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CHAPITRE III

COUP D OEFL GÉNÉRAL SUR LA LITTÉRATURE GRECQUE ET SUR SES PRINCIPALES ÉPOQUES.

La littérature grecque est l'expansion la plus complète et l'expression la plus achevée de l'esprit humain, tirant tout de ses seules forces et n'empruntant qu'à lui-même toutes ses ressources, tous ses trésors. Elle a le double honneur d'avoir trouvé, déterminé, fixé les lois mêmes de la pensée et d'en avoir formulé les productions dans la langue la plus logique, la plus ingénieuse, la plus riche et la plus musicale que les hommes aient jamais parlée. Son influence a été immense, et l'on ne peut douter qu'elle ne se continue à travers de longs siècles. Aujourd'hui même, en effet, que les découvertes en tout genre ont placé les modernes bien au-dessus des anciens dans le domaine scientifique, la supériorité intellectuelle et littéraire des Grecs n'a rien perdu de sa force et de son étendue. « Les Grecs étaient peu nombreux, a dit une femme célèbre, mais l'univers les regardait. » L'univers les regarde encore, et le retentissement de leur parole se prolonge chez les nations civilisées, comme par une suite d'échos que le temps n'a point affaiblis.

Il est donc vrai de dire que le caractère qui distingue avant tout la littérature grecque, c'est l'originalité. Mais cette originalité même, d'où lui vient-elle '^ Nous allons l'expliquer. Bien que la race hell nique ait reçu les premiers germes de sa langue et de sa littérature de

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colonies venues d'Asie et comprises sous la dénomination générale de Pélasges, elle s'appropria si intimement, grâce à la vigueur et à l'indépendance de son génie natif, l'héritage transmis par ces étrangers , que tout vestige d'une provenance éloignée ne tarda pas à disparaître et à se fondre dans une merveilleuse unité. Ainsi la littérature grecque n'est aussi profondément originale que parce qu'elle est une. Seulement cette force de concentration et d'assimilation qui la caractérise à son début n'est pas tellement puissante, qu'elle ne laisse aux différents types, physiques ou moraux, dont se compose le monde grec, leur physionomie individuelle, leur air particulier. De même que, lorsqu'on jette les regards sur la carte de la Grèce, la multiplicité des groupes d'iles répandues sur la mer, où se détachent, en face l'une de l'autre, la péninsule hellénique et l'Asie Mineure, qui lui a versé ses habitants et qu'elle remplit à son tour de villes grecques, cette diversité de rivages, ces courbures variées de golfes et de ports, n'empêchent pas l'œil de ne voir dans cette sorte de mobilité géographique qu'une seule et même contrée; de même la différence des dialectes constitutifs de la langue grecque, l'éolien, le dorien et l'ionien, n'enlève rien à sa littérature de l'unité qui est son essence. On en peut dire autant des œuvres que le génie grec a produites. Emanées toutes d'un seul et même esprit, marquées du même sceau rehgieux, moral et httéraire, elles ont pourtant leur allure propre et ne se confondent pas plus que les auteurs qui les ont composées cà des époques diverses ou dans des localités différentes. Chaque genre de composition en prose s'y distingue

constamment des autres par les formes qui lui sont spécialement affectées, et à chaque espèce de poésie est assigné un mètre particulier, dont les écrivains ne secouent jamais le joug. Si donc on a dit avec raison que la littérature grecque est sortie tout entière du génie , à la fois passionné et réfléchi , de la race hellénique, comme Minerve, symbole de l'enthousiasme et de la prudence, s'est élancée tout armée du cerveau de Jupiter, cette image, qui semble désigner l'unité de conception et de création dans les œuvres de l'esprit, n'est point opposée à l'idée d'une variété d'expression , dont les divers attributs de la déesse sont, au contraire, un ingénieux emblème.

Il résulte de ces faits que la littérature grecque offre, à son origine et dans son progrès, le spectacle d'un ensemble harmonieux et complet : c'est, pour ainsi dire, un être fortement constitué , chez qui les plus heureux dons de la sensibilité et de l'intelligence se manifestent dès le berceau, sous un ciel admirable, se déploient, fécondés par l'étude et mûris par Texpérience, dans le cours d'une belle vie, et répandent encore de l'éclat jusqu'à la dernière vieillesse. 11 y a plus : les chefsd'œuvre des écrivains grecs ne périssent point, quand le peuple qui les a produits ne figure plus sur la scène du monde. C'est à eux que les nations modernes vont emprunter toutes les formes que la pensée peut revêtir, soit en prose, soit en poésie, parce que la perfection de leur goût en a tout d'abord consacré les modèles dans des ouvrages qui sont le type éternel de la beauté.

L'histoire de la littérature grecque embrasse une

période de plus de vingt siècles , et les phases que son développement a suivies peuvent se répartir en six grandes époques.

