I. ÊpUres^ livre lî, iî, vers 128 et suivants
pas le premier en date parmi les fabulistes latins, mais il n'est pas le premier par le génie et par la perfection de ses œuvres.
I<es Odes*
Que si Horace poète lyrique est venu après Catulle, après d'autres peut-être, il a été assez grand du moins pour les éclipser, et pour se faire pardonner le mensonge qu'il s'est permis contre eux, en se vantant d'être le premier qui eût fait entendre à l'Italie les modes de la poésie éolienne. Ce qui est incontestable , c'est qu'Horace a imité presque tous les rhythmes grecs, et qu'il ne s'est pas tenu, comme Catulle, à quelques-unes des formes heureuses imaginées par les héritiers de Terpandre. Nous avons remarqué ailleurs tout ce qu'Horace devait au Lesbien Alcée. Plus d'un autre, à commencer par Sappho , et à finit par Pindare, retrouverait çà et là ses peilsées, ses images, ses tours, ses mètres, dans ces trésors que nous a légués le génie d'Horace. Il y a des odes entières, et parmi les plus belles, qui ne sont même que des traductions ou des imitations, du genre de celles que nous avons remarquées dans Catulle. On connaît les originaux de quelques-unes, ou du moins certaines portions de ces originaux, et les noms de leurs auteurs. D'autres sont marquées à un tel point des caractères de l'esprit grec, qu'on ne peut guère hésiter à les regarder comme des conquêtes d'un art savant, plutôt que comme des inspirations de la muse romaine. Je«citerai, par exemple, la Prédiction de Nérée, et, dans un autre genre, le gracieux, le piquant, l'incomparable dialogue : Tant que fêtais aimable. Quant aux imitations de détail, elles sont sans nombre. On connaît plus de cent passages de poètes grecs qu'Horace a textuellement reproduits. Mais l'imitation d'Horace est une imitation féconde. Comme Virgile, à côté d'une belle chose qui n'est pas de lui, il en prodigue d'autres plus belles encore, et qui ne doivent rien qu'à lui. Il y a plus : les odes les plus belles, les mieux inspirées, celles où le poète s'élève le plus haut, et où il atteint presque au sublime de Pindare, sont précisément ses odes les plus romaines, celles où il célèbre
des événements contemporains, et où la nature du sujet le condamnait, bon gré mal gré, à être original. Il faut dire enfm que nul poëte au monde, pas même Virgile, n'a jamais su s'approprier plus heureusement les richesses d'autrui, les faire siennes et plus que siennes par rexpression, et, comme on Ta dit, repenser ce qui avait été pensé par d'autres.
La muse lyrique d'Horace ne se maintient pas toujours dans les hautes régions de la poésie. Elle aime ce qui est grand ; mais elle prend tous les tons sans effort, et il n'y a guère de sujet qu'elle dédaigne. Un assez grand nombre des odes ne sont que de courts billets, égayés de quelque image agréable, et où Horace laisse entrevoir une philosophie douce, indulgente et sensée. Quelques-unes sont des satires véritables, et même des satires très*mordantes. Mais ce qu'Horace chante de*préférence, et sur quoi ne tarit jamais sa veine, ce sont les charmes de l^mitié, les voluptés de l'amour ; c'est le bon vin et la bonne chère : les odes erotiques, bachiques, les chansons, comme nous dirions, sont en majorité dans ses ouvrages. A côté d'une chanson qu'il envoie à sa maîtresse, nous lisons un chant pompeux où se déploient toutes les magnificences de l'antique mythologie, ou une prière admirable adressée à quelque divinité, ou une de ces odes qu'Horace a consacrées aux vieilles gloires de Rome, et surtout à la gloire nouvelle d'Auguste, et où il exprime avec tant d'énergie tous ses sentiments de Romain fier de son pays, de citoyen heureux^de vivre' dans un grand siècle, d'homme reconnaissant pour tous les bienfaits dont le monde était redevable au prince, et pour tous ceux dont lui-même il était comblé.
« Les langues anciennes, ditM.Walckenaër, présentaient des moyens d'harmonie que n'ont pas les langues modernes, que n'a pas surtout la langue française. Dans la langue latine, les mots, fortement accentués, se composent de syllabes longues et brèves, dont la prosodie, parfaitement distincte dans la manière de les prononcer, ne peut échapper à l'oreille la moins exercée et la moins sensible. Par la réunion ou le mélange de ces syllabes longues ou brèves, on
HORACB. 419
forme un rhyihme ou une cadence marquant, comme dans la musique, un même intervalle de temps; Tordre des rhythmes constitue le mètre ou pied, et le nombre de ces pieds ou mètres, les différentes sortes de vers. Borace a, dans ses odes, employé jusqu'à vingt-deux sortes de vers. Qu'on juge, d'après cela, que de moyens de varier Fharmo^ nie fournissait au poëte cette belle langue latine....
M De tous les genres de poésie, celui qui exige une plus grande variété de rhythmes et de mètres, une harmonie plus complète et plus savante, c'est l'ode, ou plutôt la poésie lyrique; car les divers emplois et les différents modes de ce genre de poésie ont fait donner aux différentes pièces dont ils se composent les noms de psaumes, d'hymnes, de cantates, d'odes, de chansons : compositions que les Latins désignaient toutes par le mot général decarmen, c'est-à-dire des vers destinés à être chantés, carmina ad lyram. Dans ce seul genre de poésie, le poëte a droit de dire avec vérité : Je chante ; parce qu'en effet les premiers poètes chantaient et s'accompagnaient de la lyre. On voit donc que dans la différence de la langue on trouve une explication toute naturelle de la supériorité d'Horace sur tous les poètes lyriques des temps modernes. »
JLe» Satires.
Les Satires nous montrent Horace lui-même, et non plus seulement le poëte, l'écrivain, le grand artiste. C'est là qu'on le saisit déjà tout entier, avec son esprit aimable et railleur, sa bonhomie pleine de malice, et son urbanité charmante. Horace satirique n'a presque plus rien des rudesses de Lucilius. Il n'aime pas à s'irriter. Lucilius était venu à une époque où les vieilles mœurs avaient encore leurs partisans, et où plusieurs, et lui-même le premier, en donnaient l'exemple. Aussi ne peut-il retenir son indignation, à la vue du luxe de quelques-uns et de la corruption universelle. Ses écrits étaient pleins de personnalités : c'était la poésie fescennine reparaissant à Rome au temps des Scipions et des Lélius ; c'était le ton de la vieille comédie grecque ; c'était Eupolis, Cratinus et Aristophane, flagellant sans pi*
420 CHAPiïlUt xxvu.
tié leurs ennemis, et s'attaquant indistinctement à des hommes de toute dasse. Il ne s'agissait plus, au' temps où Horace écrivait, de s'indigner contre le vice, et de tonner contre les débordements du siècle. Le vice était partout; les meilleurs, et Horace lui-même, en étaient infectés; d'ailleurs sa douceur naturelle ne lui permettait guère que des objurgations discrètes et mesurées. Horace sentit ce qu'il pouvait : il n'essaya point de nettoyer les étables d'Âugias ; il ne vit, ou il ne voulut voir, que le côté ridicule des choses; il ne fut que gai et plaisant; il prodigua l'ironie et les saillies agréables. Il se moqua du vice, ou plutôt de ses travers et de ses laideurs; il lui opposa les charmes de la vertu qu'il aimait, de celle qui est toute dans la prudence et dans le savoir-vivre. Les Satires d'Horace sont le fidèle et parfait miroir de la société contemporaine. C'est là que se réfléchissent, avec autant d'art que de vérité, la vie et les mœurs des Romains d'alors, et le caractère du poète luimême. En ne s'exceptant pas de la plupart des défauts qu'il reprochait aux autres, Horace a ôté à ses critiques ce qu'elles pouvaient avoir d'irritant ou d'acerbe ; et, malgré les allusions personnelles à celui-ci ou à celui-là, il a songé bien plus à nous montrer des types, qu'à peindre des individus. Il eût pu dire, aussi bien que La Bruyère : « Je ne me suis point loué au public pour faire des portraits qui ne fussent que vrais et ressemblants, de peur que quelquefois ils ne fussent pas croyables, et ne parussent feints ou imaginés. » La comédie elle-même, si Rome avait eu une vraie comédie, ne reproduirait pas mieux le mouvement et la physionomie de tout ce qui se remuait dans la ville éternelle. Les Satires d'Horace nous tiennent lieu, en quelque sorte, du théâtre absent. Le nombre des originaux dont Horace a peint ou esquissé les figures est considérable ; et, si l'espace nous le permettait, nous nous donnerions le plaisir d'en passer la piquante revue. Nous n'aurions, du reste, qu'à transcrire quelques-unes des belles pages que M. Patin a consacrées à Horace; mais le lecteur ira bien chercher lui-même ces portraits ou dans l'excellent résumé du critique, ou, ce qui vaut mieux encore, dans les vers cbar^
HORÂGB. 421
mants du poète. Nous nous i)orn6rons ici à donner un catalogue raisonné des pièces diverses qui composent les deux livres des Satires.
Il y a dix satires dans le premier livre :
La première» adressée à Mécène, est comme la dédicace et l'introduction du recueil. Horace s'y moque de la folie et de l'inconséquence de ceux qui courent après la richesse.
Dans la seconde, il tourne en ridicule ceux qui sont difficiles en amour : la liberté du langage y est quelquefois portée jusqu'au cynisme.
La troisième est dirigée contre le penchant qu'ont la plupart des hommes à mal penser et à mal parler les uns des autres. .
La quatrième est la réponse d'Horace aux attaques dont les premières satires avaient été l'objet.
La cinquième est le journal du voyage de Brindes, qu'Horace avait fait, en l'an 37 avant Jésus-Christ, en compagnie de Mécène, de Virgile , de Plotius et de Varius.
La sixième est presque une autobiographie d'Horace. C'est là que le poêle nous raconte sa naissance et son éducation , et comment, grâce à son père, il est devenu digne de compter entre les amis des hommes les plus puissants.
La septième a été composée à propos d'un procès comique jugé autrefois par Brutus , gouverneur de l'Asie Mineure.
