AUTRES POËTZS DU SIÈCLE D*AUGUSTI
gouverne toutes choses et qui dirige rhomme? S'étonnerat-on que les hommes puissent connaître le monde, puis* qu'ils ont un monde en eux-mêmes, et que chacun est, sous une image raccourcie, un exemplaire de la divinité? D'où pourrait-on croire que les hommes soient nés , sinon du ciel? Les êtres muets rampent sur la terre, ou sont plongés dans les vagues, ou planent dans les airs. L'homme seul sait contempler les choses; seul il a la faculté de la parole, un esprit capable d'études, et il apprend tous les arts. L'homme gouverne son corps par la raison ; il s'est retiré dans les villes; il a dompté la terre, pour lui faire produire des moissons ; il a pris les animaux , et il a forcé la mer à lui ouvrir un chemin. Seul il est debout sur ses pieds, il tient sa tête haute, comme une citadelle qui domine son corps ; et, triomphant, il tourne vers les astres ses yeux qui ont l'éclat des astres, regarde de plus près l'Olympe, et cherche Jupiter*. »
C(ermanlca«.
Germanicus lui-même, sans être un grand poëte, faisait agréablement les vers. Il avait imité, avec assez de bonheur, les Phénomènes d'Âratus. Il nous reste de son poëme un fragment assez considérable. Le style de Germanicus est élégant, et sa versification harmonieuse. On se rappelle que nous n'avons pas fait un grand éloge d'une autre imitation des Phénomènes^ bien qu'elle portât le nom de Cicéron. Nous avons aussi, sous le nom de Germanicus, quelques vers d'un autre poëme qui était intitulé Pronostics, c'est-àdire, Signes de Jupiter. C'était une sorte de traité de météorologie, dont l'original appartenait probablement aussi à la poésie grecque, et peut-être à Aratus.
Poi^me de FEIna.
On nomme généralement comme l'auteur d'un poëme de six cents et quelques vers, intitulé Etna^ ce Cornélius Sévérus, dont nous avons parlé ailleurs. Quelques-uns attribuent y Etna à Lucilius , l'ami de Sénèque, qu'ils nom^
t, Ha&iUas, Âttronomiqwt^ Uvre IV, Ters 984 ot suivants.
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ment Lucilius le jeune, pour le distinguer du fameux satirique. Mais il ne nous importe guère que Y Etna soit de tel ou tel auteur, ou même de tel ou tel siècle. Ce poème n'est pas une merveille. Il y a une certaine facilité de versification, qui rappelle assez les bons modèles; le style ne manque pas, çà et là, de quelque force et de quelque éclat : c'est, par endroits, à peu près du Cornélius Sévérus. Mais la diction est souvent obscure ou affectée. Il y a déjà quelque chose de cela dans les beaux vers sur la mort de Cicéron, au moins dans quelques-uns : ici, c'est Fordinaire. Ce sera donciencore, si Ton veut, du Cornélius Sévérus, mais porté à une haute puissance d'imperfection et de mauvais goût. Les quarante derniers vers sont peut-être les plus beaux de tout l'ouvrage. Je vais les traduire aussi littéralement qu'il m'est possible, afin de montrer quels défauts le poëtô a encore, là même où il déploie le plus de qualités.
« L'Etna incandescent avait brisé ses cavernes, et renversé de fond en comble ses fournaises : le feu, comme une onde, répandait au loin ses torrents embrasés. On dirait Jupiter en courroux, faisant jaillir les éclairs de la nue, et couvrant le ciel brillant d'obscures ténèbres. Tout brûlait, les moissons dans les plaines, mille domaines cultivés, les maisons qui s'y élèvent, les forêts, les collines verdoyantes. A peine tremblait-on que l'ennemi se fût mis en marche, et déjà il avait envahi les portes de la ville voisine. Chacun alors, selon son gdût, selon ses forces, tâche de ravir ses richesses pour les sauver : l'un gémit sous l'or, l'autre ramasse ses armes et en charge son cou, l'insensé! Le voleur fléchit, retardé par le poids de ses larcins ; le pauvre hâte rapidement le pas, sous son léger fardeau. Tous fuient portant ce qu'ils ont de précieux ; mais le possesseur ne sauve pas toujours son butin. Le feu dévore ceux qui tardent trop, et brûle de tous côtés les avares ; il atteint ceux qui se croient hors de danger, les saisit, et consume avec eux leurs trésors. Leurs biens servent de pâture à l'incendie, qui n'épargnera personne, ou qui n'épargnera que les hommes pieux. Deux fils excellents, Amphinomus et son frère, s'avancent courageusement sous un fardeau pareil. Au mo-
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ment où Tincendie déjà bruissait dans les maisons voisines, ils avaient vu leur vieux père, leur vieille mère, accablés, hélas I parles ans, et qui s'étaient traînés jusqu'au seuil de leur porte. Cessez, troupe avare, d'emporter de riches butins ! leur seule richesse, c'est leur mère, c'est leur père. Yoiià le butin qu'ils enlèvent; et ils se hâtent de sortir à travers le feu, avec l'assentiment du feu même. 0 piété filiale, la plus grande des choses, la vertu à bon droit notre meilleure sauvegarde ! Les flammes rougirent de toucher les pieux jeunes gens : partout où ils portent leurs pas, eWeé se retirent. Heureux est ce jour, fortunée est cette terre! A droite s*étend l'affreux incendie; il bouillonne à gauche : les deux frères triomphent, en passant à travers les feux qui se détournent. Leur pieux fardeau fait leur sûreté : la flamme s'enfuit et tempère son avidité autour d'eux. Ils ont enfin échappé au péril ; et, avec eux, leurs divinités tutélaires sont saines et sauves. Les poètes, dans leurs chants, célèbrent les deux frères. Pluton les a distingués; leur mémoire est illustre; ces vertueux jeunes gens échappent aux atteintes d'un destin vulgaire ; ils ont vraiment en partage la demeure et le sort des bienheureux. »
Nous n'aurons plus rien à dire sur la poésie du siècle d'Auguste, quand nous aurons remarqué que plusieurs amis d'Ovide, tels que Montanus, Proculus, Aulus Sabinus, passaient pour des poètes élégiaques de quelque talent. Il nous reste même, sous le nom d'Aulus Sabinus, trois élégies, qu'on imprime quelquefois dans les œuvres d'Ovide. Ce sont des héroïdes, et même des réponses à trois de celles qui composent le recueil d'Ovide ; mais elles n'ont rien de commun, ni pour la verve, ni pour le style, avec les brillants morceaux qui leur ont servi de modèles.
