Livre f , vers 137 et suivants
Au xviii* siècle, on eût risqué, en parlant ainsi, de s'attirer quelque méchante affaire. Mais nous n'en' sommes plus, grâce à Dieu, aux billevesées de Locke, ni à la sensation plus ou moins transformée, ni à la question si la matière par hasard ne serait pas susceptible de penser. En conteraplant Lucrèce, on ne songe plu5 guère au disciple d'Épicure. S'il n*y avait eu que le philosophe qu'on sait, dans Lucrèce; si Lucrèce n'avait jamais été que l'interprète d'Épicure, il y a longtemps déjà que nous en aurions fini avec lui et avec son ouvrage. Ce que nous admirons, et ce qui est digne d'une admiration éternelle, ce n'est pas même l'espèce d'habileté dont le poète a fait preuve, dans la distribution et la coordination des parties de son œuvre : d'autres eussent été en état, aussi bien que lui, mieux que lui peut-être , de ranger et de digérer, de ramener à un plan régulier, les préceptes du maître ; d'autres l'avaient déjà fait, sans nul doute, sinon à Rome, du moins en Grèce; et Lucrèce n'a guère eu d'autre peine en cela que de suivre leurs errements, et de répéter en latin ce qu'ils avaient exposé dans leur idiome. Nul doute non plus que les grandes épopées philosophiques des Xénophane, des Parménide, des Empédocle, n'aient fourni un large contingent de vues et d'idées, pour la construction du monument dédié à Memmius. Peu importait la différence des systèmes : Lucrèce traitait le même sujet que ces grands poètes avaient traité jadis; il y avait une foule de points par où les dogmes éléatiques confinaient à l'épicuréisme ; et ceux qui avaient chanté le néant des choses visibles ne pouvaient manquer de prêter plus d'une fois leurs accents à celui qui chante avec tant d'émotion le néant des choses humaines. En effet, il arrive souvent à Lucrèce de traduire ses illustres devanciers; et même il ne s'en cache guère : au contraire, il s'en vante. Les louanges, par exemple, dont il comble le philosophe agrigentin, montrent suffisamment qu'il ne se faisait faute ni de méditer ses ouvrages, ni d'en tirer profit.
L'originaUté de Lucrèce est ailleurs : c'est cette passion, cette verve, cet enthousiasme profond avec lequel jaillit sa pensée. Expressions, images, sentiments, cris pathétiques,
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toafe cette éloquence et toute cette poésie ne sont qu'une âme brûlante épanchant ses feux. N'y cherchez point d'autre art; gardez-vous surtout d*y chercher rien qui rappelle les petites adresses de ceux qui calculent refifet d'un mot ou d'un tour de phrase. Ici, tout est pur instinct, ou peu s'en faut; tout est pure et simple nature. Dirons-nous que Lucrèce ne sait pas ce qu'il fait, et que le hasard seul conduit son cœur et sa main; ou, sinon le hasard, ce dieu secourable que tout vrai poëte porte en son âme? Non certes ; pas plus que nous ne l'avons dit d'Homère ou d'Eschyle. Car Lucrèce est de leur famille, et il semble avoir hérité de quelques-uns des plus heureux dons qui furent leur par<« tage. Il a , comme eux, l'inspiration ; mais, comme eux aussi, il a conscience de lui-même : il pense sa pensée, il en sait et il en suit tous les mouvements. Il ne s'inquiète pas toujours de les arrêter à la fin précise, de les limiter parfaitement, d'en circonscrire harmonieusement le tour. Pour moi, je ne regrette pas bien fort que Lucrèce n'ait pas daigné écrire en artiste plus consommé. Sa poésie y a-t-elle perdu, je vous prie, en vigueur puissante et en saisissant éclat? Ces négligences peuvent chagriner les éplucheurs de syllabes ; mais qu'a de commun la poésie avec les scrupules des grammairiens et des compilateurs de prosodies? Voilà une phrase obscure ou traînante, je