‹ Histoire De La Litterature RomaineChapitre 71 sur 124 · TITE LIVE · texte numérisé non relu

TITE LIVE

coup de talent ; mais on allait Tentendr e, à cause de la renommée de Tite Live.

Tite Live, tel que nous le montre son ouvrage, était un homme de cœur simple et de noble caractère. Ce qu'on sait de sa personne ne dément pas cette impression. 11 ne per* dit rien de son ingénuité, même à la cour d'Auguste. 11 ne dissimulait pas son amour des vieilles institutions romaines» ni son admiration pour ces vaincus de Tancien ordre de choses, Pompée, Cicéron, Caton. Auguste avait le bon esprit de ne pas s'en fâcher : sa seule vengeance, c'était de donner à Tite Live le nom de Pompéien.

nisfolre romaine de Tite liîwe*

L'Histoire romaine de Tite Live, ou "plutôt ses Annales^ comme l'auteur l'avait intitulée, ou, si l'on veut, les Déca-desy comme souvent on la désigne, avait cent quarantedeux livres, c'est-à-dire douze ou quinze fois l'étendue de l'ouvrage d'Hérodote. Nous ne possédons que la première décade entière, la troisième et la quatrième également au complet, la moitié de la cinquième ; en tout trente-cinq livres entiers, sans compter des fragments notables des livres xci et cxx, des fragments plus ou moins insignifiants de la plupart des autres, et les sommaires des diverses parties de l'ouvrage, rédigés à une époque inconnue par un certain Florus.

Talieur historique de l'ouvrage de Tite lilve.

Tite Live n'a pas écrit, comme quelques-uns seraient tentés de le croire, uniquement pour faire admirer son beau style. Il y a, dans les Décades, tout autre chose encore que des narrations bien faites et d'éloquents discours. Le fond n'est guère moins excellent que la forme même* C'est une magnifique bibliothèque, où nous retrouvons , njais paré d'éclatantes et impérissables couleurs, tout ce que la tradition racontait des faits du vieux temps; tout ce que les poètes avaient chanté ; tout ce que les annalistes avaient consigné dans leurs livres ; tout ce qu'on savait alors, et tout ce qu'on pouvait savoir. Je l'ai dit ailleurs : Tite Live

a été THomère du peuple romain. Maig il ne i»'dftt pa6 con^ tenté de créer une œuvre complète et vivante t il a fait tous ses efforts pour que cette œuvre €ût la vérité même. 11 ne s'est point livré aux élans de son imagination ; il n'a été poète que dans le détail et dans le style, ou dans la disposition des parties. C'est des sources mêmes qu'il a tiré ce qu'on serait tenté de croire quelquefois inventé à plaisir. Il n'a pas tenu à lui que nous n'ayons l'image naïve et exacte des premiers siècles de Rome. Mais on sait à quoi il était réduit, pour toute la période qui précède la prise de Rome par les Gaulois. Toute la bonne volonté du monde, toutes ses recherches, tous ses soins, toute sa conscience n'y pouvaient rien : les monuments originaux avaient péri ; il fallait bien se contenter de ce que la mémoire des hommes avait ai'raché à l'incendie, et consigné plus tard dans des poèmes, dans des chroniques, dans des livres de toute sorte. Sachons gré à Tite Live d'avoir fait un récit Vraisemblable. Il y a pourtant un point où nous devons faire nos réserves. Tite Live, dans son patriotisme, ne voit pas assez là faiblesse de Rome primitive : l'idée de la ville éternelle et de la eapi^ taie du monde lui cache celle de la ville de Romulus et des Tarquins. Il ne dit pas ce qui ferait tache à l'honneur du peuple-roi, ou du moins il l'ignore. Ainsi, pour citer un exemple, il parait certain que Porsenna et les Étrusques sont entrés à Rome : Tacite et Pline citent même un article du traité qui suivit la prise de la ville. Tite Live aurait pu combattre la tradition populaire ; mais il n'a pas eu le courage de dépouiller un préjugé qui flattait son amour-^propre de Romain : aussi ne croit-il qu'à MuciusScévola. Quant à cette partie de l'histoire où les documents authentiques abondent, Tite Live ne laisse à peu près rien à désirer. Il a eu le bon esprit de prendre pour base les récits de Polybe ; mais il consulte aussi les écrivains romains : il coilcilie, par d'ingénieuses explications, les autorités divergentes, etjl complète, les uns par les autres, les témoignages divers. On sait combien, dans certains cas, il s'éloigne de son guide ordinaire. Il n'y a rien de moins semblable que le récit du "(massage des Alpes par Annibal, tel qu'il est dans Polybe, et