La huitième est dirigée contre une espèce de sorcière , nommée Canidie , ou à laquelle Horace donne ce nom , et dont il s'est aussi moqué dans les Épodes,
Dans la neuvième, l'auteur raconte les importunités d'un poëte bavard et bel esprit.
La dixième est purement critique : Horace y défend le jugement qu'il a porté sur Lucilius dans la quatrième. Nous en avons transcrit ailleurs les principaux passages.
Le deuxième livre ne contient que huit satires :
La première est un dialogue plein de grâce , d'ironie et de gaieté , entre Horace et le jurisconsulte Trébatius. Le poëte répond aux critiques qu'on a faites de' ses ouvrages, et' dit en passant quelques bonnes vérités à ses antagonistes.
Xa deuxième est une diatribe contre le luxe et les débau*
422 CHAPITRE XXYII.
ches des Romains. Horace est ^pi plus vif qu'à Tordinaire ; mais ce n'est pas lui qui parle, c'est le paysan sabin Ofellus.
Horace , dans la troisième , tourne en ridicule l'austérité afiectée d'un philosophe stoïcien.
La quatrième est un dialogue entre Horace et le gastronome Catius, qui lui débite avec emphase une nouvelle théorie culinaire.
La cinquième est dirigée contre les intrigants qui flattaient les vieillards et les malades , dans l'espoir de succéder à leurs biens, en vertu de dispositions testamentaires.
La sixième est un éloge de la campagne et du bonheur de la vie champêtre.
Dans la septième, Horace suppose qu'un de ses esclaves, usant de la liberté des Saturnales, lui reproche l'inconséquence de sa conduite et les défauts de son caractère.
La huitième est la description ironique d'un mauvais repas que Mécène avait fait chez un avare.
Le style des satires est varié comme les sujets mêmes. Le poète touche à tout , parle de tout , et toujours avec le ton que comporte chaque chose. Comme le Chrêmes de la comédie, il élève quelquefois la voix, et ses accents atteignent à l'éloquence. En général , c'est une conversation vive et franche, pleine de tours et d'expressions pittoresques; c'est je ne sais quoi de net, de court, de rapide; c'est la simplicité, le naturel , la délicatesse même : nulle trace ni d'affectation , ni de bel esprit, ni d'emphase. Il définit lui-même cette poésie une conversation, des vers qui se rapprochent de la prose. U n'a rien négligé, en effet, pour reproduire tous les mouvements, tous les caprices, le scintillement, pour ainsi dire, d'un entretien familier. L'hexamètre, entre ses mains, s'assouplit, avec une merveilleuse facilité, à des usages pour lesquels l'ïambe seul semblait avoir été fait. La négligence de la versification n'est qu'apparente : en y regardant avec soin, on reconnaît, sous ces formes moins sévères, sous ce laisser-aller gracieux, un art non moins consommé que celui qui apparaît manifestement dans les compositions lyriques d'Horace. Le poëte ne fait rien au hasard : te n'est pas sans dessein^qu'il dépouille le rhytbme épique de sa ma-
jesté habituelle. Ce n'est qu'en le ramenant à sa simplicité primitive, ce n'est qu'en faisant avec un labeur d'artiste ce que les Grecs faisaient naturellement et sans aucun effort , c'est-à-dire en alliant une exquise harmonie avec les coupes les plus libres et les plus variées ^ qu'Horace pouvait ramener à tout peindre et à tout exprimer, et, au besoin, à ressembler à la prose , sans cesser d'être digne de la poésie. Ajoutons que, dès que le poète rencontre en chemin quelque grande idée, quelqu'un de ces grands principes devant les-* quels expire sa raillerie, aussitôt la phrase s'anime d'un souffle plus puissant : elle prend une ampleur vraiment majestueuse; et les vers n'ont plus rien à envier, ni pour la facture, ni pour la noblesse, ni pour la gravité, à ce qu'on lit de plus beau dans les Géorgiques, dans YÉnéide même.
Le style des Épîtres est le même que celui des Satires , maiâ avec un degré de plus dans l'habileté de l'exposition , dans la mise en oeuvre des idées , dans la perfection du bien dire, dans celle de la versification. Du reste, c'est le même ton , c'est le même laisser-aller apparent , c'est la même image d'une causerie aimable. Toute la différence, c'est que le poète, dans les Épitres^ donne des conseils et fait des leçons, tandis qu'il se moquait du vice dans les Satires, Les épltres du premier livre roulent sur des sujets de morale ; Horace traite, dans celles du second livre, des questions de goût et de littérature. Il y a vingt épîtres dans le premier livre, les unes sérieuses, la plupart légères et badines. C'est dans cette espèce de correspondance poétique qu'on aperçoit le mieux tout ce qu'il y avait de bon , de sympathique et de tendre dans le caractère d'Horace, malgré sa malice, malgré son irrésistible penchant à la raillerie.
Le deuxième livre ne contenait originairement que troiiS épîtres. De ces trois épltres, les éditeurs en ont détaché une, qui figure à part sous le nom d'Art poétique ; en sorte que le deuxième livre proprement dit n'a plus maintenant que deux pièces. 11 est vrai que ces deux pièces sont considérables : l'une a plus de deux cent cinquante et l'autre plus de
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deux cents vers. La première fut composée en réponse à une lettre çù Auguste se plaignait d'être négligé par Horace. Horace s'excuse en peu de mots ; puis il fait une espèce de précis de l'histoire des lettres latines. Nous avons eu maintes fois Toccasion de citer, sinon toujours d'approuver les jugements du spirituel, mais peu impartial critique. La seconde épitre est adressée à Julius Florus. Horace y fait la critique des mauvais écrivains dont Rome fourmillait , et il entre dans une foule de détails curieux sur l'état de la littérature durant l'époque la plus florissante du règne d'Auguste. C'est là qu'on voit combien le goût des choses de l'esprit était devenu général, sinon toujours parfaitement éclairé, et combien la Rome d'Auguste et de Mécène, de Yirgile et d'Horace , ressemblait peu à la Rome des Scipions et du vieux Caton, où Ennius était presque dépaysé, où Plaute avait besoin de travailler à se faire un peu barbare, où les grâces de Térence étaient presque en pure perte, où Luciliusne trouvait guère qu'à gémir et à maudire.
Le seul défaut des deux grandes épîtres littéraires, c'est la prévention d'Horace contre les vieux auteurs romains; c'est ce mépris systématique, que nous lui avons plus d'une fois reproché, pour tout ce qui n'était pas de la brillante génération dont lui-même et ses amis faisaient la gloire. Mais ce défaut n'dte rien à la verve du poète, ni à son originalité; bien au contraire I Plus calme et plus équitable , peut-être eût-il été moins vif, moins. spirituel, moins plein d'aimables caprices et de piquantes saillies. Je ne parle pas d'un autre défaut que quelques-uns relèvent dans ces épîtres, comme dans celles du premier livre, comme dans toutes les satires, en un mot dans toutes les Causeries^ savoir, le désordre de la composition , l'imprévu dans la succession des matières, les sauts brusques d'un sujet à l'autre , les retours non moins brusques à des sujets auparavant laissés. Ce prétendu défaut n'est qu'une qualité de plus, dans des poèmes qui n'ont nulle prétention à se montrer comme des ouvrages de métier ; qui ne sont ou qui ne veulent être que des conversations , et où le point suprême de l'art c'est que l'art ne se trahisse jamais, et qu'on n'aperçoive jamais, ou qu'on croie
n^apercevoîr, que la nalure. Horace a surabondamment prouvé, dans les Odes , qu'il savait composer : il n'y a pas une de ses pièces lyriques, même celles où il affecte le plus de se dire transporté hors de lui-même, qui ne soit un tout parfaitement ordonné, parfaitement irréprochable. Un commentateur d'Horace a pu aller jusqu'à avancer qu'il y a, au fond de chaque ode, un syllogisme en forme. C'est beaucoup dire sans doute ; et cette vision de pédant peut aller de pair avec la folie de ceux qui prétendent réduire les plans des odes de Pindare à un certain nombre de figures de géométrie. Mais les plans lyriques d'Horace , pour n'avoir rien de scolastique, n'en sont pas moins réels et visibles à qui sait y regarder, plus réels et plus visibles encore que ceux de Pindare. Quant aux Épîtres et* aux Satires, si elles n'ont pas de plan , ou si elles paraissent n'en point avoir, c'est qu'Horace l'a voulu ainsi; et j'ajoute, avec tous les vrais critiques, que non-seulement il a pu, mais qu'il a dû le vouloir.
It'Art poétique.
Ce titre A' Art poétique est assez mal inventé, et n'est propre qu'à faire accuser Horace d'une foule de péchés dont il est innocent , ou dont on ne saurait raisonnablement lui refuser le pardon, si l'on songe qu'il n'a point eu la prétention d'écrire un poëme didactique, mais de causer de littérature avec deux amis, comme il avait fait avec Auguste et avec Florus, dans les deux épîtres du second livre. VArtpoé-^ tique n'est réellement, et n'était, dans la pensée d'Horace, que VÉpitre aux Pisons, Peu importe donc que tout y soit jeté à peu près au hasard et pêle-mêle. Cette causerie a tous les caractères des autres causeries d'Horace. N'y cherchez que ce qu'y a voulu mettre le poète ; ne vous effarouchez pas s'il rompt çà et là le fil capricieux de sa pensée ; s'il se raccroche quelquefois à un mot, à quelque idée secondaire ; s'il ne revient à son sujet apparent qu'après de longs détours et des digressions sans nombre. Il est toujours dans son sujet réel : il ne cesse pas un instant de faire œuvre, avec les Pisons, d'un conseiller plein de goût e*
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d'un mentor littéraire. C'est Boileau, ce n'est pas Horace, qui a prétendu rédiger un code de poésie. Devant cette simple considération tombent tous les systèmes que certains critiques ont entrepris de bâtir à propos de cette esquisse légère. Le poëme n'est pas, comme le prétendent quelquesuns, l'amas confus des restes d'une œuvre savamment composée, mise en pièces jadis par les copistes, ou du moins défigurée par toute sorte de mutilations, d'interversions, de transpositions. Ce n'est pas non plus une ébauche, à laquelle Horace n'aurait pas eu le temps de mettre la dernière main.