le veux bien ; voici un vers lourd ou défectueux, j'y consens; en voici un autre employé tout entier à dire ce qu'exprime à lui seul le mot fer : et puis après! Restez à votre télescope; comptez les taches du soleil : nous avons assez de nos yeux ; laissez-nous nous épanouir à sa lumière. Vous ne ferez jamais que le style de Lucrèce ne soit le plus beau des styles. Virgile le savait bien, lui qui a tant dérobé aux trésors de son devancier. Il félicite Lucrèce d'avoir connu les causes des choses : ses emprunts répétés sont des hommages tacites au poète, plus précieux, selon moi, que ceux qu'il rendait publiquement au philosophe. Lucrèce a tracé des tableaux d'un coloris incomparable, et qui ne le cèdent pas même à ceux de Virgile, pour la grâce et la beauté. La poésie antique n'a rien de plus parfait peut-être que la description des amours de Mars et de Vénus, que le
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réoit du sacrifice dlphigàsie , que la peinture des misères de l'homme naissant, que vingt autres passages du poème, non moins simples et naïfs que sublimes. Quelques-uns des tableaux de Lucrèce ne sont qu'ébauchés; d'autres fois le poëte ne se soucie pas de peindre. C'est par là qu'il est inférieur à Virgile. Virgile ne connaît ni le sommeil ni la négligence. Les beautés, dans les Géorgiques^ succèdent aux beautés ; la trame ne se brise pas un instant : du premier au dernier vers, tout est digne du reste, et chaque détail conspire à la perfection de l'ensemble, Lucrèce a des lacunes et des landes, et il oublie trop souvent qu'il est autre chose qu'un philosophe. Mais, dans ces plaines arides, que de belles fleurs encore ! Qu'un sentiment un peu vif le sai^ sisse, et tout à coup les mots heureux abondent sous sa main, les images prennent du relief, la phrase s'offire sou3 les aspects les plus frappants. Lucrèce reste poëte, presque en dépit de lui-même, jusque dans l'argumentation sophistique, jusque dans les plus techniques préceptes. U ne saurait parler de rien, même du concours des atomes, sans s'exprimer, de temps en temps, avec cette énergie pittoresque qui est la poésie même. Ici, c'est un mot caractéristique ; là, c'est une heureuse épithète. Je n'ai pas besoin de rappeler des exemples qui se présentent d'eux-mêmes à toutes les mémoires. Pour résumer, Lucrèce est un grand poëte, et un des plus grands. Il a été grand parce qu'il était convaincu : sa foi lui a valu d'être inspiré. Heureux s'il eût donné sa créance à des doctrines plus nobles et plus vraies! La versification de Lucrèce est comme son style : le poète ne fait guère de frais pour tourner harmonieusement sth hexamètres. Mais l'harmonie s'y met d'elle-même, dès que Vidée en vaut la peine; et une harmonie aussi parfaite, aussi expressive que celle de Virgile même, Lucrèce n'était fier que de ses doctrines : aussi n'a-t-il pas beaucoup per* fectionné le système de versification importé de Grèce par Ennius. Il suit simplement la méthode grecque : peu lui importent et ce qu'on nomme les césures, et le nombre des syllabes du mot final, et le mélange varié des dactyles et des spondéea, et toutes les règles latmes inventées plus tard,
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et tant raffinées par les saccesseurs de Virgile. Il remplit les six mesures ; mais, grâce à je ne sais quel tact merveil» leux, il les remplit aussi bien, la plupart du temps, et beaucoup mieux, quelquefois, qu'il ne Teût fait, selon toute vraisemblance, s'il eût vécu dans le siècle de Lucain ou de Stace. Virgile seul eût été en état de lui remontrer quelque chose, à peu près comme Tinfaillible Sophocle eût pu aider Eschyle à se corriger de ses fautes.
Talent de Catulle.
