‹ Histoire de la littérature sacrée, grecque et romaineChapitre 19 sur 48 · ESCHYLE · texte numérisé non relu

ESCHYLE

que de sa postérité naîtrait Hercule, par lequel il doit èlrc délivré, veut le contraindre, de la part de Jupiter, à déclarer quel est ce futur libérateur. Prométhée résiste : un coup de foudre fait voler le rocher en éclats, et Prométhée ne reverra la lumière que pour livrer ses entrailles à des vautours.

2° Les Sept contre Thèbes. Etéocle et Polynice se disputent le trône de Thèbes, laissé vacant par la mort d'OEdipe. La ville est assiégée par six guerriers alliés de Polynice, qui est le septième combattant, et défendue par les six alliés d'Etéocle. Un combat singulier s'engage entre chacun des chefs assiégeants et son adversaire. Etéocle et Polynice trouvent tous deux la mort dans un duel fratricide. Leurs sœurs, Antigone et Ismène, viennent exhaler sur cette lamentable destinée les plaintes les plus touchantes , les regrets les plus déchirants. Point d'action dans les Sept, mais une grandeur vraiment épique et d'admirables récits.

3° Les Perses. Cette tragédie est une suite de tableaux d'histoire contemporaine, qui devait émouvoir profondément la fierté nationale des Grecs. Le mouvement de l'action dramatique n'est pas plus fortement accentué que dans la pièce précédente, mais les peintures en sont vivantes. Le songe d' Atossa , le récit de la bataille de Salamine, le retour de Xerxès et les lamentations du chœur sont de ces effets de théâtre qu'on ne rencontre que dans les chefs-d'œuvre : les Perses en sont un.

4°, 5"^ 6° Agameimwn, les Choéphores (femmes qui portent des hbations) et les Eiiménides. Ces trois pièces, auxquelles on donne le nom collectif d'Or6'A7/6% composent ce que les Grecs appelaient une trilogie,

c'est-à-dire la réunion de trois drames enchaînés l'un à l'autre par le lien indissoluble d'une action complexe, mais suivie. L'Orestie est le plus grand effort du génie dramatique d'Eschyle et de toute l'antiquité. Tout y est simple, mais émouvant, pathétique, terrible. Meurtre d'Agamemnon, immolé à son retour de Troie par Kgisthc, son rival, et par Clytcmnestre, sa femme; vengeance d'Oreste, (pii lue sa mère, de concert avec Ele<ître, sa sœur; refuge du meurtrier dans le temple d'Apollon, où le poursuivent les Furies et l'ombre de sa victime; jugement d'Oreste devant le tribunal des divinités, qui le déclarent absous par l'égalité des suffrages; que de conceptions élonnantes, que de scènes vraiment faites pour tenir haletant, suspendu, le spectateur, pénétré tour à tour de cette terreur et de cette pitié qui sont le secret , le but et la grandeur morale de la tragédie !

T*" Les Suppliantes. Cette pièce, d'une simplicité presque naïve, faisait partie, suivant toute vraisemblance, d'une trilogie, dont les Egyptiens étaient le début et les DanaïJes le complément. Les filles de Danaùs , ne voulant pas épouser les fils d'Egyptus , leur oncle, quittent rEjjypte avec leur père et se réfugient à Argos, d'où elles (iraient leur origine. Pélasgus leur accorde l'hospitalité. Un héraut égyptien arrive et somme Pélasgus de rendre les fugitives à leur maître légitime; sinon, il lui déclare la guerre. Pélasgus répond courageusement au héraut, et les Suppliantes restent à Argos.

11 faudrait, pour connaître à fond le génie d'Eschyle, emprunter à ses pièces de nombreuses citations; il faudrait surtout transcrire ici \Orestie tout entière. Nous nous conlenteron.s du récit de la bataille de Salamine,

ESCHYLE. i!t5

a laquelle Eschyle, si fier de son titre de soldat, assista pour sa propre gloire et pour celle de son pays.