VArt poétique a toutes les qualités des autres épttres, avec plus d'éclat dans certaines parties, avec des tableaux plus intéressants et plus achevés. Mais il faut dire aussi qu'on y trouve des défauts notables, et que les fanatiques ont seuls le courage de méconnaître. Je ne reproche point à Horace de s'être beaucoup trop occupé du poëme dramatique, dans un temps et chez un peuple où il n'y avait plus guère ni tragédie ni comédie ; de s'être amusé à déduire les règles du drame satyrique, à l'usage de poètes qui n'avaient jamais peut-être vu de satyres sur la scène ; je ne reviens pas non plus sur ce que j'ai déjà tant répété des criantes injustices de sa critique rétrospective. Il s'agit d'autre chose , de véritables fautes de goût et de style. Les images du début, par exemple, manquent de précision et de netteté. 11 est assez difficile de comprendre comment un peintre, en posant une tête d'homme sur un cou de cheval, et en rassemblant des membres divers, qu'il recouvrira de plumes bigarrées, se trouve en même temps avoir fait une figure où un beau buste de femme se termine en un poisson hideux. Horace oppose quelque part les premiers vers de V Odyssée d'Homère au premier vers de je ne sais quelle épopée cyclique : sa préférence pour le poète qui n'entreprend jamais rien sans raison n'a pas besoin d'être justifiée, bien qu'on puisse douter si c'est trop promettre, dans un poëme sur la guerre de Troie, que de dire : « Je chanterai la fortune de Priam et cette noble guerre. » Mais ce qu'on ne saurait justifier, c'est l'étrange expression par laquelle
Horace s'imagine caractériser le dessein d'Homère : « 11 ne songe point à donner de la fumée après Téclat du feu, mais à donner de la lumière après la fumée ^ » Que dirons^nous de la détestable antithèse qu'a fournie à Horace la mort du grand poète Empédocle ; de cet homme froid qui saute dans l'Etna brûlant*? rien, sinon que ce jeu de mots indigne d'Horace va trop bien avec les mauvaises plaisanteries du poète sur le métromane, qu'il veut absolument laisser dans le fossé ou dans le puits où il est tombé par mégarde. Je pourrais signaler d'autres traits encore, que n'avoue point un goût sévère ; je pourrais même remarquer qu'Horace a manqué une fois à une des règles les plus impérieuses de la quantité latine ^ Mais il y a tant à admirer dans VArt poétique, que je ne me sens pas le courage d'insister sur ces vétilles.
POÈTES ËLÉGIAQUES.
CABAGTftM» DE L'iLÉGIB LATINE. — 6ALLIJS. — ÉLÉ6IES DE PROPERCS. — REMARQUE. — VIE DE PROPERCE. — VIE DE TIBULLE. — ÉLÉGIES DE TI- BULLE.
CaraètèrM «e rélést« tmÈÎUë.
Les erreurs historiques ne manquent pas dans VÉpître aux Pisons. Nous avons signalé en leur lieu celles qui avaient trait aux objets de notre étude. En voici une qui se rapporte directement au genre de poésie qui va nous occuper dans ce chapitre. Horace, faisant à sa manière l'histoire de l'élégie, dit que les vers de mesure inégale, accouplés ensemble, servirent d'abord à l'expression de la plainte, puis à celle du contentement. Rien de plus faux qu'une
i. ^ Art poétique f vers 143-144.
2/ Art pBétique, vers 465.
3. Au vers 65 , Horace emploie le mot palus pour deux brèves, ce qu'on ne saunât pardonner, dit M. Quicherat, même à an si grand poète.
428 CHAPITRE XXVllt.
telle assertion. Callinus et Tyrtée, les deux premiers élégiaques connus, n'écrivaient, ou, si Ton veut, ne chantaient, que pour exciter ou ranimer le courage des guerriers, que pour former les cœurs aux plus nobles vertus. Mimnerme, il est vrai , soupira ses amours dans des élégies ; mais Solon fit servir la poésie élégiaque à bien autre chose, et Théognis rédigea les leçons de la sagesse sous la forme même qui n'aurait été consacrée, suivant Horace, qu'à revêtir des sentiments, des émotions purement personnelles. Ce n'est qu'assez tard , et vers le temps des poètes alexandrins, que l'élégie prit réellement le caractère que lui attribue le critique, et qu'elle devint surtout l'organe des passions de Tamour. Ajoutons que bien souvent encore les plus fameux élégiaques d'alors, les Callimaque, les Philétas, désertaient les sentiers de Mimnerme , et essayaient de retrouver les larges routes de la primitive élégie, ou même de s'en ouvrir de nouvelles. Je ne juge point leur talent ; je constate seulement leur pratique ordinaire. On se souvient de la Cheve^ lure de Bérénice : on sait si cette élégie trop vantée a rien de commun avec ce qu'Horace semble regarder comme l'essence même de l'élégie. Catulle se servit du mètre élégiaque pour toute sorte de sujets ; mais je dois dire que ses élégies principales, celles qui sont autre chose que des épigrammes, rentrent assez bien dans la définition d'Horace. Les œuvres des poètes élégiaques successeurs de Catulle y rentrent plus complètement encore. Gallus, Properce, TibuUe, sont des poètes erotiques, sauf de rares circonstances, où ils oublient leurs amours, et où ils restent purement et simplement des poètes ou des versificateurs. Ce n'est qu'au regard des poèmes des élégiaques latins, qu'on peut définir l'élégie un chant destiné à l'expression de la plainte ou du contentement.
«allas.
Cornélius Gallus , qui fut un des plus intimes amis de Virgile, et qui a inspiré au cygne de Mantoue un de ses plus beaux chants, n'était pas seulement un poète de talent et un homme de passions vives. Il était de l'ordre équestre, et il
POÈTES ÉLÉGÎAOUES. 429
se mêla avec succès aux plus grandes affaires. II rendit à Octave d'importants services, durant la guerre d'Alexandrie; et Octave le nomma gouverneur de l'Egypte. Comme tant d'autres gouverneurs romains , il ne sut pas user modérément du pouvoir. Il fut rappelé, accusé même de trahison , et condamné à l'exil ; mais il se donna la mort. C'était en l'an 26 avant Jésus-Christ, et il était âgé d'environ quarante ans. 11 avait composé quatre livres d'élégies.
Les élégies de Gallus étaient plus remarquables, ce sem*ble, par la passion et la verve, que par les qualités de la diction et les autres perfections extérieures. Du moins Quintîlien accuse-t-il de dureté le style de Gallus. Les morceaux que nous possédons sous le nom de Gallus n'ont rien d'authentique. La seule élégie sur laquelle il ait pu y avoir quelque doute, et que quelques-uns s'obstinent encore à attribuer au vrai Gallus, est elle-même une bien pauvre chose, et aussi peu digne, selon moi, du siècle d'Auguste que de Gallus même. C'est la première du recueil, celle qui est mutilée en plusieurs endroits. Un critique du xvi' siècle remarque avec raison que rien , dans cette élégie, ne s'accorde ni avec les lieux , ni avec les temps où on la suppose écrite, ni avec les mœurs des Romains de Tépoque de Gallus ; et que la latinité, loin d'être irréprochable, trahit çà et là la main d'un poète de la décadence, par des barbarismes , par des tours plus que bizarres. L'opinion la plus probable^ c'est qu'il ne faut voir, dans ce poëme, qu'une de ces contrefaçons comme en savaient faire les grammairiens des bas siècles , qui s'exerçaient soit à mettre en vers la vie, les actions, les amours, les paroles des hommes illustres, soit même à développer certains passages des œuvres des grands écrivains.
Quant aux six autres élégies, ou pour parler plus exactement, quant à l'élégie sextuple qui forme la part principale du recueil, il n'y a que le nom de Lycoris qui ait le moindre rapport avec les souvenirs que nous avons de Gallus. Cette Lycoris n'est pas la cruelle qui désolait l'ami de Virgile : c'est la maîtresse d'un sot vieillard, qui ferait mieux de songer au grand voyage que de versifier ses plaintes sur les manèges
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d'une coquette. Ce vieillard cacochyme, qui confesse luimême que les jeunes filles Tont en dégoût, n'est pas même un versificateur supportable , ni un écrivain du sixième ordre. 11 nous apprend lui-même en quel siècle il vivait, puisqu'il nomme comme un de ses amis Boèce, personnage consulaire. C'est une supercherie de je ne sais quel érudit du xvi" siècle qui fait qu'on imprime encore aujourd'hui, comme des vers de Gallus, les vers d'un barbon, contemporain de l'empereur Ânastase. Les manuscrits eux-mêmes protestent contre la supposition, puisqu'on y voit que le véritable auteur se nommait Maximienl
Je ne dis rien de quelques épigrammes plus ou moins insignifiantes, qu'on joint d'ordinaire au bagage poétique du prétendu Gallus ; mais le petit poème lyrique connu sous le titre de Veillée de Vénus, que quelques-uns attribuent à Catulle , d'autres à Gallus , et qui est probablement d'un poète postérieur, mérite de n'être point passé sous silence. « Malgré toutes les beautés, dit Sanadon, qui rehaussent le prix de cet ouvrage , on n'y trouve point cette majestueuse et élégante simplicité des écrivains du beau siècle. Parmi les pensées délicates et ingénieuses qui y éclatent ^ on remarque je ne sais quelle affectation d'esprit, qui se sent un peu de la décadence du bon goût. Quelque brillante et quelque fl^eurie que soit l'élocution , la latinité n'en est pas toujours exquise. J'en appelle aux connaisseurs qui, quoique en petit nombre, doivent seuls décider sur cette matière. Mais, quel qu'ait été cet auteur inconnu, on ne peut trop louer la retenue avec laquelle il a traité son sujet. II est étonnant qu'un poète, et un poète païen, ait fait une pièce si mignonne pour une fête si galante, sans qu'il lui ait rien échappé qui puisse alarmer la pudeur. »
lËlésle0 de Properce.
