Tacite, AnnaUtt liTre XV, chapitre Liix
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LaeaiQ 1 1& fM>IidUé de son sujet , dtaient à son génie toute liberté d'invention fabuleuse. La grandeur véritable des hé* ros réels, qu'il fallait peindre d'après nature, était une nouvelle difficulté. Les Romains, au temps de César, étaient des personnages bien autrement importants que Sarpédon, Diomède, Mézence et Turnus. La guerre de Troie était un jeu d'enfant$ en comparaison des guerres civiles de Rome, où les plus grands capitaines et les plus puissants hommes qui aient jamais été, se disputaient l'empire de la moitié du monde connu. Lucain n'a osé s'écarter de l'histoire ; par là il a rendu son poëme sec et aride. Il a voulu suppléer au défaut d'invention par la grandeur des sentiments ; mais il a caché trop souvent sa sécheresse sous de l'enflure. Ainsi il est arrivé qu'Achille et Ënée , qui étaient peu importants par eux-^mémes, sont devenus grands dans Homère et Vir* gile , et que César et Pompée sont petits quelquefois dans Lucain. »
Le principal défaut de la Pharsale, c'est le manque d'unité. Quel est le véritable héros de Lucain? il serait assez difficile de le dire. Dans l'intention de l'auteur, c'est probablement Pompée ; en fait, c'est bien souvent César. Le sujet môme n'est pas très-nettement marqué. Lucain a-t-il voulu simplement raconter en vers la dernière guerre civile ?At-îl voulu réhabiliter le parti deCaton ? A-t-il voulu faire une déclamation contre les caprices de la fortune , qui se joue des réputations et des empires? ou une suite d'imprécations poétiques contre l'ambition et la folie des hommes? Il a voulu tout cela, et d'autres choses encore; ou plutôt il n'a rien voulu : il a aperçu vaguement, dans le lointain, de grandes figures, des scènes émouvantes et dramatiques, des événements considérables, en un mot, une ample et magnifique matière de poésie ; et il s'est dit à lui-même qu'il raconterait ces événements , qu'il décrirait ces scènes, qu'il ranimerait ces figures. Il n'a voulu être que poète , et il l'a été. Je dis poète, et non pas seulement versificateur. Il y a, dans la Pharsale, autre chose encore que ce que nous avons trouvé dans les tragédies de Sénèque : il y a le souffle de la vie, une véritable chaleur, une véritable inspiration.
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dénie de liuealii.
Quintilien caractérise comme il suit Tauieur de la Phar-sale : « Lucain est ardent , animé, plein de pensées brillantes; et, pour dire mon avis, il mérite d'être compté parmi les orateurs, plus que parmi les poëtes. » Ce jugement est singulier, au moins dans la forme : qu'y a«t*ii de commun entre Lucain et Ciçéron ? Mais, au sens où Tentendait Quin^ tilien, il n'y faut voir qu'un éloge pour la manière dont le poète a su faire parler ses personnages. Les discours de Lu^ cain ont de la grandeur, du mouvement, de l'énergie : c'est peut-être ce qu'il y a de plus beau dans la Pharsale, Non que ces discours soient absolument exempts de déclamation et d'enflure ; mais il y en a qu'on peut citer comme d'admirables modèles. Voici, par exemple, l'oraison funèbre que Lucain met dans la bouche de Caton, en l'honneur de Pompée : « Un citoyen est mort, bien inférieur à nos ancêtres dans la connaissance des limites du bon droit , mais pourtant utile en ce siècle où s'est perdu tout respect de la justice. Il fut puissant , mais il ne détruisit pas