AUTRES PROSATEURS DU SIÈCLE D* AUGUSTE
avait composé plusieurs autres de divers genres, dont on ne connaît que les titres : ainsi, des Livres des Choses dignes de mémoire y des Saturnales , un traité de l'Orthographe^ etc. Nous connaissons mieux celui qui était intitulé de la Signio fication des mots, Festus en avait fait un extrait considérable, qui fut malheureusement réduit plus tard à des proportions assez maigres , mais que du moins nous possédons sous la forme que Paul le Diacre lui a donnée. Ce lexique, tout mutilé qu'il soit, prouve que Verrius n'était pas un esprit vulgaire. C'est, en effet, avec les livres de Varron, la nieilleur écrit que les Romains nous aient laissé sur leur langue , et la base de tous les travaux philologiques dont cette langue a été l'objet dans les temps modernes.
Nous aurions pu , sans inconvénient notable , du moins sans nous exposer à de bien graves reproches , passer sous silence tous ces écrivains, aujourd'hui si peu connus ; non^ seulement Lupus, non^seulement Cornificius, maisHygin, mais Yerrius Flaccus même. Quant à Yitruve, il a un tel nom» que les moins instruits s'étonneraient, et à bon droit, si nous ne lui consacrions pas quelques mots. Ce n'est pas que Yitruve nous appartienne à beaucoup de titres. Son ouvrage est du ressort de la science ou des beaux-arts ^ plutôt que de la littérature. Mais enfin Yitruve a été un écrivain de quelque talent; et sa réputation, je le répète, ne nous permet pas d'oublier qu'il a vécu sous le règne d'Auguste,
L'ouvrage de Yitruve est un traité intitulé de VArchitec-ture. Ce traité avait originairement dix livres ; il en reste sept entiers, les sept premiers ; les trois autres sont perdus, sauf quelques chapitres du neuvième. Les plans qui accompagnaient les explications de l'auteur ont complètement disparu. 5ou8 le nom d'architecture, Yitruve entendait, outre l'architecture proprement dite , ce que nous nommerions les ponts et chaussées et le génie. Il traite non pas seulement des règles à suivre dans la construction des édifices, mais de tout ce qui concerne les aqueducs, les cadrans so-
Mé CHAPITRE XXU[.
laires et même les machines. Pour la composition de cet ouvrage, Vitruve s'était beaucoup servi des livres des Grecs sur les mêmes sujets ; mais il avait aussi mis à profit sa propre expérience. Avec un pareil manuel, Auguste pouvait se mettre en état, comme il le désirait , de juger par lui-même des édifices déjà construits par ses architectes et ses ingénieurS, et de ceux dont Vitruve dirigeait encore la construction. Je ne prétends pas qu'il ait dû trouver un plaisir extrême à le lire. Vitruve manque trop souvent de méthode , d'ordre, de netteté. Son style est quelquefois obscur; et, quoique la diction ne soit pas mauvaise, on y relève çà et là plus d'une expression ou triviale, ou impropre, ou même un peu barbare. Vitruve ne se faisait pas illusion sur ses défauts littéraires : « J'ai entrepris, dit-il dans son préambule, d'écrire ceci non point en rhéteur disert , ni en grammairien consommé , mais en architecte passablement instruit dans les lettres. » En effet, c'est bien là une œuvre d'homme pratique, de théoricien aussi; c'est très-peu une œuvre d'écrivain. Mais ce style médiocre s'élève, s'épure et se colore, toutes les fois que l'auteur touphe à quelque idée un peu grande et un peu féconde : il atteint à une sorte de majes,té, dans l'expression des choses qui touchent à la philosophie de l'art; presque partout il est serré, nerveux et concis. Nous ne dirons rien de la valeur scientifique du traité de r Architecture. Nous remarquerons pourtant qu'il a été traduit et conmienté par Claude Perrault, l'illustre architecte de la colonnade du Louvre. L'influence de Vitruve sur ce que les uns nomment les progrès de Tart moderne et les autres sa décadence , est un fait qu'on ne saurait contester. £n tout cas, son ouvrage, le seul de ce genre que nous aient laissé les Romains, est particulièrement précieux et indispensable pour l'étude des arts et des sciences chez les anciens.
