‹ Histoire De La Litterature RomaineChapitre 94 sur 124 · Ntf due, Êatyricw^, chapitre cxtitr · texte numérisé non relu

Ntf due, Êatyricw^, chapitre cxtitr

sans beauté. Pétrone caractérise assez heureusement , sinon trës-énergiquement, ]a corruption des Romains durant les derniers temps de la cépublique. Je traduirai quelques vers, pour donner une idée du ton général de Touvrage.

« Déjà les Romains vainqueurs possédaient tout l'univers, partout où s'étendent et la mer et les terres, tout ce qu'éclaire le soleil, de son lever à son coucher; et ils n'étaient point assouvis. Des vaisseaux pleins de trésors chargent les mers, qu'ils parcourent en tous sens. Que quelque recoin caché au delà des pays connus, que quelque terre produise l'or brillant : on la traite en ennemie ! On cherchait partout des richesses ; car les destins avaient résolu la funeste guerre. On ne se contentait plus des joies connues du vulgaire, des plaisirs aifadis par un usage commun.... La gourmandise est ingénieuse. Le sarget, qui vit au sein des eaux de la Sicile , est apporté vivant pour les tables de Rome; les huîtres, arrachées des rivages du Lucrin , figurent parmi les mets, et renouvellent à grands frais l'appétit des convives. Déjà l'onde du Phase est privée d'oiseaux ; et , sur sa rive muette , on n'entend que le vent soufflant dans les feuillages déserts. Au champ de Mars, même délire : les Quirites sont à qui les achète ; avides de gain, ils courent à l'appel, et ils prostituent leurs suffrages. Vénal est le peuple, vénale la curie des sénateurs. La faveur est au plus offrant; les vieillards euxmêmes ont perdu toute vertu, toute franchise : sous l'effort des richesses, la puissance est bouleversée ; la majesté même de Rome est à terre, corrompue par l'or: Caton vaincu est repoussé par le peuple. Le plus triste des deux candidats, c'est le vainqueur : il a honte d'avoir ravi les faisceaux à Caton. »

JLe Satyrlcon.

Le poème de la Guerre civile est un épisode du Saiyricon^ de ce livre étrange, dont le fond est un roman, mais où le roman n'est guère qu'un prétexte, et où l'auteur semble avoir versé tous ses portefeuilles, la poésie aussi bien que la prose. Le Satyricon est digne de son nom. C'est bien ce mélange de toutes choses, ce pot-pourri , ce mets composé

IȃTR0N1!. dOl

de mets divers, Satura lanx , comme disaient les Latins , la satire au sens primitif du mot, ou plutôt la sature. « Le narrateur et le héros du roman , dit le dernier traducteur de Pétrone', est une sorte de Gusman d'Alfarache , un jeune libertin perdu de dettes, sans fortune, sans famille, et réduit, avec tous ses talents, à vivre d'expédients plus ou moins pé* rilleux. À la verve énergique et vraie de ses tableaux , qui changent et se succèdent sans plan, presque sans transition, comme dans la vie réelle, nous sommes bien tentés de croire que Pétrone a peint en grande partie les phases mêmes de son existence de parvenu, qui s'approprie avec un rare bonheur le persiflage et Tesprit d'observation ironique d'un homme haut placé. Il prend avec la même aisance les tons les plus opposés : vers et prose , préceptes d'éloquence ou de morale, scènes de volupté, description comique d'un festin ridiculement fastueux, anecdotes supérieurement con« tées, entre autres cette matrone d'Ëphèse si connue, épopée même, lettres et propos d'amour raffiné et presque chevaleresque; tel est ce drame passionné, moqueur, fanfaron, tragique et burlesque , où le haut style et la narration la plus élégante succèdent au patois provincial et aux dictons populaires. »