la liberté ; et seul il resta simple citoyen , quand le peuple était tout disposé à se faire son esclave: il était le chef du sénat, mais d'un sénat qui commandait au monde. Il ne s'arrogea rien par le droit de la guerre; et, ce qu'il voulait qu'on lui donnât, il voulait qu'on le lui pût refuser. Il posséda des richesses trop grandes ; mais il ût entrer dans le trésor public plus d'argent qu'il n'en garda pour lui. Il saisit le glaive, mais il savait le déposer. Il préféra les armes à la toge, mais il aima la paix sous les armes. Général, il ne fut pas moins empressé à quitter le pouvoir qu'il ne l'avait été à le prendre. Sa maison était chaste, sans luxe , et jamais elle ne fut corrompue par la fortune du maître. C'était un nom célèbre, révéré des nations, et qui faisait beaucoup pour la gloire de Rome. Jadis la vraie liberté disparut , quand Sylla , quand Marius triomphèrent; aujourd'hui, Pompée ravi au monde, nous avons perdu même l'ombre de la liberté. Désormais , on ne rougira plus de régner; le commandement ne se dissimulera plus ; le sénat n'aura plus aucun prestige. Heureux Pompée,
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qui as trouvé la moil après la défaite, et à qui le crime de Pharos a présenté les épées qu'il t*eût fallu chercher toimême! Peut-être aurais-tu pu vivre sujet de ton beaupère? Savoir mourir, c*est, pour un homme de cœur, le premier des biens; y être forcé, c'est le second. 0 Fortune! si le sort nous réduit à obéir aux volontés d'un maître , fais que Juba soit pour moi un Ptolémée ! Qu'il me garde pour l'ennemi, j'y consens, pourvu qu'il me garde la tête tranchée *. » On reconnaît Caton, à ce franc et rude langage. Mais Lucain ne s'efface pas toujours derrière ceux qui parlent dans son poëme : souvent ce qu'ils disent n'est pas ce qu'ils ont dit, ou ce qu'ils ont dû dire, mais ce que le poète a pensé pour eux. Lucain fait alors un peu comme Sénèque le tragique; et on est en droit de lui reprocher aussi de prêter indistinctement ses maximes stoïciennes aux personnages les plus divers. Il est évident qu'il se préoccupe bien plus de l'auditoire devant lequel lui-même il récitera ses vers, que de la vérité historique , ou même que de la vérité idéale : il sait qu'on ne lui demande que de belles sentences noblement exprimées; et il tient aux applaudissements de son public, bien plus qu'à l'assentiment des critiques d'un goût sévère.
Les descriptions sont, après les discours, une des plus brillantes parties de la Pharsale. Mais il n'y en a guère qui ne soient très-reprochables. Ce n'est plus ici l'art contenu ni l'exquise sobriété de Yirgile. Lucain verse ses trésors à plein sac, pour me servir d'une expression fameuse; il met couleurs sur couleurs; les tous sont crus et durs : rien de fondu ni d'adouci ; nulle dégradation , nulle nuance , nulle harmonie. Lucain songe à frapper les yeux et à les éblouir, bien plus qu'à les charmer. Quelquefois même c'est un pêle-mêle où il est difficile de se bien reconnaître; et les objets qu'il a le plus longuement décrits ne sont pas toujours ceux qu'il nous fait le mieux voir. On voit quelque chose ; mais ce qu'on voit , on serait presque hors d'état de le dire. Lucain me donne quelquefois le vertige; mais quel-
• 1. Lucaiit, Pharsaley livre IX, vorç 190 et suivants.
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quefois aussi ses éclairs me transportent^ et m'arrachent des cris d'admiration.
