Hippolyte RigauU, fforace poëte lyrique, paçes 5 et
de8 questeurs. Le loisir ne lui manquait pas, malgré les obligations de son emploi. Il se mit à composer des vers, et il débuta par quelques satires et par quelques odes. Quoiqu'il ne montrât aucun empressement à se produire , et qu'il ne récitât point ses vers en public , comme le faisaient dès lors la plupart des poètes, il fut bientôt connu de tout ce qu'il y avait dans Rome d'hommes de talent et de goût. Virgile et Yarius l'accueillirent dans leur intimité, et le présentèrent à Mécène. Mécène, dans la première entrevue, n'apprécia qu'imparfaitement ce caractère aimable , mais un peu timide et retenu ; neuf mois après, il fit revenir Horace , et il ne tarda pas à le mettre au nombre de ses amis. Cet événement est peut-être le plus considérable de la vie d'Horace. Le poète avait alors vingt- six ou vingt-sept ans. Deux ans après , il accompagna son protecteur à Brindes , où Octave et Antoine devaient se réconcilier. Le récit de ce voyage est un de ses poèmes les plus connus. Mécène ne tarda pas à lui donner des marques signalées de son affection : il le présenta à Au*guste, et lui fit présent d'un charmant domaine de campagne ^ situé près de Tibur , dans le pays des Sabins. Horace, s'il eût eu de l'ambition , pouvait faire une grande fortune i la cour d'Auguste. Auguste, charmé de son esprit, voulait faire de lui son secrétaire ; mais Horace s'excusa d'accepter ces offres , et préféra son indépendance. Auguste ne lui en sut pas plus mauvais gré. On voit , par les lettres qu'il lui adressait, combien il tenait à l'estime et à l'amitié d'Horace. Ainsi, lui faisant d'aimables reproches sur sa sauvagerie, il va jusqu'à lui dire : « Si tu as cru devoir mépriser mon amitié , sache que je ne te rends point mépris pour mépris* » Une autre fois, il le prie d'user de tous ses droits sur lui, comme ferait un familier et un commensal. Une autre fois, il se plaint de ne pas voir son nom parmi ceux des corres^ pondants auxquels Horace adressait ses épltres : « Sache , lui disait-il, que je suis fftché contre toi, de ce que, dans la plupart des ouvrages de ce genre, ce n'est pas avec moi que tu causes, de préférence à tout autre. As-tu peur de te faire tort auprès de la postérité , en laissant paraître que tu es mon ami? »
Horace passait à la campagne tout le temps dont il pouvait librement disposer : il ne quittait guère Tibur que pour obéir aux fréquentes invitations de Mécène, et pour Taccom-* pagner quelquefois dans ses voyages. Sa vie était partagée entre ses études et les distractions d'un épicurien de bonne compagnie. II nous donne lui-même , dans la sixième satire du premier livre , la division de sa journée, le détail de ses. occupations, et jusqu'au menu de ses repas, qui étaient d'une grande frugalité. Après la mort de Mécène, il se retira dans une complète solitude ; mais il ne tarda pas à rejoindra son bienfaiteur. Il lui avait promis de ne pas lui survivre : il mourut en effet une vingtaine de jours après lui. C'était le 5 des calendes de décembre de Tan 746 de Rome, autrement dit le 27 novembre de l'an 8 avant notre ère. Il était âgé de cinquante-sept ans deux mois et neuf jours.
L'extérieur d'Horace n'avait rien de bien remarquable , rien surtout qui annonçât le génie. II était de petite taille, il avait les yeux malades, et il devint fort replet, au moins dans son âge mûr et dans les dernières années de sa vie. C'est de lui-môme que nous tenons ces particularités, et presqua tout ce que nous savons suc sa personne. Sa mort fut prompte et presque instantanée. Il eut à peine le temps de dire qu'il nommait Auguste son héritier, et il n'eut ni le temps ni la force de l'écrire. II fut inhumé à Rome , sur le mont Esquilin, auprès du tombeau de Mécène.
Caractère d'IKoraee.
