‹ Histoire De La Litterature RomaineChapitre 90 sur 124 · I. Phèdre, Fables, livre V, fable · texte numérisé non relu

I. Phèdre, Fables, livre V, fable

2 Phèdre, Fables, livre IV, lable 6.

tion de tournures plus singulières que justes et naturelles. On sent que la poésie latine a déjà passé par Ovide, et qu'elle touche à Sénèque. Les poètes de la décadence aiment a rajeunir les mots vieillis, et entassent, parmi leurs faux tré-« sors, des provincialismes, des locutions qui n'avaient jamais eu droit de cité dans la vraie langue de Rome. On trouva déjà quelque apparence de ce travers, dans la poésie de Phèdre; mais c'est peu de chose. Le point par où Phèdre appartient le plus à la décadence , c'est l'emploi abusif des mots abstraits. Il ne peut se retenir d'en mettre partout, même là où le terme concret serait non-seulement plus poétique, mais plus exact et plus précis, mais le seul juste. Je n'accuse pas la longueur du cou pour le long cou^ expression admirée par les uns, blâmée par les autres, et qui peut se justifier, vu la place où Phèdre l'a mise; mais je souffre de voir le poëte préférer, par exemple, les mots calamité ^ bonté, scélératesse y etc., quand le sens direct appelait non par des abstractions, mais des malheureux, des bons ou des scélérats. Ces réserves faites, il n'y a plus guère qu'à donner des éloges. « Le style de Phèdre, dit M. Nisard, est savant et agréable , d'une clarté qui n'a été surpassée par aucun écrivain latin , sévère et pourtant facile , travaillé et pourtant simple : je ne sache pas de réalisation plus complète et plus heureuse du précepte , qu'il faut savoir faire difficilement des vers faciles. Les images y sont rares, ce qui les rend plus frappantes : Phèdre les emploie avec sobriété, en écrivain plus simple que brillant, qui d'abord n'a pas à se défendre de leur abondance, et qui 3<àit, en outre , que là même où elles viennent naturellement d'une grande richesse de génie, on les fait mieux valoir à les moins prodiguer. Les métaphores y sont rares pareillement, et justes. La brièveté, tant louée dans Phèdre, y est grave, mais non pas sèche. Il retranche du discours tout ce qui l'allonge sans réclaircir.*Il semble que, comme il ne vous demande d'attention que pour un sujet très- court, il la veuille tout entière, et ne la laisse pas se perdre ou languir dans des accessoires inutiles. Phèdre a l'épithète heureuse, variée, substantielle, ne faisant qu'un avec le sujet; ce qui est en-

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core une. sorte de brièveté. Ses descriptions sont le plus souvent d'un seul vers, ou de deux; les plus longues, de trois ; mais on ne pourrait faire entrer plus de choses dans moins de mots; et cette concision > quoique savante, n'est point forcée. Ses vers ne sont point bourrés, si je puis dire ainsi , comme certains vers de Perse, où les mots, poifr vouloir contenir trop de choses, éclatent et laissent échapper le sens de toutes parts. Cet excès de brièveté produit le vague: qui veut trop dire à la fois ne dit rien. Il en est de certaines poésies trop concises comme de verres d'optique d'un degré trop fort : les unes , en demandant trop d'efforts à l'intelligence, 1^ fatiguent ou la trompent ; les autres, par une trop grande concentration des rayons lumineux , tirent la vue et la troublent. »

Le même critique compare le style de Phèdre à celui de Térence. Ici, je l'avoue, il m'est impossible d'acquiescer à son opinion. La ressemblance des deux poètes n'est qu'apparente : tout ce qu'ils ont de commun, c'est d'avoir écrit en vers ïambiques. Phèdre, qui vise à la concision, tombe souvent dans l'obscurité, ou du moins il force le lecteur à user de toute sa pénétration. Térence est la clarté même. La différence des genres éclate partout. Le poète comique n'a rien à cacher ni à sous-entendre; il faut que ses intentions soient saisies de prime abord : aussi ses finesses sontelles d'une extrême simplicité. Le fabuliste ne parle qu'à demi-mot ; il veut toujours dire plus qu'il ne dit : de là cette concentration de la pensée, ces tournures laborieusement aphoristiques. Les sentences, dans Phèdre, ne sont que des sentences : dans Térence, ce sont des pensées nécessaires, commandées par le sujet, appartenant aux personnages qui les prononcent, et sous lesquelles on ne songe pas un seul instant à chercher le poète. Térence a toutes les grâces : la manière de Phèdre était presque absolument exclusive de la grâce. Aussi n'est-ce point par la grâce que se distinguent ses ouvrages. Par là il est inférieur non-seulement à Térence, avec lequel, je le répète, il n'a presque rien de commun, mais à Babrius même, qui lui ressemble à tant d'égards. Je ne parle pas de La Fontaine. La Fontaine est

incomparable. C'est lui qui nous a gâtés, en fait de fabulistes. Phèdre est à mille lieues de cette puissance dramatique, de cette vérité, de cette variété, de cette profondeur, de cet enjouement, de toutes ces qualités enfin qui font de lample comédie du bonhomme une des merveilles de la poésie. Quand on vient de Hre La Fontaine, on trouve Phèdre un peu sec et morose ; mais cette impression peu à peu s'efface : dès qu'on n'est plus sous le charme des souvenirs, on devient plus juste> et Phèdre reprend ses droits à Testime, à l'admiration même. Tout à l'heure, on se choquait de la complaisance avec laquelle il parle de lui-m^me et de son œuvre; maintenant on lui pardonne ses bouffées de vanité; on fait plus : on l'écoute avec plaisir se promettant une gloire éternelle, et on bénit l'heureux hasard qui a sauvé du néant, grâce aux deux Pithou, ses fables long-* temps oubliées.

LES DEUX SËNËQUE.

SIÉNÈQITE LE PÈRE. — OUVRAGES DE SÉNÈQUE LE PÈRE. — SIÎNÈQUE LE PHI- LOSOPHE (lUCIUS ASNiECS SENECA). — PHILOSOPHIE DE SÉNÈQUE. — JUGE- MENT DE QUINTILIEN. — CATALOGUE DES OUVRAGES PHILOSOPHIQUES DE SÉNÈ- QUE. — LETTRES A LUCILIUS. — AUTHENTICITÉ DES TRAGÉDIES DE SÉNÈQUE. — JUGEMENT' SUR LES TRAGÉDIES DE SÉNÈQUE. — L'APOCOLOKYNTOSE.

ISénèque le père.