Un soldat grec de l'armée athénienDe vint dire à Xerxès qu'à l'instant oîi les noires ombres de la nuit seraient descendues, les Grecs abandonneraient leur position; que, pour sauver leur vie, ils allaient se rembarquer en hâte et se disperser dans les ténèbres. A cette nouvelle, Xerxès, qui ne se méiie ni de la ruse du Grec ni de la jalousie des dieux , ordonne à tous les commandants de la flotte qu'au moment où la terre cessera d'être éclairée parles rayons du soleil, oîi les ombres de la nuit rempliront les espaces célestes , ils disposent sur trois rangs leurs innombrables vaisseaux, qu'ils ferment tous les passages, tous les détroits, que d'autres vaisseaux enfin investissent l'île d'Ajax... Les troupes se préparent sans confusion, sans négligence; elles prennent le repas du soir; les matelots attachent par des courroies la rame à leur banc. Quand la lumière du soleil a disparu... tous les vaisseaux se rendent à leur poste; et, durant toute la nuit, les pilotes tiennent les équipages à la manœuvre. Cependant la nuit se passait, et nulle part l'armée des Grecs ne tentait de s'échapper à la faveur des ténèbres. Bientôt le jour aux blancs coursiers répand sur le monde sa resplendissante lumière. A cet instant, une clameur immense, modulée comme un cantique sacré, s'élève dans les rangs des Grecs, et l'écho des rochers de l'ile répond à ces cris par l'accent de sa voix éclatante. Trompés dans leur espoir, les Barbares sont saisis d'effroi, car ce n'était pas pour une fuite que retentissait l'hymne saint chanté par les Grecs; ils s'élançaient au combat avec une audace intrépide. Le son de la trompette enflamme tout ce mouvement. Le signal est donné : soudain les rames retentissantes frappent d'un battement cadencé l'onde salée, qui frémit; bientôt leur flotte apparaît tout entière à nos yeux. L'aile droite marche la première en bel ordre, le reste de la flotte suit, et l'on entend ces voix qui chantent à l'unisson : s 0 fds des Grecs, allez! Délivrez la patrie, délivrez vos enfants, vos femmes, et les temples des dieux paternels, et les tombeaux de vos aïeux ; tout par un seul combat ! » A ces cris nous répondons par le cri de guerre des Perses : il n'y avait plus à perdre un instant. Déjà les proues d'airain se

heurtent contre les proues : un vaisseau grec a commencé le choc : il fracasse les agrès d'un vaisseau phénicien. Ennemi contre ennemi, les deux flottes s'élancent. Au premier effort, le torrent des Perses ne recule pas. Mais bientôt, entassés dans un espace resserré , nos innombrables navires ne sont plus les uns aux autres d'aucun secours. Ils s'entre-choquent de leurs becs d'airain; ils se brisent mutuellement leurs rangs de rames. La flotte grecque, par une manœuvre habile, les enveloppe, et porte de toutes parts ses coups. Nos vaisseaux sont renversés; la mer disparaît sous un amas de débris flottants et de morts; les rivages, les écueils, se couvrent de cadavres. Tous les navires de la flolte des Barbares ramaient pour fuir en désordre : comme des thons, comme des poissons qu'on vient de prendre au filet, à coups de tronçons de rames, de débris de madriers, on écrase les Perses, on les met en lambeaux. La mer résonne au loin de gémissements, de voix lamentables. Enfin la nuit montre sa face sombre et nous dérobe au vainqueur.

On ne peut rien imaginer de plus vrai , de plus réel que ce récit. On sent, à la chaleur, à renlhousiasme qui l'anime, qu Eschyle fut un témoin oculaire de la bataille, et que de la poitrine du poëte sortit une de ces voix mâles qui chantaient, avant la bataille, l'hymne de la liberté.

Sophocle avait seize ans lorsque les Athéniens remportèrent la victoire navale de Salamine. Les vainqueurs dressèrent des trophées dans l'ile en mémoire de leur triomphe. On choisit les plus beaux et les plus nobles jeunes gens d'Athènes pour chanter et pour danser autour de ces trophées. Sophocle dut à sa beauté d'être placé à la tête du chœur des adolescents. Il était né à Colone, bourg voisin d'Athènes, de l'un des premiers citoyens de la ville, qui lui fit donner une éducation brillante. La lecture d'Homère et les succès d'Eschyle avaient enflammé son génie : il porta le genre tragique

à sa perfection, vécut riche, entouré de respect et d'honneurs, et mourut à quatre-vingt-dix ans.