Première époque. La première époque est toute mythique ou fabuleuse. Elle remonte jusqu'aux temps anté-historiques et se termine à la guerre de Troie, c'est-à-dire vers Tan 1270 avant Jésus-Christ. Religion, poésie et musique s'y trouvent tout d'abord réunies entre les mains des aèdes ou chanteurs, qui amusent de légendes mythologiques, instruisent de préceptes moraux, de lois civiles, de rites sacrés, et dotent de poëmes harmonieux, émanés, dit-on, des lèvres mêmes des Muses, les tribus de la Thrace et de la Thessalie, les libres montagnards répandus sur les croupes boisées de rOlympe, de l'Hélicon, du Parnasse et du Pinde. « C'est là, dit Herder, que se sont formées les premières sociétés humaines ; là ont retenti pour la première fois les accords de la lyre et de la cithare. En Thessalie, et jusque dans la Béotie, si peu renommée depuis pour les productions des arts, pas une fontaine, pas un ruisseau, pas une colline , pas un bosquet que n'ait effleuré le souffle du génie, que n'aient immortalisé les merveilles des poètes. Ici coulait le Pénée; là se prolongeaient les délicieux ombrages de la vallée de Tempe : ici Apollon s'est égaré sous l'habit d'un berger; là les géants ont entassé les montagnes. »

Quelques noms traditionnels servent à caractériser cette période à la fois sacerdotale et poétique : c'est Linus , Olen , Musée , Eumolpe , et surtout Orphée , qui semble résumer en lui tous les éléments civilisateurs de ces temps reculés. Les manifestations des sentiments

de crainte pieuse ou de reconnaissance envers les dieux, les élans de la joie ou de la douleur, de l'indignation ou de la tendresse qu'éveille au cœur de l'homme la vie domestique et sociale ou le cours des événements humains , sont enfermés dans des chants qui durent être, à l'origine, d'une médiocre étendue et d'une simplicité toute naturelle à des peuples vivant de la chasse, occupés à la culture des moissons et des vignes, à l'éducation des abeilles et des troupeaux. On donnait à ces poëmes le nom (ï hymne , quand ils célébraient un dieu ou un héros; de linus ou de thrène, quand ils exprimaient la tristesse et les regrets; àe péan, quand ils chantaient le retour du printemps, l'espoir d'une faveur divine, le bonheur d'un vœu accompli; ÔLliijménée, lorsqu'ils accompagnaient deux jeunes époux à la maison nuptiale ; de nmne, quand ils étaient redits par un chœur chantant ou par des groupes de danse.

L'imagination vive et ingénieuse des poètes allait plus loin encore. Elle transformait en divinités toutes les forces de la nature : elle peuplait d'êtres puissants la terre, le ciel, la mer; et en même temps la raison, épurant ces croyances, initiait, dans des réunions mystérieuses, les sociétés naissantes au dogme de l'immortalité de l'âme, à celui d'un Dieu punisseur et rémunérateur. C'étaient là autant de sujets que s'appropriait la poésie, sans compter que les migrations des peuples , plus fréquentes durant cette période, les révolutions intérieures, les aventures, les guerres, les trajets lointains, lui offraient sans cesse un nouvel aliment. On voit alors se succéder l'expédition des Argonautes, grande coursi maritime, autour de laquelle se groupent les noms de

Jason, de Médée, de Castor et Pollux, de Pelée, d'Orphée, d'Hercule; puis la guerre des Sept chefs contre Thèbes, à laquelle se rattachent les noms tragiques d'OEdipe et de ses deux fils; enfin la guerre de Troie, qui, réunissant pour la première fois toute la race hellénique, qu'elle transporte sur les rivages de l'Asie Mineure, amène entre les peuplades grecques des liaisons plus intimes, la familiarise avec une foule d'objets jusqu'alors inconnus pour elle , et ouvre ainsi des perspectives immenses à son essor poétique.

Deuxième époque. On donne à cette époque le nom d'époque héroïque : elle s'étend depuis le siège de Troie jusqu'à Solon. La poésie épique et la poésie lyrique y brillent du plus vif éclat. C'est alors que paraît Homère, dont nous apprécierons plus loin l'immortel génie.

A côté de lui se place le poëte, que l'on a surnommé l'Homère de la Grèce européenne, Hésiode, du bourg d'Ascra, en Béotie, dont les Travaux et les Jours sont un chef-d'œuvre de poésie didactique. On peut considérer son poëme comme le manuel du chef de famille. Les leçons de l'agriculture et de la navigation y sont embellies de toutes les grâces du style, de toute la richesse des images, et, ce qui vaut mieux encore, rehaussées de conseils moraux, que des tournures pittoresques et charmantes gravaient plus profondément encore dans la mémoire des jeunes gens qui les apprenaient par cœur. La Théogonie y du même poëte, est une continuation des poëmes orphiques et sacerdotaux de l'époque précédente : Hésiode y raconte l'origine du monde sous le nom de divinités, qui ne sont que le symbole des forces actives de la création :

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