HOMÈRE : L ILIADE ET L'ODYSSÉE
Avant que la lutte de l'Europe et de l'Asie, tant de fois renouvelée dans l'histoire du monde, eût fait éclater l'héroïsme de la Grèce républicaine à Marathon , aux Thcrmopyles, à Salamine, à Platées et à Mycale, la Grèce monarchique s'était réunie et avait éprouvé ses forces en assiégeant et en détruisant une des cités les plus opulentes de la côte de l'Hellespont. Vainqueurs de Troie, les Grecs rapportèrent, chacun dans leur patrie respective, les souvenirs vivants, animés, amplipliés, de ce long siège de dix années, des assauts livrés, des combats soutenus et des guerriers morts avec courage dans les champs qu'arrose le Simois. Dès lors, soit dans la famille, à la fin du banquet, soit dans ces lieux de causerie nommés leschés, ou bien encore, le soir, au foyer du laboureur, sous la tente du soldat, sur le pont du navire, les guerriers et les marins aimaient à redire à leurs compatriotes, à leurs amis et à leurs hôtes, qui les transmirent après d'âge en âge, convertis en légendes et agrandis par l'imagination du conteur et de l'auditeur, les récits oii les noms d'Agamemnon, d'Achille, de Nestor, d'Ulysse, d'Hector, de Paris et de Priam revenaient sans cesse, mêlés à ceux des divinités helléniques et asiatiques, que la crédulité religieuse intéressait au triomphe ou à la défaite des héros pour lesquels l'Olympe entier avait pris part. C'est de ces légendes, dont l'ensemble composa ce qu'on nomme le cycle troyen, et dont la poésie lyrique des
aèdes ne fut point la dernière à s'emparer pour en faire le sujet de ses chants, que s'est formée la poésie épique.
Le plus glorieux des poètes épiques, celui qui recueillit l'hérilage chantant des aèdes Thamyris, Démodocus et Phémius, pour l'étendre et le porter, comme d'un bond, à la perfection idéale, c'est Homère. « Par nn rare bonheur, dit Herder, ses chants épars ont été religieusement recueillis et forment, dans leur ensemble, un double édifice, qui, après des milliers d'années, brille encore comme un palais indestructible de dieux et de héros. De même que les hommes se sont efforcés d'expliquer les merveilles de la nature, ils sont allés çà et là s'enquérir de la vie d'Homère, qui, en effet, était un véritable enfant de la nature, un heureux barde des rivages de l'Ionie. Peut-être plusieurs poêles, qui l'égalaient pour le génie et dont le genre humain a perdu le souvenir, ont- ils mérité de partager la gloire dont il jouit seul. Pour lui, on lui a érigé des temples, il a été adoré comme une divinité humaine; mais ce culte passionné eût été presque illusoire sans l'influence qu'il a exercée sur le caractère de ses compatriotes et sur toutes les âmes dignes de sentir sa puissance. Les sujets de ses chants ont, il est vrai, perdu leur importance à nos yeux : ses dieux, ses héros, leurs passions et leurs mœurs sont tels que les présentaient les fables de son temps ou des âges précédents. Ses idées sur la nature et la géographie, sa morale, sa politique, ne sont pas plus étendues; mais l'art avec lequel il a fondu dans un tout vivant la foule d'objets que le monde contemporain présentait à ses regards; les savantes propor-
lions de son tableau , la peinlure animée des moindres traits de ses personnages; la manière franche et libre dont il pénètre, comme un dieu, le secret de chaque caraclère, dans le bien ou dans le mal, dans la joie ou dans la douleur; Tharmonie sublime qui s'échappe incessamment de sa lyre dans un poëme aussi varié qu'étendu, et qui, sans s'épuiser jamais, toujours ancienne et toujours rajeunie, enchantera le cœur et les soucis des hommes, tant que ses vers vivront dans la mémoire des peuples ; voilà ce qui fait qu'Homère reste sans rival dans l'histoire du genre humain et ce qui le rend digne de l'immortalité, si quelque chose peut être immortel sur la terre. »
La tradition, qui a transmis de bouche en bouche le nom et les poésies d'Homèie, n'a légué cependant sur la vie de ce grand poëte que des lumières bien incertaines. Le désir si naturel de suivre sa biographie dans tous les détails ne peut être satisfait. En vain toutes les nations policées ont travaillé de concert pour éclaircir leurs doutes. 11 est résulté de ces recherches des contes si puérils, des opinions si bizarres, des jugements si contradictoires, que l'esprit a mille peines à y trouver quelque chose de raisonnable. Le plus simple, au milieu de ces conjectures, est de prendre la tradition telle qu'elle avait cours dans l'antiquité. Les auteurs des biographies d'Homère, placées sous le nom d'Hérodote et de Plutarque, désignent Smyrne comme le lieu de sa naissance. Venu au monde vers le neuvième siècle avant Jésus-Christ, environ quatre cents ans après la prise de Troie, il était fils de Méon et de Crithéis, originaires tous deux de Cymé, ville d'Eolie. On lui donna