Cela est bien indulgent, et, si je l'ose ainsi dire , sent un peu son traducteur. La vérité vraie serait plus sévère. II faut faire des réserves, quand on parle du style de Pétrone. La langue du siècle d'Auguste n'est guère moins altérée dans le Satyricon que dans les écrits de Sénèque ou dans la Pharsale. Pétrone, comme Lucain et comme Sénèque, porte toute son imagination sur les mots ; comme eux il pousse à l'image , et il matérialise la pensée. Son élégance est loin d'être toujours naturelle : il faut le louer seulement de n'être pas tombé dans l'aifectation aussi souvent que l'y eussent autorisé le goût et les exemples de ses contemporains. H a infiniment d'esprit : voilà le seul point qui soit parfaitement incontestable. Nous avons dit ce que valait son épopée; ses autres vers ne sont que des bluettes , empruntées même « pour la plupart, aux poètes grecs , des fleurs dérobées aux anthologies. Pétrone est un bon versificateur; mais il faut

décerner à d'autres le nom de bon poète. Il conte très-bien , il a de Tentrain et de la verve : c'est là son mérite comme prosateur. Mais jamais conteur n'embourba plus profondément dans toutes les ordures un talent plus digne d'être employé à d'autres usages. Les anecdotes qui ne sont que gaies et piquantes sont rares dans le Satyricon: en revanche, les anecdotes obscènes ou même infftmes y abondent. Pouf une matrone d'Éphèse, nous avons vingt récits à faire rejeter le livre avec horreur. Le Satyricon n'est , en définitive , qu'une abominable débauche d'esprit.

Il y avait , au xvii^ siècle, dans un certain monde , des amateurs forcenés, qui prônaient le Satyricon comme la merveille des merveilles : ils eussent consenti volontiers à la destruction de tout ce qui nous reste des œuvres du génie romain, pourvu qu'on leur laissât Pétrone. L'enthousiasme de Saint-Évremond ou de Bussy-Rabutîn prouve beaucoup plus contre les mœuï^S de Bussy-Rabulin et de Saînt-Évremond, que pour la délicatesse de leur goût. On dit que le grand Condé pensionnait lin lecteur uniquement chargé dé lui lire, et sans doute de lui expliquer le Satyricon, Je souhaiterais, pour l'honneur du grand Condé, que lô fait n^éût rien d'authentique.

Tle de Pétrone*

Titus Pétronius, surnommé Àrbiter, chevalier romain , était né à Marseille, on ne sait pas très-bien en quelle année. Il se poussa à la cour de l'empereur Claude, et il se fit don^ ner la charge de proconsul de Bithynie. Homme de plaisir, et môme, comme il s'en vantait, homme de paresse, il montra pourtant, selon Tacite, une certaine énergie et une certaine capacité dans l'administration de son gouverne'ment; et, plus tard, quand il eut été élevé au consulat, on eût pu le prendre pour un homme d'État véritable. Mais il se laissa volontairement retomber dans le vice et dans la mollesse, afin de mieux plaire à Néron. Il devint, à la cour de l'empereur, l'arbitre de toutes les élégances : rien n'était élégant, dit Tacite, délicat ou magnifique, s'il n'avait l'approbation de Pétrone. Tigellinus, selon l'expression de l'his-

FÉTBONB. 503

torien, vit un rival dangereux dans un homme qui s'enten* dait mieux que lui à Tart des voluptés. II parvint à perdre Pétrone dans Tesprit de Néron. Il fil concevoir à Tempereur des soupçons sur les liaisons de Pétrone avec Scévinus. Des dépositions de faux témoins firent le reste; et Pétrone vit bientôt qu'il n'avait plus qu'à mourir. « Dans ce moment , dit Tacite, Néron était allé en Campanie ; Pétrone, qui s'était avancé jusqu'à Cumes, eut défense de passer outre. Il ne voulut pas porter plus loin ce poids de crainte et d'espérance^ ni toutefois trancher brusquement sa vie. Il se coupa lesveines, les referma, les rouvrit à volonté; il entretenait ses amis , non sur l'immortalité de l'âme , non sur les opinions des philosophes , ne voulant rien de sérieux, rien qui annonçât des prétentions de courage : il se faisait réciter det^ poésies badines et des vers gracieux. Il récompensa quelques esclaves , en fit châtier d'autres ; il se promena , il dormit , afin que sa mort, quoique violente, eût l'air d'une mort na^ turelle; et, dans son testament même, il ne mit point, comme tant d'autres , des adulations pour Néron , pour Tigellinus, ni pour aucune des puissances du temps. Il écrivit l'histoire des déportements du prince, en en détaillant las plus monstrueuses recherches, sous les noms d'hommes débauchés et dé femmes perdues. 11 l'envoya cachetée à Néron, et brisa le cachet, de peur qu'on ne s'en servit ensuite pour perdre des innocents ^ » Pline l'Ancien dit que Pétrone brisa aussi, avant de mourir, une coupe précieuse dont il ne voulait pas que Néron pût jouir après lui.