Phèdre, avec ses qualités et ses défauts, ne pouvait avoir, sur les directions de la littérature contemporaine, qu'une influence à peu près insensible. Ce n*est pas le spectacle des vertus modestes»qui provoque les hommes à l'héroïsme ; ce ne sont pas les petits vices et les petits travers du premier venu qui corrompent les mœurs de tout un peuple. De même, pour ramener les esprits à une discipline sévère, ou pour les précipiter sur la pçnte où se perdent le

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goût et la raison, il faut d'éclatants exemples, il faut des œuvres puissantes, de grands efforts ou de. grands écarts, qui saisissent vivement les imaginations. Phèdre n'offrait aux Romains que des compositions d'un ordre secondaire, que la poésie du bon sens ; et ses peccadilles n'avaient rien qui pût beaucoup nuire. On aimerait à croire qu'il jouit, durant sa vie, d'une véritable renommée : il le donne assez à entendre, par la complaisance avec laquelle il nous entretient de ses ennemis et de ses envieux. Mais tout semble prouver que cette renommée se réduisit à une de ces honnêtes réputations qui permettent très-bien que ceux qu'elles décorent soient des inconnus pour les trois quarts du genre humain. Sénèque le philosophe ignore Phèdre: il dit que Rome n'a point eu de fabulistes. Quintilien, dans sa revue critique, ne prononce pas le nom de Phèdre : preuve incontestable que Phèdre ne comptait pas parmi les auteurs célèbres, et qu'il ne balançait pas même, dans l'estime générale, les Macer et les Cornélius Sévérus. Rien de plus injuste, j'en conviens; mais je constate seulement que Phèdre n'a pas joué un rôle bien important dans l'histoire de la pensée. Ce n'est pas lui qui donna le ton à la littérature de son siècle. Un autre eut cet honneur périlleux : ce fut Sénèque. Mais, comme le remarque M. Nisard, on devrait plutôt dire la famille des Sénèque; car toute cette famille, selon l'expression du savant critique, s'employa bravement à cette révolution où le goût périt. Les Sénèque, c'est-àdire Sénèque le rhéteur et ses fils, avec Lucain, son petitfils, et peut-être avec Florus, sont, peu s'en faut, toute la littérature, depuis la fin du siècle d'Auguste jusqu'aux temps flaviens.

Sénèque le père (Marcus Annaeus Seneca) était né à Corduba, ou Cordoue, en Espagne. Il vint à Rome sous Auguste, et il y passa de longues années. Il exerça avec succès la profession de rhéteur, et il amassa une grande fortune. Il retourna dans sa ville natale, et il s'y maria avec Helvia, dont il eut trois fils. Sénèque le rhéteur était un homme de beaucoup d'érudition et de beaucoup d'esprit. Sa mémoire surtout était prodigieuse, et ses ouvrages en çont la preuve. Il noqs

dit lui-même qu'il était capable de répéter jusqu'à deux mille mots, dans le même ordre qu'il venait de les entendre prononcer. Il nous a conservé des discours entiers, qu'il avait ainsi recueillis à l'audition, puis transcrits littéralement pour l'usage des autres. Le goût, dans cet Espagnol, se sentait un peu du terroir de Cordoue, de cette ville où les poètes, comme dit Cicéron, avaient l'accent un peu épais et provincial. En tout cas , ce goût, ccmime on l'a remarqué , était peu exclusif. En effet, Sénèque le rhéteur est fort prodigue de ce titre d'orateur que si peu d'hommes ont mérité : il compte des orateurs en foule dans un siècle où la postérité n'en aperçoit guère. Nous devons dire pourtant que ce rhéteur écrit assez purement : on reconnaît qu'il a vécu dans le commerce familier des auteurs du bon siècle. Nos réserves à son égard portent sur ses pensées, et non pas sur la manière dont il exprime ses pensées. La nature même des deux ouvrages qu'il nous a laissés prouve contre lui : il est évident qu'il ne se faisait pas bien une claire idée de ce qu'est la rhétorique, et de ce qu'est la véritable éloquence.

OuTrages de Sénèque le père.

Le premier ouvrage de Sénèque le rhéteur, dont nous n'avons guère que la moitié, est intitulé Controverses. Il avait originairement dix livres : nous possédons le premier, le deuxième, le septième, le huitième, le dixième, mais non pas tous parfaitement intacts ; et seulement quelques extraits des cinq autres livres. Les Controverses sont une série de déclamations sur des questions judiciaires fictives. L'autre ouvrage, intitulé Exhortations , qui n'avait qu'un seul livre, et dont nous n*avons non plus qu'Une partie , se compose de déclamations du genre délibératif, et non moins fictives que les déclamations judiciaires. Sénèque avait recueilli ces discours dans les écoles : à la suite de chaque discours qu'il reproduit, il ajoute une appréciation critique. Dans ses réflexions, comme dans les déclamations mêmes, on trouve ça et là des choses remarquables, des mouvements éloquents, de nobles pensées. Mais quel emploi de belles facultés, que de disserter sur de pareilles œuvres , et surtout que de ré«

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diger de pareils plaidoyers et de pareilles harangues ! Voici, par exemple, sur quels sujets s*exerçait la prétendue éloquence des prétendus orateurs politiques du temps d'Auguste : Agamemnon consentira-t41 au sacrifice de sa fille ? Les trois cents Spartiates, abandonnés aux Thermopyles par les autres Grecs, quitteront-ils leur poste? Alexandre s'embarquera-t-il sur l'Océan ? Cicéron fera-t-il des excuses à Marc Antoine ? Quant aux questions sur lesquelles roulent les plaidoyers fictifs, elles dépassaient quelquefois en bizarrerie, et jnéme en absurdité , tout ce que pourrait inventer Timagination la plus déréglée. Les titres seuls suffiraient pour nous édifier sur le goût qui régnait dans les écoles. Il y avait la cause des jumeaux languissants ; il y avait celle des cadavres mangés ; il y avait celle des sépulcres enchantés; et d'autres non moins étranges. Qu'on juge, d'après l'argument d'une de ces matières, s'il était possible de s'y prendre mieux qu'on ne faisait alors, pour torturer et fausser les esprits : Un homme est député par une ville menacée de la famine pour acheter des blés à l'étranger, et il a l'ordre de revenir à jour fixe. Il fait ses achats, et il se remet en mer. La tempête l'écarté de sa route. Il aborde dans une ville où il vend sa cargaison le double du prix d'achat ; et , avec la somme , il se procure deux fois plus de blé qu'il n'en avait d'abord. Il revient dans son pays; mais il n'était pas arrivé au jour prescrit : durant son absence, ses concitoyens affamés avaient été réduits à manger des cadavres. Il est traduit en justice ; et c'est là ce qu'on nommait le procès sur la question des cadavres mangés. Je dois dire pourtant qu'il y avait aussi des questions à peu près vraisemblables, et assez analogues à celles qui se présentent devant les tribunaux ; mais c'était le petit nombre , et ce n'étaient pas celles qui plaisaient le plus, celles où les rhéteurs pussent faire briller le mieux leur esprit et celui de leurs disciples. Voici , en effet , comment les choses se passaient. Le maître donnait au disciple une matière à traiter ; le disciple traitait la matière, conformément aux prescriptions de la rhétorique. Le maître corrigait le discours , taillant , retranchant , ajoutant , amenant enfin la pièce au point où il la voulait. Ainsi amendée, 1 élève rapprenait par

LES DEUX 8ÉNÈQUE. 471

cœur; puis, à jour dit, il la récitait devant un auditoire. II ¥lnt même un temps où ce n'étaient plus seulement des rhéteurs et des jeunes gens qui aspiraient à ces petits triomphes. Malgré les efforts des poètes, qui prétendaient rester seuls en possession du privilège des lectures publiques, les déclamations en prose sortirent des écoles, et elles se montrèrent au grand jour. Les auditeurs qui venaient d'entendre une pièce de vers subissaient une harangue et un plaidoyer : les mêmes patients, comme dit un critique, servaient à tout. Souvent le poète était aussi l'orateur; et plus d'un, comme Pline le Jeune, eut la satisfaction de se faire applaudir sous Tune et l'autre forme. Je ne dis pas que ces applaudisse-* ments saluaient des chefs^^d'œuvre ; mais je comprends que eeux qui les avaient soulevés se fissent illusion à eux-mêmes, et qu'ils se prissent pour los héritiers de Virgile ou de Ci«« oéroD.