Le caractère d'Horace est ce que nous connaissons le mieux : on peut dire , sans exgération , que le poète n'a guère fait presque partout que se peindre lui-même. Ce caractère n'est pas exempt de défauts ; il en a même de graves et d'inexcusables : cependant quelques critiques moroses lui en prêtent plus encore qu'il n'en a. Ainsi, on voudrait faire d'Horace un vil flatteur, parce qu41 loue Auguste et Mécène dans des termes qui sentent parfois l'hyperbole. Virgile a encouru les mêmes reproches , et pour la même peccadille. Il suffit de se reporter par la pensée au temps où écrivaient Virgile et Horace; de songer à ce qu'étaient Mécène et Au-*
guste; de se figurer les rapports mutuels d'affection qui unissaient les deux hommes puissants et les deux poètes , pour comprendre qu'il n'y a rien de coupable dans l'excès même de ces panégyriques par-dessus les nues, dont s'effarouche notre délicatesse. « Ne rabaissons pas si facilement , dit M. Patin, de si grands esprits, de si nobles cœurs, au .niveau commun de la complaisance et de la flatterie; et, dans ces hyberboles mêmes qu'imposent à la louauge contemporaine des convenances dont la postérité n'est pas toujours un bon juge , sachons discerner , quand elle s'y rencontre, l'expression sincère de la reconnaissance, du dévouement, de l'amitié. » J'ajoute qu'un peu de faiblesse, chez Horace par exemple , est plus qu'excusable , quand il s'agissait de l'aimable mattre qui lui écrivait les lettres qu'on sait ; quand surtout il s'agissait de l'homme qu'Horace aimait le plus au monde, de ce Mécène qui lui rendait cette amitié avec usure, et qui disait encore au prince, dans son testament : « Souviens-toi d'Horaiius Flaccus comme de moi-même. » Mais presque tous les éloges qu'Horace prodigue et à Mécène et à Auguste sont au fond mérités ; et les poèmes où il exalte le plus la grandeur et les vertus d'Auguste ont été composés assez tard , à une époque où on avait oublié les horreurs des proscriptions; où Auguste avait pardonné même à Cinna coupable ; où florissaient les lettres et les arts , et où l'univers reconnaissant élevait des temples à la divinité mortelle, hélas ! dont la main secourable avait retiré l'univers de ses ruines. Enfin, Horace a-t-il jamais renié les souvenirs de sa jeunesse, ses vieilles sympathies républicaines, ses liaisons avecBrutus, son enthousiasme pour le rude et indomptable Caton?
Il serait difficile d'établir que le poète fut toujours mo« deste, et que jamais la prévention ni la passion n'aveuglèrent ses jugements. Mais l'orgueil et même l'arrogance sont des privilèges qu'ont usurpés bien d'autres qu'Horace, et qui ne le valaient pas, et qui n'avaient pas même l'excuse de la poésie. Mettons sur le compte de l'inspiration lyrique certaines expressions qui peuvent sembler ambitieuses. Souvenons-nous qu'Horace a eu ses accès de décourage*
ment excessif, comme ses accès d'excessive confiance. Dans répître qu'il adresse à son livre même, il est loin de se promettre l'immortalité. D'ailleurs, est-ce donc un si grand crime^ à qui sent en soi le génie, de parler d'avance, môme sur soi, le langage de la postérité? La modestie est une belle Tertu ; mais qui niera que la foi de l'homme en lui-même puisse être le principe d'une ambition sainte, et enfanter des merveilles? Pardonnons donc à Horace d'avoir osé dire : « J'ai achevé un monument plus durable que l'airain, plus haut que les pyramides, somptueux ouvrages des rois; un monument que la pluie ne rongera pas, que ne pourront renverser ni l'aquilon en fureur, ni la suite des siècles sans nombre, ni la fuite des temps. Je ne mourrai pas tout entier.... »
Nous avons eu plus d'une fois l'occasion de remarquer qu'Horace ne fut point cet infaillible oracle du goût, que sans cesse on nous prône. Croyez-en ses assertions, et vous resterez convaincu que Rome, avant le siècle d'Auguste, n'a point eu de poésie. On se souvient de ses injustes dédains pour Plante, et pour tant d'autres poètes dont les noms ont plus d'un titre à nos respects. Lucrèce et Catulle même n'existent pas pour lui. Il n'y a au monde, selon Horace, qu'Horace et ses amis. Il est vrai que ses amis étaient Virgile, Varius, Properce, Tibulle; mais je regrette que cette gloire et cette poésie l'aient empêché d'apercevoir, dans le passé , une autre poésie, une autre gloire, qui n'étaient pas autant qu'il le dit indignes de ses yeux. On voudrait, en un mot, le critique plus impartial, moins quinteux et moins rogue, plus calme, plus philosophe, plus véritablement critique.