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d'abord le nom de Méonide, autrement dit fils de Méon, ou, selon d'autres, de Mélésigène, c'est-à-dire né près du Mélès, parce que sa mère l'avait mis au monde sur les bords de ce fleuve, affluent du golfe de Smyrne. C'est plus tard qu'il fut nommé Homère, mot auquel les étymologistes ont attribué tour à tour le sens (^aveugle, Potage, de collecteur de chants. Un aède alors en renom, Pliémius, cité avec éloge dans plusieurs endroits de l'Odyssée, se chargea, dit-on, de l'instruire : bientôt l'élève surpassa le maître. Smyrne admira le génie du jeune poëte, et tous les voyageurs qui venaient dans cette ville se plaisaient à s'entretenir avec lui. Parmi ces étrangers, il y avait un patron de navire, nommé Mentes, venu de Leucade, île de la mer Ionienne, pour le commerce du blé. Ses récits inspirèrent au jeune Homère le goût des voyages. Il s'embarqua sur le vaisseau de Mentes, parcourut avec son ami l'Asie, l'Egypte, la Grèce et presque toutes les contrées du monde alors connu. C'est au milieu de ces courses, qui lui donnèrent l'idée de l'Odyssée, qu'il devint aveugle, soit dans l'île d'Ithaque, soit à Colophon, ville de Lydie. Frappé de ce malheur et ne pouvant plus vivre que de ses chants, il commença cette vie errante qui lui fit promener sa misère et son génie à Cymé, à Néon-Tichos, à Phocée, à Erythres, à Chios. Il se fixa quelque temps dans cette île, y établit une école de poésie, chantée par des disciples nommés rhapsodes , et y composa ses grands ouvrages. De là, sa réputation s'étant répandue dans toute l'Ionie, dans le Péloponèse et dans l'Attique, les nombreux élèves qui fréquentaient son école l'engagèrent à visiter Athènes : il y vint et inséra les louanges
de cette cité dans le catalogue des vaisseaux, au second livre de l'Iliade et dans un passage du septième livre de rOdyssée. Au sortir d'Athènes, il revint à Chios, où il se maria et eut deux filles , dont Tune mourut toute jeune et l'autre épousa un habitant de Chios. Homère s'étant ensuite rendu à los, une des Cyclades, y tomba malade et y mourut. 11 fut enterré sur le bord de la mer par ses compagnons de voyage et par ceux des habitants d'Ios qui l'avaient visité et assisté pendant sa maladie. Longtemps après et lorsque ses poëmes furent devenus lobjet de l'admiration générale, les habitants d'Ios inscrivirent sur sa tombe ces deux vers élégiaques : « La terre recèle ici dans son sein la tête sacrée du divin Homère, dont la poésie a immortalisé les héros. » Telle est dans sa simplicité primitive la légende biographique d'Homère. Il est inutile de la discuter, puisque la discussion n'aboutirait qu'à des conjectures. Constatons seulement deux faits : le premier, c'est que, malgré l'assertion des biographes qui lui donnent Smyrne pour ville natale, six autres villes de la Grèce, Rhodes, Colophon, Salamine, Argos, Chios et Athènes se disputaient l'honneur de son berceau ; le second , c'est que l'on peut regarder Homère comme le chef de ces rhapsodes, qui, semblables aux troubadours et aux trouvères du moyen âge, allaient répandre à travers la Grèce orientale et européenne, chez un peuple plein de jeunesse et d'avenir, environné d'îles et de tribus florissantes, des chants inspirés par un enthousiasme que la nation tout entière partageait. Quelle joie, en effet, d'entendre raconter les exploits des ancêtres contre les étrangers, célébrer les titres de noblesse des familles
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héroïques , publier des aventures et des entreprises encore présentes aux souvenirs des peuples, dont ces récits animaient ou réchauffaient Torgucil i Aussi ne doit-on pas s'étonner qu'Homère ait été pour les Grecs le chantre divin de la gloire nationale, et que ses poëmes, propagés, vulgarisés par les rhapsodes, soient considérés comme Texpression la plus variée de la poésie, de la philosophie, de l'éloquence et de la vie sociale de son temps.