Marcus Vitruvius Pollio était né , selon les uns à Vérone , selon d'autres à Formies. Il avait d'abord servi dans l'armée de César ; il devint ensuite un des plus dévoués partisans d'Auguste. Auguste lui donna, pendant la guerre civile, l'inspection des armements et des machines de guerre, et, plus tard, le chargea de la surveillance des édifices publics.
AUTRES PROSATEURS DU SIÈCLE d'AUGUSTE. 349
C'est sous la direction de Vitruve que Rome s'embellît de tant d'admirables monuments.
RETOUR A LA POIÊSIE. — VIE DE LUCRÈCE. — VIE DE CATULLE. — POËHE DE LUCRÈCE. — OUVRAGES DE CATULLE. — JUGEMENTS DES ANCIENS. — GÉNIE DE LUCRÈCE^ — TALENT DE CATULLE. — LUCRÈCE ET 6UFF0N. — CATULLE ET LES GRECS. — CITATIONS.
Retour k la poésie*
Tandis que le génie romain , avec Cicéron , avec César, avec Salluste , prenait tout son essor dans les régions de réloquence, de la philosophie et de l'histoire, son ambition n'était guère moindre de s'emparer aussi en maître de ce noble domaine de la poésie, où il n'avait fait, jusque-là « aucune conquête incontestée. Deux hommes surtout travaillèrent à faire de la poésie latine non plus seulement un écho, une image plus ou moins fidèle de la poésie grecque, mais quelque chose qui eût sa vie propre ; qui fût par soi* môme , et non pas parce que des Grecs avaient été ; qui , sans répudier les traditions grecques , ne prît aux anciens modèles que des formes , que des tours , et qui réduisît la Grèce, pour ainsi dire, à ..e mettre au service des idées romaines , des sentiments romains. Je ne prétends pas que ces deux hommes, Lucrèce et Catulle, n'aient point été quelquefois plus grecs qu'on ne voudrait : je dis seulement qu'ils sont romains avant tout ; que leur poésie est , en général , une vraie poésie romaine ; que , par eux , la muse latine s'est définitivement émancipée. D'autres poètes ont légué au monde des œuvres plus parfaites que les leurs, ou plus complètes, ou plus grandes: Lucrèce et Catulle ont eu la gloire de rendre ces œuvres possibles. Ajoutez que Lucrèce était un poète admirablement doué par la nature , et
qiie Catulle fut, h certains égards, un des plus habiles artistes qu'il y ait jamais eu. Nous ne pouvons moins faire que de consacrer quelques pages au récit de leur vie et à Vétude de leurs poèmes.
irie de Eiaerèee.
Titus Lucrétius Carus naquit à Rome, dans les premières années du siècle qui précéda notre ère : selon les uns, la date de sa naissance répond àTan 98, selon d'autres à Tan 97, selon d'autres enfin à Tan 95. Il était donc de quelques années plus jeune que Cicéron et que César, et un peu plus âgé que Salluste. Il appartenait à la noble famille Lucr-étia : comme autrefois Luciiius, il montra aux Romains un homme de Tordre équestre adonné tout entier aux méditations de la pensée et au culte du beau. Rien ne Tempéchait d'aspirer aux charges publiques ; mais il préféra un repos studieux à des honneurs qui n'étaient rien , suivant lui, et dont il proclame le néaut dans ses vers. On croit qu'il alla à Athènes se perfectionner dans les lettres, et qu'il s'y mit sous la discipline d'un philosophe épicurien , nommé Zenon. C'est sans doute à son retour qu'il composa, pour son ami Memmius, le poème où il s'est proposé d'expliquer la doctrine d'Épicure. Suivant une tradition plus ou moins fondée, il le composa dans les intervalles que lui laissaient de fréquents accès .de folie. Il mena pourtant jusqu'au bout son entreprise , bien qu'il ait assez peu vécu. Quelques-uns prétendent que la folie de Lucrèce avait Qté causée par un philtre amoureux, que lui avait donné Lucilia, sa femme ou sa maîtresse. Quoi qu'il en soit du philtre, il parait queLucrèce, dans un deses accès de folie, se donna la mort. Il se tua de sa propre main, dit saint Jérôme, dans la quarante-quatrième année de son âge. D'après d'autres calculs , il n'avait que trente-huit ou trente-neuf ans. Quelques-uns attribuent son suicide aux troubles qui agitaient la république ; mais, comme dit La Grange, y prenait-il assez de part pour en être affecté jusqu'à ce point? D'autres pensent qu'il ne voulut pas survivre à l'exil de Memmius; mais, comme dit encore le traducteur français, un exil qui rendait au repos, à la retraite et à la méditation,
un ami éclairé et philosophe, pouvait-il être regardé par Lucrèce comme un coup bien terrible?