Mnè^ne I9 pli|lo«oplie (I^ncliui Ann/tnn (ieiieca).

La vie de Sénèque le philosophe appartient' à l'histoire politique» Nous n'en rappellerons ici que les principales cir« constances. Sénèque était né à Cordoue, vers la seconde ou la troisième année de l'ère chrétienne. Il vint à Rome fort jeune, et 11 y étudia la rhétorique et la philosophie. Il setitde très-'bonne heure un nom par son éloquence ; et ses succès oratoires portèrent ombrage à Caligula. On conte qu'un jour, comme Sénèque plaidait devant le sénat , Caligula pftiit de jalousie (Caligula se croyait le premier des orateurs) : une courtisane sauva la vie à Sénèque , en faisant observer au tyran que son rival n'avait que le soufHe, et qu'il mourrait avant d'entrer dans les emplois. Malgré cet oracle , et malgré SA santé chétive, Sénèque vécut, et l'ambition lui vint : il brigua et obtint la questure. Mais, au commencement du règne de Claude, il fut accusé d'adultère avec Julie, fille de Germanieus, et relégué en Corse. Son exil dura huit ans. Àgrippine le rappela , lui fit donner la préture , et le nomma précepteur de celui qui fut Néron. Je n'ai pas besoin de dire le reste. On sait qu^après s'être avili jusqu'à l'apologie du meurtre d*Agrippine , pour eonserver U faveur de Néron, il

finit par tomber lui-même en disgrâce. 11 fut impliqué dans la conspiration de Pison, et il reçut Tordre de mourir. Il se fit ouvrir les veines. C'était en Tan 65 , et Sénèque avait soixante et quelques années. Sa femme avait voulu mourir avec lui: on la rappela à la vie ; mais , quoiqu'elle fût fort jeune , elle ne tarda pas beaucoup à suivre Sénèque. L'attachement de cette noble Pauline pour son époux est peut-être la meilleure preuve que Sénèque était' autre chose encore qu'un ambitieux, et que, s'il avait souvent sacrifié à de détestables idoles, son âme conservait de belles parties, que la contagion n'avait pas atteintes. Un fait incontestable , c'est que Sénèque avait des vertus. Possesseur d'immenses richesses, il vivait simplement : il était d'une tempérance et d'une sobriété parfaites. Il était bon pour ses serviteurs, affable à tout le monde, incapable de rien de mal, quand il obéissait aux instincts de sa nature; capable, au contraire, d'efibrts généreux et même de dévouement. L'ambition le perdit; et sa vie fut une contradiction presque perpétuelle avec ses penchants et avec ses maximes. On l'appelle Sénèque le philosophe; mais il n'a guère été philosophe que dans ses livres.

Pbllo«ophle de flénèqne.

Encore faut-il s'entendre, sur ce titre de philosophe. Quintilien remarque que Sénèque a été peu exact dans la philosophie ; et cette observation n'est pas dénuée de sens. En effet, Sénèque n'a pas de système, et il flotte souvent entre les doctrines les plus contraires. Il préfère les stoïciens, mais il s'adresse souvent à d'autres : il emprunte à Platon, il emprunte à Aristote ; il admire le génie d'Epicure. Cette indépendance pouvait produire des fruits excellents; mais, comme le dit un critique, à une condition, c'est qu'elle fût soutenue et par une grande érudition et par une doctrine fortement arrêtée. Sénèqueserait alors un éclectique ; et la raison n'aurait peut-être qu'à applaudir dans ses œuvres. Mais son érudition est plus apparente que réelle : il ne connaît qu'un petit nombre de livres; il s'en rapporte, sur bien des points, à des témoignages suspects ; les ouvrages de seconde main, les mémoires qu'il fait rédiger par des secrétaires, lui tiennent lieu trop

LES DBUX SÉNÈQUE. 473

souvent des auteurs originaux. Quintilien lui reproche de s*ôtre laissé plus d'une fois tromper par ceux qu'il chargeait de &ire pour lui quelques recherches. Ainsi, par exemple, Tesquisse que Sénèque a tracée du système de Platon et de celui d'Âristoste est tout ce qu'on peut imaginer de plus imparfait; et il est manifeste, par les efforts mêmes qu'il fait et par le mal qu'il se donne, que les plus grands monuments de la philosophie antique, au moins dans leurs parties capitales, lui sont à peu près étrangers. Il s'en tire plus que lestement avec les maîtres immortels, en déclarant que toute leur métaphysique ne sert à rien, et qu'il n'y a d'utile au monde que ce qui a pour objet la règle des mœurs. En parlant de la sorte, il se met doublement dans son tort : c'est*une double preuve d'ignorance, dit à ce sujet M. Jules Simon, d'avoir cru qu'une théorie est inutile, quand elle ne peut se résoudre immédiatement en un précepte de morale, et de n'avoir pas compris que, selon le parti qu'on adopte entre Platon et Aristote, la vie entière est changée. Sénèque réduit donc la philosophie à la morale, et particulièrement à la morale pratique : son mérite, c'est d'avoir été, selon l'expression de Quintilien, le censeur éloquent du vice; j'ajoute, l'éloquent panégyriste de la vertu. Mais, à côté des vérités les plus belles et les plus fécondes, que d'erreurs et de paradoxes ! Les contradictions surtout abondent. Dieu, pour Sénèque, est et n'est pas ; ou, ce qui revient au même, il peut être, suivant Sénèque, Ou un pur esprit, ou le souffle de vie répandu dans l'univers, ou l'ordre immuable des lois éternelles, ou le destin ; que sais-je encore? c'est-à-dire qu'il n'est qu'un mot. Qu'on juge, après cela, de ce qu'est, selon lui, la Providence ! Sénèque, bon gré mal gré, tombe à chaque instant dans le panthéisme. Il n'a pas une idée plus claire de l'âme humaine; et, si on peut le prendre d'ordinaire pour un spiritualiste, on n'a guère moins de motifs pour affirmer qu'il fait de l'âme un corps : quintessence d'atome^ extrait de la lumière, peu importe; mais enfin un corps, une matière plus ou moins subtile. Sur la destinée de l'homme après cette vie, même incertitude, mêmes contradictions ! Sénèque dit quelque part que l'âme est éternelle.

