . C'est pour lui qu'on eût pu inventer la fameuse devise V art pour l'art. On dit qu'avant d'écrire ses livres, il s'était fait rédiger, par je ne sais quel grammairien ou littérateur du temps, un abrégé de l'histoire romaine; et c'est dans cet abrégé qu'il devait choisir tel ou tel point à sa guise, pour le développer ensuite et l'orner de ses couleurs. Ce qui semble confirmer cette tradition, c'est le passage du Catilina "(chap. iv) où il parle de son dessein de n'écrire que des morceaux détachés, et de cueillir, c'est son expression même, carptim^ dans l'histoire du peuple romain, les faits, à son avis, les plus dignes de mémoire. Ne dirait-on pas un lapidaire qui prend un diamant et le taille; qui passe ensuite à un autre, puis à un autre encore, qu'il façonne avec le même soin? Quant à les monter ensenoble, le hasard lui en suggérera peut-être la pensée; mais il a travaillé sans un plan arrêté d'avance. L'œuvre totale manquera de proportion : elle aura toutes les beautés du détail; elle n'aura pas la suprême beauté de l'ordonnance et de l'ensemble. Il est douteux que Salluste ait pu faire, après coup, que le Catilina et le Jugurtha devinssent réellement portions intégrantes d'un même ouvrage. Même après la composition de la grande histoire, ils sont restés ce qu'ils étaient auparavant, des épisodes. J'en ai une preuve qui me paraît incontestable. Les anciens citent toujours le Catilina et le Jugurtha comme des livres à part, jamais comme des parties de V Histoire romaine. Us n'ont pas même voulu voir dans celui-ci l'introduction, dans celui-là le complément des récits déroulés à travers les cinq livres de l'histoire générale. Ce n'est pas ainsi que Tacite a conçu ses deux vastes compositions. Il n'a pas songé un instant à raccorder son Agricola avec ses Histoires. Ses Annales sont un tout; ses Histoires en sont un autre. Il a su établir un ensemble; et par là il a été plus vraiment historien que Salluste. Mais il y a d'autres points où Ton aperçoit entre ces deux esprits l'affinité la plus étroite. Rien ne se ressemble plus, à certains égards, que le Jugurtha et la Germanie. Comme tableau de mœurs, c'est la mêpie exactitude, les mêmes couleurs savamment disposées, en ui) mot la même perfection. Tacite
n'a guère qu'un seul avantage : il a jeté un coup d'ceil pénétrant sur les racines mêmes de la société germanique ; Salluste, en étudiant ses peuples d'Afrique, n'est pas descendu à ces profondeurs. Enfin, si Ton a dit de Tacite qu'il semblait avoir assisté aux conseils secrets de tous les princes, Salluste, à son tour, fait, si je puis m'exprimer ainsi, l'anatomie morale de tous les personnages. L'un veut être un politique ; l'autre veut être un philosophe. Ils sont quelquefois ce qu'ils veulent être ; d'autres fois ils n'en ont que l'apparence. Ce sont deux peintres, et deux peintres du premier ordre, peintres partout, peintres toujours : là est leur vraie grandeur, leur originalité, leur valeur incon* testée et incontestable.
style de fSallnste.
Après tout ce qui précède, nous n'avons plus à disserter longuement sur les caractères du style de Salluste. On en connaît déjà tous les défauts comme toutes les qualités. Les défauts, en définitive, sont assez peu dé chose. Je ne dévouerai point Salluste aux dieux infernaux, pour quelques archaïsmes , pour l'emploi de quelques locutions forcées. C'est tout ce que voyait Asinius Pollion, dans ces beaux livres où il y a tant à admirer ; mais on sait à quelle aune Pollion mesurait les auteurs contemporains. Je ne m'indignerai pas non plus pour quelques phrases un peu trop thucydidiennes, c'est-à-dire un peu plus obscures que de raison. Enfin je ne reprocherai que médiocrement à Salluste de n'avoir pas assez sacrifié aux Grâces. Il y a des sujets qui ne comportent pas beaucoup le sourire, et où certains charmes seraient déplacés et cesseraient, par conséquent, d'être des charmes. Si Salluste est morose, il a du moins la gravité et la force, la noblesse et l'éclat, le mouvement et la vie. Il y a, dans le Catilinay dans le Jt^gurthUy dans tout ce qui nous reste, de quoi justifier tous les enthousiasmes. Je ne m'étonne donc pas que le stylé de Salluste ait eu tant d'imitateurs ; qu'on ait fait, à l'usage des jeunes Romains, des recueils de ses locutions et de ses phrases, et que plus d'un grammairien ait passé de longues années à commenter ses ouvrages.