Malgré la hauteur, parfois suhlime, de son génie, Eschyle a je ne sais quoi d'inculte et d'inachevé qui tient de l'ébauche : les drames de Sophocle sont composés avec un art plus consommé, plus voisin de l'idéal. Les justes limites du chœur relativement au dialogue, l'introduction d'un plus grand nombre de personnages , la fable mieux ourdie et plus complètement développée, une plus riche variété d'incidents , une manière plus ferme et plus calme de régler la marche de l'action, d'en faire saillir les moments décisifs , un soin plus constant de renfermer la tragédie dans la sphère des choses humaines , de substituer à la fatalité le jeu des passions et de faire concourir l'irrésistible ascendant de la destinée avec la liberté morale, toutes ces qualités contribuent à faire des compositions de Sophocle un harmonieux tableau d'une conduite naturelle, régulière, attachante, où les caractères, habilement tracés, sont plus vivement accentués par d'ingénieux contrastes , et où la peinture des mœurs, l'expression des sentiments, rendue plus vraie et plus touchante par une piété sincère et convaincue, se produit sous la forme la plus parfaite, dans un style dont rien n'égale la grâce et la douceur, et, quand il le faut, la vigueur et l'énergie.

On dit que Sophocle avait composé cent vingt tragédies; il n'en reste que sept, dont voici le sujet et l'analyse.

1° Ajax. L'action de cette pièce se passe le lendemain du jour où les chefs de l'armée grecque ont décerné à Ulysse les armes d'Achille, au détriment

d'Ajax. Celui-ci veut en tirer vengeance. Pendant la nuit, il se prépare à immoler Ulysse et les Atrides ; mais, au moment où il va pénétrer dans leurs tentes pour les égorger, Minerve frappe son esprit de vertige, et il massacre des troupeaux, croyant égorger ses juges. Revenu à lui-même et confus moins de ses excès que de sa vengeance tournée en ridicule, il se donne la mort. Cette tragédie est on ne peut plus simple, mais la diversité des incidents qui s'y succèdent lui donne de la passion, de la vie. L'exposition est faite par Minerve elle-même, qui, visible seulement pour le spectateur, raconte à Ulysse les tristes événements de la nuit où Ajax est devenu fou. Bientôt la nouvelle s'en répand; le chœur, composé de matelots de Salamine, compagnons d'Ajax, est Técho des bruits qui circulent dans l'armée. Tecmesse, captive et femme d'Ajax, sort tout éplorée de la tente de son époux et raconte en termes pathétiques la cause de sa douleur. Aussitôt après ce récit, la tente s'ouvre, et l'on voit Ajax sanglant au milieu des troupeaux égorgés : le héros infortuné déclare à ses fidèles Salaminiens qu'il ne veut pas survivre à sa honte. Tecmesse essaye en vain de le ramener à des sentiments plus calmes : rien n'ébranle la résolution qu'il a prise de se donner la mort. Un seul lien le rattache encore à la vie, c'est sa tendresse pour son fils Kurysacès, encore enfant. 11 demande h le voir, l'embrasse avec une effusion mêlée d'héroïsme, et, libre enfin, dispose tout pour accomplir son suicide. Il enfonce dans la terre l'épée qu'il a reçue d'Hector, adresse de suprêmes adieux au Soleil, à Salamine, sa patrie, à la ville d'Athènes, aux fontaines, aux fleuves,

aux campagnes de Troie, et se précipite sur son épée. Une dispute s'engage entre les chefs grecs pour savoir si Ton accordera l'honneur des funérailles au corps d'Ajax. Ménélas et Agamemnon veulent qu'il demeure exposé aux oiseaux de proie. Teucer, frère d'Ajax, faisant éclater son amour fraternel et son indignation contre les Atrides, déclare que rien ne l'empêchera de rendre les derniers honneurs au héros qui n'est plus. Par une heureuse invention dramatique, Ulysse, le rival d'Ajax, sentant son inimitié expirer devant la mort, s'unit aux instances de Teucer, et la pièce se termine par la cérémonie funèbre.

2° Les Trachiniennes . Ainsi nommée du nom des jeunes filles de Trachine, qui composent le chœur, cette pièce a pour sujet Hercule mourant sur le mont OKta. L'action est très-simple. Déjanire, femme d'Hercule, attend à Trachine le retour de son époux. Lichas, qui précède son maître, ne tarde pas à arriver, suivi de jeunes captives enlevées à OEchalie, ville d'Eubée. Parmi elles est lole, princesse d'une rare beauté. A sa vue, Déjanire sent s'allumer dans son cœur les feux de la jalousie qu'excitent encore les aveux de Lichas luimême. Furieuse, Déjanire envoie à Hercule la tunique de Nessus, présent funeste dont elle redoute déjà les effets, quand Hyllus, son fils, survient et lui raconte les souffrances du héros. Accablée de désespoir, la reine infortunée se donne la mort ; et l'on apporte sur le théâtre Hercule, dont l'agonie prolongée forme le dénoùment de cette tragédie.