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le méttie récit, tel que Tite Live l*a dèané. Tite Live, je le répète, n'inVente rien; itiais ii choisit âeloii ses instincts, et ses instinots le mènent quelquefois plus loin qu'il ne voudrait. Entre deux faits, dit un critique, dont Tun est seo et Tautre intéressant, c'est verè le second qu'il incline ; entre le vrai qui le priverait d'un beau récit, et le vraisemblable qui lui en fournit la matière, il choisira le vraisemblable. Faut-il lui en faire un crime, et accuser sa sincérité? Non certes ; mais il faut dire qu'il s'est laissé aller, à son iusU) à ce penchant qu'il signale quelque part lui-même comme le défaut le plus habituel des écrivains : à savoir^ une facilité trop grande à recevoir comme preuve ce qui n'en est pas une, et à tirer quelque choâe d'assertions qui au« raient besoin d'être contrôlées.

Tite Live raconte beaucoup de prodiges. Mais il les racontd comme il les a lus consignés dans les anciens auteurs, ou comme on les lui a racontés. Il y croit peut-être ; peut-être voudrait-il qu'on y crût comme lui. Mais il ne les donne pas comme des faits incontestables, el qu'il serait criminel de révoquer en doute. Il est crédule, soit; mais il n'affiche nulle part la prétention d'imposer sa foi. Ces légendes merveilleuses sont Un charme de plus dont je n'aimerais pas à le voir dépouillé. Il y a trop d'historiens qu'on ne peut pas lire , pour que nous songions à nous indigner qu'un historien ait trop tâché de nous plaire. Quintilîen dit que l'historien doit plaire à son lecteur, comme l'orateur à son auditoire ; et Quintilien à raison.

Les modernes reprochent k Tite Live de ne pas s'oo-» coper assez de la constitution de Rome, et de manquer de curiosité pour la politique de son pays. « Si quelques faits intérieurs, dit M. Nisard, l'invitent à s'en occuper^ il n'approfondit pas; et^ soit sur les desseins du sénat, $oit sur les luttes des partis , soit sur certaines grandes mesures qui touchent à la constitution , il se réduit au rôle de témoin ^ voyant les choses du dehors et de loin , ne cherchant pas à pénétrer, et confiant dans les talents de ceux qui gouvernent. Admirable disposition pour écrire l'histoire de tout ce qui se passé au dehors et en plein jour , guerres , émotions po-

puiaires , scènes de Forum , mais qui ne convient plus lors qu'il s'agit d'événements intérieurs, de motifs secrets, de conseils; lorsque le sort de Rome dépend de quelque résolution prise entre les quatre formidables murs où délibérait le sénat. » D'autres critiques regrettent de ne pas rencontrer chez Tite Live des détails circonstanciés sur les progrès des arts et des sciences, sur l'ancienne littérature romaine , et sur divers sujets qui préoccupent l'érudition de nos jours. Personne ne serait plus enchanté que moi de trouver de pareilles choses dans un pareil livre, et traitées de main de maître; mais il y a, ce me semble, quelque ingratitude à rêver toujours des biens qu'on pourrait avoir, et à ne pas se féliciter de ceux qu'on a. C'est déjà bien assez de demander à un narrateur incomparable pourquoi il n'est pas aussi un grand politique.

