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Livre V, vers 339 et suivants

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poésie admirable? II y manque ce qui manque en général au poème de Lucrèce ^ ce que le système d'Ëpicure était impuissant à donner, que dis-je? ce qui eût été la négation du système ; il y manque cette foi à là dignité de la pensée, cette vue claire de notre vraie grandeur, qu'on trouve che2 Pascal, chez les autres moralistes chrétiens, chez plus d'un païen même, mais chez les païens spiritualistes. Lucrèce eût mérité de dire , avant Pascal , que c'est de la pensée qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée, non de nos imperfections matérielles. Il eût mérité de graver le premier, en caractères indestructibles, l'immortelle parole : « L'homme n'est qu'un roseau , le plus faible de la nature ; mais c'est un roseau pensant. »

Catulle et le« «recfl.

Lucrèce avait emprunté à la philosophie grecque le sujet de son poème ; il avait emprunté aux poètes philosophes de la Grèce leur rhythme, leur ton, quelquefois aussi leurs idées , leurs tours, leurs expressions mêmes; mais toujours et partout il était resté Lucrèce , c'est-à-dire le plus original et le plus romain des poètes. Catulle a plus d'une fois transformé comme lui le plus pur de la substance du génie antique; plus d'une fois il a dérobé, sans laisser la trace visible de ses heureux larcins. Mais souvent aussi il lui est arrivé de renoncer absolument à son originalité propre : il s'est exercé à rendre , sans y rien changer d'essentiel , des morceaux grecs qu'il admirait; en un mot, comme je l'ai déjà dit, il s'est fait traducteur. Ses traductions ou, si l'on veut, ses imitations, sont de valeur fort diverse, selon les modèles. Il lui est arrivé plus d'une fois d'assez mal choisir. Ainsi, par exemple, on n'eût perdu que médiocrement» selon moi, à n'avoir pas en latin l'élégie que Callimaque avait écrite en grec sur la métamorphose de la chevelure de Bérénice. Je l'ai dit ailleurs, et je n'ai aucune raison de ne pas le répéter ici : cette élégie est un chef-d'œuvre de mauvais goût ; et jamais poète n'a plus abusé de l'esprit, excepté Lycophron, que Callimaque ne l'a fait quand il s'est imaginé de donner une voix à la nouvelle étoile. HeureU'*

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sèment pour nous , Catulle a mis une préface à sa traduction; et cette préface est une gracieuse et touchante élégie, qui peut nous consoler des vers alambiqués de Callimaque. C'est une lettre d'envoi à Ortalus, c'est-à-dire au fils de l'orateur Hortensius^ ou, selon quelques-uns, à Hortensias lui-^même. Le poëte s'excuse auprès de son ami de son peu de fécondité poétique; en lui envoyant des vers depuis longtemps promis , il rappelle la déplorable mort de ce frère qu'il avait laissé sur les rives de Troie; il gémit sur ce triste souvenir avec une douleur déjà virgilienne : en un mot, il fait une œuvre à quoi tout l'esprit et toute la science de Callimaque eussent été impuissants.

VlÉpithalame de Pelée et de Thétis vient aussi de la Grèce; mais on ne sait ni de quel siècle, ni de quel poëte. Il y a, dans cet épithalame, de fort belles choses; mais c'est par les détails et par la perfection du style qu'il vaut, bien plus que par la composition générale, et môme que par une raison parfaite dans l'agencement des matières. J'ai quelques raisons de croire que l'original du poème n'appartenait pas à une époque bien pure de la littérature grecque. On conviendra du moins que la manière dont le poëte grec, et Catulle après lui, introduit dans Tépithalame le récit épique des aventures de Thésée et de l'abandon d'Ariane, n',est pas précisément irréprochable. C'est la vue d'une tapisserie qui est le prétexte de cet épisode ; et l'épisode, qui n'a rien de commun ni avec Pelée ni avec Thétis, occupe à lui seul plus de la moitié du poëme. 11 y a aussi certains traits où il n'est guère permis de ne pas reconnaître la décadence. Je n'en citerai qu'un seul, mais suffisant, je crois, pour montrer que le poëte grec avait plus d'esprit que de goût, ou plutôt que son imagination n'était pas des plus naïves. Il nous peint Ariane abandonnée, tantôt montant sur les rochers d'où sa vue pouvait s'étendre au loin sur la mer, et tantôt, ce sont ses expressions mômes, « courant devant elle au sein des flots agités, et relevant sa robe ondoyante^ pour mettre sa jambe à nu. » Voilà, certes, un désespoir qui prend ses précautions, et à qui on ne reprochera pas d'être tout eptier à li-même. Quelque précieuse que fût la robe d'Ariane ,