"Wle de Catulle.
Catulle, ou, pour le nommer de ses noms romains, Caïus Valérius Catullus, naquit à Vérone, Tannée même où Salluste naissait dans la Sabine, c'est-à-dire en Tan 668 de Rome , 86 ans avant notre ère. Il était donc d'une dizaine d'années plus jeune que Lucrèce. On dit que sa famille tenait un rang distingué dans Vérone , et que César logeait ordinairement chez Valérius , son père , toutes les fois qu'il passait par la ville. Le jeune Catulle vint à Rome de trèsbonne heure, pour achever son instruction; de très-bonne heure aussi il y fit ses premières armes ^ comme dit un biographe , dans les camps de l'amour. 11 mena ce qu'on appelle quelquefois chez nous une vie d'élégant et d'homme de plaisir. 11 fut, dans toute la force du terme, un débauché et un dissipateur. Il eut pourtant une ambition : il voulut visiter les pays qui avaient été le berceau des arts et des lettres. Il accompagna en Bithynie le préteur Memmius, oe même Caïus Memmius pour qui Lucrèce écrivait son poème; ^ et il séjourna quelque temps , en Grèce et en Asie, dans les villes les plus fameuses du monde antique. Sur les côtes de la Troade, il perdit son frère, qui était aussi du voyage. Cette mort l'afiecta vivement; et le souvenir de cet événement funeste devait plus tard lui inspirer quelques-uns de ses plus beaux vers. Il paraît que Catulle, en suivant Memmius, se proposait quelque chose de plus encore que d'approfondir, sur les lieux mêmes, ses études grecques, et d'adorer les traces de la vieille civilisation. Son patrimoine était obéré : il comptait sur les largesses du préteur pour se délivrer de quelques dettes criardes. Mais il fut trompé dans son espérance. Le patron oublia le client; et Catulle revint à Rome la bourse vide, ou, comme il dit, pleine d'araignées. Il n'en continua pas moins de mener joyeuse vie ; mais cette vie joyeuse le mena avant le temps où la folie avait mené Lucrèce. On ne sait pas en quelle année il mourut ; mais on sait qu'il ne dépassa guère sa quarantième année.
Ce Catulle) qui a poursuivi de ses épigrammes quelquesuns de ses plus illustres contemporains, notamment César, Tancien hôte de son père, et qui ne craignait pas de se fairedes ennemis, sans regarder ni à la qualité ni au nombre ; ce poète si outrageux et si médisant dans ses vers, passe néanmoins pour avoir été un homme d'un commerce facile et agréable. Il eut des amis dévoués, entre autres Cornélius Népos, qui était, dit-on, de Vérone aussi, et à qui il a dédié une partie de ses ouvrages. Cicéron lui-même , Cicéron , dans toute sa gloire et dans la maturité de son âge, ne dédaignait pas la société du spirituel et aimable libertin. Il fut plein de bonté pour Catulle ; et Catulle, témoigne que Cicéron lui rendit un service important* On croit qu'il veut faire entendre par là que Cicéron condescendit un jour à plaider pour lui en justice.