La double épopée d'Homère, chantée d'abord de mémoire et par fragments . puis recueillie et fixée par récriture en un corps complet sous le règne de Pisistrate , et remaniée en dernier lieu par la révision des grammairiens d'Alexandrie, se divise en deux fois vingtquatre chants, dont nous allons donner l'analyse en insistant sur quelques parties saillantes du récit.
Iliade. Le sujet de \ Iliade est la colère d'Achille et la satisfaction qu'il reçoit de Jupiter sous les murs iVlI/on ou de Troie. Les Grecs sont devant Troie depuis neuf ans, lorsque éclate une querelle entre Agamemnon ' et Achille. Agamemnon ayant repoussé durement le prêtre d'Apollon, Chrysès, qui redemande humblement sa fille Astynomé, prisonnière des Achéens, Ajollon envoie un cruel fléau sur l'armée grecque. Achille somme le roi des rois de rendre sa captive. Agamemnon refuse d'abord, et ne cède enfin qu'en menaçant Achille de lui arracher à son tour sa prisonnière Hippodamie, fille de Brisés. De là une violente querelle entre les deux chefs. Achille irrité se retire sur ses vaisseaux et jure de ne plus prendre part à la guerre. Il supplie sa mère Thélis, déesse de l'Océan, d'intercéder auprès de Jupiter,
qui, pour venger Achille, abuse Agameninon par un songe trompeur et de fausses espérances. Dès lors les Grecs, toujours victorieux, sont vaincus par les Troyens et ne respirent que pendant une trêve conclue avec leurs ennemis. La trêve finie, la lutte s'engage de nouveau, et Hector poursuit les Grecs fugitifs jusqu'à leurs fossés. Désespérés, les Grecs recourent à Achille, qui demeure inexorable. Cependant, à la vue d'une mêlée oîi sont blessés les plus braves des guerriers grecs, il se décide à envoyer Patrocle voir ce qui se passe. Hector franchit le fossé, escalade le rempart et chasse les Grecs jusqu'à leurs vaisseaux. Patrocle, saisi d'indignation et de pitié, supplie Achille de lui permettre de revêtir ses armes et de conduire les Myrmidons au combat. Achille y consent : Patrocle est tué par Hector. Achille est alors saisi de fureur : il jette un cri si terrible qu'il fait frémir tous les Troyens et leurs alliés. Revêtu d'armes que Vulcain a fabriquées pour lui , il se précipite sur les ennemis. En ce moment commence non pas un combat, mais un affreux massacic : tout tombe sous ses coups, excepté le seul Hector, qui bientôt, sourd aux prières d'Andromaquc, son épouse, insensible aux grâces enfantines du petit Asiyanax, aux supplications touchantes de Priam et d'Hécube, tente contre Achille une lutte inégale, où il succombe. Achille vainqueur fait à Patrocle de magnifiques funérailles , tandis qu'il traîne dans la poussière, derrière son char, le cadavre sanglant d'Hector. Vaincu pourtant à la fin par les prières du vieux Priam , il consent à rendre au père de son ennemi les restes défigurés du vaincu, dont les Troyens célèbrent les obsèques.
Les commentateurs et les critiques ont calculé que ces différents événements se passent dans l'intervalle de quarante-sept jours, mais on remarque que dans ce récit Homère a intercalé de nombreux épisodes qui se rattachent plus ou moins étroitement à Faction principale et qui en étendent les proportions. Nous détacherons du poëme deux morceaux qui sont justement célèbres et qu'on ne se lassera jamais d'admirer. Le premier est l'entrevue d'Hector et d'Andromaque au sixième chant.
Hector, sur la prière d'Hélénus , fils de Priam , a quiité le champ de bataille : il rentre dans Troie par les Portes Scées, pour ordonner des prières en l'honneur de IMinerve et pour ranimer le courage des Troyens.
Au-dessus des portes, auprès du hêtre, il trouve rassemblées une foule de femmes et de filles troyennes, qui l'entourent et l'interrogent, celle-ci sur son époux, celle-là sur son fils, cette autre sur son père. Mais Hector leur recommande à toutes d'aller implorer les dieux, car la patrie est menacée de grands malheurs. Il rencontre ensuite Hécube, sa mère, qui se rend chez Tune de ses filles, dont les appartements étaient proches du sien. Elle propose à son fils de réparer ses forces en goûtant dans une coupe qu'elle lui présente la douce liqueur d'un vin généreux; mais Hector refuse, et, laissant sa mère qui va prier Minerve avec les autres femmes d'Ilion, il arrive au palais de Paris, auquel il reproche sa lâcheté, continue sa route jusqu'à sa propre demeure, où il apprend qu'Andromaque s'est rendue sur une tour, d'oii elle regarde la mêlée, toute trem-
blaiite pour son époux, et suivie d'une nourrice qui porte leur petit enfant. Là commence Tépisode.