474 CBAPITRK XXXII.

Mai« qu'est-ce que cette éternité ? n'est-^ce paâ, en définitive, une éternité toute nominale, comme celle que nous promettent les panthéistes : Tabsorption de notre person* nalité au sein du grand tout, de la substance universelle et éternelle? Sénèque a beau dire qu'alors nous contemple* rons le ciel face à face ; que nous jouirons de la splendeur des astres ; que nous serons initiés aux mystères de l'ordonnance des choses. Il nous a ôté ce qui fait que nous sommes nous-mêmes ; il nous a réduits au néant; et cette prétendue existence qu'il cherche à se figurer est impossible : là où il n y a plus de personne, il n'y a plus rien qui mérite le nom de vie. Il est vrai qu'avant de devenir ou de redevenir un peu moins que rien, une abstraction^ ce que nous étions avant d'être, nous aurons passé par une seconde vie*, une vie véritable, où nous aurons été, avec tout ce qui nous fait être nous-mêmes, et où nous aurons trouvé la récompense ou l'expiation des actes de notre vie terrestre^ Encore Sé^ nèque n'est-il pas parfaitement assuré que la vie d'ici-bas ne soit pas suffisante pour remplir notre destinée tout entière ! On voit que Sénèque aurait pu profiter davantage de ses devanciers. Platon, sans en savoir assez sur la question par excellence, en savait un peu plus que Sénèque : il ne tergiversait pas, du moins, sur la nécessité d'une sanction morale. Pourquoi Sénèque a-t-il été trop stoïcien, là où les stoïciens n'avaient précisément pour doctrine que des aperçus vagues et des doutes ?

La grandeur du stoïcisme est dans l'austérité des dogmes de sa morale pratique. C'est aussi dans l'expression de ces dogmes que Sénèque est grand, qu'il est éloquent, qu'il se montre digne du nom de philosophe. Nul philosophe n'a jamais parlé en termes plus saisissants des devoirs de l'homme envers lui-même et envers ses semblables ; de la dignité de notre nature ; de la nécessité de triompher de nos passions ; des moyens de nous arracher aux misères de la condition humaine, par l'exercice de la vertu, par le mépris de tous les biens sensibles, de tous les maux qui ne sont pas le mal véritable, le mal de l'âme : ainsi la pauvreté, l'exil, la douleur, la mort. « Sénèque, dit M. Jules Simon,

LES DEUX SÊNÈQUE. 475

émet plus de paradoxes que de vérités; mais, quand il tient une vérité, il va jusqu'au fond. Il ne démontre pas, il af^ firme ; mais avec une telle force de volonté, si on peut \ê dire, et une imagination si puissante, qu'il vous enchaîne à sa passion ou à sa croyance. Il ne fait guère de longs ou-» vrages; et, dans ceux qu'il a essayés plutôt qu'achevés, il ne suit aucun plan; il ne fait pas même, à proprement parler, de discours : un mot lui suffit, mais de ceux qu'on n'oublie plus. » Les thèmes sur lesquels il s'exerce ne sont pour lui que des matières à style : c'est son esprit bien plus que son âme qu'il déploie à nos yeux; ses livres ne sont que des livres. C'est par là que Sénèque, malgré les mer* veilleuses qualités qui distinguent ses écrits, est inférieur à ceux dont le stoïcisme fut la vie ; et que ses œuvres ne tiendront jamais, dans l'estime des hommes, la place qu'y occupent le Manuel 4'Ëpictète ou les Pensées de Marc Aurèle* Sénèque est un rhéteur de génie; c'est, si l'on veut, un grand écrivain, ou plutôt un grand artiste : ce n'est qu'un demi-penseur, qu'un demi^philosophe, et peut-être moins encore.

«Vasement de f^aintlUen.

J'ai déjà cité quelques-unes des opinions de Quintilien sur Sénèque. Quintilien rencontrait le nom de Sénèque sur plusieurs points de sa route à travers la littérature latine; mais il omettait à dessein de prononcer ce nom, se réservant de consacrer, au plus célèbre des auteurs de la décadence, une page entière, et non pas seulement une mention rapide. Le motif qu'il en donne lui-même, c'est qu'il passait pour un détracteur de Sénèque, et qu'il sent le besoin de se disculper, et d'expliquer ses véritables sentiments. Il proteste qu'il n'a jamais eu d'autre dessein que de ramener à un goût {>lus sévère l'éloquence contemporaine gâtée, et, selon son expression, brisée par toute sorte de vices. Puis il ajoute : « Il fut un temps où Sénèque était presque seul entre les mains des jeunes gens. Quant à moi, je n'avais pas la prétention de l'en arracher tout à fait ; mais je ne per^^ mettais pas qu'on le préférât à des écrivains meilleurs.

476 GHÂPITRB XXXIf.

qu'il n'avait cessé d'attaquer lui-même, parce que, ayant conscience de la différence qu'il y avait entre leur genre et le sien, il se défiait de pouvoir plaire à ceux auxquels plai* saient ses devanciers. Au reste, on l'aimait plus qu'on ne l'imitait; et ses admirateurs se laissaient aller autant audessous de lui que lui-môme était descendu au-dessous des anciens. Il serait à souhaiter, en effet, qu'il se produisit des écrivains égaux, ou à peu près égaux à ce grand homme. Mais Sénëque plaisait seulement à cause de ses défauts ; et chacun, selon ses dispositions, tâchait de reproduire ceux-ci ou ceux-là ; puis on se vantait de parler comme Sénèque, et Sénèque ainsi était décrié. Sénèque avait d'ailleurs beaucoup de grandes qualités : un génie facile et abondant, beaucoup d'étude, la connaissance d'une foule de choses; ce qui ne l'a pas empêché d'être trompé plus d'une fois par ceux qu'il avait chargés de faire quelques recherches. Il a même traité presque toute la matière des études ; car on a sous son nom des discours, et des poëmes, et des lettres, et des dialogues. Peu exact dans la philosophie, il fut pourtant un censeur excellent des vices. Il y a chez lui beaucoup de belles pensées, beaucoup de choses aussi qu'il faut lire à cause des mœurs; mais le slyle est presque partout corrompu, et d'autant plus pernicieux qu'il abonde en défauts agréables. On voudrait qu'il eût écrit avec son génie, et avec le goût d'un autre. Car, s'il eût méprisé certaines choses; si son ambition eût été moins grande; s'il n'eût pas aimé tout ce qui sortait de lui ; s'il n'eût pas brisé le poids des pensées en phrases si menues : il aurait plutôt l'approbation unanime des gens instruits, que celle des jeunes gens qu'il passionne. Mais, tel qu'il est, il peut être mis aux mains de lecteurs déjà robustes, et suffisamment fortifiés par des écrits d'un genre plus sévère ; ne fût-ce même que parce qu'il peut exercer le jugement dans les deux seiîs. En efiPety il y a, comme je l'ai dit, beaucoup à approuver en lui, beaucoup même à admirer : qu'on ait soin seulement de choisir; et plût aux dieux qu'il l'eût fait lui-même! Cette nature était digne de vouloir mieux, elle qui a exécuté ce qu'elle a voulu faire, >» Il n'y a rien à ajouter à cette appré-

LES DEUX SBNÈQUE. 477

dation si jiiâte, à cettd sentence dont les motifs sont si nettement déduits. Je dirai même, en passant, que si tous les jugements de Quintilien valaient celui-là, la fameuse revue des auteurs grecs et latins serait un peu plus digne de la réputation qu'elle a usurpée.

Catalogiie de« ouTrayea phtlo«ophlqiie0 de Sénèqiie.