Voyez avec quelle puissance et quelle énergie cet homme de peu de vertu savait exprimer les plus hautes pensées , les sentiments mêmes qui étaient le plus loin de son cœur. Lisez ces étonnante préambules qu'il a mis en tète du Catilina et du Jugurtha. Vous pourrez contester l'opportunité, à de telles places, de telles dissertations morales; mais vous serez frappé des merveilleuses ressources du génie, et vous applaudirez l'écrivain. Citons au moins qn exemple, encore que ni notre langue , ni nos formes de style ne se prêtent que fort imparfaitement h reproduire un tel style et une telle diction, je prends la fin du préambule du Jugurtha, a J'ai spuvent oi|ï raconter qu'au dire de Q. Maximus, de P. Scipion, et de bien d'autres personnages éminents de notre cité, la vue des images de leurs ancêtres embrasait leurs âmes du plus vif amour de la vertu : non sans doute que cette cire et ces muettes effigies eussent en elles-mêmes une si grande efficacité ; mais parce qu'en effet le souvenir des belles actions développe, dans le cœur des grands hommes, une fle^mme qui ne sei calme plus, qu'ils n'aient, à force de mérite, égalé la renommée et la gloire de leurs modèles. Quelle différence dans ce siècle de corruption ! Est-il un seul citoyen qui ne lutte, avec ses ancêtres, non de probité, non d'activité, mais de richesses et de prodigalités? Les hommes nouveaux eux-mêmes, qui jusqu'ici avaient dû à leur seul mérite l'honneur de passer avant la noblesse, n'arrivent plus aux commandements et aux magistratures qu'à force d'intrigues et de brigandages. Comme si la préture , le consulat et toutes les dignités de ce genre avaient en soi leur éclat et leur magnificence, et n'empruntaient pas leur valeur au mérite de ceux qui en sont revêtus! Mais je me suis laissé entraîner trop complaisamment et trop loin par le dépit, par le dégoût que m'inspirent les mœurs de mes concitoyens : je me bftte de revenir à l'objet de ce livre. »
Cn taWeiip de Sullvste.
Voilà Salluste philosophe , c'est-à-dire posant comme tel et jouant un rèle. Quelle riche et souple nature que celle
SALLUSTB Bï CORNÉLIUS NÉPOS. 327
qui peut ainsi prendre à son gré tous les caractères, et les sou* tenir avec cette vérité ! Quel homme heureusement doué que celui qui sait s'approprier tous les sentiments, toutes les pensées, et imiter à s'y méprendre ces accents qui ne de-t vraient sortir que du fond d'une grande âme! Qu'est-ce donc qqand l'écrivain ne fait pas violence à son génie, ou, si l'on veut, quand il est simplement lui-même ; quand il se borne à tracer des tableaux ; quand il fait œuvre, non plus de stoïcien ou de Romain des vieux temps, mais d'artiste et de peintre? Je ne résiste pas au plaisir de le montrer aussi sous son jour le plus favorable. Ce sera donc une citation encore. Je ne promets pas qu'on verra dans tout son mouvement et avec toutes ses couleurs la scène que j'ai choisie; mais il restera, j^espère, quelque chose de beau pourtant , et l'imagination du lecteur complétera ce qui va manquer à la reproduction d'un texte peu traduisible. C'est au Forum que nous allons nous transporter; et c'est Jugurtha que nous allons voir triompher par son or et ses intrigues. « Donc Jugurtha dépouille le faste de la royauté, prend l'extérieur le plus propre à exciter la compassion, et vient à Rome avec Cassius. Naturellement plein d'énergie et d'assurance, il ne laisse pas néanmoins de céder aux avis de ceux qui l'ont const£^mment soutenu de leur crédit ou de leur scélératesse, et il achète à grands frais le tribun C Bébius, dont l'impudence le doit protéger et contre l'action régulière des lois, et contre toute violence. Cependant C. Memmius* convoque l'assemblée générale. Le peuple était furieux contre Jugurtha : les uns voulaient qu'on le jetât dans les fers; d'autres, s'il ne révélait point ses complices, qu'on le mît à mort comme ennemi public , selon la coutume des ancêtres^Memmius , au contraire, veillant à la dignité romaine et étouffant son ressentiment, commence par calmer les esprits et apaiser l'effervescenee ; à la fin , il déclare qu'il ne souffrira pas, pour son compte, que la foi publique soit jamais violée. Puis, une fois le silence rétabli, il fait paraître Jugurtha, et, s'adressant à lui-même, il rappelle les