Que Tlte "MAre eut un Hérodote,

Tite Live est un Hérodote. Les anciens l'ont dit, et les modernes n'ont jamais trouvé qualification plus juste et plus caractéristique. Non pas qu'il soit Hérodote de tout point ; mais les ressemblances sont frappantes , et les différences n'empêchent pas l'exactitude parfaite de la comparaison. Tous les deux ont dans la marche je ne sais quoi d'épique, quelque chose dans le ton qui sent l'inspiration et le génie. Bien peu de poètes ont été poètes à un plus haut degré que ces deux prosateurs. La vive intuition des faits leur rend le passé aussi présent que s'ils l'avaient sous les yeux. Voilà pourquoi leurs récits sont plus que des récits, si j'ose ainsi dire : c'est la vie même des peuples transportée tout entière, par une sorte de magie , sur ces pages merveilleuses , où nous la voyons, à notre tour, se mouvoir, se développer, rayonner de tout son éclat. On sait que l'ordonnance de l'ouvrage d'Hérodote n'est pas sans analogie avec celle de Y Odyssée d'Homère. Tite Live, qui n'avait pas des choses si disparates à rattacher les unes aux autres, s'est dispensé des savantes combinaisons imaginées par l'auteur des Muses. 11 suit , comme Thucydide , un ordre chronologique , et, quelquefois aussi , trop scrupuleusement chronologique. Ce n'est

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pas Y Odyssée, mais c*est \ Iliade. Je veux dire par là que l'intérêt jamais ne languit ; que rhistorien» comme le poète, court sans cesse à Tévénement; qu'il entraîne, bon gré mal gré, le lecteur; qu'il ne s'acharne point à embellir ce qui De souffrirait pas d'ornement; qu'il sait faire des sacrifices , et repousser dans l'ombre ce qui nuirait à l'effet général de ses tableaux. Hérodote ne s'échauffe jamais : il laisse aux faits qu'il raconte le soin d'intéresser eux-mêmes et de passionner le lecteur. On en peut dire presque autant de Tite Live. Mais cette impersonnalité ni chez l'un ni chez l'autre n'est indifférence. La preuve qu'ils n'étaient pas insensibles, c'est la puissance avec laquelle ils s'emparent, sans en avoir l'air , de notre âme et de nos émotions. On verra tout à l'heure une démonstration en règle, et par un critique des plus compétents, sur ce que ce critique lui-même nomme la sensibilité de Tite Live. Quant à la bonne foi et à l'ingénuité, Tite Live ne le cède ni à Hérodote ni à personne. 11 a plus d'art que le vieux prosateur ionien ; mais sa curiosité n'est guère moins naïve, et il ne serait pas aisé de déterminer qui de l'un ou de l'autre se laisse le mieux prendre aux enchantements des légendes populaires. Ce sont deux esprits de la même famille; mais ils ont vécu dans des siècles si différents, et ils s'adressaient à des lecteurs dont le goût était si peu semblable , que leur style n'a pu manquer de s'en ressentir , et de différer même beaucoup plus qu'on ne serait en droit«de s'y attendre. Hérodote, est un des fondateurs de la prose chez les Grecs; Tite Live est venu après Cicéron , après César, après Salluste., après vingt autres. Hérodote parle sa pensée, voilà tout son art; et son style n'est jamais que ce que le font les circonstances et la nature. Tite Live travaille l'expression de sa pensée: sa phrase n'est pas roide et tendue, mais elle est droite et réguUère; elle a , dans un certain degré, l'ampleur et la majesté romaines. Ajoutez que, lorsqu'il fait parler ses personnages, il ne néglige rien pour les rendre éloquents, et pour leur prêter tous les charmes du bien dire. 11 est orateur, dans leurs discours, autant et plus que pas un historien en pareille occurrence ; il l'est à rendre jaloux Salluste même. Or, c'est en vain que

VOUS dhereheriez , à travers l'ouvrage d*Hérodôte , irien qui donne l'idée d'un tel labeur , ni même du moindre effort oratoire.

patATlnlié de Vite l«lve.