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j'avoue que je l'eusse un peu mieux aimée traînante , au hasard d'être mouillée. Il est vrai que le poète répare amplement sa peccadille, quand il fait parler les douleurs d'Ariane. Il a des accents d'une véritable éloquence. C'est presque déjà Didon se plaignant de son impitoyable Ënée : «Ainsi, perfide, ah! perfide Thésée, tu m'arrachais aux champs de ma patrie, pour m'abandonner sur un rivage déserti Ainsi, outrageant les dieux par ta fuite, ingrat! tu portes dans ton palais le parjure qui te condamne ! Quoi ! rien n'a pu fléchir le cruel dessein de ton âme? Nulle pensée de clémence, nul sentiment de pitié pour moi n'a fléchi ton cœur barbare ? Telles n'étaient point les promesses que jadis je reçus de ta bouche. Telles n'étaient point les espérances que tu offrais à une infortunée, mais une union joyeuse, mais un hymen désiré. Et voilà que les vents de l'air dispersent toutes tes paroles mensongères ! etc. ^ » La fin du discours n'est pas beaucoup inférieure à ce commencement.

Ce n'est pas sur des preuves de fait que je me fonde pour attribuer à la Grèce Vhpithalame de Pelée et de Thétis. Catulle ne dit point où il a emprunté ce poëme ; aucun ancien ne nous l'a dit pour lui; enfin l'original a disparu jusqu'au dernier vers. Il y a une première induction à tirer de la nature du sujet, ou des sujets, puisqu'il y en a deux; mais je n'y insiste pas, car nous savons que les poètes latins aimaient à traiter des sujets de ce genre , et qui n'avaient trait à rien de romain : « Qui ne connaît , dit Virgile, ou le dm* Eurysihée , ou les autels de l'affreux Busiris ? Qui n'a chanté l'enfant Hylas, et Délos, l'île de Latone, et Hippodamie, et Pélops, fameux par son épaule d'ivoire, Pélops, habile à manier les coursiers ' ? >» Pour prononcer en toute sûreté sur la question , il suffit de remarquer la forme de quelques-uns des vers de l'épiihalame. Ces vers, sauf quelques mots latins, et sauf les terminaisons latines des mots d'origine grecque, sont presque de véritables vers grecs : on pourrait les restituer dans leur premier idiome presque

t. Épiihalame de Pelée el^de Thétie, vers 123 et suivants, *i. Virgile, GéorgiqueSy livre III, vers 4 et suivanis.

sans aucun travail , et avec la certitude de reproduire textuellement, ou à très-peu de chose près, les termes mêmes de Toriginal. Je signale particulièrement au lecteur qui serait curieux de vérifier l'assertion par lui-même, les vers 3, 19, 20, 23, 35, 36, 96, 156, 253, d'autres encore.