Catulle est presque l'antipode de Lucrèce. Il n'a rien de spontané, rien d'inspiré : c'est un artiste, et ce n'est qu'un artiste. Il a eu de l'esprit et du goût ; il a écrit dans le plus beau siècle de la langue; il a perfectionné l'ancienne versi* fication et introduit des formes poétiques nouvelles. Voilà ce qui explique la renommée de ses œuvres, Catulle est un des écrivains qui montrent le mieux ce que peut la pa< tience. Personne n'a jamais su ni mieux choisir des sujets à sa portée, ni mieux ménager ses ressources, ni mieux disposer les moyens en vue de la fin, ni mieux viser à l'effet et y atteindre. Lui-même il se rendait bien justice; car il n'aspirait guère qu'à passer pour un bon écrivain et un bon versificateur. Il ne s'est jamais lancé dans la grande poésie qu'à la remorque du génie des Grecs : ses ouvrages les plus considérables sont des traductions. Les pièces dont on ne saurait lui refuser d'être l'inventeur ne sont que des bluettes. Mais ces bluettes ont toutes la perfection du genre. Catulle excelle à dire un bon mot, à réduire une pensée, ou même un sentiment, en peu de vers. Il ne néglige rien pour assurer ses petits triomphes. Il lime l'expression, il acère le trait, avec un soin digne des plus grands éloges. Quelle que soit la forme, hendécasyllabe ou autre, tout, dans ces microscopiques chefs-d'œuvre, est rangé de main de maître. Rien de mieux conçu, de mieux exécuté, de plus complètement réussi. On dirait un métal sortant de la fonte, parfaitement net, pur de toutes pailles et de toutes scories. Faites-le résonner ; c'est un timbre clair et agréable. Ainsi sonnent à mon oreille les vers et le
Style de Catulle. En traduisant les grands poètes, le petit poëte s'élève et s'anime : il a quelquefois l'accent héroïque ; quelquefois la muse de Lesbos parle dignement par sa bouche. La plus grande gloire de Catulle, c'est d'avoir aplani les voies à Horace et à Virgile. 11 a montré le premier tout ce que l'hexamètre latin comportait d'harmonie et de majesté; et il a naturalisé à Rome plusieurs des rhythmes qui y firent plus tard une si belle fortune, grâce au génie du poëte de Vénuse.
La Harpe n'a pas été dur pour CatttHe. Il le traite même avec une véritable faveur : « Une douzaine de morceaux exquis, dit le critique, pleins de grâce et de naturel, l'ont mis au rang des poètes les plus aimables. Ce sont de petits chefs-d'œuvre, où il n'y a pas un mot qui ne soit précieux, mais qu'il est aussi impossible d'analyser que de traduire. 'On définit d'autant moins la grâce qu'on la sent mieux. Celui qui pourra expliquer le charme des regards, du sourire, de la démarche d'une femme aimable, celui-là pourra expliquer le charme des vers de Catulle. Les amateurs les savent par cœur, et Racine les citait souvent avec admiration. On peut croire que ce poëte tendre et religieux ne parlait pas des épigrammes obscènes ou satiriques du même auteur, qui, en général, ne sont pas dignes de lui, même sous les rapports du bon goût. Il y en a plusieurs contre César, qui, pour toute vengeance, l'invita à souper. Il ne faut pas trop admirer César, car les épigrammes ne sont pas bonnes; et je croirais volontiers que le tact fin de César fit grâce aux épigrammes en faveur des madrigaux. Si Catulle lui récita ses vers sur le moineau de Lesbie, et son Êpithalame de Thétis et de Pelée, son hôte dut être content de lui : il dut voir dans Catulle un génie facile, qui excellait dans tous les sujets gracieux, et pouvait même s'élever au sublime dé la passion. »
liuerèoe et Buffon.