1. Ce Memmius est le tribun dont nous avons parlé ailleurs comme d'un orateur distingué pour le temps oU il vivait.
crimes que le misérable a commis à Rome et en Numidie, ses attentats contre son père et contre ses frères. Quant à ceux qui l*ont aidé, qui ont été les ministres de ses forfaits, le peuple romain, disait le tribun, les connaît déjà, mais il veut, pour plus d'évidence, entendre leurs noms de sa bouche : si Jugurtha dévoile la vérité, il a tout à espérer de la loyauté et de la clémence du peuple romain; mais, s'il garde le silence, il ne sauvera pas ses complices, et il se perdra lui-même et toute sa puissance. Quand Memmius eut fini de parler, Jugurtha fut invité à répondre. Mais G. Bébius , ce tribun du peuple corrompu à prix d'argent, comme nous Tavons dit tout à Theure, commande au roi de se taire. En vain la multitude présente dans l'assemblée s'enflamme d'indignation, et tâche d'intimider le tribun par les cris, par les regards, souvent même par la fureur menaçante des gestes, par tous les signes habituels de l'emportement : l'impudence , malgré tout , remporte la victoire. De cette façon , le peuple quitta l'assemblée , odieusement joué; Jugurtha, Bestia, et tous ceux qu'effrayait l'enquête, sentent redoubler leur assurance *. »
Cornélius IVépos.
Ce ne sont pas de ces vives et fortes pages qu'il faut chercher dans le petit livre , ou plutôt dans l'élégante table des matières que nous avons sous le nom de Cornélius Népos. Si ces Vies des excellents Capitaines étaient l'image complète du talent et de l'esprit de cet historien, nous serions bien forcés de reléguer Cornélius à une immense et presque infinie distance de Salluste et de César, tout en reconnaissant ses estimables qualités d'écrivain. Mais tout semble prouver que l'ouvrage, sous sa forme actuelle, n'est qu'un ei|g»ait et un abrégé de l'ouvrage original. On pense qu'un certain Émilius Probus, qui vivait sous le règne de Théodose, en a été l'arrangeur. Ce Probus est même désigné comme l'auteur des Vies, dans les manuscrits et dans la dédicace en vers latins qui ouvre le volume. Mais le style et la diction n'ont rien de
i. Salluste, Jugurtha^ chapitres xxxiii, xxxiv.
commun y ou presque rien, avec ce qu'on écrivait au lY* siècle. Probus n'y est que pour quelques solécismes, pour quelques constructions bizarres , pour quelques mots inconnus au siècle d'Auguste. En général, il n'a fait que tailler et trancher : il interpole rarement. Il respecte presque partout la langue de Cornélius, et les belles formes de la latinité classique. On dirait qu'il a voulu offrir à la jeunesse des écoles, tout à la fois un manuel d'histoire et un modèle de bon goût et de style. La narration', réduite trop souvent à une excessive sécheresse, a pourtant çà et là des parties remarquables et suffisamment développées. Les judicieuses réflexions qui parsèment ces récits ont été sans doute conservées textuellement et sans altération. En un mot, le livre n'est pas dénué de tout intérêt. Mais quelle différence de ce qu'il est à ce qu'il a dû être! La Vie de Caton l'Ancien et la Yie d'Aiticus nous en disent quelque chose. Ces deux écrits , surtout la Vie d'Atticus , diffèrent prodigieusement des autres biographies à la suite desquelles nous les lisons ^ dans les manuscrits et dans les éditions de Cornélius. L'étendue, ici, est raisonnable, et les détails ne font plus défaut. Les récits ont pris couleur et lumière. Dans la Vie de Caton il y a çà et là des lacunes ; mais ce qui reste n'a rien de sec ni d'étriqué. Quant à la Vie d*Atticus , c'est un morceau de maître, travaillé avec le plus grand soin, et que ne désavouerait pas, j'imagine, Salluste ni César même. La proportion des parties est parfaite ; le plan est simple et bien conçu ; l'exécution ne laisse rien à désirer. Ce n'est pas là, certes, de la grande histoire ni de la haute éloquence. La vie d'un homme de beaucoup de bon sens et de beaucoup d'esprit ne pouvait comporter qu'un récit orné et agréable. Cornélius Ta racontée avec ce charme , avec cette grâce non affectée qui pouvait seule ne point altérer les traits d'une fine et aimable physionomie. Atticus est bien là tel que nous nous le figurons ; et l'atticisme de Cornélius n'est pas indigne de l'homme qui fut, si j'ose ainsi dire, l'atticisme en personne, et qui devait son nom à son caractère et à son esprit autant qu'à son séjour prolongé dans l'Àttique et dans Athènes. Rome n'a point eu de Plutarque, dit un critique célèbre.