C'était en Vm 67, c'est-à-dire deux ans environ après la mort de Lucain, que Pétrone périssait victime de la haine de Tigellinus et de la jalousie de Néron.

Authenticité du Satyrieon.

Quelques-uns se sont imaginé que le Satyricon était pré>< cisément l'écrit que Pétrone avait envoyé cacheté à l'empe* reur. C'est une opinion qui ne peut guère se soutenir. L'écrit dont parle Tacite devait être assez court ; or, oe qui

i . Tacita, imialM, U^re XVI, c^^apitre xix.

504 CHAPITRE XXXIT.

nous reste du Satyricon est bien long, pour avoir été rédigé par un homme qui s'était fait ouvrir les veines; et ce reste est tout au plus le huitième ou même le dixième de ce qu'était l'ouvrage. Il n'y a rien, dans le Satyricon, où l'on puisse reconnaître Néron et sa cour. Tout s'y trouve, excepté les tableaux qui devraient s'y trouver, s'il était ce qu'on veut bien dire. Voltaire ne voulut jamais croire que le Satyricon fût une diatribe personnelle et presque nominative. Il y a plus loin, selon lui, de Trimalchion à Néron, que de Gilles à Louis XIY. Si l'on tient, à toute force, à voir, dans Trimalchion, la caricature d' un des Césars, ce n'est pas Néron qu'il faut en rapprocher, c'est Claude, ce même Claude qui avait déjà inspiré V Apocolokyntose , et qui nous a valu peutêtre, grâce à ses ridicules, les deux seules ménippées latines qui subsistent encore. Il est prouvé d'ailleurs, par un témoignage irrécusable, que Pétrone n'avait pas composé seu« lement l'écrit qu41 envoya à Néron : u Pétrone, dit quelque part Macrobe, au moyen d'aventures fictives, écrivit des histoires d'amour et de petits contes. » Ces paroles , comme le remarque un critique, constatent suffisammenM'existence du Satyricon.

Pétrone et Um iléelamatenrs.

Le Satyricon, tel que nous le possédons, n'est qu'une suite de fragments plus ou moins longs, dont on ne peut que deviner la place respective. Ils ont été découverts et publiés successivement ; et le plus considérable, celui qui contient le récit du souper de Trimalchion, n'a été trouvé qu'en 1663. Le premier fragment est d'un beau et sérieux caractère. Nous avons vu Pétrone, dans la préface de son épopée, parler de la poésie en homme qui s'y connatt: c'est par une page non moins sensée que s'ouvre aujourd'hui son livre ; mais il s'agit, dans cette page, de l'éloquence et non plus de la poésie. Nous transcrivons ici, tout à la fois à titre de document littéraire et commis un nouvel échantillon du talent de Pétrone, cette piquante diatribe contre les déclamations. « Ne sont-ils pas tourmentés d'une frénésie du même genre, les déclamateurs qui s'écrient : Ces blessures, c'est

PÉTRONB. 505

pour la liberté publique C[ue je les ai reçues; cet œil, c*est pour vous que je Tai perdu ; donnez-moi un guide qui me conduise vers mes enfants, car mes jarrets mutilés ne soutiennent pas mes membres. — Ces amplifications seraient encore tolérables, si elles frayaient la route à ceux qui veulent atteindre à l'éloquence. Aujourd'hui, grâce à Tenflure des sujets, au vain retentissement des sentences, tout ce qu'ils gagnent, c'est, quand ils débutent au barreau, de se croire transportés dans un autre monde. Et les jeunes gens ne deviennent si absurdes, selon moi, dans les écoles, que parce qu'ils n'y entendent-ou n'y voient rien de ce qui se passe dans la vie ordinaire : ce sont des pirates embusqués avec des chaînes sur le rivage ; ce sont des tyrans traçant des édits par lesquels ils prescrivent à des fils de couper la tète à leurs pères; ce sont des réponses d'oracles consultés à propos d'une peste et enjoignant d'immoler trois vierges ou davantage ; ce sont de petites périodes emmiellées ; et tout, paroles et faits, est comme saupoudré de pavot et de sésame.