Le premier ouvrage important qu'ait composé Sénèque, au moins suivant quelques-uns, est le traité intitulé de la Colère. Il a trois livres, et encore ne semble-t-il pas nous être parvenu complet. C'est une brillante amplification, plutôt qu'une dissertation en forme ; pourtant l'esprit philosophique n'y manque pas : c'est peut-être celui de^ tous ses écrits où Sénèque est resté le plus fidèle aux principes du stoïcisme. Il est même probable que l'auteur n'a fait autre chose qu'arranger à sa façon quelque traité plus didactique, comme en avaient tant laissé les disciples de Zenon.

La Consolation à Helvia est une sorte de lettre, que Sénèque adressa à sa mère du lieu de son exil. Il lui expose tous les motifs qu'elle a de ne point désespérer, et de supporter avec résignation le malheur dont elle est frappée dans la personne de son fils. Le sujet était trop palpitant, pour que Sénèque ne fût pas de temps en temps un peu plus qu'un artiste en fait de style. On sent çà et là l'homme et le fils : il y a de ces choses qui ne viennent que du cœur. Mais c'est beaucoup dire, comme font quelques-uns, que de nommer ce petit livre le vade-mecum de tous les malheureux. Il est plus vrai de remarquer qu'on ne le lit pas sans estime et même sans admiration pour l'auteur.

La Consolation à Polyhe inspire des sentiments d'un tout autre genre. Cet écrit fut une lâcheté, et une lâcheté inutile. Polybe était un des affranchis qui régnaient sous le nom de Claude. Sénèque exilé saisit l'occasion de la mort du frère de Polybe, pour adresser à Uhomme puissant cette lettre ou ce discours, qui n'est, au fond, qu'une humble ou plutôt une honteuse supplique. Polybe ne sut gré que médiocre* ment d'éloges qu'il avait conscience sans doute de ne pas

mériter ; et il laissa son panégyriste se morfondre loin de Rome.

La Consolation à Marcia, adressée à une mère qui avait perdu son fils, ne vaut pas beaucoup moins que la Consola" tion à Helvia , et compte avec raison parmi les meilleures productions de Sénèque^

Le livre întitulé de la Providence^ dédié à Lucilîus, procurateur de la Sicile» n'est pas un chef-d'œuvre. Nous avons dit un mot des contradictions de Sénèque sur le sujet traité dans cet écrit , ou plutôt de ses hésitations entre des doû-trines manifestement incompatibles.

Les opuscules de la Tranquillité de l'Ame et de la Con-^ stance du Sage répondent assez bien à leurs titres. Sauf une certaine l^preté dans les maximes, je ne vois pas ce qu'un esprit même difficile y trouverait à reprendre.

Le plus simplement écrit des ouvrages de Sénèque , et» sans contredit , Tun des plus beaux , ce sont les trois livres de la Clémence, adressés à Néron. Sénèque propose Tezem^ pie d'Auguste comme un modèle que Tempereur doit avoir sans cesse sous les yeux , et comme l'idéal de la conduite d'un bûn prince.

Les traités de la Brièveté de la Vie, de la Vie heureuse^ du Repos du Sage , sont des opuscules d'une médiocre im* portance.

Le traité des Bienfaits n'a pas moins de sept livres. C'est une des productions de la vieillesse de Sénèque. L'auteur y examine au long , sinon toujours avec une justesse d'esprit parfaite, quelle est la manière de faire le bien, et quels sont les devoirs du bienfaiteur envers l'obligé et de l'obligé en-* vers le bienfaiteur.

Les sept livres des Questions naturelles, dédiés à Lucilîus, sont un répertoire assez complet, et encore intéressant pour nous, des connaissances de l'antiquité dans l'ordre des sciences physiques* L'auteur traite du feu, des éclairs, du tonnerre, de l'eau, de la gréle^ de la neige, de la glace^ du vent, des tremblements de terre, des comètes. Il mêle agréablement les sentences morales aux discussions scienti** fiques ; et , si l'ouvrage abonde en erreurs , soit du fait de

Sénèque^ soit du fait de son temps, la lecture en est tou^^ jours attrayante, et Sénèque n'a certes point failli à son dessein.

Outre les traités dont nous venons de parler, Sénèque en avait écrit une foule d'autres, qui n'existent plus, ou dont nous n'avons que de courts fragments. Ainsi, par exemple : du Mouvement de la Terre^ de la Superstition^ de la Mortpré^ maturée, etc. Ses discours ont péri en entier; et, de toutes les lettres qu'on avait de lui , il ne nous reste que la collée*tion de celles qu'il avait adressées à Lucilius, ce même Lucilius à qui il avait dédié le livre de la Providence et les Questions naturelles.

Les Lettres à Lucilius sont le chef-d'œuvre de Sénèque. C'est là que le philosophe a déployé avec le plus de richesse toutes les ressources de son esprit, l'écrivain tous les charmes de son style. C'est là qu'on trouve Sénèque digne, peu s'en faut , de la réputation qu'il a eue parmi ses contemporains, et de l'enthousiasme que son nom soulève encore parmi certains fanatiques. Ces lettres ne sont guère des lettres : elles ont été écrites pour le public, autant que pour l'homme même à qui elles sont adressées. Je comprends parfaitement que ceux qui songent, en les lisant, à la correspondance de Cicéron, aux lettres de Célius, ou de MatiuSi ou de tant d'autres, fassent un crime à Sénèque d'avoir manqué aux conditions de ce qu'on nomme le genre épistolaire. Sénèque fait des leçons à Lucilius; c'est un professeur dissertant devant un disciple : chaque lettre est le développement d'une thèse; seulement, les thèses se suivent au hasard, comme elles se sont présentées. Les réflexions portent sur les sujets les plus divers; mais, sous cette diversité, il y aune unité manifeste, c'est la préoccupation constante des problèmes de la morale : ainsi , une promenade, une rencontre fortuite, une lecture, un accident quelconque , tout en un mot suggère à Sénèque quelque conseil plus ou moins pratique ; tout lui est occasion pour encourager , pour louer , et , au besoin , pour gourmander

480 CHÀPITfiE XIXIU

Lucilius. Les Lettres à Lucilim sont ce que nous nommerions aujourd'hui des essais de morale. Sénèque était à son aise en les écrivant : il n'avait à s'occuper ni de plan , ni d'ordonnance systématique ; il prenait la pensée comme elle venait; il la poussait aussi loin que le poussait son caprice; il l'arrêtait court, s'il ne se sentait pas en verve; il n'avait à redouter aucun des reproches qu'on fait à ceux qui mettent enseigne d'auteur, puisqu'il n'affichait que la plus modeste des prétentions, celle de causer de loin avec un ami. Yoilà ce qui explique pourquoi ce livre , qui n'est pas un livre , est le meilleur ouvrage de Sénèque, et, à coup sûr, celui qui contient le plus de belles choses, et les choses les mieux dites. Il y a telle lettre, dans ces cent vingt-quatre lettres, qui est un chef-d'œuvre. Il y en a qui laissent trop à désirer, pour la simplicité de la diction; il y en a qui ne contiennent que des paradoxes , que des idées beaucoup trop contes* tables. Mais que d'or pur à travers ces fausses richesses! que de merveilles de style et même de pensée I Certes, Sénèque n'a perdu son temps ni pour lui ni pour nous, quand il jetait sur ses tablettes, durant ses dernières années, tantôt une page, tantôt une autre, à l'intention de son cher Lucilius. La page que nous allons citer n'est pas d'un goût irréprochable ; mais c'est celle peut-être qui montre mieux tout ce qu'il y avait de noble et de profondément humain dans cette âme tant ravagée, hélas I par les tempêtes du monde. Qu'on se souvienne que Sénèque écrivait ceci en plein paganisme, quand l'esprit chrétien n'avait pas encore fait à Rome ses premières conquêtes, et quand, parmi les hommes, il y avait tant d'hommes qui n'étaient que des choses.

