LUCAIN
la paix son métier de général : ambitieux de renommée, il prodigue lei fêtes à la multitude ; il se laisse aller tout entier aux souffles populaires , et il s*enivre des applaudissements de son théâtre ; il ne sait pas renouveler ses forces ; il se confie trop à son ancienne fortune : il n'y a plus debout que Tombre d*un grand nom. Tel, dans un champ fertile, un chêne majestueux, décoré des antiques trophées du peuple et des offrandes que lui ont consacrées les chefs militaires : il ne tient plus au sol par de fortes racines, il y est maintenu par son poids ; il déploie dans les airs ses rameaux dépouiU lés, et il fait ombre de son tronc, non de son feuillage ; mais, bien qu'il chancelle et qu'il menace ruine au premier souffle de TEurus, bien qu'à Tentour s'élève une forêt d'arbres robustes et solides, seul pourtant il est l'objet de tous les hom^mages. Il y avait, dans César, autre chose encore qu'un nom, qu'une réputation de général : il y avait une activité incapable de rester en place, une âme qui ne connaissait d'autre honte que de ne pas vaincre dans le combat. Ardent» indomptable, il porte la main partout où l'appellent l'espérance et la colère ; jamais il n'hésite à ensanglanter le glaive ; il pousse jusqu'au bout ses succès; il poursuit les faveurs de la fortune ; il renverse tout ce qui fait obstacle à sa marche vers l'empire ; sou bonheur est de se faire un chemin à travers les ruines. Ainsi la foudre jaillit du sein des nues» , sous l'effort des vents, et s'élance en grondant dans l'éther ébranlé : le monde retentit avec fracAs; le jour est sillonné; les peuples tremblants s'épouvantent. Sa flamme oblique éblouit les yeux; tout le ciel est en proie à sa furie; nulle matière n'arrête sa course : elle frappe en tombant, elle frappe en remontant, fait partout de vastes décombres, et puis rassemble ses feux épars. »
style } TeralllcaUeii 9 diction.
On ne peut pas plus comparer le style de Lucain à celui de Virgile, que la Pharsale à V Enéide, Ce n'est que par accès, si j'ose ainsi parler, que Lucain saisit l'expression forte, précise et juste, la vraie expression, celle sans laquelle l'idée laisse toujours à désirer quelque chose. Trop souvent
il se contente, comme dit un critique, d'indiquer sa pensée en termes vagues et confus, dont on a peine à démêler le sens. En se laissant aller à une imagination sans frein, il se condamnait à manquer sans cesse cette mesure au delà et en deçà de laquelle il n'y a plus de beau. Je ne dirai point, avec le rude César Scaliger, que Lucain parait quelquefois moins chanter qu'aboyer; mais il faut bien reconnaître que son chant est plein de notes discordantes. « Il n'a point, dit La Harpe, cette flexibilité qui varie les formes du style, le ion et les mouvements de la phrase, et la couleur des objets : c'est qu'il manque de ce jugement sain qui écarte l'exagération dans les peintures, l'enflure dans les idées, la fausseté dans les rapports, le mauvais choix, la longueur et la superfluité dans les détails ; c'est que, jetant tous ses vers dans le môme moule, et les faisant tous ronfler sur le même ton, il est également monotone pour l'esprit et pour l'oreille. Il en résulte que la plupart de ses beautés sont comme étouflées parmi tant de défauts, et que souvent le lecteur impatienté se refuse à la peine de les chercher, et à l'ennui de les attendre. »
L'observation de La Harpe sur la monotonie des vers de Lucain est parfaitement fondée. Il y a, dans la Pharsale, certaines coupes, certaines formes qui reviennent sans cesse : ainsi ce que M. Nisard nomme le refrain de Lucain, c'està-dire une phrase finie ou suspendue à la césure du troisième pied;. ainsi une espèce de vers où le substantif forme invariablement le sixième pied, et l'adjectif qui lui sert d'épithète, la césure du second pied ; ainsi de longues tirades sans rejet, où les vers tombent un à un, à peu près comme nos alexandrins chez les mauvais poètes. « Lucain, dit M. Nisard, n'a pas l'art de la période poétique. Sa phrase est ou lâche ou tendue, tantôt se traînant péniblement de vers en vers, tantôt suspendue uniformément au même pied; quelquefois arrêtée à chaque incidente, -quelquefois à chaque mot. II y a des exemples, dans Lucain, de vers coupés par quatre ou cinq virgules, comme par compartiments symétriques ; ce qui leur donne un air sautillant, tout à fait en désaccord avec les idées, qui sont presque toujours guindées et senten-