« Ceux qui sont nourris au milieu de ces fadaises ne peuvent pas plus avoir le sens commun, que ceux qui habitent dans une cuisine ne peuvent sentir bon. Maîtres! c'est vous tous les premiers, ne vous en déplaise, qui avez tué l'éloquence. Oui, avec vos puérils cliquetis de mots, vos jeux de phrases artificiels, vous êtes parvenus à énerver, à abattre le corps du style. On n'enchaînait pas encore les jeunes gens à des déclamations, au temps où Sophocle et Euripide trouvèrent la langue qu'il fallait pour leur usage. Jamais rhéteur à l'ombre de son école n'avait encore détruit les talents naturels, quand Pindare et les neuf Lyriques craignirent de chanter sur les rhythmes d'Homère. Et, sans même citer les poètes en témoignage, certes je ne vois point que ni Platon ni Démosthène aient abordé ce genre d'exercice. Un style noble, et, pour ainsi dire, pudique, n'admetnifardni bouffissure : sa beauté native fait toute son élévation. C'est depuis peu que cette loquacité ronflante et hyperbolique a passé de l'Asie dans Athènes, et a flétri par son influence, comme un astre malfaisant, les jeunes esprits qui s'élan-

506 CHAPITRE XXXIY.

çaient vers le beau. Du même coup, le génie oratoire s'arrêta paralysé et se tut. Qui s'approcha depuis de la hauteur de Thucydide, de la gloire d'Hypéride? La poésie elle-même ne brilla plus d'un pur et frais coloris; mais toutes choses, comme repues du même venin, périrent avant d'atteindre la maturité de l'âge. La peinture aussi ne fit pas une autre fin, depuis que la présomptueuse Egypte inventa pour un si grand art des méthodes expéditives. »

VALliRIUS CÀTON. — PERSE. — TUBNUS. — SULPIGIA. — JOYÉNAL. — GÉNIE DE JUVÉNAL. — STYLE DE JUYÉNAL. — CITATIONS.

Talérlns Caiom.

On pourrait rattacher à la poésie bucolique, tout autant qu'à la satire, un petit poème intitulé Imprécations^ qu'on s'accorde à regarder comme une production du siècle d'Auguste. C'est une espèce de dialogue en vers, dans le genre de ceux de Théocrite et de Virgile. Le sujet du poëme est double. Ce sont d'abord, comme l'indique le titre, des plaintes et des imprécations : celui qui les pousse est un malheureux qu'on a dépouillé de son domaine^ durant les proscriptions de Sylla. Ce sont ensuite des lamentations sur l'absence d'une amante, nommée Lydie. Rien n'empêche de supposer que le poëme formait originairement deux pièces distinctes. Quelques-uns veulent même que ces deux pièces soient de deux auteurs différents; seulement ces deux auteurs auraient vécu l'un et l'autre dans la bonne époque.

Le style des Imprécations est pur, la versification en est simple et harmonieuse; mais je dois dire que la principale qualité du poëme est l'absence à peu près complète de tout défaut, au moins de tout défaut choquant.

Si l'auteur des Imprécations était personnellement, comme

le prétendent certains critiques, le héros de son poëme, il serait antérieur à Virgile et à Horace, et contemporain, pour sûr, de César et de Cicéron. li faudrait le louer alors de la facture élégante de ses vers, et le compter, avec Lucrèce et Catulle, parmi ceux à qui la poésie du grand siècle a dû ses dernières préparations. Mais il n'y a guère de doute que cette aventure de biens confisqués n'ait été pour le poètequ'une simple matière, empruntée à l'histoire du^passé. On affirmerait presque qu'il a eu l'ambition de donner un pen« dant au Tityre de Virgile, et qu'il n'est qu'un imitateur du poète des Eglogues^ bien loin d'avoir été un de ses devan* ciers. Il y en a qui ont cru que c'était Virgile, qui s'était ainsi imité lui-même ; et le poème est intitulé, dans les ma* nuscrits : Imprécations de Virgilius Maro, On n'a pas eu de peine à montrer l'absurdité de la supposition. Le nom de Lydie a fait penser à un grammairien du temps de Virgile et d'Horace, nommé Valérius Caton, qui se piquait de poésie, et qui avait célébré une Lydie dans ses vers. C'est ce Valérius Caton qui serait donc l'auteur du poème, ou des deux morceaux de poésie réunis sous le titre d^lmprécch tions.