Lorsque Hector est arrivé aux portes Scées, après avoir traversé la grande ville, car c'était par là qu'il devait se rendre dans la plaine , à l'instant son épouse aux riches présents arrive en accourant devant lui, Andromaque , fille d'Eétion au grand cœur, ([ui jadis habitait dans Thèbes Hypoplacie, au pied du Placion boisé, et qui régnait sur les peuples ciliciens : la fille de ce roi tut donnée à Hector au casque d'airain. Quand elle vint au-devant de son époux, une seule femme l'accompagnait, portant sur son sein leur fils en bas âge, le rejeton bien-aimc d'Hector, semblable à une belle étoile : son père l'appelait Scamandrios; mais les autres, Astyanax (souverain de la cité); car Hector seul défendait Ilion. A la vue de son enfant, il sourit en silence : Andromaque s'approche d'Hector, en versant des larmes; puis, lui prenant la main, elle s'adresse à lui et lui dit :
« Infortuné , ton courage te perdra : tu n'as point de pitié pour ce tout petit enfant, ni pour moi, malheureuse, qui bientôt serai veuve de toi : car bientôt les Achéens te tueront en se ruant tous ensemble. Et pour moi, il vaudrait mieux, privée de toi, être plongée sous la terre. Je n'aurai plus de consolation, quand tu auras subi ta destinée, plus rien que la douleur. Car il ne me reste ni père , ni mère vénérée. Mon père a été tué par le divin Achille , quand il saccagea la ville bien bâtie des Ciliciens, Thèbes aux portes élevées.... J'avais aussi sept frères dans nos palais, et tous, en un seul jour, descendirent chez Hadès : tous furent exterminés par le divin Achille aux pieds rapides , quand ils paissaient les bœufs à la démarche lente et les blanches brebis. Pour ma mère, qui régnait sur le Placion verdoyant , le vainqueur la conduisit ici avec le reste du Lutin , puis il la délivra en retour d'une immense rançon; mais elle périt dans le palais de mon père sous les coups de Diane, qui aime à lancer des flèches. Ainsi, Hector, tu es pour moi mon père et ma mère vénérée ; tu es mon frère et aussi mon époux florissant. Prends donc pitié de moi, reste ici sur cette tour; ne rends pas ton épouse veuve , ni ton fils orphelin : place tes soldats près de la colline des figuiers; c'est par là que la ville est
le plus accessible et (jiic le njiir peut être facilement franchi : c'est par là que trois fois les plus braves des Grecs ont tenté de pénétrer, et les deux Ajax, et l'ilhislre Idoniénée, et les Alrides, et le valeureux fils de Tydée, soit qu'un devin habile leur donnât ce conseil, soit que l'élan de leur courage les y eût entraînés, j)
Le grand Hector au cas([ue dont la crinière ondoie lui répond en ces mots : « Et moi aussi, femme, tous ces pensers sont les miens; mais je rougirais trop devant les Troyens et les Troyennes aux longs voiles, si, comme un lâche, je m'éloignais de la bataille. Ce n'est pas là ce que me dit mon cœur, parce que j'ai appris à être brave toujours et à combattre aux premiers rangs des Troyens , pour soutenir la grande gloire de mon père et la mienne. Car, je le sens au fond de mon cœur et dans mou âme, un jour viendra où doit périr la sainte Ilion, et Priam et le peuple de Priam armé d'une bonne lance de frêne. Alais je n'ai point un si profond souci d'ITécube elle-même, du roi Priam et de mes frères, qui, nombreux et vaillants, tomberont dans la poussière sous les bras eimemis, que de toi, lorsque quelqu'un des Grecs à la tunique d'airain t'emmènera tout en larmes, après t'avoir ravi le jour de la liberté. Et alors dans Argos, tu ourdiras la trame sous une étrangère, et tu porteras l'eau de Messéide ou d'Hypéréc, contrainte par la violence, courbée sous la dure nécessité ; et l'on dira en voyant couler tes larmes : a Voici la femme d'Hector, de celui qui marchait le ■D premier des Troyens dompteurs de coursiers, quand ils com- 1) battaient autour d'Ilion. s Ainsi l'on parlera, et pour toi ce sera une nouvelle douleur de n'avoir plus un tel époux qui éloigne de toi le jour de l'esclavage. Mais que la terre amassée couvre mon cadavre, avant que j'entende tes cris et que je voie cette violence ! -n