qui a pris les Vies des emellenis Capitaines pour l'ouTrage même de Cornélius Népos, et qui ne tient compte ni Ae h Vie de Caton ni de la Vie d'Atticus. Il est certain que les récits écourtés par Probus ne ressemblent guère à ces tableaux où le vieillard de Cbéronée a peint au vif les hommes illustres de la Grèce et de Rome, et qui sont avant tout des portraits achevés de leUr âme. Mais la Vie d'Atiim montre ce que Cornélius avait été en état de faire. Nul doute que plus d'une autre ne fût originairement aussi bien faite, et plus intéressante encore. Cornélius, à mon sens, n'en devait guère à Plutarque; et il a eu sur Plutarque l'avantage d'écrire durant l'âge d'or de sa langue. Ne disons donc pas, avec La Harpe, que Rome n'a point eu de Plutarque. Noua n'en savons rien. 11 serait plus juste de dire que Rome a eu un Plutarque , mais que ce Plutarque n'est plus pour nous qu'une ombre.
Cornélius Népos manque de critique. 11 puise quelquefois à des sources suspectes, Thucydide, Xénophon, Ëpbore, Théopompe , etc. , sont ses autorités, pour ce qui concerne les capitaines grecs. Mais Ëphore et Théopompe étaient des rhéteurs, encore plus que des historiens. Les témoignages de Xénophon ont souvent besoin de contrôle, et Thucydide lui-même a ses faiblesses et ses partialités. Cornélius reçoit, à peu près sans examen , ce que lui fournissent ses auteurs. On ne peut guère mettre sur le compte de Probus les erreurs que les modernes ont relevées çà et là dans les Vies. Seulement , il est probable que le travail de Probus n'a pas beaucoup aidé à guérir, ou même à pallier les défectuosités originales. Plutarque , du reste , laisse encore plus à désirer sur ce point que Cornélius Népos; et ce n'est pas précisément comme historien critique qu'on serait en àtoii de proclamer sa supériorité.
11 paraît que le titre Vies des excellents Capitaines est de l'invention de Probus. L'ouvrage de Cornélius était intitulé Vies des Hommes illustres, et il contenait non-seulement des biographies de généraux, comme l'abrégé, mais les vies d'une foule d'hommes illustres en divers genres , guerriers, hommes d'Ëtat, philosophes, écrivains, etc. Atticus n'était
rien moins qu'un capitaine ; Cicéron , dont Cornélius avait aussi écrit la vie , était u!i assez pauvre guerrier, et ce n'est pas comme itnperator qu'il se recommande à la postéi;ité, encore qu'il tînt à cette qualification, plus peut-être qu'à celle d'homme consulaire ou môme d'homme de génie.
Cornélius Népos avait composé, outre cet ouvrage, des Livres d'Exemples et trois livres à* Annales, intitulés aussi Chronique. Ces écrits sont entièrement perdus. Quant à la personne de l'auteur, on n'en sait autre chose sinon qu'il se nommait Cornélius Népos, qu'il fut l'ami de Cicéron, d'Âtticus, de Catulle, et qu'il vivait encore à la mort d'Atticus, c*est*à-dire un an avant la bataille d'Âctium.