3° Electre. Eschyle avait traité ce sujet dans les Choéphores, seconde partie de \Orestie : Sophocle s'en

empara également et ne resta point inférieur à son modèle. Sa pièce est un drame plein de péripéties et descènes émouvantes. L'exposition est un chef-d'œuvre d'adresse à marquer le temps , le lieu et le fil qui doit former tout le tissu de la tragédie. Le reste de l'action suit d'une manière si naturelle, si nette, si ingénieusement ordonnée, si remplie de surprises théâtrales, que tout intéresse de plus en plus jusqu'au dénoûment. Electre, lille d'Agamemnon, a sauvé de la mort son frère Oreste, afin de réserver un vengeur à son père. Depuis vingt ans elle attend impatiente, mais résolue, le moment des représailles. Oreste arrive enfin, Oreste qu'elle croyait mort, et qui se découvre à sa sœur dans une des plus belles scènes de reconnaissance qu'il y ait au théâtre.

Oreste. Et ta n'as personne qui te défende?

Electre. Non, personne. Je n'avais qu'un défenseur : tu viens d'en apporter la cendre.

Oreste. Infortunée! Que ta vue excite depuis longtemps ma pitié!

Electre. Tu es le seul mortel qui ait eu pitié de moi.

Oreste. C'est que je suis le seul qui souffre de tes maux.

Electre. Serais-tu donc par hasard quelqu'an de mes proches?

Oreste. Je te le dirais, si j'étais sûr du dévouement des femmes qui sont ici.

Electre. Elles sont dévouées; tes paroles arriveront à des oreilles fidèles.

Oreste. Laisse d'abord cette urne, si tu veux tout savoir.

Electre. Au nom des dieux, étranger, ne me la reprends pas.

Oreste. Obéis-moi, tu ne t'en repentiras jamais.

Électrk. Par ton menton, ne m'enlève pas ce que j'ai de plus cher !

Oreste. Je ne souffrirai point que tu le gardes.

Electre. Malheureuse que je suis, Oreste, si l'on me prive de tes cendres !

Oreste. Point de paroles sinistres : tu as tort de t'aftliger.

Electre. Quoi! j'ai tort de m'affligcr de la mort d'un frère?

Oreste. II ne te sied point de tenir ce langage.

Electre. Suis-je donc si indigne de celui qui n'e^t plus?

Oreste. Tu n'es indigne de personne; mais cela n'est point pour toi.

Electre. Si cependant je porte là les dépouilles d'Oreste?

Oreste. Ce ne sont point les dépouilles d'Oreste : elles n'y sont qu'en paroles.

Electre. Où est donc le tombeau de cet infortuné?

Oreste. Il n'a point de tombeau : car il n'en est pas pour celui qui vit encore.

Electre. Que dis-tu, cher enfant?

Oreste. Pas un mot de mensonge.

Electre. Oreste est donc vivant?

Oreste. Oui, puisque je respire.

Electre. Lui ! G'e.st donc toi?

Oreste. Vois ce sceau de mon père , et reconnais si je dis vrai.

Electre. 0 vue fortunée l

Oreste. Fortunée, je l'atteste î

Electre. Douce voix, te vodà donc enfin!

Oreste. Ne cherche pas ailleurs.

Electre. Je te serre dans mes bras.

Oreste. Que ce soit pour jamais !

Electrj:. 0 femmes chéries! citoyennes de ce pays, voyez cet Oreste qu'une feinte avait tué, et que sauve une feinte.

Le choelr. \ous le voyons, ma fille, et cet heureux événement tire des larmes de joie de mes yeux.

Ainsi Oreste, le vengeur de son père, est arrivé. Poussé par un oracle, obéissant aux décrets du ciel, il

vient immoler sa mère . sacrifice terrible , meurtre effrayant , mais devant lequel ne recule pas un seul instant celui qui doit le commettre. Ministre de la justice divine, il n'éprouve aucune hésitation : il exécute sans remords la volonté des dieux. La même fermeté, la même décision froide et impassible se retrouvent dans le caractère d'Electre : c'est une femme d'une trempe énergique et virile, comme les héroïnes de Corneille. Cependant le meurtre, concerté par la sœur et par le frère, n'a point lieu sous les yeux du spectateur. On entend seulement les cris de Clytemnestre.