Ce que je ne chercherai point à excuser, ce sont les vices auxquels Horace s'avoue lui-même enclin, la paresse, la gourmandise, la luxure. Il est permis d'affirmer, malgré certains panégyristes, qu'Horace n'était pas précisément un modèle. On doit pourtant lui savoir gré de s'être défait, en vieillissant, de son amour pour le bon vin et la bonne chère. On pourrait même, à la rigueur, lui passer les vers où il célèbre trop complaisamment les plaisirs de la table. Ce
410 CHAPITRE XXYII.
n'est pas non plus un crime absolument irrémissible de passer son temps à dormir ou à ne rien faire ; mais, à commettre certains péchés, mais surtout à s'en vanter, on a beau être poète, on est coupable au premier chef; car nonseulement on a failli au devoir envers soi-même, mais on a travaillé à corrompre les autres. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'Horace n'est pas pire que ses contemporains; c'est que sa corruption est naïve ; qu'il est dans les mœurs de son siècle, sans le savoir, sans y penser, et qu'il y a bu comme les poissons boivent dans l'eau. Il était digne pourtant de se montrer supérieur à son siècle. Que de fois n'a-t-il pas exprimé, avec une admirable énergie, les plus nobles et les plus purs sentiments I Mais il a trop sacrifié aux goûts de son public, et aux mauvais penchants de sa propre nature. Sans religion, sans passions politiques, dénué de ces fortes convictions qui font les grandes âmes, il s'est laissé aller sans résistance au courant de la société où il vivait ; il a trop joui des raffinements d'une civilisation excessive ; il a contracté les souillures de ce qu'il voyait, de ce qu'il touchait, de ce qu'il aimait. Il ne se vautra pas dans la fange : non, certes! il ennoblit presque le vice; mais que n'a-t-il été partout et toujours le héraut de la vertu I Ne nous laissons point charmer par les apparences, et ne faisons pas fléchir la règle du bien en faveur de tout ce qu'il y a, jusque dans ses égarements, de grâces, d'abandon et de bonhomie.
Horaee morallsteé
Horace dit quelque part à un de ses amis qu'il n'a qu'à venir le voir, s'il veut rire d'un pourceau du troupeau d'Épicure. Ses prédilections manifestes sont, en général, pour les doctrines du philosophe qui assignait le bonheur conune but suprême à notre vie. Il ne faut pourtant pas le prendre pour un épicurien fanatique. Il est épicurien par tempérament, et non point par système; et il se moquera, aubesoin, des épicuriens excessifs, comme il se moque des stoïciens trop conséquents. Il lui est même arrivé plus d'une fois de passer dans le camp des stoïciens mômes, et de réver avec eux des plus sublimes vertus. Combien d'odes où
il célèbre, avec une éloquence inspirée, TamoUlr de la patrie, la persévérance dans la justice, la patience dans la pauvreté, le mépris de la mort! Dans ses satires, il fait la guerre à tous les vices, avec une verve de bon sens, avec une impitoyable franchise, qu'eût applaudies Zenon lui-même. Quant aux épîtres, ce sont de perpétuelles leçons de désintéressement, d'indépendance : le poëte recommande aux hommes le respect d'eux-mêmes, le mépris de toute ambition vulgaire. Sa philosophie, si Ton peut se servir Ici de ce mot , se résume tout entière dans ce principe : Bien de trop ; principe également fécond, dit un cri* tique, et pour le goût et pour le bonheur.
Que si Ton doutait de la sincérité de ses paroles, qu'on relise ses ouvrages : on trouvera partout cet accent honnête et convaincu qui ne saurait être trompeur. On sentira cette chaleur et cette émotion dont le foyer ne peut être que dans rame. Voyez, par exemple, avec quelle tendresse Horace parle de ses amis, de ce Mécène auquel il ne veut pas survivre, de ce Virgile qu'il appelle quelque part la moitié de mon âme ; voyez surtout avec quelle noble satisfaction il raconte les vertus de son père, et l'admirable dévouement de cet homme simple et bon à qui il devait beaucoup plus que la vie. Malgré ses malices , malgré la légèreté naturelle de sod esprit , malgré les défauts plus graves que nous n'avons pas dissimulés, Horace est peut'-être de tous les poètes celui qu'on peut le moins s'empêcher d'aimer. On l'aime pour sa sensibilité , pour sa franchise , pour sa naïveté , pour toutes sortes de qualités charmantes; il y a en lui de quoi compenser et faire* oublier toutes les imperfections : que dis-je? ces imperfections , même les plus choquantes, ont quelque chose d'aimable; ou, si l'on veut, il s'y mêle je ne sais quoi de gracieux et de non affecté, qui ne permet guère l'indignation, ni même une véritable colère. C'est comme un enfant qui ne sait pas bien encore ce que c'est que modestie et pudeur. On le reprend, mais on ne le châtie pas : la ré-> primande serait plutôt accompagnée d'un sourire. Je pré-* férerais, pour ma part^ qu'Horace se fût un peu moins montré à nu ; mais je n'ai pas le courage de m'irritér de ce
qu'il a peint au complet un homme qu'il connaissait si bien : cet homme , c'était lui , mais c'était l'homme aussi ; et, à ce titre, l'étude a une valeur morale incontestable, et qui s'accroît , s'il est possible , même des détails les plus fâcheux pour la gloire d'Horace.