Il dit, et le brillant Hector veut prendre son enfant; mais le petit se rejctie en criant sur le sein de sa nourrice : la vue de son père lui fait peur ; il redoute et l'airain et l'aigrctlc aux crins épars qii'il voit flotter menaçante au sommet du casque. Le père sourit ainsi que la mère vénérée. Aussitôt le brillant Hector enlève le casque de dessus sa tête et le place élincelant sur la terre; puis il prend son fils bien-aimé, le balance sur ses mains et dit en invoquant Jupiter et les autres dieux : a Jupiter
et vous, autres dieux, faites que mon fils soit, comme moi, illustre parmi les Troyens; qu'il ait ma force et mon courage pour régner sur Ilion ! Que l'on dise un jour : a II est encore D plus brave que son père ! d Qu'à son retour des combats il paraisse chargé des dépouilles sanglantes de l'ennemi tué de sa main, et que le cœur de sa mère en tressaille de joie! d
Il dit, et remet sou lils aux mains de son épouse chérie, qui le reçoit dans son sein parfumé en souriant dans les larmes. Son époux, touché de pilié à cette vue, lui prend la main, la nomme et lui dit ces mots : n Infortunée, ne t'abandonne point trop à la douleur : non, personne ne m'enverra chez Hadès avant l'heure falalc, et nul homme, je le dis, lâche ou courageux, ne peut éviter sa destinée, du premier jour où il est né. Mais retourne à notre demeure, reprends tes travaux, la toile et la quenouille, et ordonne à les femmes de presser leur travail : la guerre est l'œuvre des hommes, mais surtout la mienne et celle de tous ceux qui sont nés dans Ilion. -d En achevant ces paroles, le brillant Hector reprend son casque à la queue de cheval. Son épouse chérie se rend à sa demeure, retournant souvent la Icte et versant des larmes abondantes.
Quel admirable tabieaii, et pourtant quelle simplicité touchante! Un soldat, sa femme et leur petit enfant, avec une nourrice ! Mais quelles images groupées autour de ces quatre personnages : tous les héros , tous les événements de Tlliadc! Et avec cela quelle grâce, quelle délicatesse profonde dans Teffusion des sentiments, dans les naïves peintures de la vie du foyer ! Aussi Hector, Andromaque et Aslyanax ne s'effaceront-ils jamais de la mémoire des hommes. Du poëme d'Homère ils passent dans les drames d'Euripide, de Sénèque, et dans l'épopée de Virgile, qui les transmettent à notre Racine, et ils vivront ainsi à travers les siècles, comme le poète qui les a créés.
La seconde scène que nous voulons citer est la prière
de Priam redemandant à Achille le corps ensanglanté d'Hector. On ne trouvera nulle part rien d'aussi déchirant, d'aussi pathétique.
Mercure a conduit Priam jusqu'à la tente du guerrier meurtrier de son fils.
Le grand Priam s'approche, prend dans ses mains les genoux d'Achille et baise ces mains terribles, homicides, qui ont tue pKisicurs de ses enfants. Quand une immense infortune s'est emparée d'un homme, qui, dans sa patrie, a commis un meurtre, il se retire chez un peuple étranger, dans la maison d'un héros opulent, et tous ceux qui le voient sont saisis de surprise : de même , Achille s'étonne en voyant Priam qui est semblable à un dieu, et les assistants s'étonnent aussi, se regardant les uns les autres. Alors , Priam suppliant fait entendre ces paroles : « Souviens-toi de ton père , Achille semblable aux dieux : il est de mon âge et touche au seuil fatal de la vieillesse. Peut-être en ce moment de nombreux voisins le pressent, et il n'a personne pour écarter ces malheurs et ces périls; mais du moins, sachant que tu vis encore, il se réjouit dans son cœur, il espère tous les jours voir son fils bien-aimé revenir d'Ilion. Pour moi, malheureux, j'avais aussi des fils vaillants dans Troie aux larges rues, et je vois qu'il ne m'en reste pas un. Ils étaient cinquante, lorsque arrivèrent les enfants des Grecs : dix-neuf étaient sortis du même sein , et dans mes palais les autres naquirent de femmes étrangères. Le cruel Mars a brisé les genoux d'un grand nombre : un seul me restait, qui défendait notre ville et nousmêmes, mais tu viens de le tuer, combattant pour sa patrie, mon Hector! C'est pour lui que j'arrive aujourd'hui près des vaisseaux des Achéens; c'est pour le racheter de toi que j apporte de nombreux présents. Ah! respecte les dieux, Achille, prends pitié de moi, en songeant à ton père: je suis plus à plaindre que lui : j'ai pu ce que n'a fait sur la terre aucun autre mortel , j'ai approché de ma bouche la main de l'homme qui a tué mon fils, -d