La Harpe, qui avait à charmer, dans le Lycée, un auditoire plus poli et plus élégant qu'instruit et sérieux, donne une attention particulière aux poètes erotiques. Ces sujets un peu scabreux ne sont pas ceux d'où il s'est le plus mal tiré ; et il serait difficile à qui que ce soit , je ne dis pas de
POETES ELE6UQUES. 431
faire mieux qu'il n*a fait, mais même de retrouver la moindre part de cette verve , de cette dextérité , de cette grâce avec laquelle il se joue au milieu de ce monde qu'il décrit, et de parler aussi chastement de choses qui n'ont rien de commun avec la chasteté. Le jugement sur Properce , par exemple , me semble un morceau achevé , et qui mérite d'être transcrit d'un bout à l'autre.
« Les poésies de Properce, dit le critique, respirent toute la chaleur de l'amour, et quelquefois de la volupté ; et Ovide Ta bien caractérisé , lorsqu'il a dit , en parlant de ses élégies, les feux de Properce :
Et Properce souyent m'a confié ses feux. Saepe sues solitus recitare Propertius ignés,
<i Mais il fait un usage trop fréquent de la mythologie ; et ses citations , trop facilement empruntées de la Fable , ressemblent plus aux lieux communs d'un poète qu'aux discours d'un amant. Une chose qui lui est particulière , parmi les poètes erotiques, c'est qu'il est le seul qui n'ait célébré qu'une maîtresse. Il répète souvent à Cynthia qu'elle seule sera à jamais l'objet de ses chants ; et il lui a tenu parole. Cependant il ne faut pas croire qu'il ait été aussi fidèle dans ses amours que dans ses vers; car il fait, à un de ses amis, à peu près le même aveu qu'Ovide : « Chacun, dit-il, a son (i défaut : le mien est d'aimer toujours quelque chose. » Il convient que c'est surtout au théâtre, qu'il ne peut s'empêcher de désirer tout ce qu'il voit. Il avoue même à Cynthia, qu'il a eu quelque goût pour une Lycinna, mais si peu, si peu, que ce n'est pas la peine d'en parler. Après tout, à juger de cette Cynthia par le portrait qu'il en fait , elle ne méritait pas plus de fidélité. Jamais femme n'eut plus de disposition à tourmenter, à désespérer un amant; et jamais amant ne parut si malheureux, et ne se plaignit tant que Properce. C'est même ce qui répand le plus d'intérêt dans ses ouvrages ; car on sait que rien n'intéresse tant que la peinture du malheur. On plaint d'autant plus Properce qu'après avoir bien reproché à sa maîtresse ses duretés, ses hauteurs, ces caprices, il finit toujours par une entière résigna-
432 CHAPITRE XXVUI.
lion : il murmure contre le joug ; mais le joug lui est toujours cher, et il veut le porter toute sa vie. Il parait que, malgré rinconstance de ses goûts , il avait un penchant décidé pour Cynthia, et revenait toujours à elle comme malgré lui. C'est une alternative de louanges et d'injures, qui peint au ïiaturel les différentes impressions qu'il éprouvait tour à tour. Tantôt il la représente comme plus belle que toutes les déesses; tantôt il Taverlit de ne pas se croire si belle, parce qu'il lui a plu de l'embellir dans ses vers, et de vanter réclat de son teint, quoiqu'il sût fort bien que cet éclat n'était qu'emprunté. Ici il lui attribue toute la fraîcheur de la jeunesse; ailleurs il lui dit qu'elle est déjà vieille. Enfin, après cinq ans, il perd patience, il rompt sa chaîne, et ses adieux sont des imprécations dans toutes les formes ; ce qui fait douter que cette chaîne soit en efifet bien rompue, car l'indifférence n'est pas si colère. Aussi, après ces adieux solennels, qui finissent le troisième livre, on voit, dans le quatrième, reparaître Cynthia, qui, toujours assurée de son pouvoir, vient chercher son esclave, dans une maison de campagne, où il soupait avec deux de ses rivales. Elle est si furieuse et si terrible , qu'à son aspect, les deux compagnes de Properce commencent par prendre la fuite, et le laissent tout seul vider la querelle. Cynthia, après l'avoir bien battu, consent à lui pardonner, à condition qu'il chassera l'esclave qui s'est mêlé d'arranger cette partie de campagne; qu'il ne se promènera jamais sous le portique de Pompée, rendez-vous ordinaire des femmes romaines ; qu'il n'ira point dans les rues en litière ouverte, et qu'au spectacle, il aura les yeux baissés. On voit qu'elle le connaissait bien, et qu'elle savait de quoi il était capable. Properce se soumet à tout, et devient plus amoureux que jamais ; et puis fiez-^vous aux in)^ précations et aux ruptures ! »
Le recueil des poésies de Properce a quatre livres, les divers morceaux qui composent les trois premiers, portent tous le titre d'Élégies; ceux du quatrièmeportent le titrede Chants (Carmina). Cette différence vient probablement de.
POETES ÉLÉG1ÂQUB5. 433
ce que ces poèmes sont, pour la plupart, d'un autre ordre que ceux qui remplissent le reste du recueil. C'est toujours le mètre élégiaque ; mais ce n'est pas toujours l'élégie, au sens où l'entendaient les Latins. Ce sont tantôt des panégyriques, tantôt des récits sur le ton de l'épopée, tantôt des hymnes ; que sais-je encore? Le poêle erotique reparaît çà et là ; mais nous avons plus souvent le poète qui ne pense point à lui-même, et qui cherche à nous intéresser par autre chose que par ses souffrances ou ses plaisirs. Il chante Rome ; il raconte le crime et le châtiment de Tarpéia, l'institution des dépouilles opimes, etc. Voici le déb{[^ du premier C^an^, celui qui est intitulé Rome :
« Tout ce que tu vois, ô étranger, là où s'étend l'immense ville de Rome, n'était, avant le phrygien Énée, que colline et herbe; et, dans le lieu où est debout le palais sacré de Phébus, protecteur de nos flottes, se sont couchées les génisses fugitives d'Évandre. C'est par des dieux d'argile qu'ont grandi ces temples d'or ; et on ne rougissait point jadis d'une chaumière construite sans art : alors Jupiter Tarpéien tonnait du haut d'une rodhe nue; et le Tibre était un fleuve étranger pour nos troupeaux. A l'endroit qu'on nomme les Degrés, et où s'est élevée la magnifique maison de Rémus, un foyer unique était tout le vaste empire de deux frères. La majestueuse curie, resplendissante aujourd'hui d'un sénat en robes prétextes, avait des Pères aux vêtements de peaux, au cœur rustique. Une trompe de bouvier convoquait à l'assemblée les anciens Quirites ; et souvent, cent d'entre eux, assis dans un pré, formaient tout le sénat. Alors des voiles ondoyants n'ombrageaient pas les profondeurs du théâtre ; et les bords de l'avant-scène n'exhalaient pas les parfums du safran, comme dans les solennités. Nul n'avait souci d'aller chercher des divinités étrangères : le peuple tremblait prosterné aux pieds des dieux de la patrie. Chaque année, on célébrait les Palilies, en mettant le feu à un tas de foin; et, comme aujourd'hui, chaque lustre s'y ouvrait par la mutilation d'un cheval. Vesta, dans sa pauvreté, se contentait d'ânons couronnés de fleurs; quelques vaches maigres traînaient Tattirail grossier du sacri-
434 CiHÂPlTRE XXVHI.
fice ; le sang des porcs engraissés purifiait d'étroits carrefours, et le pâtre, au son du chalumeau, offrait aux dieux les entrailles d'une brebis. » Le poète continue assez longtemps cette revue du passé; puis le contraste de ces souvenirs avec les spectacles qu'il a sous les yeux Tamène à la satire. Ainsi, même chez Properce , les vers de mesure inégale servaient aussi à d'autres usages que ceux auxquels les Latins les avaient habituellement consacrés.
"Wle de Properee.
La vie de Properce est tout entière dans ses amours. U n'a joué aucun rôle dans son siècle, et il est mort jeune. Il se nommait Sextus Aurélius Propertius ; il était né à Mévania, dans l'Ombrie, en Tan 52 avant notre ère. Son père, qui était de Tordre équestre, fut une des victimes de la politique d'Octave. Il avait suivi le parti d'Antoine : après la prise de Pérouse, il fut égorgé, avec une foule d'autres personnages de marque, sur l'autel du divin César. Le jeune Properce, à Rome, n'en devint pas moins un des protégés de Mécène et d'Miguste. Mais on a peine à lui pardonner d'avoir tant loué le meurtrier de son père, encore qu'Auguste fût si différent d'Octave , et que le tigre eût dépouillé tous ses instincts féroces. Properce fut un des ornements de cette cour, où il aperçut encore Virgile, et où il se lia d'une étroite amitié avec Gallus, avec TibuUe, avec Ovide. 11 faisait d'assez longs séjours dans sa contrée natale; et c'est à Hispellum, dans l'Ombrie, qu'on a retrouvé sa pierre tumulaire. C'est là probablement qu'il était mort. Il n'avait, dit-on, que trente-six ou trente-sept ans quand il fut ravi à ses plaisirs, et tué peut-être par ces plaisirs mêmes.
Tle de Tlbnlle.
La vie de Tibulle fut plus courte encore. On s'accorde à dire qu'il n'atteignit pas sa trentième année; et quelquesuns le font mourir à vingt-quatre ans. La date de sa mort est seule exactement connue : c'est l'an lô avant notre ère. 11 était, comme Properce, d'une famille de Tordre équestre. Jl perdit me grande partie dç sa fortupe dfins la guerre
POËTBS ÉLÉGIAQUBS. 435
civile, et il vécut paisiblement des débris de son patrimoine, tantôt à Rome, tantôt et plus souvent dans un petit domaine voisin de Pédum. Il s'attacha fort jeune à la personne de Messala Corvinus, et il le suivit en Aquitaine et en Asie. C'est au retour de cette dernière expédition qu'il mourut, soit en Grèce, soit, comme quelques-uns le veulent, en Italie. Il laissait quatre livres de poésies, soit trente-sept petits poèmes, tous, à Texception d'un seul, écrits en vers élégiaques. Le Panégyrique de Messala^ qui n'est pas un chefd'œuvre, est en hexamètres. Il faut dire que ce fut le début de Tibulle, et l'ouvrage d'un poète de dix-sep* ans.