« J'ai appris avec plaisir, par ceux qui viennent d'auprès de toi , que tu vivais familièrement avec tes esclaves. Cette conduite sied à ta sagesse, elle sied à tes lumières. Ce sont des esclaves? oui ; mais ce sont des hommes. Ce sont des esclaves ? oui ; mais ils habitent sous le même toit que nous. Ce sont des esclaves? oui ; mais ce sont pour nous d'humbles amis. Ce sont des esclaves? oui; mais ce sont nos compagnons d'esclavage , si tu réfléchis que nous sommes exposés tout autant qu'eux aux caprices de la fortune. Aussi je ris

LES DlUX SÊNÈQUE. 481

de ceux qurregardent comme une honte de souper avec son esclave. Pourquoi honte? c'est sans doute parce qu'une coutume des plus orgueilleuses veut que le maître , à son souper, soit entouré d'une foule d'esclaves debout. Le voilà qui mange plus qu'il ne contient, et qui, avec une avidité prodigieuse , charge son estomac distendu et déshabitué déjà de ses fonctions d'estomac ; en sorte qu'il lui faut un plus] grand travail pour mettre tout dehors, qu'il ne lui en a fallu pour tout ingérer. Quant aux malheureux esclaves, il ne leur est pas permis de remuer les lèvres , même pour parler : tout murmure est réprimé par le bâton; et il n'y a pas jusqu'aux accidents fortuits, tels que la toux, l'éter-* nument, le hoquet, qui ne leur vaillent des coups; qu'une parole interrompe le silence, et un châtiment impitoyable en fait justice : ils restent là toute la nuit , à jeun et muets. La conséquence, c'est qu'ils parlent de leur maître, n'ayant pas licence de parler en présence de leur mattre. Mais ceux qui conversaient non pas seulement devant leurs maîtres , mais avec leurs maîtres mêmes , et dont la bouche n'était pas cousue , étaient prêts à offrir pour eux leur cou , et à détourner sur leur propre tête le péril dont ils étaient menacés. Ils parlaient dans les festins, mais ils se taisaient dans les tortures. Puis il y a un proverbe non moins inso* lent, qu'on répète sans cesse, c'est que nous avons autant d'ennemis que d'esclaves. Nous ne les avons pas ennemis, mais nous les faisons tels. Et je ne parle point ici d'autres traitements cruels et inhumains que nous leur faisons subir : ainsi nous abusons d'eux comme s'ils étaient non pas même des hommes, mais des bêtes de somme; ainsi, quand nous sommes à table pour souper, l'un essuie les crachats ; l'autre se baisse pour ramasser les restes de l'orgie; un autre découpe des oiseaux précieux, et, dirigeant par des lignes sûres sa main savante, fait tomber en morceaux leur poitrine et leurs cuisses. Infortuné celui qui ne vit que pour découper convenablement des volailles engraissées! si ce n'est qu'il y a plus de misère à enseigner un tel art pour son plaisir, qu'à l'apprendre par nécessité * I »

t. Lettres à XvctItiM, lettre XLvn,

482 CHAPITHB XXXII.

AnlIieiitlMté dle« tragédie* 4e UtéBè^ue.

Las tragédies connues sous le titre de Tragédies de Senèque sont-elles Touvrage du Sénèque dont nous venons de parler, ou celui d'un autre Sénèque? c'est une question sur laquelle les critiques sont encore divisés, mais qui n'est, à vrai dire, pas même une question. Je sais bien qu'on dit Sénèque le tragique , et qu'on dit Sénèque le philosophe ; ce qui semble impliquer deux personnes différentes. Mais que prouve cette locution? rien, sinon que le recueil des tragédies s'imprime souvent à part, et que certains éditeurs n'ont pas pu se mettre dans la tète que le môme homme eût écrit les Lettres à Lucilius^ ou les Questions naturelles^ et des poésies dramatiques. Supposons un instant que Sénèque le tragique ne soit pas Sénèque le philosophe. Quel autre Sénèque sera l'auteur des tragédies? sera-ce Sénèque le père? Mais Marcus Sénèque, de son propre aveu, et au témoignage de tous les anciens , n'a jamais été qu'un maître de rhétorique, c'est«-à-dire l'antipode d'un poète ; et il n'a pas même prétendu au titre de versificateur. Sera-ce un des frères de Sénèque le philosophe? Mais on ne sait pas môme d'une façon sûre si Mêla, le père de Lucain, est identique à Pomponius Mêla : comment donc affirmer non pas seulement qu'il était en état de composer des tragédies, mais qu'il a composé des tragédies? L'affirmation serait encore plus gratuite pour Gallion , l'autre frère , bien que Gallion soit cité comme ayant écrit. Faut-il franchir une génération , et descendre à Lucain , un poète , celui-là , et plus que pas un ne le fut de son temps ? Mais les anciens nous édifient suffisamment au sujet des ouvrages que Lucain avait laissés , pour nous autoriser à déclarer que Lucain n'a pas fait ces tragédies. Mettra-t-on Florus en cause? Mais qui prouve seulement que Florus ait été un Sénèque? et^ à supposer qu'il ait été un Sénèque, qui prouve qu'il ait jamais composé autre chose qu'un abrégé d'histoire? Faut-il donc inventer un autre Sénèque? car ce sont là tous les membres de la famille Annéa dont nous connaissions les poms. A quoi bon? n'avons-nous pas Lucius Annéus Se-

nèque, qui, selon Tacite, faisait beaucoup de vers, surtout depuis que Néron s'était engoué de poésie; qui, selon Quintllien , avait composé des poèmes ; qui non-seulement en avait composé , mais qui nous en a laissé , car on ne conteste pas l'authenticité des vers de VApocolokyntoseî Ainsi nous arrivons, par voie d'élimination , à Sénèque le philosophe.

Nous y arrivons bien plus sûrement encore, parla comparaison dés tragédies elles-mêmes avec les ouvrages du prosateur. On trouve, dans les vers, les mêmes idées, les mêmes sentiments que dans la prose, et souvent dans les mêmes termes. C'est le même style, le même esprit, le mêmehomme. Presque tous les personnages de Sénèque, comme le r6«* marque M. Nisard, sont des stoïciens, ou à peu près, armés de sentences, et conversant ou discutant par aphorismes. II y a pourtant une des dix tragédies qu'on ne saurait attribuer à Sénèque : c'est la dernière, celle qui est intitulée Octaviêé Sénèque est mort trois ans avant Néron : or, dans la tragédie qui a pour sujet Néron répudiant Octavie, etoù Sénèqdé lui-même est personnage, la mort de Néron, et les circûD* stances particulières dont cette mort fut accompagnée, sont prédites en de tels termes, et avec une telle précision , qtt« la prophétie, sans nul doute, a été faite après l'événement. V Octavie est la plus mauvaise des dix pièces; elle est abso« lument indigne de Sénèque, et elle ne peut être que d'un écolier raifolant de Sénèque, et assez habile à s'approprier ses idées et les formes de sa versification et de son style^ J'ajoute que Sénèque était trop bon courtisan pour songer à apitoyer les Romains sur la victime de Poppée : Néron vivant, bien entendu; je ne dis pas que, Néron mort, il n% l'eût pas fait , et qu'il n'eût même fait pis encore pour la mémoire de son ancien élève.