Achille est attendri au souvenir de son père. Il prend la main du vieillard et le repousse doucement : pendant
quelques instants il règne entre eux un silence solennel. Priam pleure sur Hector et Achille sur Pelée. A la fin, Achille s'élance de son siège, relève Priam, car il se sent pris de pitié à la vue de cette tète et de cette barbe blanches, et alors :
tt Ali! malheureux! tu as enduré bien des peines dans ton urne! Comment, seul, es -tu venu jusqu'aux vaisseaux des Achécns, en présence du guerrier qui t'a ravi tant de fils, et de si vaillants? Ton cœur, sans doute, est de fer. Mais viens, repose-toi sur ce siège : laissons dormir nos douleurs dans notre âme, quelle qu'en soit l'amertume : il n'est aucun profit à tirer des gémissements qui font frissonner. Les dieux ont filé aux pauvres mortels un destin plein de peines ; eux seuls sont exempts de soucis.... Ainsi les immortels, à sa naissance, comblèrent Pelée mon père des dons les plus précieux : il l'emportait sur tous les hommes par ses possessions , ses richesses , et il régnait sur les Myrmidons ; enfin, quoique mortel, ils le firent époux d'uue déesse. Mais ensuite la divinité lui imposa la loi du malheur, et il n'est pas vu dans sa maison entouré d'enfants puissants. Il n'a qu'un fils, qui va mourir bientôt : je n'assisterai point mon père dans sa vieillesse; et maintenant, loin de ma patrie , je suis devant Troie pour ton malheur et pour celui de tes fils.... 1
Priam cependant supplie Achille de ne pas le faire asseoir, tant qu'Hector restera privé de sépulture sous la tente de son vainqueur. Ce refus irrite Achille : son naturel emporté, bouillant, l'entraîne encore à la violence. Mais enfin il sort de sa tente, ordonne aux captives de laver le corps, de le parfumer, de l'envelopper d'une riche tunique et de le déposer à l'écart, loin des yeux de Priam, de peur que le vieillard ne puisse contenir sa colère dans son cœur attristé. Alors Achille, enlevant lui-même le cadavre d'Hector, le dépose sur
une couche, puis, aidé de ses compagnons, il le porte sur le char de Priam, et, rentrant dans sa tente, il dit au vieillard :
u Ton fils, ô vieillard! l'est rendu comme lu le désires: il repose sur un lit funèbre : tu le reverras au lever de l'aurore pour le ramener dans tes foyers : maintenant, songeons au repas. Car Niobé à la belle chevelure songea à prendre quelques aliments, quoique ses douze enfants eussent péri dans son palais, six filles et six garçons à la fleur de I âge : c'est Apollon, qui de son arc d'argent immola les fils clans son courroux contre .\iobé, et Diane, qui se plaît à lancer des flèches, immola les jeunes filles, parce que leur mère s'était comparée à Latone au gracieux visage \ous aussi, divin vieillard, songeons à prendre quelque nourriture, ensuite tu pleureras ton fils chéri, quand tu l'auras conduit dans Ilion , et il sera temps de te répandre en larmes, i
Tous les traducteurs et commentateurs d'Homère sont unanimes pour admirer celle grande et immortelle peinture, une de celles où éclate avec le plus de vivacité le génie pathétique de l'auteur de l'Iliade. Et c'est justice : l'avenir se taira sur la réputation hruyanle de plus d'un poëte moins éloigné de nos jours que le vieil Homère; mais comment croire que le souvenir de pareilles scènes puisse se perdre, tant qu'il y aura un cœur de père pour les compicndre et pour s'en émouvoir? Voilà l'éternelle moralité de l'épopée homérique, voilà ce qui faisait dire à saint Basile que la poésie d'Homère est un hymne perpétuel en l'honneur de la vertu !