Clvtkmxestre. Ah! ah! Hélas! hélas! 0 palais vide d'amis et plein de meurtriers !

Ki.FCTRE. On crie là-dedans. X'entendez-vous pas, mes amies?

Lk choeur. J'ai entendu , malheureuse , des choses terribles à entendre : j'en frissonne!

Glvtr.mxestre. ]\Ialheur à moi! Egisthe, où es-tu donc?

Electre. V^oilà qu'on crie de nouveau.

Gi.VTEViXESTRE. Alon fils, mon fils, aie pitié de ta mère !

Electre. Mais tu n'as eu pitié ni de son père ni de lui !

Clvtemxestre. 0 dieux ! je suis frappée !

Electre. Frappe, si tu as du cœur, frappe un second coup.

Clvtemxestre. 0 ciel! encore une fois!

Electre. i\h ! si Egisthe pouvait être frappé du même poignard !

Tous les critiques, qui ont voulu donner une idée des grands effets du théâtre grec, ont cité ce dialogue si simple, mais si saisissant, et qui n'a point d'égal pour le mélange des grandes émotions tragiques , la terreur et la pitié.

4" Philociète. Abandonné dans l'ile de Lemnos, où les Grecs l'ont laissé en proie à une plaie douloureuse

et fétide, causée par la morsure criin serpent, Philoctète nourrit contre ses ennemis une haine irréconciliable. Contre quel caractère va lutter ime àme ainsi ulcérée par la douleur physique et par un ressentiment invétéré? Contre le type de Tesprit grec, Tidéal de la ruse, la personnification de la politique et de Thahileté des temps héroïques, contre celui qu'Homère appelle le sage Ulysse. Et quel instrument Ulysse emploiera-t-il pour obtenir de Philoctète qu'il livre aux Grecs les flèches d'Hercule, à la possession desquelles est attachée la prise de Troie? Le fils d'Achille, Xéoptolème, jeune homme plein d'une honnêteté et d'une franchise, qui font contraste avec la souplesse cauteleuse d'Ulysse et l'entêtement inflexible de Philoctète. De là naissent des scènes émouvantes et variées, une lutte de toute nature, jusqu'au moment où Hercule , apparaissant , met d'accord les passions , les haines et les courages. Plusieurs morceaux sont fort attendrissants et vraiment pathétiques. Quand Philoctète, couché à l'entrée de sa caverne, jette des cris douloureux et se roule sur la terre , lorsque , couvert de lambeaux ensanglantés, consumé d'un feu secret, il appelle la mort qui doit le délivrer de ses tourments , ses gémissements déchirent le cœur. Enfin l'entrevue de Xéoptolème et de Philoctète , les supplications éloquentes qu'il adresse au fils d'Achille pour être rendu à sa patrie, à son vieux père, ses invectives contre Ulysse, qui l'a jadis trahi lâchement et qui abuse de la foi du serment pour lui ravir l'arc sacré d'Hercule, tout cela est d'un maître inimitable qui sait jeter la plus grande diversité de sentiments dans la plus grande simplicité d'action. On trouvera dans le quinzième livre

du Télémaque de Fénelon une belle imitation de la pièce de Sophocle.

5" OEfh'pe-Roi. Le royaume de Thèbes , gouverné par OEdipe, étant désolé par une peste cruelle, OEdipe envoie Créon , frère de sa femme Jocaste, consulter Toracle d'Apollon , qui répond que le fléau ne cessera qu'après la vengeance de la mort de l'ancien roi Laïus, tué dans un voyage. OEdipe, qui se croit fds de Polybe, roi de Corinthe, se met à la recherche du meurtrier, et il arrive, par une suite d'enquêtes, à découvrir que l'auteur du crime c'est lui-même, et que, par une épouvantable fatalité, il est devenu l'assassin de son père et l'époux de sa mère. Jocaste se pend de désespoir, OEdipe se crève les yeux avec une agrafe du manteau de Jocaste et s'exile de son propre royaume. Telle est la légende que la mythologie fournissait à Sophocle. Mais dans ce cadre resserré il a su rassembler tout l'intérêt, toute la grandeur que lui inspirait son génie dramatique. Il n'y a dans le théâtre d'aucun peuple une scène plus largement tracée et plus touchante que celle qui ouvre la pièce, quand sous les yeux du spectateur se déploie la grande place de Thèbes, entourée de temples et de palais , ornée des statues des dieux et des héros, et remplie d'un peuple suppliant, qui vient, guidé par ses prêtres, implorer le secours du roi. C'est une puissante conception que celle du divin Tirésias qui sait tout, qui redoute de révéler la vérité et qui cependant dénonce OEdipe comme l'auteur du meurtre de Laïus. Mais rien ne surpasse le rôle d' OEdipe, enlacé pour ainsi dire dans un enchaînement de causes inévitables, et marchant fatalement vers une catastrophe