Poëme de I^nerèce*
Le poëme de Lucrèce est intitulé de la Nature des choses. Nous traduisons littéralement ce titre , qui n'est lui-même que la traduction un peu allongée de ceux que les premiers philosophes grecs donnaient à leurs ouvrages. Le sens propre des mots de rerum natura, d'après les caractères mêmes du système exposé par Lucrèce, répond assez à ce que nous nommerions un traité de physique. Lucrèce, comme son maître Épicure, réduit tout à la matière; il nie l'existence distincte de l'âme, la vie future, la Providence ; s'il admet, avec Épicure lui-même , qu'il y a des dieux , il a bien soin de faire en sorte que ses dieux soient comme s'ils n'étaient pas : il ne se tient pas de répéter sans cesse que les dieux ne s'inquiètent point de ce que font les hommes , et , selon l'expression dont il aime à se servir, qu'ils mènent une vie sans souci.
Le poëme a six livres , et chacun de ces livres a plus de mille vers; le cinquième en a même plus de quatorze cent cinquante. Dans le premier livre , Lucrèce démontre à sa manière que rien ne sort du néant, que rien n'y saurait rentrer; que rien n'existe réellement dans la nature, sinon l'espace et la matière; que la matière a des éléments indi-
visibles, bien que ces éléments, grâce à leur extrême ténuité, échappent à nos sens; enfin, que le nombre des atomes est infini, que l'espace et Tunivers n'ont pas de bornes. Il s'agit , dans le second livre , de l'essence et des mouvements des atomes; de la formation des êtres divers qui composent le monde ; des fonctions de la vie chez les animaux ; de l'infinie variété de la nature, dans la production comme dans la destruction , et de cette éternelle jeunesse dont sourit , et dont sourira toujours , selon lui , l'univers. Le troisième livre est consacré à la discussion des questions sur là nature de l'âme : on sait à quoi Lucrèce aboutit. On trouve , dans le quatrième livre , la théorie épicurienne de la vision , l'explication du mécanisme des autres sens; et, après avoir réduit la pensée à ce qu'il regarde comme ses éléments , le poète parle des songes , des passions, et traite de l'amour tout à la fois en physicien et en moraliste. Il retrace, dans le livre suivant, les destinées de l'espèce humaine depuis son apparition dans le monde ; ses luttes contre les bêtes sauvages et contre toutes les misères; l'origine du langage; l'invention des arts; le lent étabUssexnent de l'ordre dans le primitif chaos des sociétés. La météorologie, l'explication des tremblements de terre et des volcans, sont l'objet du sixième livre. Des sources thermales , Lucrèce passe à ces vapeurs contagieuses qui s'élèvent quelquefois dé la terre, et qui répandent au loin la désolation et la mort. Yoilà comment se rattache à ce livre la fameuse description de la peste d'Athènes, que le poète a versifiée d'après Thucydide , mais qui n'a point fait oublier l'admirable modèle.
Quelques-uns pensent que le poëme de Lucrèce avait plus de six livres , ou du moins que Lucrèce s'était proposé de le faire plus étendu que nous ne le possédons. Il est certain que le sixième livre, comparé aux cinq autres, est de beaucoup le moins parfait. On sent çà et là que le poète n'y a pas mis la dernière main. Il finit brusquement, et comme si sa fin actuelle n'était pas la fin véritable; et, jusque dans l'épisode qui le termine , et qui en est la partie la plus brillante^ il y a des négligences extraordinaires, quelque
chose de rugueux , de saccadé , d'incohérent même ; en un mot tout ce qui semble annoncer que la dernière limé n'a point passé par là. Le poème n'en est pas moins complet pourtant. Ces six livres contiennent tout le système d'Epicure, dans ses parties fondamentales; et, comme le remarque Denis Lambin, après Lucrèce, il ne reste pas beaucoup 'à en dire. Ajoutez , comme le remarque encore Lambin, que Lucrèce ne s'est pas môme tenu étroitement enfermé dans son sujet et dans son titre , et qu'il lui arrive à chaque instant de disserter sur les questions morales, sur la tempérance, sur la modération dans les désirs, sur le mépris des honneurs, du luxe et de la mollesse. Quant au fait lui-même, j'entends par là quant à savoir si Lucrèce, à tort ou à raison , avait ajouté d'autres livres à ceux que nous lisons, il y a un argument qui ne soufiTre guère de réplique. Pas un auteur ancien , pas un de ces grammairiens qui citent et transcrivent les auteurs classiques, n'indique rien, ne cite rien, ne transcrit rien, qui se rapporte à aucun livre au delà du sixième. Et pourtant combien de fois Lucrèce n'est-il pas cité par Festus, par Nonius, par Diomède, par Priscien, parProbus, par Charisius , par Donat, par Servius, par Tertuliien, par Amobe, par Lactance !