Il ne faut pas confondre Valérius Caton d'Antium, écrivain de l'époque classique , avec Dionysius Caton , écrivain du m* siècle de notre ère, dont les Distiques moraux ont eu une grande vogue en leur temps, et surtout au moyen âge. La rapsodie de Dionysius Caton n'a guère de remarquable que son étendue : ces quatre livres de sentences n'ont presque rien de commun avec la poésie, ni même avec la littérature ; et ce n'est que dans des siècles sans goût qu'un demi-barbare, comme Dionysius Caton, a pu être compté parmi les gloires de Rome, et usurper sur les droits sacrés des véritables génies, en évinçant des écoles les modèles autrefois admirés, et en s'y substituant à leur place.

Perse.

Valérius Caton, ou l'auteur quel qu'il soit, du petit poème qu'on lui attribue, n'était qu'un versificateur estimable et un homme de talent; Perse fut un vrai poète, et presque un

508 CHAPITRS XXXV.

homme de génie. Les six satires que Perse nous a laissées ne sont pas des chefs-d'œuvre ; la veine du poète est loin d*être pure ; Tor y est mélangé de toute sorte de métaux de bas aloi; mais, malgré tout, Tor n'y est pas rare, et Perse a des beautés éclatantes, capables de racheter les plus im^ pardonnables défauts. En lisant ces satires, les premiers essais et. le dernier travail d*un poète mort avant î*âge, on ne peut s'empêcher de reconnaître que Perse fut heureusement doué par la nature, et qu'il ne lui a manqué qu'un peu de maturité, qu'une expérience réelle de la vie ; on comprend l'admiration des contemporains poursesouvrages; on s'explique que Quintilien ait écrit cette phrase, souvent citée : « Perse, bien qu'avec un seul livre, a mérité beaucoup de gloire, et de vraie gloire. »

Aulus Persius Flaccus naquit en l'an 34, à Volterre, ville d'Étrurie. Sa famille appartenait à l'ordre équestre, et était alliée aux maisons les plus considérables de l'empire. Il vint à Rome à l'âge de douze ans, et il y fit de brillantes études, sous les rhéteurs les plus célèbres, et sous le philosophe stoïcien Cornutus. Il se lia, dans les écoles, avec Lucain, plus jeune que lui de quelques années. On dit que Lucain était le plus enthousiaste de ses admirateurs, et que, quand Perse récitait ses vers, Lucain avait de la peine à retenir ses acclamations. Perse, tout imbu qu'il fût des maximes du stoïcisme, et bien qu'ami dévoué de Lucain, goûtait assez peu la personne et les ouvrages de Sénèque. Il ne connut d'ailleurs qu'assez tard le fameux philosophe, et il n'eut pas le temps de se laisser séduire aux charmes dé son esprit. Il mourut à vingt-huit ans, mais de mort naturelle. Ce n'est pas qu'il ne se fût exposé aux implacables rancunes de Néron. Il y a, dans ses satires, plus d'une allusion qui eût pu lui coûter la vie. Tel vers, ridiculisé par le satirique , serait même, suivant quelques-uns, un vers de Néron. Il n'en fallait pas tant pour se donner la chance de finir en s'ouvrant les veines. On dit aussi que Cornutus jugea à propos d'effacer, dans les satires de Perse, quelques traits manifestement dirigés contre le tyran. Quoi qu'il en soit. Perse n'eut à soufirir que de la rigueur du

destin ; ou plutôt la Providence le sauva, par la mort, des dures nécessités où il eût peut-être été réduit plus tard, comme tant d'autres.

Les anciens s'accordent à vanter les qualités morales de Perse, son amour pour sa mère, son affection pour tous les siens, son dévouement pour ses amis. C'était un beau jeune homme, mais fort sobre et fort chaste, doux commeune jeune fille, et rougissant au moindre mot. Il traita toute sa vie Cornutus comme un second père, et il lui légua par testament sa bibliothèque, et une somme d'argent considérable ; legs dont le philosophe n'accepta qu'une part, les livres, et dont il remit l'autre aux héritiers naturels.