Les contemporains admiraient le style de Tite Live , à peu près sans réserve. Les plus délicats n'y trouvaient guère à reprendre qu'une seule chose , la patavinité. Qu'était-ce que ce défaut? c'est ce que les anciens n'ont pas jugé à propos de nous apprendre. Nous en sommes donc réduits , sur ce point comme sur beaucoup d'autres , à de simples conjectures. Tite Live était de Patavi : la pataVinité, dans la penfiée des critiques, signifiait donc une sorte de caractère provincial; et ce qu'on blâmait dans l'historien , c'est ce qui sentait le pays où il était né. On conjecture donc que ces prôVineiaîismes ne différaient pas de ce qu'on entend par ce mot, chez nous comme ailleurs. C'étaient des constructions dureâ ou vicieuses, de mauvaises alliances de mots, des ioôutions contraires au bel usagd; Mais, comme je l'ai déjà remarqué ailleurs, il n'y avait que des Romains nés ou du moins élevés à Rome , qui fussent en état de noter des provincialismes dans Tite Live« Nous n'en saurions saisir la moindre trace; et il est assez vraisemblable qu'après le siècle d'Auguste, quand la fleur de la langue commençait à s'altérer , les Romains môme de Rome , et les connaisseurs du goût le plus difficile , auraient été , peu s'en faut , auâsl empêchés que nous pour dire en quoi consistait précisément cette fameuse patavinité.

Beautés littéraires de Tite Iilve*

Quintilien lui-même, qui signale quelque part le mot de patavinité, ne fait aucunes réserves sur le style ni sur la diction de Tite Live. Son jugement sur l'historien est un complet panégyrique : « Hérodote, dit-il, ne saurait s'indigner qu'on lui égale Tite Live, écrivain dont la narration est singulièrement agréable et de la clarté la plus pure; dont les harangues sont d'une éloquence au-dessus de toute expression : tout y est parfaitement adapté et aux circon-

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Stances et aux persôimes. Tite Lîve excelle surtout à exprimer les sentiments doux et touchants : nul historien, en un mot, n'est plus pathétiquç. Voilà comment il a balancé, par des qualités d'une autre genre, cette immortelle rapidité de Salluste. » M. Nisard^ dans sa belle étude sur Tite Live, commente et éclaire, avec autant de raison que d'esprit, ce que Qttintilien dit du pathétique de Tite Live, et de ce qu'un moderne aurait nommé sa sensibilité : » Cet éloge, dit-il, n'est pas seulement vrai des harangues de Tite Live, il l'est encore de ses récits, dont les plus beaux sont ceux où il peint, c'est trop peu dire, où il sent ces passions. Cette sensibi* lité le rend heureux,. comme un contemporain, des victoires de son pays, malheureux de ses défaites; et il y a, dans sa partialité même, soit l'illusion d'un témoin qui a grossi les choses par l'espérance ou par la crainte, soit le dépit d'un fier Romain battu, qui nie sa défaite, ou qui n'en veut pas faire honneur à son ennemi. Après la bataille de Cannes, comme un Romain de ce temps-là que la douleur eût suf'foqué : « Je n'essayerai pas, dit-il, de peindre le désordre < et la terreur dans les murs de Rome ; je succomberais à la « tàche< Suecumbam oneri ! » 11 courbe la tête sous le désastre de son pays, et s'étonne d'être encore vivant ; il est muet de douleur et d'inquiétude; puis, avec Rome qui peu à peu se ranime, il relève la tête et respire enfin, à la vue d'Annibal allant se prendre au piège des voluptés de Capoue.