J'oubliais l'hypothèse d'après laquelle les tragédies attri« buées à Sénèque seraient l'œuvre de toute la famille Sénè«* que, une œuvre à laquelle auraient concouru tous les Séné* que, depuis Marcus jusqu'à ses petits-fils. L'homme d'esprit qui a imaginé ce paradoxe n'a jamais eu, ce semble, l'inten-^ tion de le faire prendre au sérieux. Il s'occupait principale*

ment à tracer des tableaux de mœurs; il n*a voulu que mettre en un jour plus vif les misères de la poésie au temps de Néron. Remarquez même qu'avant de proposer sa con* jecture, il a eu soin de démontrer, et par des arguments péremptoires, l'identité de Sénèque le tragique et de Sénéque le philosophe.

^asement «ur les tragédies de Sénè^ne*

Les tragédies du recueil sont au nombre de dix : Hercule furieux, Thyeste, les Phéniciennes^ Hippolyte, OEdipe^ les Troyenn^s^ Médée, Agamemnan, Hercule sur l'OEta, Octavie. Toutes, excepté la dernière, sont empruntées à la Grèce, et même, comme l'indiquent suffisamment les titres, aux plus célèbres productions des trois gr^ds tragiques. Mais elles n'ont rien de commun, ou presque rien, avec les cheEs-^ d'œuvre dont elles rappellent lo souvenir. Sénèque réduit ses sujets à n'être plus que des canevas à déclamations ; il cherche, comme on Ta dit, des effets non de théâtre, mais âe style. Aussi bien ces tragédies, ou plutôt ces suites de tirades, n'étaient pas destinées à paraître sur la scène, mais à être lues. Le dialogue n'est qu'un assaut de bel esprit; les descriptions superflues et les lieux communs abondent; tous les caractères se ressemblent, hommes, femmes, enfants même; ou plutôt ils ressemblent à Sénèque. Yeut-on savoir aussi comment Sénèque s'y prend pour perfectionner l'art admirable des poètes antiques? Voilà un messager qui vient annoncer à Thésée qu'Hippolyte n'est plus. Il raconte comment le jeune homme a péri. A peine a-t-il prononcé le mot monstre, que le père au désespoir l'interrompt, afin d'avoir une description détaillée de l'énorme animal ; et le messager complaisant satisfait son désir en une vingtaine de vers. Mais qu'importait la vraisemblance, ou même le goût le plus vulgaire, si les auditeurs applaudissaient les vers de la description si étrangement amenée? Car ces vers sont vigoureux et bien frappés. Racine en a fait son profit, comme il a profité aussi de quelques traits vraiment tragiques épars • çà et là dans la pièce. Si l'on oublie un instant que les tragédies de Sénèque sont des tragédies, et qu'on ne veuille

LES DBUX SÈNÈQUE. 485

que de beaux vers; que de nobles sentiments exprimés avec beaucoup de force et d'éclat, que des morceaux de poésie et non pas des poèmes dramatiques, il n'y a guère d'œuvres où Ton trouve plus à se contenter. Seulement cette poésie est bien monotone et bien tendue ; la versification en est plus savante qu'agréable; les ïambes et les anapestes n'ont ni laisser aller ni grâce, et les mètres lyriques imités de Catulle et d'Horace font regretter leurs modèles. La tragédie en manuscrit, comme M. Nisard caractérise le genre, ne pouvait guère donner plus que ne nous donne Sénèque. Même avec un sujet contemporain, même dans Octavie^ Sénèque, ou l'imitateur de Sénèque était condamné, si je l'ose ainsi dire, aux descriptions, aux lieux communs, aux traits d'esprit et aux sentences.

Pour montrer combien il est facile de reconnaître Sénèque le philosophe dans Sénèque le tragique, je citerai un de ces chœurs où le poète se mettait complètement à son aise, et où, bien plus encore que dans le dialogue, il ne songeait qu'à lui-même, et oubliait, pour être tout à fait luimême, sujet, action, personnages, toutes les conditions de l'art et de la vraisemblance. C'est le chœur qui termine le deuxième acte du Thyeste.

« Enfin cette noble maison, cette race de l'antique Inachus , a pacifié les haines qui divisaient des frères ! Quelle fureur vous pousse à verser tour à tour le sang l'un de l'autre ; à vous disputer le sceptre par des forfaits? Vous ignorez, hommes avides de dominer d'en haut, où réside la royauté. Ce qui fait un roi, ce ne sont point les richesses, ni la couleur d'un vêtement de Tyr, ni le diadème qui pare son front, ni ces portes resplendissantes d'or. Celui-là est roi, qui s'est dégagé de toutes craintes , de toutes les misères d'un cœur coupable ; celui que ne troublent point l'ambition insensée ni la faveur toujours inconstante d'un peuple passionné ; celui qui méprise tout ce que l'Occident arrache de ses mines, tout l'or que roule le Tage dans son lit éclatant, toutes les moissons .que la Libye bat sur l'aire brûlante ; celui que n'ébranlera point la foudre qui tombe en sillonnant obliqueinent la nue, ni l'Eurus bouleversant la mer, ni la tem«

486 CBAFITRB XXXH.

péte terrible gonflant leâ flotg courroucés de TAdriatique ; celui qui a résisté et à la lance du soldat et à la pointe me^ Aaçante du glaive ; celui qui, placé dans une région sereine, voit sous ses pieds toutes choses, court avec joie au-devant du trépas, et ne se plaint pas de mourir. En vain se conjurerai<»)t contre lui les rois qui conduisent les Dahes nomades ; ceux qui possèdent au loin les bords de la mer Rouge, de cette mer empourprée par le reflet brillant des pierres précieuses ; ou ceux qui ouvrent aux Sarmates belliqueux les montagnes Caspiennes. En vain lutteraient contre lui et les peuples qui foulent d*un pied intrépide les glaces du Danube , et les Sères habitants de la contrée inconnue fameuse par ses fils précieux : l'âme d'un homme de bien possède la royauté. Le sage n'a nul besoin de coursiers, nul besoin d'armes, ni de ces traits sans vigueur que le Parthe, dans sa fuite simulée, fait pleuvoir de loin sur son ennemi ; il n'a nul besoin de renverser des villes, à l'aide de ces machines qui lancent au loin des rochers. Est roi celui qui ne craint rien ; est roi celui qui ne désirera rien. Cette royauté, chacun se la donne. Qu'un autre à son gré se tienne debout au faite périlleux de la puissance et de la faveur : pour moi, qu'un doux repos comble mes vœux; que je goûte, dans une condition obscure, un calme loisir ; que ma vie s'écoule en silence, inconnue de tous les citoyens. Ainsi , après que mes jours auront passé sans bruit, je mourrai vieillard confondu avec le vulgaire. La mort tombe pesante sur celui qui, trop connu de tous, meurt inconnu à lui-môme. »