Ouvrages de CatuUe.
Nous ne possédons qu'une partie des poésies que Catulle avait laissées. Dès le temps d'Aulu-Gelle , les exemplaires de ses œuvres étaient déjà incomplets et tronqués. Avant les corrections et les restitutions opérées par les éditeurs modernes , c'est à peine si on pouvait lire le texte , altéré , corrompu , interpolé en maints passages. Grâce aux travaux de plusieurs savants hommes, nous possédons enfin CatuUe, ou ce qui nous reste de Catulle, aussi net à peu près qu'on peut l'espérer, du moins suffisamment décrassé et rendu à sa splendeur première.
Les œuvres de Catulle se coi;nposentde cent seize pièces, prodigieusement diverses de sujets , de ton et d'étendue. Il y en a qui sont de l'épopée, d'autres de la poésie lyrique ,
d'autres de l'élégie, d'autres de la satire, etc. Il y en a qui n'ont que quatre vers , ou même que deux vers ; il y en a qui ont la longueur d'un chant de Virgile. Le recueil est divisé en deux parties; mais on n'a eu égard , dans la division , qu'à la nature des mètres. Ainsi, la deuxième partie se compose uniquement de ce qui est écrit en vers élégiaques. La première partie est plus variée : on pourrait l'intituler Mètres divers. C'est là qu'on trouve ce que Catulle a écrit à l'imitation des poètes lesbiens, ses odes,. ses hendécasyllabes, tout ce qui tient de près ou de loin à la poésie lyrique. A la fin de cette première partie , se trouve la petite épopée intitulée Épithalame de Pelée et de Thétis^ le plus long des morceaux de tout le recueil, et le seul qui soit en hexamètres.
jragemeiito de» anciens.
Quintilien, dans sa revue des écrivains dont la lecture est le plus propre à former le style de l'orateur^ s'exprime comme il suit , après avoir dit qu'il n'y a pas un poète latin qu'on puisse comparer, môme de loin , à Virgile : « Car Macer et Lucrèce méritent à la vérité d'être lus, mais non pas pour former la diction , c'est-à-dire le corps de l'éloquence. Us sont élégants, chacun dans son sujet; mais l'un manque d'élévation , l'autre est difficile. » Le bonhomme Lambin s'indigne avec quelque raison du rapprochement de deux noms aussi divers que ceux de Macer et de Lucrèce : c'est comparer, comme il dit , la mouche et l'éléphant. En effet, le Macer que nous connaissons^ ce pseudo-Macer qui s'est substitué, on ne sait quand, à la place du véritable, et même le vrai Macer, l'émule de Nicandre , le versificateur dont Quintilien pouvait lire les poésies, n'avait rien de commun avec Lucrèce , rien sinon le mètre , sinon aussi les intentions didactiques : ni VOrnithogonie, ni les Thé^ riaques n'étaient au-dessus d'une médiocrité honorable ; et le poème de la Nature des choses est un chef-d'œuvre. Lambin n'a pas tort non plus d'affirmer que Quintilien se trompe, quand il prétend que la lecture de Lucrèce ne saurait servir à l'orateur pour former le corps de l'éloquence.