terrible, qui, bien que prévue, n'en excite pas moins un genre de curiosité inquiète que les tragédies grecques ne provoquent que rarement. Quelle scène que celle où OEdipe finit par apprendre d'un vieux serviteur l'affreuse vérité !

OEdipe. Lui as-tu remis l'enfant dont il parle?

Le vieillard. Je l'ai remis, et que ne suis-je mort ce jour-là !

OEdipe. C'est ce qui va t' arriver, si tu ne dis la vérité.

Le vieillard. C'est plutôt si je parle que je suis mort.

OEdipe. Cet homme, je le vois, se jette dans les détours.

Le vieillard. Non, non; j'ai déjà dit que je lui avais remis l'enfant.

OEdipe. D'oii le tenais-tu? De chez toi ou de chez un autre?

Le vieillard. Il n'était pas à moi, je l'avais reçu.

OEdipe. De quel habitant de la ville et de quelle maison?

Lk vieillard. Au nom des dieux, maître, ne m'en demande pas davantage.

OEdipe. Tu es mort, si je répète ma question.

Le vieillard. Eh bien , c'était quelqu'un des entours de Laïus.

OEdipe. Esclave, ou de son sang?

Le vieillard. Ciel ! j'en suis au plus terrible à dire !

OEdipe. Et moi à entendre; mais je l'entendrai.

Le vieillard. On le disait fils du roi; mais celle qui est dans le palais, ta femme, te dirait mieux que personne ce qu'il en est.

OFCdipe. Est-ce donc elle qui te le remit?

Le vieillard. Oui, roi.

OEdipe. Et pourquoi?

Le vieillard. Pour le faire périr.

OEdipe. Sa mère ! la malheureuse î

Le vieillard. Elle craignait de funestes ot-acles,

OEdipe. Lesquels ?

Le vieillard. Ils disaient qu'il tuerait les auteurs de ses jours.

OEdipe. Et pourquoi donc, toi, l'as-tu remis à ce vieillard?

156 IIJSTOIHE LITTÉRAIRE.

Le vieillard. J'en eus pitié, maître; je crus qu'il l'emporterait dans cet autre pays d'où il était, mais il l'a sauvé pour les plus grands malheurs; car si tu es celui qu'il dit, tu es bien malheureux.

OEdipe. Hélas! hélas! tout s'est éclairci. 0 lumière! je te vois aujourd'hui pour la dernière fois.

On épuiserait les termes par lesquels Tadmiration peut s'exprimer, si Ton voulait louer tous les mérites de ce chef-d'œuvre : un mot suffira : c'est principalement d'après OEdipe-lioi qu'Aristote a formé sa théorie ^ de la tragédie grecque.

6" OEdipe à Cohne. Cette pièce est moins fortement tissue que la précédente, mais elle met en lumière, avec la touchante image d'OEdipe aveugle et proscrit, le délicieux caractère d'Antigone, devenue depuis lors le type, l'idéal de la piété filiale. Les faits n'offrent aucune complication. OEdipe, chassé de Thèbes, après s'être privé de la vue, marche conduit par ses filles Antigone et Ismène, et il arrive à Colone, bourg voisin d'Athènes et lieu de naissance de Sophocle. Un oracle lui ayant prédit qu'à la possession de son tombeau serait attachée une prospérité inaltérable, OEdipe fait appeler Thésée et le prie de lui accorder une hospitalité qui sera payée d'un large retour. Thésée accepte et laisse à OEdipe le choix ou de demeurer à Colone ou de le suivre dans son palais. OEdipe préfère rester oii le destin l'a conduit, c'est-cà-dire près du bois des Euménides, vers lequel l'attire une fatalité non plus cruelle et redoutable, mais douce et tranquille comme le repos de la mort. Sur ces entrefaites arrive Créon , roi de Thèbes, qui essaye de ramener OEdipe dans sa