Sénèque avait été durement traité par Claude, ou plutôt par Messaline. Il s'abaissa inutilement , durant son exil , à flatter Claude et ses ministres. Rappelé par Agrippine, il dut flatter chaque jour le vieillard imbécile. Enfin, après la mort de Claude, c'est lui qui fut réduit à écrire le discours funèbre que Néron prononça en l'honneur du divin César. Sénèque avait donc à se venger de Claude. Il se vengea cruellement. Il écrivit YApocolokyntose, c'est-à-dire le récit de la métamorphose de Claude en citrouille. Cette apothéose

burlesque est une sorte de Hiénippée^ où se mêlent la proâe et les vers, comme autrefois dans les satires de Varron. Les vers sont piquants et spirituels, et la prose plus encore. Il n'y eut personne qui n'éclatât de rire au tableau des mésaveu'*' tures du triste dieu qui avait été Claude sur la terre. Mais quel nouvel abaissement pour Sénèque qu'une telle vengeance I Fouler aux pieds ce qu'on a trop redouté, c'est chose assurément vile : qu'est-ce donc que couvrir de boue ce qu'on a adoré, ce qu'on a enivré de tous les encens? 0 fatale ambition I ô malheureux Sénèque I

LUCAm.

LE PÈRE ht LÙCAIN. — VIE DE LUCAIN. — LA PHARSALE. — GÉNIE DE LUCAtM. — STtLE; versification; diction. — CONdLCSION,

Ma» père de Iiuealn*

Le père de Lucain se nommait Marcus Ânnéus Mêla, et était le plus jeune des tlls de Sénèque le rhéteur. On ad^ met généralement que ce Mêla, chevalier romain , ne fait qu'un avec le géographe Pomponius Mêla ; quelques-uns ce^ pendant croient que Pomponius Mêla était petit-'flls, et non pas fils, du premier Sénèque. La seule chose incontestable, c'est qu'il était né en Espagne : il se donne lui-même pour un Espagnol. Quoi qu'il en soit de sa parenté avec les Se* nèque, Pomponius Mêla est un géographe bien informé et un écrivain de talent. Son style se sent quelquefois de son siècle et de son pays, et, si Ton veut, de sa famille ; mais il est précis et vigoureux, sinon toujours simple et naturel; et, si les mots ne sont pas toujours en proportion exacte avec la pensée, on n'est jamais en droit de dire qu'ils en usurpent complètement la place. Les descriptions de Pom^» ponius Mêla sont courtes et rapides , mais intéressantes; il putse ses renseignements à de bonnes sources, et il s'en sert

488 CHAPITRE XXXHI.

avec intelligence et critique. Sans avoir parcouru lui-même tous les pays qu'il décrit, il sait du moins les figurer aux yeux du lecteur» sous les traits les plus frappants et les plus vraisemblables. Il fait souvent des observations pleines de sens, sur les mœurs des di£Pérents peuples. Mais son ouvrage n'a que trois livres, et n'est, par conséquent, qu'un abrégé. Le plan en est assez ingénieux. L'auteur commence par la description de la Mauritanie, c'est-à-dire de l'Afrique occidentale; puis il suit les côtes de l'Afrique, de l'Asie et de l'Europe, et il revient à son point de départ. Il y a des omissions, et l'ordre de succession n'est pas toujours observé avec une rigueur suffisante ; mais ces légers défauts n'ôtent que peu de chose au mérite vraiment solide de Pomponius Mêla.

Tle de Iiueatn.

Marcus Annéus Lucanus naquit à Cordoue, en Tan 39 de notre ère. Dès l'âge de huit ans, il fut amené à Rome par son père, et mis sous la direction de son oncle, qui était déjà précepteur de Néron. Il entendit les maîtres les plus fameux du temps, entre autres Palémon et Cornutus. Il déclama avec succès dans l'une et l'autre langue, comme on disait alors, et il se fit de très-bonne heure une réputation au barreau. Néron le traitait en ami : il le nomma questeur, il lui conféra même la dignité d'augure ; mais cette amitié ne dura pas. Néron, qui se piquait de poésie, fut choqué des applaudissements qui accueillaient les vers de Lucain: il réduisit au silence un rival trop redoutable. Lucain ne sut pas se résigner : le dépit de l'orgueil blessé, l'ambition peutrétre, le jetèrent dans la conjuration de Pison. Lucain , selon Tacite, en voulait à Néron d'avoir étouffé la renommée de ses vers, en lui interdisant de les publier. La conjuration fut découverte : Lucain et les autres conjurés furent menacés de la torture, et sommés de déclarer leurs complices. Ils résistèrent longtemps, dit Tacite; mais ils finirent par céder lâchement à une promesse d'impunité. On voudrait ignorer que Lucain dénonça Acilia, sa mère. Mais comment déchirer la page, trop véridique, hélas!*où

LUCÀiN. 489

Tacite a immortalisé l'infamie du poëte? Lucain s'était inutilement déshonoré. II lui fallut mourir. Il retrouva son courage, et il se fit ouvrir les veines. c< Tandis que son sang coulait, dit Tacite, que le froid glaçait ses pieds et ses mains, et que la vie se retirait des extrémités , il gardait encore la chaleur du cœur et de l'imagination ; et, s'étant souvenu de quelques vers où il avait peint un soldat blessé, mourant de la perte de son sang, il se mit à les réciter : ce furent ses dernières paroles^ » Il n'avait que vingt-sept ans. Il laissait une veuve, Polla Argentaria, dont Stace célèbre le savoir et les vertus. Il avait déjà composé un assez grand nombre de poèmes en divers genres, un entre autres dans la langue et dans le mètre d'Homère. On connaît à peine le titre de la plupart de ces ouvrages ; mais nous possédons la Pharsale^ telle qu'elle est sortie de ses mains, ou plutôt telle que ses mains l'ont abandonnée.

IM Pharsale.

La Pharsale, en effet, n'a pas été terminée. Le dixième et dernier chant finit au milieu d'un récit; et il est douteux que Lucain se fût arrêté même là où il avait marqué, dans son dessein, la fin du dixième chant. Il est évident aussi que les tableaux du poëte, dans bien des parties, ne sont que des ébauches, et que, si le temps l'avait permis, il se réservait d'y mettre la dernière main. Il n'eût point sans doute efiacé tous les défauts qui déparent son poëme : il y en eût peut-être ajouté d'autres ; mais je devais remarquer, pour être juste, qu'il n'a pas tenu à lui que la Pharsale fût, sinon une épopée parfaite, du moins un écrit moips défectueux. La Pharsale^ telle qu'elle est, fait encore grand honneur à Lucain, et elle compte avec raison parmi les plus beaux monuments de poésie. « Lucain, dit Voltaire, génie original, a ouvert une route nouvelle. Il n'a rien imité; il ne doit à personne ni ses beautés, ni ses défauts , et mérite par cela seul une attention particulière. La proximité des temps , la notoriété publique de la guerre civile , le siècle éclairé, politique et peu superstitieux, où vivaient César et

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