‹ Histoire De La Litterature RomaineChapitre 93 sur 124 · LUCAIN · texte numérisé non relu

LUCAIN

cieuses. Assurément, on rencontre toutes ces formes de style-là dans les belles poésies du siècle d'Auguste : mais elles y sont ménagées avec un art délicat; et, loin de se succéder uniformément, elles se relèvent l'une par l'autre; les rejets courent tour à tour d'un pied à l'autre, avec grâce, variété, harmonie. »

La langue poétique , en passant de Virgile à Lucain , ne s'est pas conservée plus pure que la langue de la prose en passant de Tile Live à Sénèque. Il y a, chez Lucain, des tours de phrases forcés et presque barbares, qui eussent effarouché le sens droit et le goût délicat des contemporains d'Auguste. Il y a des mots qui eussent été pour eux choses inouïes, et dont ils auraient eu peine quelquefois à deviner la signification. Il y a des termes qu'ils connaissaient, mais qu'ils n'eussent pas reconnus, sous les acceptions nouvelles dont Lucain les a revêtus. 11 y a des alliances de mots qui les eussent fait frémir. Il est vrai que les contemporains de Lucain prenaient toutes ces innovations pour autant de conquêtes, et qiie ces fausses richesses étaient à leurs yeux de vrais trésors. Quant à nous , qu'aucune passion sur de tels objets ne saurait plus décevoir, au moins pour ce qui concerne la langue latine, force nous est d'avouer que la diction de Virgile valait un peu mieux que celle de Lucain , et que ce qu'on appelait un progrès, un perfectionnement, un agrandissement, aurait dû s'appeler de tout autres noms. Je ne dis pas que les hommes du siècle de Lucain , pour avoir été dupes d'une illusion flatteuse, soient dignes d'ànathème : ne sommes-nous pas jouets nous-mêmes d'une illusion du même genre , et peut-être moins pardonnable encore?

Conelosloii.

Marmontel , après avoir énuméré la plupart des défauts de la PharsalBy se demande à lui-même ce qui reste donc à un poème dénué de charmes et de grâce, plein de longueurs et de négligences, et composé presque sans art. «Ce qui lui reste? répond le critique : des vers d'une beauté sublime ; des peintures dont la vigueur n'est affaiblie que par

498 CHAPITRE XXXUI.

des détails qu'on efface d'un trait de plume ; des morceaux dramatiques d'une éloquence rare, si l'on prend soin d'en retrancher quelques endroits de déclamation ; des caractères aussi hardiment dessinés que ceux d'Homère et de Corneille; des pensées d'une profondeur, d'une élévation étonnante; un fond de philosophie qu'on ne trouve au même degré dans aucun des poèmes anciens; le mérite d'avoir fait parler dignement Pompée, César, Brutus, Caton, les consuls de Rome et la fille des Scipion ; en un mot, le plus grand des événements politiques présenté par un jeune homme avec une majesté qui impose et un courage qui confond. » On peut ne pas acquiescer complètement à tous ces éloges : je ferais volontiers plus d'une réserve ; mais , au fond , le critique a raison.

P£TaON£.

H>tlt ht LA GtElIRfc CIVILE. — LE SATTRIdOM. — ViB tt P^TRONf. — ABTHENTICtti! DO SAÎYRICON. *^ PÉTRONE Et LES DÉCLAMATEtTltS.

Poëme de la fiuerre civile.

Le succès de la Pharsale dut empêcher Néron de dormir. Un favori de Néron, qui avait gardé les bonnes gr&ces du maître quand Lucàln les avait déjà perdues, voulut montrer que la Pharsale n'était pas un chef-d'œuvre, et entreprit de traiter à son tour le même sujet. Nul doute qu'il ne Tait fait pour plaire à Néron ; quant à l'intention de nuire à la re-nommée de Lucain, elle ressort manifestement de la préface critique où l'auteur expose le plan de son poème: « Mes enfants, dit Eumolpe, il y a bien de fausses vocations en poésie. Le premier venu, une fois qu'il a fait tenir un vers sur ses pieds, et enchâssé dans un cercle de mots une idée plus ou moins délicate , croit avoir de plein saut escaladé l'Héli'* con. Ainsi on voit des gens qui se sont longtemps exereéi

PSTAONE. 499

aux luttes du barreau se réfugier bien souvent au seiu pai* sibie de la ppésie, Comme en un port plus accessible, se figurant qu'une épopée est plus facile à construire qu'un plai* doyer enluminé de petites sentences scintillantes. Mais un esprit animé d'un peu nobles sentiments répugne à ces colifichets; et l'imagination ne saurait ni concevoir ni enfan«ter, à moins d'avoir été inondée d'un vaste fleuve de litté* rature. Il faut fuir^ dans les termes, tout ce que j'appellerai bassesse. Il faut prendre ses expressions autre part que la foule, et savoir dire : Je hais et repousse le profane vulgaire é En outre, il faut s'interdire ces sentences qui font saillie en dehors du corps de l'ouvrage : qu'elles se fondent dans la trame du poème , et qu'elles brillent de son coloris. Yoyêz Homère, et les Lyriques, et notre Virgile, et Horace si heu^reux et si savant dans ses hardiesses. Tous les autres, en effet, ou n'ont pas aperçu la route qui mène à la poésie, ou ils ont craint de la fouler de leurs vers. Et tenez ! quiconque, sans un grand fonds d'études, touchera cet immense sujet de la Guerre civile, trébuchera sous le fardeau. Car il ne s'agit point de rédiger en vers une série de faits : les historiens s'en acquittent bien mieux ; mais il faut qu'à travers mille détours, qu'à travers des interventions divines, qu'à travers le merveilleux des machines et des conceptions, se précipite librement l'essor de l'enthousiasme , et qu'on reconnaisse , dans le poème, plutôt le délire d'un esprit prophétique, que la scrupuleuse véracité du narrateur appuyé sur ses gai^ants^ Telle serait^ si votis l'approuvez, cette rapide esquisse, bien qu'elle n'ait pas encore reçu la dernière main^ »

Il reste près de trois cents vers du poème de la Guerre civile. Nous ne savons pas si Pétrone avait complété sotl œuvre. Ce que nous possédons n'est qu'un commencement, et ne conduit les faits que jusqu'au départ de Pompée pour la Thessalie. Les vers de Pétrone sont corrects et élégants, mais un peu faibles : ce n'est pas avec cette poésie honné** tement médiocre qu'on pouvait faire oublier Lucain. Il y a pourtant, surtout au début, quelques traits qui ne sont pM

Page 1