Buffon est un naturaliste; Lucrèce a des prétentions à se connaître aux choses de la nature ; mais ce n'est pas parce qu'ils ont traité l'un et l'autre certains sujets analogues, que
nous rapprochons ici leurs deux noms : c*est parce qu'ils ont été Tun et l'autre de grands peintres, et parée que Buffon, pour tracer ses immortels tableaux, s'est inspiré plus d'une fois des tableaux non moins Jmmortels que Lu^ crèce avait jadis tracés. Fontanes, dans les belles pages quMi a écrites sur Lucrèce, avait fait avant nous le parallèle. Après avoir relevé les principaux mérites du grand poète : « En général 9 dit-il, on ne connaît guère de son poème que Tinvocation à Vénus, la prosopopée de la Nature sur la mort, la peinture énergique de l'amour, et celle de la peste. Ces morceaux, qui sont les plus cités, ne peuvent donner une idée de tout son talent. Qu'on lise son cinquième chant, sur la formation de la société, et qu'on juge si la poésie offrit jamais un plus riche tableau. M. de Buffon en développe un semblable dans la septième des Époques de la nature. Le physicien et le poète sont dignes d'être comparés : l'un et l'autre remontent au delà de toutes les traditions; et, malgré ces fables universelles dont l'obscurité cache le berceau du monde, ils cherchent l'origine de nos arts, de nos reli* gions et de nos lois. Us écrivent l'histoire du genre humain, avant que la mémoire en ait conservé des monuments : des analogies, des vraisemblances, les guident dans ces ténèbres ; mais on s'instruit plus, en conjecturant avec eux, qu'en parcourant les annales des nations. Le temps, dans ses vicissitudes connues, ne montre point de plus magnifique spectacle que ce temps inconnu dont leur seule imagination a créé tous les événements. »
J'ai dit que les tableaux de Lucrèce avaient servi quelquefois à Buffon pour tracer les siens. Nous avons des preuves palpables et sans répUque que ce n'est pas le hasard seul et la simiUtude des sujets qui ont produit la ressemblance. Voici , par exemple , un passage célèbre de Buffon , qui est presque la copie directe d'un passage non moins fameux de Lucrèce : « Si quelque chose est capable de nous donner une idée de notre faiblesse , c'est 1 état où nous nous trouvons immédiatement après la naissance. Incapable de faire encore aucun usage de ses organes et de se servir de ses sens, Tenfant qui naît a besoin de secours de toute espèce : c'est
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une image de misère et de douleur; il est, dans ces premiers temps, plus faible qu'aucun des animaux ; sa vie, incertaine et chancelante , parait devoir finir à chaque instant; il ne peut se soutenir ni se mouvoir; à peine a-t-il la force nécessaire pour exister, et pour annoncer par des gémissements les souffrances qu'il éprouve , comme si la nature voulait l'avertir qu'il est né pour souffrir, et qu'il ne vient prendre place dans l'espèce humaine que pour en partager les infirmités et les peines. » J'ose assurer que Buffon , malgré tout son génie, n'a pas rendu le tableau original plus poignant ni plus terrible : il n'en a pas ravivé les couleurs; au contraire, il les a plutôt effacées ou ternies. Il me sufRt, pour en donner la preuve, de mettre en regard de sa prose, non pas même les vers de Lucrèce , mais une simple version de ces vers, c'est-à-dire la poésie de Lucrèce réduite à ma prose, déformée par notre idiome, dépouillée de son rhythme, de son expressive harmonie, de presque tous ses charmes : « L'enfant, à sa naissance, comme le nautonier jeté sur le rivage par les ondes en courroux, est étendu à terre, nu, ne parlant pas, dénué de tous les secours de la vie , dès le moment où il aborde aux plages de la lumière , arraché du sein maternel par les efforts de la nature; et il remplit de vagissements lugubres le lieu où il vient de naître : douleur bien légitime I il lui reste à traverser une vie si durement affligée de maux ^ I » Lucrèce complète la triste image de nos misères naturelles, en retraçant, avec une éloquente énergie, les bienfaits dont la nature prévoyante a comblé les animaux dès leurs pre* miers instants : « Au contraire, les brebis, les bœufs, les bêtes sauvages, croissent sans peine; ils n'ont pas besoin de hochets bruyants; il ne faut pas qu'une nourrice caressante s'adresse à eux dans un langage enfantin ; ils ne cherchent pas des habits différents, suivant la saison ; enfin ils n'ont besoin ni d'armes, ni de remparts élevés, pour mettre à couvert leurs biens, puisque la terre elle-même, puisque la nature, qui ordonne toutes choses, fournit en abondance tout ce qui est nécessaire à chacun d'eux'. » Que manque-t-il à cette