11 fait observer qu'il n'y en a guère qui soit plus utile, ni où le style doive acquérir plus de pureté et d'éclat , plus d'abondance et de fojce, plus de grandeur et de majesté. Lambin eût été en droit de réclamer aussi , au nom de Lucrèce , contre l'arrêt qui relègue le poète dans la tourbe des hommes de talent, à une infinie et infranchissable distance du divin génie de Virgile. En résumé, Quintilien aurait tout aussi bien fait de se taire sur Lucrèce , que d'écrire une phrase qui ferait presque supposer qu'il ne lisait guère plus Lucrèce qu'Eschyle ou Simonide, qu'il a aussi jugés, et Dieu sait avec quelle légèreté ridicule! Qu'il dise que Lucrèce ne se lit pas au courant du regard , personne ne le lui contestera ; mais qu'importe , si l'attention et le travail qu'il y faut dépenser sont payés par des beautés du premier ordre, par milles choses saisissantes ou sublimes , par toutes sortes d'attraits sérieux et même de grâces. Pourquoi le critique n'a-t-il pas fait ses réserves contre Virgile? Est-ce que la lecture des Géorgiques, ou même de V Enéide , ne nous commande aucun effort ? lu peu plus ou un peu moins importe assez peu en pareille affaire. Croyez-vous, ô Quintilien! que beaucoup de ceux qui ont connu Lucrèce seulement par votre phrase, se soient pris de la moindre passion pour uu poète que vous recommandez par manière d'acquit? Ils se sont privés de lire : je ne dis pas, le ciel m'en garde ! qu'ils ont fait «omme vous. Ovide n'eût pas approuvé vos façons de dire , lui qui s'écriait , avec un enthousiasme qui l'honore : « Les chants du sublime Lucrèce périront alors qu'un seul jour livrera la terre à sa destruction. » Virgile, comme Ovide, et plus éloquemment qu'Ovide encore , eût protesté contre les dédains, ou peut-être contre l'ignorance du rhéteur. C'est de Lucrèce, en effet, qu'il parle, et c'est à Lucrèce qu'il semble se comparer, dans ces vers admirables que quelques lignes de prose vont rappeler à la mémoire du lecteur : u Heureux celui qui a pu connaître les causes des choses, et qui a jeté sous ses pieds toutes les craintes et le bruit retentissant de l'avide Achéron! Fortuné aussi celui qui connaît des dieux champêtres , et Pan, et le vieux
Sylvain , et la troupe fraternelle des nymphes ^ » Il semble que Virgile ne voie dans Lucrèce, et ne veuille louer en lui que le philosophe ; mais qui pourrait douter qu'il ne se fût trouvé dignement honoré, si on eût entendu ses paroles dans leur sens le plus large, et accepté le parallèle des Géorgiques avec le poëme de la Nature des choses , sans se prononcer sur Texcellence, ou en compensant les mérites (l'un chef-d'œuvre par ceux de l'autre chef-d'œuvre?
Catulle, dont la lecture, sans être d'une facilité parfaite, est beaucoup moins difficile que celle de Lucrèce, et chez qui le lecteur peut prendre à son gré des pièces de toute longueur^ de tout mètre et de toute nature ; Catulle fut un des écrivains les plus populaires de Rome : aussi n'en est-il guère qui ait été plus souvent nommé par les auteurs anciens ; mais on ne peut pas dire qu'il ait été ni loué ni blâmé par eux outre mesure. Cornélius Népos, son ami, ne dit qu'un mot , à propos d'un autre poète , d'où l'on peut conclure que Lucrèce et Catulle étaient, selon lui, les deux poètes les plus élégants de leur siècle. Horace se moque quelque part d'un certain chanteur, ou, comme il dit, d'un petit singe, qui ne savait chanter que les vers de Calvus et de Catulle. Horace a fait plus que lancer en passant un trait de Parthe à son devancier. 11 affecte d'oublier que Catulle a été un poète lyrique. 11 dit fièrement et faussement : « C'est moi qui le premier ai montré au Latium les ïambes de Paros; » il dit encore, non moins faussement, qu'il a été « le premier à faire passer les chants éoliens sur les modes d'Italie. >» Catulle avait fait l'un et l'autre avant lui , sans compter ceux qui l'avaient fait peut-être avant Catulle. Mais Horace ne pouvait dormir, dès qu'on lui parlait de la gloire des poètes anciens de Rome, de ceux même qui venaient à peine de descendre auprès de Tullus et d'Ancus. ïibulle et Properce, surtout Ovide, c'est-à-dire presque tous les élégiaques latins, sont plus justes pour celui qui les avait précédés dans l'élégie. Ils reconnaissent le talent de Catulle, mais sans s'expliquer sur les qualités qu'ils admi*