ouvrages d^Horace*
Les ouvrages d'Horace se divisent naturellement en deux portions distinctes, les poésies lyriques et les poésies non lyriques, ou, comme s'exprimaient les scoliastes anciens , les Chants {Carmina) et les Causeries [Sermones). Les poésies lyriaues comprennent quatre livres d'odes, le livre intitulé EpodeSy et le Chant séculaire qu'Horace composa, à la prière d'Auguste , pour les fêtes célébrées en Tan 737 de Rome. Quant aux poésies non lyriques, il y en a quatre livres, savoir : deux livres de Satires et deux livres d*Épitres : ce qu'on nomme ordinairement VArt poétique n'était , dans la pensée d'Horace, qu'une épltre, la dernière du deuxième livre.
On a plus d'une fois essayé d'établir l'ordre chronologique de la publication des divers recueils dont le recueil général est formé. Selon les uns, Horace aurait publié le premier livre des Satires à vingt-huit ans; le deuxième, à trente-trois ; les Épodes , à trente-cinq ; le premier livre des Odes^ à trente-huit; le deuxième, à quarante et un; le troisième, à quarante-trois; le premier livre des Épitres^ à quarante- sept; le dernier livre des Odes et le Chant séculaire, à cinquante et un ; enfin le deuxième livre des Épitres et Y Art poétique , vers la fin de sa vie. D'autres pensent que les deux premiers livres des Odes parurent ensemble, et en l'an 21 avant notre ère; que le troisième est de l'an 18, et le quatrième de l'an 11, c'est-à-dire antérieur de trois années seulement à la mort d'Horace. La date du Chant séculaire ne souffre pas de contestation. Vanderbourg prétend que les Épodes ne virent le jour qu'après la mort du poète, et que ce sont, pour la plupart, des pièces composées par Horace dans sa jeunesse , ou dans des moments de folle gaieté. Une chose plus certaine , c'est que le premier livre
des Satires fiit aussi un des premiers essais d'Horace , et qu'Horace n'avait pas trente ans quand il le publia. Le deuxième livre suivit à quatre ans d'intervalle : c'est encore un fait hors de doute. On sait aussi qu'il y eut réellement treize années entre la publication de ce recueil et celle du premier livre des Épitres, Mais on ignore l'époque précise où fut composé le second livre, celui que termine VArt poétique.
Excellence littéraire des ouvrage» d'Horace.
Quintilien, comparant Horace satirique à Lucilius, s'exprime comme il suit : « Horace est beaucoup plus élégant et plus pur, et l'emporte par l'art de saisir les traits des caractères. » Le même critique dit un peu plus loin, à propos des Chants : «< De tous les lyriques latins, le même Horace est presque le seul qui mérite d'être lu. Car il s'élève quelquefois , il est plein de charme et de grâce, et il a une audace, singulièrement heureuse dans la variété de ses figures et dans ses expressions. » Quintilien , comme on voit, ne dit pas tout sur Horace, bien qu'il ait remarqué en passant qu'Horace est le premier poète romain qui se soit servi de l'épode, c'est-à-dire d'un vers court alternant avec un vers plus long, c'est-à-dire de distiques d'espèce diverse, et dont le distique élégiaque avait été jadis le prototype. On voit aussi que le rhéteur latin fait quelque tort à son goût ou à ses connaissances : Catulle valait bien la peine d'être nommé parmi les lyriques ; lui aussi il mérite d'être lu , même après Horace. Je ne sais pas ce qu'était le Césius Bassus dont Quintilien consent à prononcer le nom à la suite du nom d'Horace; mais je ne crois pas être téméraire en affirmant que ce Bassus avait moins droit à un tel honneur que l'heureux émule de Sappho, que le chantre aimable de Manlius et de Julie.