^léglen de Tiballe.
tt Tibulle, dit La Harpe, a moins de feu que Properce; mais il est plus tendre, plus délicat : c'est le poète du senti* ment. Il est surtout, comme écrivain, supérieur à tous ses rivaux. Son style est d'une élégance exquise, son goût est pur, %2^ composition irréprochable. Il a un charme d'expresûon qu'aucune traduction ne peut rendre, et il ne peut être bien senti que par le cœur. Une harmonie délicieuse porte au fond de l'âme les impressions les plus douces : c'est le livre des amants. 11 a de plus ce goût pour la campagne, qui s'accorde si bien avec l'amour ; car la nature est toujours plus belle quand on n'y voit qu'un seul objet....
« Au surplus, il ne serait pas juste d'exiger, dans des poésies amoureuses, cette unité d'objet nécessaire à l'intérêt du roman. Tibulle lui-même, amoureux de si bonne foi, a chanté plus d'une maîtresse. Il parait que Délie eut ses premières inclinations ; et c'est elle qui lui a inspiré ses meilleures pièces. Némésis et Néera la remplacèrent tour k tour; et qui sait, après tout, si c'était Tibulle qui avait tort? Il est sûr au moins que celles qu'il aima conservèrent de lui un souvenir bien cher, puisque nous apprenons de ses contemporains que Délie et Némésis, qui lui survécurent (car sa mort fut prématurée), suivirent ses funérailles avec toutes les marques de la douleur. C'étaient pourtant des courtisa* nés; mais on sait qu'à Rome et à Athènes, il y a eu des femmes de cette condition qui tenaient un rang; très-distin-
436 ' CHAPITRE XXVllI.
gué par leur esprit, leurs talents, et le choix de leur société; et sans doute les maîtresses d'un homme tel que TibuUe D*étaient pas des femmes ordinaires....
u C'est à TibuUe qu'il en faut revenir; c'est lui qu'il faut relire quand on aime ; c'est en le lisant qu'on se dit : Heureux l'homme d'une imagination tendre et flexible , qui joint au goût des voluptés délicates le talent de les retracer ; qui occupe ses heures de loisirs à peindre ses moments d'ivresse, et arrive à la gloire en chantant ses plaisirs ! C'est pour lui que le travail de produire devient une nouvelle jouissance. Pour parler à notre âme , il n'a besoin que de répandre la sienne. U nous associe à son bonheur, en nous racontant ses illusions et ses souvenirs; et ses chants, pleins des douceurs de sa vie, ses chants, qui ne semblaient faits que pour l'amour qui repose, ou pour l'oreille de l'amitié confidente, sont entendus de la dernière postérité. »
La Harpe, qui proclame avec raison la difficulté qu'il y a à traduire Tibulle, a pourtant essayé de traduire , et même de traduire en vers , la première élégie du recueil , qui en est aussi la plus belle. Nous en citerons aussi quelque chose. Si les vers de La Harpe étaient plus dignes de 'Tibulle, nous les transcririons ici, au moins ceux qui reproduisent le début de l'élégie ; mais la copie du poète français n'est pas même une belle infidèle, et nous sommes réduits à donner en simple prose ce que Tibulle a écrit en vers charmants : « Qu'un autre se donne le plaisir d'entasser les richesses en monceaux d'or brillant , et qu'il possède de nombreux arpents de sol cultivé; qu'il soit sans cesse tenu en alarme par l'approche de l'ennemi ; que le bruit de la trompette guerrière chasse loin de lui le sommeil. Pour moi, que ma pauvreté m'assure une vie paisible ; que dans mon foyer brille un feu modeste. Je veux, hôte des champs, planter moimême, au temps propice, la vigne délicate ; je veux planter, d'une main exercée, de grands arbres fruitiers. Puissé-je, heureux dans mes espérances, voir, chaque année, s'amonceler mes récoltes , et mes cuves se remplir d'un vin doux et onctueux! Car je sens un pieux respect et devant le tronc qui s'élève dans les campagnes désertes, et devant la pierre
POETES SLÉGUQUES* 437
antique, ornée, dans un carrefour, de guirlandes de fleurs ; et tous les fruits que mûrit pour moi l'année nouvelle, j'en offre les prémices au dieu des laboureurs. Blonde Cérès ! tu auras une couronne d'épis moissonnés dans mon champ, et que je suspendrai devant les portes de ton temple ; Priape, au visage empourpré , sera le gardien de mon verger, et de sa faux redoutable il effrayera les oiseaux. Vous aussi, Lares protecteurs d'un domaine autrefois opulent, mais pauvre aujourd'hui, vous recevrez les offrandes qui vous sont dues. Jadis une génisse immolée était le tribut qui assurait la conservation de bœufs innombrables; maintenant une brebis est la riche victime immolée pour un sol bien réduit. Oui , cette brebis tombera en votre honneur; et autour d'elle retentiront les cris d'une rustique jeunesse : Dieux! donnez* nous des moissons et de bons vins!... »
CARACTiRES DE LA POÉSIE D*OVIDE. — VIE D'OVIDE. — OVIDE POËTE Étt* GIAQDE. — l'ibis. — POÈMES DIDACTIQUES. — LES FASTES. — LES MÉTA- MORPHOSES. — MÉDÉE. — AUTRES OUVRAGES d'OVIDE. — CONCLUSION.
Caractères de la poésie d'Ovide.
Ovide a été fort diversement jugé. Si Ton compare ce poète à Virgile, à Horace ou à Lucrèce , on ne peut guère s'empêcher d'être sévère pour un homme dont le principal mérite est d'avoir eu infiniment d^esprit , et d'en avoir mis partout dans ses œuvres. Mais il y aurait une manifeste injustice à classer Ovide parmi les poètes de la décadence. Il est de son siècle, c'est-à-dire du bon siècle, par la langue, par le choix et la position des termes , par la variété et l'élégance des tours, par le goût exquis, par quelques-unes des qualités les plus distinguées du style. Personne ne l'a jamais emporté sur Ovide ni en verve, pi en abondance, ni en pas-
439 CHiPITRE XXIX.
sion même. Il est poète, même là ob la poésie semble n'avoir que faire. On dif ait , trop souvent , qu'il n'aspire qu*à déployer les merveilleuses ressources de son talent de versificateur; mais, dans les sujets les plus factices ou les plus arides , l'inspiration le vient encore trouver , et répand çà et là des trésors de sentiment et de grâce. On ne saurait néanmoins l'excuser de s'être complu dans ses défauts, et d'avoir fâcheusement abusé de son génie. Qu'avaitîl besoin de se porter pour secrétaire des héros et des héroïnes du vieux monde, et de rédiger leur prétendue correspondance? Rien de plus faux que cette poésie épistolographique. Qu'avait-il besoin de se consumer à rendre le calendrier digne de la Muse? Lefe historiens et les archéologues lui en savent gré : les vrais amis de l'antiquité , les lecteurs qui ont la passion du beau , préféreraient qu'Ovide eût passé, à créer une œuvre digne de lui et des Métamorphoses, le temps qu'il a perdu à versifier les Fastes.
Un reproche qu'Ovide a trop mérité, comme tant d'autres poètes antiques, c'est de ne pas respecter toujours son lecteur, ou du moins de s'adresser de préférence à des lecteurs plus soucieux du bel esprit et des beaux vers que de la pudeur et de l'honnêteté. C'est par là pourtant , c'est par cette liberté de style et cette licence , c'est aussi par ses tours de force poétiques et ses débauches d'esprit , qu'Ovide eut le don de plaire de tout temps aux critiques français , singulièrénîent dans le dernier siècle. Alors florissait la poésie ou plutôt la versification didactique et descriptive ; c'était le règne du bel esprit : un bon mot illustrait son homme; et la plus belle action ne balançait pas , dans l'estime des contemporains, ces quolibets misérables et toutes ces spirituelles sottises que nous ne lisons plus sans rougir. L'art, comme la vie, manquait de sérieux. Les coryphées même de la critique faisaient consister presque toute la poésie , dans ce qu'ils nomment le mérite de la difficulté vaincue. Ovide, qui dit tout ce qu'il veut en vers, et qui le dit toujours comme il veut, même quand ce qu'il dit n'en valait pas la peine; Ovide, qui se joue de toutes les difficultés avec tant de prestesse ; Ovide, ce poète de tant d'esprit et d'un esprit
si agréable, le chantre du plaisir, répicurien séduisant, ne pouvait manquer d'admirateurs, il a encore chez nous ses enthousiastes ; je ne dis pas seulement de justes appréciateurs de son génie, mais des hommes qui le prisent pour tout ce qui fut , selon moi , la mauvaise part de cette riche et heureuse nature. Je ne le félicite que médiocrement de certains éloges dont quelques-uns ont jugé à propos de l'honorer* Qu'est-ce à dire, par exemple, que de remarquer qu'il pense à la manière française, et qu'il est, de tous les poètes latins, celui qui peut aller le mieux au goût de notre nation? On sait trop ce qu'il faut entendre par ce que plusieurs nomment encore la manière française , le goût français. Ce n'est pas précisément le vrai bon goût, la vraie bonne manière. Les critiques accusent le poète , en le louant ainsi : ils constatent, à leur insu, le pire de ses défauts; ils reconnaissent que, dans ses œuvres, il y a de l'esprit qui n'est pas toujours du meilleur esprit.