<( La sensibiUté est un don commun à Tite Live et à Virgile. Ils se ressemblent tous deux par cette faculté supérieure et charmante, par laquelle le poète et l'historien s'ai*» ment moins que les créations de leur esprit, et vivent^ pour ainsi dire, de la vie qu'ils leur ont donnée. Virgile soufire pour Didon délaissée, et porte dans son sein les ennuis de la veuve d'Hector; il pleure la mort du jeune guerrier dont un javelot a percé la blanche poitrine. C'est trop peu : ce feu de tendresse se répand sur tout ce qu'il voit, sur tout ce qu'il décrit. 11 s'intéresse à l'herbe naissante, qui ose se confier à l'air attiédi par le printemps ; il est tour à tour la génisse exhalant son âme innocente auprès de la crèche pleine, l'oiseau à qui les airs même sont funestes, et qui

meurt au sein de la nue , le taureau vaincu qui aiguise ses cornes contre les chênes pour de nouveaux combats. Gomme Virgile, Tite Live est tour à tour chacun des personnages qu'il aime ; il est Rome elle-même dans toutes ses fortunes, Rome que le poëte appelle la plus belle des choses, rerum pulcherrima^ par le même enthousiasme tendre qui fait dire à Thistorien, dans son éloquente préface, que l'empire romain est le grand après celui des dieux, maximum secundum deorum opes imperium.

«( La sensibilité de Tite Live a la plus forte part dans cette connaissance du cœur humain dont le loue le moins favorable de ses juges, le savant Niebuhr. C'est même par les pas^ sions dont son cœur lui a donné le secret qu'il arrive à con-naître les intérêts, et qu'il pénètre dans les complications des affaires. D'autres écrivains, qui ont mérité le même éloge, n'ont porté dans le cœur humain que la lumière de la raison. Leur propre cœur est resté indifférent, soit qu'ils l'eussent fait taire pour ne pas troubler leur jugement, soit plutôt que l'expérience l'eût desséché. Aussi leur science instruit, mais ne rend pas meilleur. Ils fournissent des expédients et ôtent des scrupules à ceux qui, nés avec de l'ambition, cherchent dans leurs études des moyens d'empire sur les hommes. Tite Live est l'historien des âmes généreuses : il apprend à ceux qui ne sont pas faits pour commander comment on honore l'obéissance. Sa science n'instruit guère moins, mais elle touche et donne du ressort.

« On en dirait autant de Virgile, ce maître si profond et si doux dans la science de la vie. Plus je compare ces deux hommes, plus je les trouve frères. Virgile pourtant est le premier, parce que son cœur, le plus tendre de l'antiquité, a ressenti encore plus profondément le contre-coup des choses humaines. On voudrait croire qu'ils se sont connus et aimés ; que, dans ce palais d'Auguste qui leur était si hospitalier, ils se sont entretenus de Rome, de sa gloire passée, de ses grands hommes, et que, sans médire d'Auguste, ils se sont quelquefois attendris pour Pompée et exaltés pour Caton . »

HBTORIEIVS GOIVTEBIPORAINS DE TITE LIVE.

TROGUE POMPISë. — FÉNESTELLA, ETC. — AUGUSTE*

Trogne Pompée.

En même temps que Tite Live, florissait Trogue Pompée, infiDiment moins célèbre comme écrivain , mais historien estimé, et, autant qu'on peut croire, vraiment digne d'estime. Ce Trogus Pompéius, ou Pompéius Trogus, était d'origine gauloise, et même, dit-on, né dans la Gaule; mais sa famille jouissait du droit de cité romaine, que lui avait fait conférer le grand Pompée. C'est à Rome probablement que Trogue Pompée vécut, et qu'il composa son histoire. Cette histoire, en quarante-quatre livres, était intitulée Philippin ques. C'était le récit de la fondation, de l'agrandissement et de la chute de l'empire macédonien, depuis Philippe, père d'Alexandre , jusqu'à la réduction de la Macédoine en province romaine. L'auteur faisait entrer dans son cadre des notices géographiques et historiques sur les diverses nations qui se trouvèrent successivement en lutte avec les Macédoniens. Les Philippiques étaient donc une histoire universelle, sinon embrassant tous les temps , du moins comprenant une période considérable de la vie des principaux peuples connus, et formant suite aux récits d'Hérodote, de Thucydide et de Xénophon. Trogue Pompée était le premier écrivain latin qui eût conçu le pian d'une composition de ce genre : il n'y avait eu à Rome, avant lui, que des historiens de Rome, ou même simplement des narrateurs d'épisodes historiques et des auteurs de mémoires. Un autre point par où Trogue Pompée se distinguait de presque tous ses devanciers, c'est qu'il proscrivait les harangues, et qu'on en voyait moins encore dans ses récits 4|ue dans ceux de César même ; et il y avait bien quelque mérite à entreprendre de réduire l'histoire à ce qui est proprement son domaine, et de la séparer absolument de la rhétorique.