« Il y a pour les littératures, dit M. Patin, un moment, moment tardif et court , où les langues polies , assouplies par l'exercice , se prêtent à l'expression la plus vive et la plus juste des conceptions elles-mêmes élaborées par le long travail des esprits. H en était ainsi de la littérature latine, quand Virgile et Horace vinrent cueillir, sur ce ra-
414 CHAFITRK XXVII.
meau autrefois détaché du vieux tronc homérique, et que deux siècles de culture avaient accoutumé au ciel et à la terre du Latium , les fruits mûrs enfin de la poésie. Tout ce que l'épopée de Névius et d'Ennius , la tragédie de Pacuvius et d'Attius , la comédie de Plante et de Térence , la satire de'Lucilius, les efforts de poètes de tous genres, avaient accumulé, dans le trésor poétique des Romains, d'acceptions fortes, de nuances délicates, d'analogies naturelles, de tours élégants, de mouvements heureux, d'images frappantes, d'harmonieuses combinaisons de paroles; cette précision de formes, cet art de composition, soupçonnés, rencontrés par la facile inspiration de Lucrèce , cherchés et trouvés par le savant travail de Catulle; tout cela, grâce à l'opportunité de leur venue^ leur échut en partage, et entra dans la composition de leur génie, à peu près comme, dans le même temps , les divers pouvoirs de la constitution républicaine se rassemblaient dans la seule main et formaient l'absolue puissance de leur impérial protecteur....
« Quelques années auparavant, Catulle et Lucrèce s'apercevaient à peine à côté de Cicéron. Maintenant les héritiers du grand orateur, les Messala , les PoUion, disparaissaient à leur tour devant cette gloire poétique dont ils avaient protégé les humbles débuts. Cette gloire, de bonne heure sans rivale , s'isola de plus en plus en traversant les siècles : par elle seule , un dernier et mystérieux rayon de l'antique poésie pénétra dans les ténèbres du moyen âge ; par elle se ralluma , chez les modernes , le flambeau de ces lettres qu'on a longtemps honorées du nom , aujourd'hui décrié , de lettres classiques, de celles dont les monuments, conformes aux grandes et immuables règles de l'art, semblent appelés, par un consentement universel, à en offrir la perpétuelle leçon. Telle est, telle du moins a été jusqu'à présent la destinée de ce petit nombre de pages, sauvées avec les grands noms de leurs auteurs du naufrage des temps, et devenues, pendant des siècles, non-seulement l'inspiration des esprits d'élite , mais la commune nourriture de tous les esprits ordinaires. Horace, comme pour expier, pour racheter les emportements de son orgueil lyrique , disait modeste-
ment à son livre d'Epiires , trop pressé de se produire : « Prends garde, tu ne plairas pas toujours, tu ne seras pas *( toujours jeune. On temps viendra où, négligé de Rome, « relégué dans ses faubourgs, ta vieillesse bégayante enu seignera aux petits enfants les éléments du langage ^ n Cette menace badine s'est accomplie bien glorieusement pour le poète qui se Tétait à lui-même adressée , et pour celui qu'il nous faut toujours lui associer. Us ont eu véritablement le privilège d'apprendre à toutes les générations, non pas précisément à lire, mais à sentir et à penser; ils ont, s'il est permis de détourner à un usage profane, une sainte parole , illuminé de leur pure lumière toute intelli^ gence venant en ce monde. Leurs vers, appris dès l'enfance, et gardés comme en dépôt , revenaient , par intervalles , charmer d'un souvenir de poésie les prosaïques travaux de l'âge mûr; et, à l'âge où tout s'oublie, la mémoire défaillante se ranimait pour les redire encore, pour s'en enchanter une dernière fois, comme on boit d'un vin vieux gui rajeunit les sens, »
Horaee fabuliste*
Horace dans ses Causeries^ autrement dit dans les Satires et dans les Épiires^ ne se borne pas à se raconter et à se peindre lui-même , ou à raconter et à peindre les autres; ce n'est point assez non plus pour lui de frapper à son coin, et d'une immortelle empreinte , les préceptes de la raison pratique et du bon sens, et de revêtir de poésie les oracles de la sagesse des nations : il lui arrive quelquefois de se souvenir de la manière d'Ésope, et de conter des apologues. Personne parmi les anciens n'a jamais conté avec plus de charme. La Fontaine , pour faire un chef-d'œuvre , n'a eu qu'à traduire le piquant récit d'Horace, sur les accointances du rat de ville et du rat des champs. Ce n'est pas le seul sujet heureux dont notre fabuliste soit redevable au grand poëte latin* Mais on peut dire que La Fontaine n'a pas pris , dans Horace tout ce qu'il y eût pu prendre, et que les apo-