Bayle juge avec sévérité Perse et ses ouvrages. Bayle, dont le style est la clarté même, ne pouvait pas se faire l'esprit à ces ténèbres où se complaît trop souvent la pensée du poète. « Ses panégyristes, dit-il, auront beau faire et beau dire, il sera toujours vrai qu'il a écrit durement ^et obscurément. On pourrait presque le nommer le Lycophron des Latins. Scaliger le père, et plusieurs autres excellents critiques, disent beaucoup de mai de lui. Peut-être se jettent-ils dans une extrémité moins supportable que ne le serait une grande estime pour ce poète. Notez que la dureté du temps où il a vécu ne peut servir d'excuse à l'obscurité de son style , comme quelques-uns le prétendent. Il est évident à tous ceux qui lisent Perse avec attention, qu'il est obscur, non par politique, mais par le goût qu'il s'était donné, et par le tour qu'il avait fait prendre à son génie ; car, si la crainte de se faire des affaires à la cour l'eût engagé à couvrir, sous des nuages épais, ses conceptions, il n'aurait pris ce parti que dans les matières qui eussent eu quelque rapport à la vie du tyran. Mais on voit qu'il entortille ses paroles, et qu'il recourt à des allusions et des figures énigmatiques, lors même qu'il ne s'agit que d'insinuer une maxime de morale, dont l'explication la plus claire n'eût su fournir à Néron le moindre prétexte de se tâcher. »

Il y a beaucoup de vrai dans ces observations, mais de l'exagération aussi, et même un peu d'injustice. Perse est obscur sans excuse; j'en suis d'accord : il ne Test que pour

avoir voulu Tétre, et non point, comme Lucrèce, par exem^ pie, à raison des sujets qu'il a traités. Il est bien certain que Perse nous condamne à un rude labeur, quelquefois sans profit, à des tortures qui ne sont que des tortures. Sous ses énigmes, il n*y a pas toujours un mot qui vaille la peine qu'on cherche tant. Ses idées ne sont pas toujours de vraies idées. Perse, en jeune homme qu'il était, a eu le tort de croire qu'on pouvait se faire à volonté grand philosophe, penseur profond. Aussi n'a-t-U trop souvent que l'affectation de la profondeur. Mais il faut dire qu'il y a chez lui autre chose que des pensées fausses ou contestables, que des sentiments guindés et hors de nature , que des mots vides et sonores. C'est lui faire injure que de le comparer à Lycophron. Lycophron est un érudU» qui rédige sa science mythologique en phrases sibyllines, qui la met en vers, ou plutôt qui la scande en lignes ïambiques. Perse est un poète, qui s'est figuré que c'était trop peu de penser sa pensée et de la dire simplement, et que le beau était dans le nouveau ou dans l'extraordinaire. Mais ce nouveau qu'il ambitionne, il ne le poursuit pas toujours en vain; et, pour quelques tours bizarres ou forcés, pour quelques expressions de mauvais goût, pour quelques termes détournés de leur acception naturelle, que de mots heureux, que de traits vifs et piquants, que de bonnes fortunes de style! Lisez Lycophron, si vous pouvez; et citez-moi un vers, un seul vers^ dans tout son fatras , qui ait seulement figure humaine. Combien de vers admirables, au contraire, ne rencontre-t-on pas à travers les ronces et les broussailles du satirique latin I Quelles belles et larges places môme, bien dégjtgées et bien verdoyantes I Boileau en savait quelque chose, lui qui a fait à Perse tant d'emprunts, et qui se confesse si redevable à cette imparfaite mais puissante poésie. Boileau ne fait pas môme toutes les réserves que je voudrais, puisqu'il pardonne à Perse son obscurité, en faveur de ce qu'il y a de serré et de pressant dans ses vers ; il se contente aussi de dire que Perse affecte d'y enfermer moins de mots que de sens : nous ajouterions que Perse, si sobre de mots, est maintes fois encore plus sobre de pensées, et que ses mots ne sont bien souvent que