Le vrai triomphe de Lucain est dans les passages où rien ne le gène, et où il exprime en son propre nom les pensées et les sentiments qui avaient été sa vie , qu'il avait sucés avec le lait, et. qu'avaient fortifiés en lui son éducation et les exemples des siens. Sénèque n'a rien de plus fort ni de plus beau qu'une foule de traits qui se présentent à chaque in-stant dans la Pharsale. Les pensées mêmes de Sénèque , en passant par l'esprit de Lucain, se teignent de plus vives couleurs ; elles grandissent encore ; il s'y fait comme un redou-blement d'énergie et d'éclat. Elles gagnent à être pressées, comme dirait Montaigne, au pied nombreux de la poésie. Mais ne parlons pas seulement de ce que Sénèque philosophe avait sculpté déjà, dans sa prose, en phrases savantes, en brillants aphorismes : ce que Sénèque poète avait dit en ïambes , ou même en vers lyriques , est mieux dit encore dans les hexamètres de Lucain. Puisque j'ai nommé Montaigne, je saisis l'occasion de citer quelques lignes, où l'auteur des Essais nous fait connaître son opinion sur l'auteur de la Pharsale : « J'aime Lucain, et le practique volontiers, non tant pour son style, que pour sa valeur propre et vérité de ses opinions et jugements. »
Je n'ai rien dit des comparaisons de Lucain, non pas qu'il n'y en ait de fort belles dans son poème, comme on le verra tout à l'heure; mais je n'aurais pu que répéter ce que j'ai dit à propos de ses descriptions. Car Lucain ne se borne pas, comme Virgile, aux traits les plus simples et les plus vrais : il épuise, peu s'en faut, tous les caractères de la simi* litude; il ne s'arrête qu'après avoir touché l'extrême limite où finissent les ressemblances : heureux encore s'il lui était arrivé de ne jamais les franchir! [Au reste, je vais transcrire ici quelqu'un de ces passages, si nombreux dans la Phar^ sale, où l'on peut saisir d'un seul coup d'œil tout ce qu'il y avait en Lucain de facultés puissantes, et tout ce qui manquait à son génie. Je prends, dans le premier livre, les pages qu'il a consacrées à expliquer les causes de la lutte, et h faire les portraits des deux rivaux.
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ttCfltte concorde discordante dura peu de tempi; et la paix régnait sans le vouloir des deux chefs. Crassus, placé entre eux, retardait seul la guerre prochaine. Ainsi Tisthme étroit divise les deux mers, et ne permet point à leurs flots de se heurter : que la terre se retire, et la mer Egée ira briser U mer d'Ionie. De môme, lorsque Crassus, qui séparait les armes cruelles des deux chefs, eut péri d'une mort misérable, et eut souillé du sang latin la ville assyrienne de Carrhes, le désastre que nous avaient fait subir les Partbes déchaîna les fureurs romaines. Vous avez plus fait que voua ne croyez en cette bataille, ô Arsacides ! vous avez donné la guerre civile à ceux que vous aviez vaincus. Le fer partage la royauté; et la fortune d'un peuple puissant, celte fortune maltresse de la mer, des terres, de tout Tunivers, n'a pu contenir deux hommes. Car Julie, surprise par la cruelle main des Parques, avait emporté chez les mftnes les gages de leur alliance, et ces torches nuptiales changées par un btal augure en torches funèbres. Une si les destins, ô Julie! t'avaient donné de demeurer plus longtemps à la lumière, toi seule tu pouvais retenir d'un bras ton époux courroucé, de l'autre ton père, et joindra leurs mains après les avoir désarmées, comme les Sabines, en se jetant dans la mêlée, unirent les beaux-pères et les gendres. Ta mort a dégagé leur foi ; rien ne s'oppose à ce que les chefs commencent la guerre : l'ambition jalouse les aiguillonne. Toi, Pompée, tu crains que des exploits nouveaux n'obscurcissent tes triomphes d'autrefois, et que tes lauriers conquis sur les pirates ne disparaissent devant la Gaule vaincue; toi. César, une suite de succès, l'habitude des combats enflent ton cœur, et ta fortune ne sait pas se résigner à un second rang. César ne peut plus supporter qu'un autre soit avant lui ; Pompée, qu'un autre l'égale. Qui a pris le plus justement les armes? nul n'oserait le dire. Chacun s'autorise d'un imposant suffrage : la cause victorieuse a eu pour elle les dieux ; la cause vaincue, Caton*
« Les forces des rivaux n'étaient pas égales. L'un, dont les années penchaient vers la vieillesse, et qui avait longtemps vécu paisible sous la toge, avait déaappris déjà dans