Ovide n'aurait pasété insensible peut-être à leurs louanges. Il aimait ce qu'ils aiment; il était content des choses mêmes qu'une critique impartiale ne saurait pardonner. Pédo Albinovanus et ses autres amis auraient pu nous en conter long à ce sujet. Us le pressaient un jour de retrancher de ses poèmes quelques vers d'une saveur suspecte, et qui ne leur semblaient pas dignes d'y figurer. Ovide répondit qu'il était prêt aies satisfaire; qu'il supprimerait volontiers tout ce qu'on voudrait; seulement, qu'il réclamait grâce pour deux ou trois, qui lui tenaient au cœur, et qu'il ne pouvait se résoudre à leur abandonner. Il en cita trois, et trois détestables : or, c'étaient précisément les premiers dont ses amis lui demandaient le sacrifice. Njous en connaissons deux, qui peuvent donner une idée de la bizarrerie des préférences du poète : K Homme demi-bœuf et bœuf demi-homme. — Le glacé Borée et le glacé Notus. » Il n'y avait là que de la battologie ; mais c'en est assez pour montrer combien peu Ovide était sévère à lui-même. Il a été comme les prodigues : il a jeté à pleine main ses richesses, il ne s'est pas inquiété si ce qui tombait était or ou billon , stras ou diamant; ou plutôt tout ce qu'il répandait était or et diamant à ses yeux.
440 CHÀPITHE XXIX.
Tle d'Ovide.
Cet homme si bien doué naquit à Sulmone , en Tan 43 avant notre ère. Il se nommait Publius Ovidius Naso. Sa famille était riche, et appartenait à Tordre équestre. 11 fut envoyé jeune à Rome, pour y terminer ses études et s*y préparer aux charges publiques. Il eut pour maîtres des hommes d*un grand mérite , entre autres Portius Latro et rillusire Messala. Après avoir fait ses débuts au barreau , il fit le voyage de Grèce, selon la coutume des Romains de noble famille. 11 passa par diverses fonctions judiciaires. Il pouvait faire partie du sénat; mais il quitta de bonne heure les affaires, pour jouir en repos de sa fortune, et se livrer tout entier aux Muses. Dès sa tendre enfance, il avait montré les signes de la vocation poétique; dès Tâge de vingt ans, en chantant ses amours, il avait commencé à prendre rang parmi les poètes. Il fut Tami des écrivains les plus distingués du temps ; quelques grands le prirent sous leur protection , et Auguste lui-même ne dédaigna pas de lui donner des témoignages de son estime. La vie du poète était loin d*étre exemplaire, et ses chants n'étaient pasdes hymnes à la vertu. Mais Ovide gardait au moins la décence extérieure; et c'était chose dont on lui savait gré , et louable encore dans la corruption de ce siècle. On ne lui a jamais reproché d'amours infâmes. Il n'est pas chaste dans ses vers; mais il n'est pas ordurier non plus. Il écrit en bons termes ce qu'il aurait dû ne pas écrire. Il eut des maîtresses, et il répudia deux femmes ; mais nous le voyons , dans son âge mûr, uni à une épouse qu'il aime, et qui lui donne des preuves d'un entier dévouement. Au reste , sa vie , jusqu'à l'époque de son exil, s'écoula calme et uniforme, et uniquement interrompue par des événements littéraires. Le poêle marchait de succès en succès, à chacun de ses ouvrages. Ovide, au bout de quelques années , avait le renom du premier poète de Rome, non pas dans un genre seulement, mais presque dans tous les genres. On le nommait le prince de l'élégie ; il avait composé plusieurs grands poèmes didactiques ou narratifs ; il avait écrit une tragédie, qui passait pour un chef-d'œuvre.
OVIDE. 4At
C'est du sommet de cette fortune qu'il se vît abattu tout à coup , et plongé dans un abîme de misères. 11 était âgé de plus de cinquante ans, lorsqu'il reçut, de la part de l'empereur, Tordre de quitter l'Italie, et d'aller vivre à Tomes, sur le Pont-Euxin. Cette ville, située dans le pays des Gètes, était la dernière limite des possessions romaines, du côté du nord-est. L'exil d'Ovide était une simple relégation : on n'avait ni confisqué ses biens, ni prononcé contre sa personne aucune sentence infamante. Pour quelle raison Auguste sévissait-il contre un homme qui ne lui pouvait faire aucun ombrage, et qui se mêlait fort peu , ce semble, des affaires étrangères à ses occupations ou à ses plaisirs? On a cherché à l'expliquer par une foule de conjectures. Les plus plausibles ne sont pas sans difficulté. Le silence des auteurs contemporains , et les termes vagues dans lesquels Ovide lui-même s'exprime toujours sur ce sujet, ne permettent pas d'espérer qu'on arrive jamais à une certitude incontestable. L'opinion qui a le plus de vraisemblance est celle qui fait d'Ovide une victime de l'ambition de Livie et de Tibère. Ovide, qui fréquentait familièrement le palais d'Auguste, aurait surpris un secret d'Ëtat : il aurait su qu'Auguste à son déclin se repentait d'avoir associé un étranger à l'empire, et qu'il songeait à révoquer les arrêts de proscription portés contre les siens. Le poète aurait parlé; Livie lui aurait fait porter la peine de son imprudence : le vieil empereur, dominé par une femme astucieuse , l'aurait abandonné aux vengeances de son épouse. L'exil d'Ovide se rattacherait aux mêmes événements qui causèrent la mort des deux Julies, d' Agrippa Postumus, de Maxime, ami d'Ovide, et de la femme de Maxime. Ce qui est certain, c'est que, tant qu'Auguste vécut, Ovide ne perdit pas l'espoir d'être rappelé à Rome ; mais, une fois Tibère au pouvoir çt Livie toute-puissante, il ne demande plus qu'une faveur, il sollicite seulement qu'on lui permette d'habiter sous un climat plus doux et chez un peuple moins barbare. Il n'obtint pas même ce soulagement. Il languit assez longtemps encore, dans la tristesse et le chagrin, et il mourut en Tan 17 après Jésus-Christ, à l'âge de cinquante-neuf ou soixante ans.
Ovide, sans être personnellement un modèle de vertu, eut plutôt des faiblesses que des vices. Son caractère était noble, ses sentiments honorables. 11 ne connut ni la haine ni Fenvie. Il eut des amis. 11 était plein de candeur et de sensibilité, et ceux qui en usèrent bien avec lui n'eurent point affaire à un ingrat. On voudrait qu'il eût supporté le malheur avec plus de constance et de résignation ; mais qui pourrait lui faire un crime d'avoir trop vivement regretté, chez les Gètes, sa famille, ses amis et sa patrie?
Ovtde poëte éléslaqae.
Les Grecs nommaient élégie tout poëme écrit en ver» élégiaques. A ce compte, Ovide n'aurait guère fait que des élégies. Mais les Latins, comme nous l'avons dit, bornaient le nom d'élégie aux chants de douleur ou de joie , surtout aux chants d'amour; et l'usage avait consacré, dans ces poèmes , l'emploi des vers de mesure inégale , ainsi que s'exprime Horace , c'est-à-dire le pentamètre alternant avec l'hexamètre. L'application du mètre élégiaque à d'autres sujets n'était point interdite ; mais le poëme, dans ce cas, prenait son nom d'après les caractères généraux de la composition , épique , didactique ou autre. L'Art jd*aimer est un poëme didactique, et non pas une suite d'élégies. Les Fastes^ malgré le mètre, n'ont rien de commun, non plus, avfiG la poésie élégiaque. Les élégies d'Ovide sont les quatre recueils intitulés ilmcmr^, Héroïdes^ Tristes, Épitres pontiques.
Les Amours sont l'œuvre de la jeunesse et même de l'adolescence de l'auteur. 11 les avait d'abord publiés en cinq livres; mais la réflexion lui fit voir que beaucoup de ces élégies ne méritaient pas l'honneur d'y figurer, et n'étaient que des bluettes agréables , qui ne pouvaient servir à une vraie réputation, ni parmi des contemporains, ni surtout auprès de la postérité. 11 réduisit les livres à trois, en retranchant çà et là tout ce qui lui déplaisait ; et c'est en cet état que les Amours nous sont parvenus.
Ces élégies sont à peu près tout ce qu'elles pouvaient être, en un tel temps et avec un tel poëte. Il y a plus de liberti-* nage que de passion, plus d'esprit que de tendresse, encora
que la chaleur et le sentiment n'y fassent pas entièrement défaut. Ovide est sensuel et vulgaire : il ne soupçonne pas même ces chastes amours, les amours véritables, que d'autres avant lui rêvaient, que Virgile a presque dépeintes, et qui ont pour fin non la brutale satisfaction des sens , mais l'union des âmes > le sacrifice mutuel et le dévouement. Aussi bien Corinne ne pouvait inspirer qu'une ardeur charnelle^ môme à un poète de vingt ans. Corinne , telle qu'O*^ vide nous la figure, c'est le vice en personne ; Corinne, telle qu'elle fut en réalité, dut être un monstre de dépravation. Tout semble prouver que ce pseudonyme couvre le nom de la première Julie, fameuse par ses débordements autant que par ses malheurs et par les sévérités paternelles. Je ne m'étonne donc pas qu'Ovide, malgré toutes les qualités de sotl esprit et de son style, n'ait point été maintenu, par les Romains^ au premier rang des poètes erotiques. Quintilien lui préfère avec raison Tibulle et même Properce. Si Properce et Tibulle n'ont rien de bien platonique, ils sont brûlants de passion ; ils ne jouent point avec le sentiment; ils n'ont pas le temps de faire de l'esprit : tout entiers à leurs douleurs ou à leurs joies, ils se bornent à laisser parler leur cœur; et voilà pourquoi, malgré leurs défauts, ils nous émeuvent et nous entraînent^ Nous leur sommes sympathiques , parce qu'ils sont nufe et inspirés.