dq^ apparences. Boileàu aurait pu dire aussi que Perse, qui n'a ni l'enjouement, ni Texquise urbanité d'Horace, n'a pas eu le bon esprit d'éviter les rencontres où la lutte, contre un pareil modèle, ne pouvait tourner à sa gloire : il les recherche plutôt, et il s'expose, de propos délibéré, à des comparaisons fâcheuses. Boileau aurait pu dire bien d'autres choses encore ; mais que ne devait-il point pardonner au poète qui lui avait fourni à copier plus d'un tableau dont lui-même avait été impuissant à reproduire toute la couleur, toute la vivante énergie? Qu'y a-t-il de plus beau, dans notre poésie, que la scène où Boileau nous peint les suggestions de l'Avarice , et son triomphe sur la paresse de l'homme? Hé bien! Boileau doit cette scène à Perse; et, loin d'avoir embelli l'original , il en a effacé les plus beaux traits. Dans Perse, le tableau est double : la Volupté dispute à l'Avarice sa conquête ; et l'homme n'échappe à un joug que pour tomber sous un autre joug. Et ce n'est' pas ici qu'on peut reprocher à Perse de sacrifier rien aux appa^ rences : verve, bon sens, clarté même, la pensée et l'expression , la vérité et l'éclat, tout y est à souhait, et à contenter les pkts difficiles. Ce qui en restera dans une traduction ne sera peut-être qu'une ombre; mais cette ombre aidera, je l'espère, à faire deviner la réalité.

c Tu ronfles paresseusement le matin. Debout, dit l'Avarice; allons debout. Tu refuses; elle insiste. Debout, ditelle. — Je ne puis. — Debout. — Et pourquoi faire? — Tu le demandes I va chercher dans le Pont des poissons exquis; apporte du castoréum, du chanvre, de l'ébène, de l'encens, des étoffes luisantes de Cos ; enlève le premier le poivre nouveau du dos d'un chameau altéré ; trafique, parjure-toi. — Mais Jupiter entendra. — Ah! imbécile, résigne-toi à gratter du doigt jusqu'au fond ta salière épuisée, si tu prétends vivre d'accord avec Jupiter.

« Déjà ta robe est retrouss.ee; tu charges tes esclaves de ta valise et de la cruche au vin : vite au vaisseau. Rien n'empêc|^ que tu fendes de ton vaste navire la mer Egée , à moins que l'adroite Volupté ne te tire à l'écart, pour te donner ses avis : Où cours-tu de ce pas, insensé? où? que de-

512 CBAPlTftB XXXV.

mandes-tu? Sous ta poitrine brûlante fermente une ni|Ie fureur, que ne pourrait éteindre une urne de ciguë. Toi, traverser la mer! toi Rasseoir sur des câbles, prendre pour table un banc de rameur, et boire du clairet piqué de Véies, exhalant du vase au large fond Todeur fétide de la poix ! Que te faut-il? que ton argent qu'ici tu nourrissais au modeste denier cinq, achève de suer Ténorme denier onze? Livre-toi à la joie; cueillons les plaisirs : jouir c'est vivre. Un jour tu ne seras plus que cendre, ombre, vain nom. Vis en te souvenant de la mort : Theure fuit; ce que je dis est déjà loin. « Hé bien! que fais-tu? Te voilà tiraillé par deux hameçons contraires : suis-tu celui-ci ou celui-là? Tu subiras nécessairement tour à tour les caprices de ces deux maîtres, et tu passeras alternativement d'un joug à l'autre. Gardetoi, parce qu'une fois que tu auras résisté, et que tu ne te seras pas rendu à un ordre pressant, de dire : Enfin j'ai brisé mes fers I Car, à force de lutter, le chien aussi emporte son nœud; mais, dans sa fuite, il traîne pendant à son cou un long bout de sa chaîne ^ »

Tuma«.

Un contemporain de Perse , nommé Turnus, est cité au nombre des poètes satiriques. Ce fut, dit-on, en son temps, un homme distingué et d'un mâle courage. C'est en ce sens que Martial parle de lui. On lit, dans quelques recueils, à la suite des œuvres des grands satiriques, un morceau remarquable par la verve et l'énergie, sur l'avilissement des poètes au temps de Néron. Ce morceau a été publié pour la première fois par Balzac, et signé par lui du nom de Turnus. Mais ce n'est, en réalité, qu'une belle imitation de Pantique. Tous les critiques bien informés savent à quoi s'en tenir sur la vraie origine de ces vers ; et c'est au premier éditeur, c'est à Balzac en personne qu'ils reportent l'honneur de les avoir écrits.

Snlplela.

Domitien se passa un jour la fantaisie de chasser de lAme

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