Odyssée. Le héros de VOtljjsaêe est Ulysse, en grec OfîijF,se , comme Achille est celui de l'Iliade. La conception de cette œuvre est plus simple, mais elle comporle cependant plus de variété que celle du premier poëme
d'Homère. Les épisodes y sont plus naturellement encadres. Ulysse, parti pour le siège de Troie, est absent de chez lui depuis plusieurs années : au moment oii il retourne à Ithaque, sa patrie, il est en butte à la colère de \eptune, parce qu'il a crevé l'œil du cyclope Polyphème, fils de ce dieu. Jeté par une violente tempête sur le rivage de la Sicile, il échappe à grand'peine au peuple cruel des Leslrygons , et aborde à l'île à'JEd , séjour de la magicienne Circé, qui change en pourceaux une partie des compagnons et qui leur rend ensuite leur première forme. Après avoir traversé l'Océan et visité une plage ténébreuse, où Tirésias évoque devant lui les ombres des morts, Llysse échappe aux Sirènes, aux monstres de Scylla et de Charybde, et est porté dans l'île d'Ogygie, dans laquelle Calypso essaye vainement de le retenir. La protection de Minerve l'arrache à ce danger, mais le courroux de Xeptune le fait échouer sur la côte de Schérie, habitée par les Phéaciens. Une rencontre imprévue le met en présence de Nausicaa, fille d'Alcinoùs, qui le conduit chez son père. 11 y reçoit la plus cordiale hospitalité, qu'il paye du récit de ses aventures. Alcinoiis, touché de ses malheurs, lui donne les moyens de rentrer dans sa patrie. Durant son absence, Laërte, son père, courbé par l'âge et les chagrins , s'était retiré à la campagne ; Anticlée , sa mère , était morte ; Pénélope , obsédée par des prétendants , leur refusait sa main et gardait sa foi à son époux, et Télémaque, après avoir cherché vainement son père à Pylos et à Sparte, était revenu dans Ithaque, où il essayait de soustraire son héritage au pillage de ses ennemis. Ulysse, caché sous les habits d'un men-
(liant, se fait successivement reconnaître de tous les siens, attaque les prétendants, les met en fuite ou les perce de ses flèches, et rentre en possession de sa famille et de ses trésors.
On a déterminé que les différents événements, dont se compose l'Odyssée, sont contenus dans un espace de cinquante-huit jours; mais il faut plutôt donner son attention au but moral du poëte , aux fictions neuves et aux incidents variés qui en rendent la lecture des plus attrayantes, 'i L'Odyssée, dit Fénelon, renferme de tous côtés mille instructions morales, pour tout le détail de la vie, et il ne hut que lire pour voir que le poète n'a peint un homme si sage , qui vient à bout de tout par sa sagesse, que pour apprendre à la postérité les fruits que l'on doit attendre de la piété, de la prudence et des bonnes mœurs. »
Le choix est embarrassant parmi tant d'épisodes que l'on aimerait à citer pour donner une idée du génie toujours fécond et toujours original du chantre d'Ulysse : nous lui emprunterons le récit où la nourrice Euryclée reconnaît son nourrisson, devenu son maître et son roi.
Pénélope, sans reconnaître son époux, avait ordonné à la vieille Euryclée de laver les pieds de l'étranger.
Alors la vieille servante apportant un bassin éclatant pour lui laver les pieds y verse en abondance de l'eau froide et répand ensuite l'eau chaude par-dessus. Ulysse, assis près du foyer, se tourne à l'instant du côté de l'ombre; car il pense en lui-même qu'Euryclée , en le touchant, pourrait découvrir sa blessure et que tous ses projets seraient dévoilés. Cependant elle s'approche de son maître et lui baigne les pieds. Aussitôt elle reconnaît la blessure que lui fit jadis un sanglier aux dents d'ivoire, lorsqu'il parcourait le Parnèse avec Autolycus et les fils d'Aulolycus.... La vieille Euryclée, ayant touché cette blessure en baissant les
mains, la reconnaît et laisse échapper le pied qu'elle tenait : la jambe retombe dans le bassin, l'airain retentit, le vase est renversé, et toute l'ean coule sur la terre. Cependant la douleur et la joie saisissent en même temps l'àme d'Euryclée : ses yeux se remplissent de larmes; sa iaible voix est arrêtée; enfin, portant la main jusqu'au menton d'Llysse : a Oui, dit-elle, tu es Ulysse, mon enfant chéri, mais je n'ai pu te reconnaître avant d'avoir touché cette blessure qui témoigne que tu es mon roi. -n Elle dit et jette les yeux sur Pénélope, voulant l'avertir que son époux est là. Mais celle-ci, quoique en face, ne l'aperçut pas et ne découvrit rien. Minerve avait détourné son esprit : Ulysse alors se penche vers Euryclée : de la main droite, il lui ferme la bouche , et de l'autre l'attirant à lui :