tin poëme unique en son genre, c'est celui qu'on lit dans les œuvres de Catulle sur l'aventure du bel Atys. Ici , bien plus encore que dans l'épithalame , l'origine grecque est manifeste, même à l'œil le moins exercé. Le culte de la grande déesse existait à Rome, il y était même florissant ; mais je doute que Catulle se soit jamais fait initier aux mystères des Corybantes; et, à supposer même qu'il eût été un des adeptes de cette religion bizarre, je ne saurais me figurer un homme de plaisir conmie lui possédé de la passion fanatique que respirent ses vers. Cette poésie étrange n'est pas née à Rome : elle est sortie de ces sanctuaires où les tristes émules de l'enthousiasme d'Âtys se dépouillaient à la fois et de leur virilité et de tout sentiment humain. Que dirai-je du rhythme, qui n'a rien d'analogue dans tout ce que nous possédons de la littérature latine? C'est quelque chose de sautillant , de haletant , de précipité ; ce n'est qu'agitation , égarement et désordre : l'antique dithyrambe lui-même n'avait rien peut-être de plus vif, de plus rapide, de plus saisissant. Mais, si Catulle n'a inventé ni son mètre ni son sujet, avec quel talent, avec quelle verve n'a-t-il pas repro* duit la pensée et le mouvement de la composition originale!

Catulle a pris plus d'une fois Sappho pour modèle. La belle ode à sa maîtresse : « Celui-là me paraît être l'égal d'un dieu, etc., » est empruntée à celle de Sappho que nous lisons encore dans le traité du Sublime. Cette traduction ou cette imitation n'est pas la moins admirable des œuvres de Catulle. Le poète latin a naturalisé dans sa langue , avec non moins de bonheur, deux épîthalames, bien supérieurs, selon moi, à VEpithalarm de Pelée et de Thctis^ et qu'on s'accorde à regarder comme des poèmes de Sappho. Il y a, dans ces épithalames, une grande vérité d'images, une extrême simplicité de ton, un abandon plein de grâce , en un

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mot cette facilité et ce charme , cette élégante sobriété, toutes ces qualités qui distinguaient, au jugement des anciens, les productions de la poétesse lesbienne. Je citerai seulement un court passage , que le lecteur pourra rapprocher d'un de ceux que j'ai transcrits ailleurs, quand je parlais de Sappho : « Comme dans un champ sans culture <^oît une vigne solitaire : jamais elle ne s'élève ; jamais elle ne nourrit de grappes vermeilles ; mais, pliant sous le poids qui TaflEaisse, elle penche languissamment son corps; elle touche sa racine de l'extrémité de ses rameaux. Aucun laboureur,, aucun bœuf ne Font cultivée. Mais , s'unit-^Oe à l'ormeau son époux, laboureurs, bœufs la cultivent à l'envi. Ainsi la jeune fille, tant qu'elle reste étrangère à l'amour^ se fane abandonnée ; et, lorsque, mûre pour l'hymen, elle forme les nœuds d'une heureuse alliance , elle est adorée d'un époux^ et elle n'est que plus aimée de son père^ »

€;iiatfoiui.

Les poésies romaines de Catulle ne sont pas toutes ce que nous nommons des épigrammes. Il y en a qui sont plutôt des espèces de madrigaux : ainsi les vers au Moineau dé Lesbie, la Complainte sur la mort du Moineau^ etc« Il y en a d'autres qui sont tout simplement de beaux vers, des pièces fugitives, comme nous dirions, et qui ne rentrent dans au^ cune classification connue. Bien que la traduction ne puisse guère donner l'idée de cette poésie légère et charmante, j'essayerai pourtant de reproduire ici un au moins de ces morceaux. C'est la Dédicace du Navire,

« Ce navire que vous voyez, étrangers, fut, à l'en croire» le plus rapide des vaisseaux : aucun bois nageant sur l'onde dont il n'eût pu devancer la course rapide, à la rame, à la voile , selon qu'il fallait voler. Il défie de le nier et la côte de l'orageuse Adriatique, et les îles Cyclades, et Tillustre Rhodes, et la Thrace inhospitalière, et la Propontide, et la mer sauvage du Pont, qui le vit, forêt chevelue, avant d'être navire ; car, sur le mont Cytore, il a fait souvent entendre le

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