Ovide se vantait d'avoir écrit le premier des héroïdes. Il nommait ainsi ces élégies qu'il attribue à des personnages antiques» à Paris ou à Hélène, à Léandre ou à Héro, etc. L'amant ou l'amante au désespoir adresse une lettre en vers à l'objet de ses amours, avec plaintes et soupirs compétents à la chose, et avec l'éternelle lamentation sur l'infidélité ou l'absence. On voit que le poète était singuHèrement à l'aise, dans le cadre de Théroïde, pour déployer toutes les fictions de la mythologie ; pour user et abuser de toutes les res^* sources de la poésie des vieux âges ; pour faire montre de toute son abondance et de tout son esprit. Aussi ne s'en est-il point fait faute. Il a traité toutes les matières qu'il s'é* tait données, en versificateur consommé, en artiste qui créa à son gré des formes ; je dis plus : en poète qui n'est pas
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insensible aux tourments dont il rend compte. Mais une matière à versification n'est , en définitive , qu'une matière : c'est une pauvre poésie, celle qui n'a pour i)ut qu'elle-même; c'est un pauvre emploi de grandes facultés, que de travailler uniquement pour faire admirer ses talents. Ce qu'on cher* che en vain, dans le livre des HéroideSj c'est la spontanéité, c'est la vie véritable, c'est le souffle de la passion , c'est la flamme, c'est le génie. On s'aperçoit trop que le poëte fait œuvre de métier : le factice et même le faux se montrent à chaque instant sous sa maia. Je ne parle pas de l'uniformité et de la monotonie : comment éviter ce défaut, un des pires, quand il s'agit toujours de la même chose ; quand, aux gémissements d'un amour malheureux, succèdent sans cesse et fin les gémissements d'un autre amour, non moins infortuné? 11 est vrai qu'Ovide a excellé dans l'héroïde , si on le compare à ses imitateurs, anciens ou modernes. Mais exceller dans un genre faux , est-ce une digne gloire pour un grand poëte ? Ovide méritait d'autres triomphes.
Les cinq livres intitulés Tristes^ et les quatre autres livres intitulés ÉpUres pontiques, appartiennent aux dernières an^ nées de sa vie. Ce ne sont pas des fictions, comme les Héroîdes; ce ne sont pas non plus des chants lieencieux, comme les Amours : c'est le poète lamentant ses propres malheurs, et peignant son triste sort, pour éveiller la compassion publique ; ce sont les mémoires où il explique son passé, et où il rappelle, avec une amère complaisance, son bonheur et sa vie enviée d'autrefois. Les Pontiques n'ont pas toujours autant de variété dans les choses que dans les noms de ceux à qui Ovide adresse successivement ses confidences et ses souvenirs. Je ne prétends pas que ces poésies soient sans intérêt : elles en ont au contraire un assez vif, grâce aux détails familiers où se complaît l'auteur, et qui jettent à chaque instant d'abondantes lumières et sur la personne d'Ovide, et sur ses contemporains, et sur la société romaine, et sur ces peuples barbares où il était condamné à mourir. Quant aux Tristes, il n'y a guère que la première de ces élégies qui soit vraiment belle et touchante. C'est celle où Ovide raconte les événements de la dernière nuit qu'il avait passée
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à Rome. Les autres sont, en général, des plus médiocres. La tristesse y est trop souvent fade et ennuyeuse. Le poète, malgré ses lamentations, parvient rarement à nous émou. voir. « Il joint, dit La Harpe, à la monotonie du sujet, celle du style : il a trop peu de sentiments, et beaucoup trop d'esprit. On voit que la douleur ne saurait passer de son âme jusque dans son style ; et Ton croirait qu'il s'amuse de ses plaintes et de ses vers. »
L'esprit d'Ovide n'était pas né pour la satire. Une seule fois il ne put se tenir de répondre à l'attaque par une riposte énergique. C'était dans les premiers temps de son exil. Il apprend qu'un de ses amis de Rome est devenu tout à coup son plus violent détracteur; qu'il aigrit contre l'exilé l'âme d'Auguste; qu'il travaille à faire confisquer ces biens qu'avait respectés l'arrêt du prince. Ovide s'emporte contre ce nouvel ennemi; il l'accable de ses invectives; il le voue à l'exécration de tous les gens de bien. Horace ou Lucilius eût achevé l'ouvrage, en nommant par son nom l'indigne mortel : Ovide est si peu l'homme du genre, qu'il ne désigne pas même son ennemi d'une façon reconnaissable. On soupçonne, mais ce n'est qu'un soupçon, que ce traître pourrait bien avoir été le mythographe Hygin. Ovide se fiait si peu à lui-même, pour cette ingrate besogne de satirique, qu'il prit et imita un modèle. Ce n'est pas lui qui avait inventé ce titre d'/6ù, qui signifie l'oiseau destructeur des reptiles. Le vieux Callimaque avait intitulé ainsi sa virulente diatribe contre le jeune et brillant Apollonius. Ovide emprunta à Callimaque et son titre, et sa forme poétique ( le mètre éiégiaque ), et même des vers entiers, ou tout au moins de grosses injures, des expressions aigres et outrageuses.
Poèmes dldactlqaes.
Nous dirons peu de chose des poèmes didactiques d'Ovide sur l'amour. L'idée de composer en vers ou en prose un traité de l'art d'aimer serait ridicule en soi, si l'auteur avait la «moindre prélenlion à enseigner l'amour véritable. 11 ne
peut donc s'agir, dans de pareils livres, que de séduction et de libertinage. Ne cherchez rien de plus dans YArt d'aimer d'Ovide. Boileau donne à ces leçons Tépithète de charmantes; il dit qu'elles ont été dictées par TÀmour même. Boileau aurait pu, ce me semble, se dispenser de parler ainsi. Ces leçons ne sont que détestables ; et c'est la lubricité qui les a dictées. Le nom de l'amour, en tôte de ce code d'immoralité, est une profanation. Je n'examine pas si le poëte a traité son sujet avec un grand talent ; s'il a tracé des tableaux gracieux ou énergiques; s'il n'a jamais eu plus d'entrain et de verve ; si ce poème, à part son vice radical, ne se distingue pas par certaines qualités éminentes. Peu m'importe encore qu'Ovide, avec son livre, n'ait pu dépraver son siècle, et que ce soit la dépravation contemporaine qui lui ait fait oublier un instant les règles de la vertu et même de la décence. Si d'autres ont été obscènes, tandis qu'Ovide n'est que libre, tant pis pour eux I II me suffit qu'Ovide a commis une faute grave, et presque un crime, en se laissant aller aussi bas, dans son écrit, que ses contemporains dans leurs mœurs. Il n'a pas même pour lui l'ex-^ cuse que pouvait comporter son premier recueil, l'effer-' vescence de la jeunesse et la fougue des passions sensuelles. Il n'avait que vingt-cinq ans à peine quand il publiait les Amours: il en avait quarante quand il mit la dernière main à VArt d'aimer.
Ovide lui-même sentit bien qu'il n'était pas exempt de tout reproche. Il essaya d'atténuer ses torts aux yeux des censeurs sévères, et il composa le petit poème intitulé Re^ mède d'amour, dans le même mètre que YArt d'aimer, et qui a la prétention d'en être la contre-partie. Il s'y excuse, en disant qu'il a rédigé ses leçons erotiques non point à l'usage des femmes honnêtes, mais à l'usage de Thaïs et de ses pareilles; que la passion a pu l'égarer alors, mais que la raison seule va désormais parler par sa bouche. Apologie misérable et mensongère , qu'il dément bien vite dans le cours de son nouvel ouvrage ! Le Remède d'amour abonde, j'en conviens, en nobles maximes, en préceptes salutaires ; mais le poète revient sans cesse aux images impures * il
ne regarde pas plus qu'autrefois à offenser la pudeur, et à se livrer aux écarts d'une imagination lascive. Le plus ingénieux panégyriste d'Ovide est bien forcé de confesser qu'entre ses mains le remède devient pire que le mah Une preuve que le repentir d'Ovide était loin d'être sincère, c'est qu'il publiait, presque en même temps que sa palinodie prétendue, un autre poème en vers élégiaques, sur l'art de soigner la toilette et de faire valoir les agréments extérieurs. C'était le digne complément des sujets traités dans VArt d'aimer; et cette cosmétique raffinait sur les théories de séduction déduites dans le manuel du libertinage. Nous n'avons qu'une centaine de vers de cet écrit, dont quelquesuns regrettent vivement la perte. Je ne dirai pas comme eux; et je ne croirais pas travailler à la réputation, d'Ovide en remarquant, à leur exemple, qu'il convenait à l'auteur de ÏArt d'aimer de donner des leçons de l'art de plaire.
tàC» Vastes.
Ovide, en partant pour l'exil, n'avait pas encore terminé le grand poëme des Fastes. Il l'acheva durant ses loisirs forcés, et il le publia sous les auspices de Germanicus. Les Fastes avaient douze livres, autant qu'il y a de mois dans l'année. Il n'en reste que six ; et, dès le iV" siècle, les fax autres, les six derniers, n'existaient déjà plus. Le mot fastes désignait, chez les Romains, le recueil des annales natio* nales, l'ensemble des traditions civiles et religieuses. Ovide entreprit de résumer en vers tout ce qu'on savait, tout ce qu'on avait imaginé , sur les origines de certains usages, de certaines superstitions, sur Tinstitution des diverses fêtes, sur tout ce qui tenait au culte public et à la liturgie. 11 suit Tordre du calendrier. Les vieilles histoires et les vieux poèmes lui fournissent la matière; mais il la fait sienne et l'embellit : il pare la simplicité et la sécheresse antiques de toutes les richesses, de tous les ornements de la poésie. Ce n'est pas à dire qu'il ne soit jamais tombé dans les défauts qu'on ne pouvait complètement éviter en traitant un tel sujet. S'il est constamment exact et bien informé, souvent {iussi il n'est que didactique et technique, et il fait œuvre
m CHAPITRE XXIX. *
de chronographe et de pontife, bien plus que d'homme inspiré et de poète. Ajoutez qu'il ne traite pas toujours même les arguments les plus féconds et les plus heureux, avec une supériorité incontestable. II a le malheur quelquefois de rencontrer sur sa route des athlètes contre lesquels il lui eût été prudent de ne pas lutter. Properce lui-même, à propos de certaines traditions, l'écrase. Qu'est-ce donc quand il ose se mesurer à Virgile? Comparez, par exemple, la mort de Cacus, dans les Fastes et dans VÉnéide. Ici, c'est une suite de tableaux admirables, pleins de mouvement et de vie; là, c'est à peine une froide et imparfaite esquisse. Les Fastes sont un ouvrage savant et précieux: Rapin et d'autres l'ont dit, et j'en tombe d'accord; mais ce n'est ni le chef-d'œuvre d'Ovide, comme ils le prétendent, ni même ce qu'on peut nommer un chef-d'œuvre.