BISTOIBE on HECUEIL DES FABLES DE PHÈDRE. — TIE DE PBÈDRE. — ORIGINALITÉ DE PHÈDRE. — STYLE DE PHÈDRE.
Histoire da reenell de» Wàhlem de Phèdre.
En 1596, François Pithou, le célèbre jurisconsulte, trouva le manuscrit sur lequel son frère , Pierre Pithou , fit imprimer la première édition des Fables de Phèdre. D'autres manuscrits du môme recueil , découverts à peu près vers le môme temps, servirent à compléter ce qui manquait dans le premier exemplaire, et à nous donner Phèdre tel que nous le possédons. Mais ces divers manuscrits, qui n'avaient été vus et touchés que par un petit nombre de personnes, disparurent bientôt, on ne sait comment; et il ne resta plus aucune preuve matérielle de l'ancienneté des apologues publiés sous le nom de Phèdre. Plusieurs critiques se mirent à douter de leur authenticité, et ne virent, dans le prétendu Phèdre, qu'une supercherie, sinon des Pithou, au moins de quelque faussaire de la renaissance. C'était, suivant les uns, un certain Nicolas Perotti , archevêque deManfredonia , mort vers la fin du xv« siècle , qui s'était diverti à recommander d'un nom antique les élucubrations de s^ muse. Il n'avait fait, disait-on, que mettre en vers ïambiques les fables jadis rédigées en prose par un certain Romulus, ou même refaire ce que l'archevêque Hildebert, auxiii^ siècle, avait fait en vers plus ou moins réguliers. D'autres se souvinrent d'un certain Phédrus , qui fut condamné par un concile , au commencement du XVI" siècle; et ils insinuèrent que ce Phédrus pourrait bien être le véritable auteur du recueil. Les preuves intrinsèques de l'antiquité de ces apologues ne manquaient pas; et ceux qui les avaient lus pouvaient répondre à tous les arguments des critiques ce que dit le personnage de la comédie : Tu ne me persuaderas pas, non, quand tu m'aurais persuadé. Le public lettré tint le Phèdre des Pithou pour parfaitement authentique ; et plus de quatre cents éditions
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prouvèrent qu'on y voyait autre chose que les essais d'un latiniste moderne. Néanmoins la discussion subsistait toujours entre les érudits, lorsqu'en 1830 les antiphédristes éprouvèrent une déroute dont ils ne se relèveront pas. Le manuscrit des Pithou, celui-là même sur lequel avait été faite l'édition princeps, fut exhumé du fond d'une bibliothèque , copié textuellement , et publié tout à la fois en lettres modernes et en fac-similé. Or , ce manuscrit est du x* siècle, c'est-à-dire antérieur de cinq ou six cents ans et à Perottî et à Phédrus. Il est établi aujourd'hui, d'une manière irréfragable, que les fables de Romulus ne sont que les fables mêmes de Phèdre, mises en prose par quelque barbare du moyen âge ; que Hildebert et d'autres venaient de Phèdre, soit par Romulus, soit directement , et non pas Phèdre de Hildebert ou de qui que ce soit. Ajoutons qu'on a découvert, dans les contrées de l'ancienne Dacie , une inscription sépulcrale, datant des premiers siècles de notre ère , où on lisait un vers emprunté à une des fables de Phèdre, et, ce qui est plus curieux encore , à une fable que Perotti prétendait avoir composée. Car Perotti avait possédé personnellement le manuscrit qui vint plus d'un siècle après aux mains de François Pithou; et il avait trouvé commode d'en extraire quelques morceaux , de les mêler à ses propres compositions , et de se faire, par le plagiat, une réputation à laquelle il ne pouvait aspirer par le talent.
"Wte de Phèdre.
C'est à Phèdre lui-même qu'il faut demander le peu que nous puissions savoir sur la personne de Phèdre. 11 est à peine question de notre fabuliste dans tout ce qui nous reste des anciens qui avaient lu son ouvrage, ou qui l'avaient dû lire. Martial demande à sa muse ce que fait son ami Rufus : « Imite-t-il les plaisanteries du malin Phèdre*? «Encore est-il permis, jusqu'à un certain point, de douter qu'il s'agisse précisément de l'auteur des apologues : ni le mot plaisanterie (jocos) ne caractérise bien ses écrits, ni l'épi-