it Xourrice , dit-il, veux-tu me perdre? C'est toi qui m'as nourri de ton sein, et maintenant, après bien des maux soufferts, j'arrive, au bout de vingt ans, dans ma patrie. Mais, puisque tu as tout découvert et qu'un dieu te l'a mis au cœur, silence ! que nul autre ne le sache dans le palais. Car je le déclare, et cela s'accomplira, si jamais un dieu dompte sous mes coups les prétendants audacieux, bien que tu sois ma nourrice, je ne t'épargnerai point, quand je tuerai les autres esclaves de la maison, s
La prudente Euryclée lui répond : a 0 mon fils! quelle parole a franchi la barrière de tes dents ! Tu sais combien mon ûme est constanie, inébranlable : je serai ferme comme la pierre ou comme le fer. Mais je te le dirai; et toi, grave ces paroles dans ton âme : Si quelque dieu accable par ton bras les prétendants audacieux, alors je te désignerai les femmes de '.a maison qui te méprisent et celles qui sont innocentes. »
Le prudent Ulysse lui répond :
a Nourrice, pourquoi me les désigner? Ce soin est inutile. Moi-même j'examinerai bien, et je découvrirai chacune d'elles : pour toi, garde silencieusement ma parole et fie-toi aux dieux! »
Il dit, et la vieille Euryclée quitte l'intérieur de la salle, pour apporter un autre bain, car toute l'eau du premier avait été répandue. Quand elle a fini de laver les pieds de son maître, et qu'elle les a parfumés d'une huile onctueuse, Ulysse approche le siège du foyer pour se réchauffer, et cache la cicatrice avec ses pauvres vêtements.
On ne saurait trouver une image plus fidèle, plus réelle de la vie privée des anciens, et cependant la touche du peintre est si délicate, si imperceptible, qu'on ne la sent que par la réflexion. C'est ce qui a fait dire que, si fUiade est le poëme des imaginations vives, qui aiment les passions impétueuses et qui préfèrent un drame patliéfique à une histoire morale, fOdyssée est le poëme de toutes les âmes sensibles : on admire riliade, on aime fOdyssée : c'est une épopée domestique, a dit un homme d'esprit.
Toutefois, de quelque côté que Ton incline, il est un fait constant, c'est que la littérature grecque, nulle branche exceptée, est sortie tout entière de cette source féconde, et rien n'est plus vrai que la comparaison du poëte Manilius , qui représente la poésie homérique comme un grand fleuve d'où sont dérivés, ainsi qu'une multitude de ruisseaux, tous les autres genres littéraires.
La langue dont Homère s'est servi dans ses poèmes est le dialecte ionien, mêlé de formes éoliennes : il emploie le vers dit hexamètre, qui resta toujours consacré depuis lors à la poésie épique : sa diction est pure, coulante, facile. « Personne, dit Quintilien, ne surpassera jamais Homère ni en sublimité dans les grandes choses ni en naturel et en propriété dans les petites. Tour à tour fleuri et serré, grave et doux, il n'est pas moins admirable dans son abondance que dans sa concision. Il n'a pas seulement, au plus haut degré, toutes les qualités du poëte, il a encore toutes celles de l'orateur. Enfin dans les expressions, dans les pensées, dans les figures, comme dans l'entente gêné-
raie de la composition, il excède la mesure de l'esprit humain , à ce point que c'est la marque d'un grand talent non d'imiter ses perfections, ce qui me paraît impossible, mais de les comprendre. " Lue particularité de style fort remarquable dans Homère, ce sont les épitbètes caractéristiques qu'il donne aux personnes et aux objets. Il ne faut pas y voir de vains ornements de style, mais des traits pittoresques, de vrais coups de pinceau, qui dessinent avec bonheur les physionomies, en arrêtent nettement la forme et la fixent dans l'imagination du lecteur par la vivacité réelle du coloris.
La tradition attribue à Flomère, outre l'Iliade et l'Odyssée, des Hymnes en l'honneur des dieux, la Batrachomyomachie ou Combat des Grenoinlles et des Rats, poëme héroï-comique, qui est, selon toute prohabilité, d'un poëte nommé Pigrès, et enfin le Margitcs, poëme satirique, dont il ne reste que des fragments. Mais l'aulhenticité de ces divers ouvrages est loin d'être bien constatée, tandis que la double épopée homérique, entourée dans tous les âges d'un plus grand nombre d'admirateurs que d(; Zoiles, fera redire sans cesse avec Joseph Chénier :
Trois mille ans ont passé sur la cendre d'Homère, Et, depuis trois mille ans, Homère respeclé Et jeune cncor de gloire et d'immortalité.
SECONDE PARTIE