I<e« sléiaiiiorphoseA.
Le vrai chef-d'œuvre d'Ovide, et un des plus parfaits monuments de l'art antique, c'est le grand poëme des^^'^a^orphases. Ce poëme est antérieur au départ d'Ovide pour Tomes. Du moins il en courait déjà des copies à cette époque. Ovide aurait voulu le détruire, avec ceux qu'il livra au feu avant de quitter Rome et l'Italie. Heureusement pour nous, il n'était déjà plus temps ; et ses amis conservèrent leurs copies. Ovide dut les en remercier plus lard , quand il regrettait de s'être abandonné trop précipitamment à son dépit, et d'avoir ce jour-là maudit son génie et anéanti des travaux qui eussent peut-être encore aidé à sa gloire.
Quoi qu'il en soit, c'est par les Métamorphoses surtout qu'Ovide s'est placé aux premiers rangs des poètes. £n changeant de mètre, et en montant sa lyre au ton héroïque, il s'est trouvé tout d'un coup, et sans nul effort, le digne fils et l'héritier d'Homère et de Virgile, sinon l'égal de ceux qu'on n'égala jamais. Sauf quelque redondance dans le style, quelques négligences, quelques traits d'un goût un peu douteux, ce bel ensemble , composé de tant de pièces diverses, a toutes les perfections, peu s'en faut, et toutes les grâces. Ce ne sont pas seulement quinze livres d'histoires ,
sans unité et sans lien : c'est une véritable épopée cyclique. Le cycle d'Ovide embrasse tous les principaux faits de la mythologie et des temps fabuleux, depuis le chaos et lacosmogonie^ jusqu'aux premières traditions de Rome. Tous les épisodes sont rattachés les uns aux autres avec un art merveilleux ; et il n'y a pas de transition , dans ce tissu presque sans fin, qui sente le moindre effort, et qui ne témoigne d'une habileté consommée. Voilà pour l'ordonnance. Mais c'est particulièrement dans les détails, c'est dans les épisodes, qu'Ovide a surtout déployé son génie. Tel épisode, comme celui de Phiiémon et Baucis , est d'une beauté pure et douce; tel autre, comme ceux de Céyx et Alcyone, d'Ajax, d'Hécube, etc., sont d'un pathétique qui touche parfois au sublime. Nulle trace de monotonie, bien que chaque épisode aboutisse invariablement ou à quelque transformation ou à quelque apothéose. La variété des sujets empêche qu'on s'arrête à l'uniformité des dénoûments; et le poète, en variant à l'infini les formes de son style, et en tirant de ses trésors des richesses toujours nouvelles, ne permet ni à l'intérêt de languir, ni au lecteur de se fatiguer ou de sentir la moindre nausée. Ovide n'a guère eu qu'un tort un peu sérieux : c'est d'avoir voulu quelquefois trop bien refaire ce qui avait été admirablement fait avant lui par d'autres. On comprendra ce que je veux dire, si l'on prend la peine de comparer, par exemple, Tépisode d'Orphée et d'Eurydice , dans les Métamorphoses, avec le récit de Prêtée dans les Géorgigues. Cette joute contre Virgile ressemble presque à une gageure.' Malheureusement Ovide n'en sort pas à son honneur, sinon aux yeux de ceux qui se plaisent à une escrime brillante, et qui préfèrent l'esprit au sentiment, les agencements de mots aux accents de la passion , la versification à la poésie.
nédée.
Ovide nous montre, dans ses Métamorphoses, que les plus hautes parties et les plus divines du génie poétique ne lui étaient point étrangères. Il l'avait déjà montré aux Romains, dès avant la publication des Métamorphoses, en écrivant sa Médée. Cette pièce était, avec le Thyeste de Varius, la plus
renommée de toutes les tragédies du théâtre lalin. C'est le témoignage que rendent à Ovide Quintilien et l'auteur du Dialogtie des Orateurs» Ovide lui-même , en plus d'un passage, fait allusion au succès de son œuvre : « J'ai manié le sceptre ; la tragédie , grâce à mes soins , a pris un ton plus élevé.... J'ai fait parler les rois avec la dignité qui leur convient; j'ai rendu au cothurne toute sa majesté. » Quintilien dit que la Médée d'Ovide faisait voir ce que Tauteur aurait pu faire, s'il avait su régler son génie, au lieu de s'y abandonner. 11 ne reste qu'un seul vers de cette composition dramatique. Nous ne pouvons donc pas dire si l'œuvre justifiait les éloges des anciens. Rien ne nous empêche de le croire. Nous ne savons pas si elle fut représentée au théâtre. On peut admettre qu'elle y parut, quelle y souleva même un applaudissement unanime. J'ai peine à me figurer pourtant que le peuple de ce temps-là ait fait un accueil bien sympathique à ce qui n'était qu'un tableau des passions humaines. Le génie du poète a triomphé un jour, je le veux , des instincts féroces de la plèbe ; mais je m'assure que les spectateurs retournaient dès le lendemain à leurs bateleurs , à leurs ours et à leurs boucheries, et qu'ils laissaient les histrions d'Ovide se morfondre dans la solitude, devant une poignée de chevaliers et de sénateurs. Peut-' être Ovide se borna-t-il , selon l'usage d'alors , à quelques lectures publiques , uniquement soucieux du suffrage des gens de goût et des lettrés : c'était assez pour la réputation de la tragédie; et la publication en forme, par le libraire, avait achevé le succès , à Rome et dans l'empire.
Ovide s'était-il donné la peine d'imaginer des combinaisons dramatiques nouvelles ; et sa Médée était-elle autre chose qu'une imitation de quelque pièce du théâtre grec? II n'est pas besoin de forcer les conjectures pour avancer le contraire. Ovide avait imité les Grecs ; j'ajoute qu'il a dû prendre Euripide pour modèle , et que sa Médée a dû être une copie de cette belle Médée que nous lisons encore. Ce n'est pas que d'autres qu'Euripide n'eussent traité le sujet, même avec talent ; mais la Médée d'Euripide était la seule qui fût un chefd'œuvre. D'ailleurs , je vois trop d'analogie d'esprit entre le
poète latin et le poëte grec, pour qu'Ovide ne fût pas entraîné, bon gré mal gré, par une sympathie secrète, vers là tragédie d'Euripide. Il y avait là du mouvement, du pathétique, de la pompe théâtrale, des discours éloquents, du. trait quelquefois, et un certain abus de la parole. Il n'en fallait pas tant pour décider les préférences d'Ovide ; et personne plus que lui n'était en état de donner en latin l'équivalent de toutes les qualités d'Euripide, de tous ses défauts même.
Autres ouwragem d^OTlde.
Il y a, dans le recueil des œuvres d'Ovide, quelques pièces qui ne semblent pas authentiques : ainsi les élégies intitulées le Noyer ^ Philomèle, etc. Plusieurs de ses ouvrages authentiques, indépendamment de ceux qu'il avait détruits lui-même» ne nous sont point parvenus. Quintilien mentionne quelque part un livre d'Ovide contre les mauvais poètes. C'était pro* bablement quelque poème didactique ou quelque satire géné^ raie. Il n'en reste rien, non plus que du poème sur le triomphe de Tibère. Il reste quelques vers d'un poème d'Ovide sur la pêche, intitulé Halieutiques. Ovide , à qui les vers ne coû-* taient rien, avait écrit en se jouant un très-grand nombre d'éptgrammes. En vivant parmi les barbares, il eut bientôt appris leur langue. Quelques-uns de ces Gètes, et notamment le roi Cotys, qui gouvernait Tomes et les environs pour les Romains, se piquaient de poésie , et ils n'étaient pas insensibles aux choses de l'esprit. Ovide les charma, en pliant sa muse à l'idiome et aux rhythmes en usage dans sa nouvelle et triste patrie. Il avoue lui-même avec quelque honte, à ses amis de Rome , qu'il a composé en vers gétiques un poème sur la mort et l'apothéose d'Auguste. Les Tomitains, surtout dans lesdernières années, n'oublièrent rien pour adoucir ses amertumes et lui rendre l'existence moins insupportable. Il fut reconnaissant de leurs attentions et de leurs soins ; mais les honneurs et les privilèges dont on le comblait n'effacèrent point Rome de son âme, et lui laissèrent tous ses regrets.
Conclaslon*
Nous transcrirons ici , comme conclusion de tout ce qui
précède » le jugement fort sage de La Harpe sur Ovide : « Il faut avouer, avec les critiques les plus éclairés , qu'Ovide , dans tous ses ouvrages, a plus ou moins abusé d'une facilité toujours dangereuse quand on ne s'en défie pas. Il ne se refuse aucune manière de répéter la même pensée; et, quoique souvent elles soient toutes agréables , Tune nuit souvent à l'autre. On peut lui reprocher aussi les faux brillants, les jeux de mots, les pensées fausses, la profusion des ornements. Ainsi, venant après Virgile, Horace et Tibulle, les modèles de la perfection , il a marqué le premier degré de la décadence chez les Latins, pour n'avoir pas eu un goût assez sévère et une composition assez travaillée. À le considérer du côlé moral , quoique ses écrits, comme a dit un de nos poètes , alarment un peu l'innocence ^ il n'a du moins montré dans ses poésies que cette espèce d'amour que Ton peut avouer sans honte ; et c'est un mérite presque unique, dans la corruption des mœurs grecques et romaines.... Il était d'un caractère très-doux ; et lui-même se rend ce témoignage , dans un endroit de ses Tristes^ que la censure n'a jamais attaqué sa personne ni ses écrits : aussi était-il l'ami et le panégyriste de tous les talents. Tous les * écrivains célèbres qui furent ses contemporains, sont loués dans ses vers, avec autant de candeur que d'affection ; et il en est plusieurs parmi eux dont les ouvrages ont été per^ dus , et qui ne nous sont connus que par ses éloges. »