L'ouvrage de Trogue Pompée n'existe plus. Les fragments insignifiants qu'on en cite ne peuvent pas même donner une idée du style de l'écrivain. Mais l'histoire de Justin n'est qu'un abrégé de celle de Trogue Pompée; et cet abrégé est loin d'être un livre sans valeur. Nul doute qu'il ne faille faire honneur à Trogue Pompée lui-même de toutes les choses remarquables qu'on y admire avec juste raison ; mais nous deyons dire aussi que la plupart des défauts qu'on y signale ne sauraient davantage être imputés à l'abréviateur. Il est difficile du moins de se persuader que Justin, par exemple, aurait de son chef altéré la chronologie dé l'ouvrage original , et introduit dans le récit plus d'un fait controuvé , ou qui ne s'appuie que d'autorités suspectes. Si la critique et la science de Trogue Pompée avaient été l'exactitude même, nous n'aurions pas beaucoup d'inadvertances ou d'erreurs à reprocher à Justin.

vénestella) ele.

On a publié, sous le nom de Lucius Fénestella, un ouvrage en deux livres sur les sacerdoces et les magistratures des Romains. Cet ouvrage est d'un faussaire italien du xiv* siècle. Il ne reste rien, ou à peu près, des écrits de Fénestella. On sait seulement que cet auteur avait composé des Annales, c'est-à-dire une histoire générale de Rome. Fénestella vivait à la même époque que Tite Live, et on place sa mort vers Fan 20 après J. C. Les autres historiens du siècle d'Auguste sont à peine connus de nom , à l'exception de Crémutius Cordus, qui périt, sous Tibère, pour avoir écrit avec trop de vérité et de franchise, et dont les livres furent brûlés par la main du bourreau. A quoi bon nommer Aufidius Bassus, Du Labiénus, surnommé Rabienus?

Auguste.

Il faut bien mentionner pourtant l'empereur Auguste. Ce n'est pas qu'Augiste ait été précisément ni voulu être un historien dans toute l'acception du terme ; mais il avait rédigé un sommaire de ses propres actions , une sorte de testament politique, dont nous possédotis quelque^ restes

HISTORIENS COIStBMPORAINS t)£ TITE LIVE. 343

précieut. Cet écrit ftit remis au sénat après sa mort. On le grava sur des tables de bronze, selon la volonté du testa-leur, et on le déposa dans le mausolée. Lesvilles qui élevaient des temples à la divinité d'Auguste ne manquèrent pas de reproduire un pareil monument. C'est dans les ruines du temple d'Auguste à Ancyre que des voyageurs en ont retrouvé les pages plus ou moins mutilées. On avait gravé le texte original avec une traduction grecque en regard : il subsiste des passages importants de l'un et de l'autre. Ni ce latin ni ce grec n'ont beaucoup de mérite littéraire ; mais la valeur historique en est considérable. Auguste n'a fait que des têtes de chapitres. S'il l'eût voulu , il était en état de composer le livre; et ce livre serait tout à la fois une autobiographie intéressante, et un écrit digne de la grande époque classique. Le style d'Auguste, en vers comme en prose, ne manquait ni de naturel ni d'élégance : sa fameuse épigramme et quelques lettres sont là pour le dire.

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