patrie. Le vieux roi lui répond avec indignation qu'il ne consentira point à le suivre. Créon , dont la ruse est démasquée, recourt à la violence : il enlève Antigone et Ismène, mais Thésée les délivre; et, lorsqu'il a reçu l'expression de la reconnaissance expansive d'OEdipe , il l'avertit qu'un étranger, retiré près de l'autel de Neptune, denuuide instamment à le voir. Cet étranger est Pol^nice, fils ingrat, détrôné par son frère Etéocle et déchiré par des remords qui le disposent à la tendresse. OEdipe, rompant un long et terrible silence, éclate en imprécations justement célèbres. Après quoi, averti par les roulements du tonnerre, qui est pour lui la voix des dieux, il entre dans le bois des Euménides et disparaît pour toujours , laissant ses filles sous la protection généreuse de Thésée.

T*» Antigone. Etéocle et Polynice, fils d'OEdipe, victimes d'une haine fratricide , se sont tués dans un combat singulier. Créon, devenu roi de Thèbes, fait rendre les honneurs funèbres à Etéocle, mais porte en même temps une défense expresse de donner la sépulture à Polynice, déclaré traître envers la patrie. Quiconque osera lui rendre les derniers devoirs sera enterré tout vivant. Antigone, dont Sophocle a fait dans OEdipe à Colone le type de la piété filiale, devient celui du dévouement fraternel dans le drame auquel elle a donné son nom. En dépit des ordres sévères de Créon, elle méprise toutes les menaces, et, après s'être acquittée de son pieux devoir, elle s'avance vers la demeure de pierre où elle doit être ensevelie. Par un admirable mélange de passion héroïque et de faiblesse naturelle , une fois qu Antigone a rempli sa mission pieuse, elle s'aban-

donne à la douleur en face de la mort ; elle pleure sa jeunesse et les joies inconnues de la vie, et développe ainsi par ses regrets le mot qu elle dit à Créon : « Mon cœur est fait pour aimer, et non pour haïr. » Le personnage de Créon, ambitieux, jaloux de son pouvoir jusqu'à la cruauté, est tracé avec beaucoup d'art; et Sophocle, qui se propose une fin morale dans toutes ses pièces, nous le montre justement puni, lorsque son fils Hémon, épris d'un chaste amour pour Anligone, se donne la mort pour ne pas survivre cà celle qu'il aime. Voilà quelles sont, dans leur ensemble et avec quelques détails, les tragédies qui ont valu à Sophocle son impérissable renommée. Venu entre Eschyle et Euripide, il n'a ni les conceptions gigantesques, ni les créations hasardées, ni les images outrées et bizarres du premier, ni le goût des sentences morales, des discours philosophiques, du pathétique exagéré, défaut habituel du second. Mais ce qui distingue éminemment Sophocle, ce qui fait de son nom la personnification même de la perfection tragique, c'est une imagination puissante, soumise au frein du goût et à la mesure de la raison , ■ c'est la préférence donnée aux traits généraux sur les peintures individuelles , enfin l'idéal sensible , cherché , réalisé avec un suprême bonheur de justesse dans l'expression et dans le style.

Cl Quand ou considère Euripide en lui-même, dit W. Schlegel, sans le comparer à ses prédécesseurs, quand on rassemble ses meilleures pièces et les morceaux admirables répandus dans quelques autres, on peut faire de lui l'éloge le plus pompeux; mais si, au contraire, on le contemple dans l'ensemble de l'histoire

de l'art, si Ton examine, sous le rapport de la moralité, Teffet général de ses tragédies et la tendance des efforts du poëte, on ne peut s'empêcher de le juger avec sévérité et de censurer ses diverses manières. Il est peu d'écrivains dont on puisse dire, avec vérité, autant de bien et autant de mal. C'est un esprit extraordinairement ingénieux, d'une adresse merveilleuse dans tous les exercices intellectuels ; mais parmi une foule de qualités aimables et brillantes , on ne trouve en lui ni cette profondeur sérieuse d'une àme élevée ni cette sagesse harmonieuse et ordonnatrice que nous admirons dans Eschyle et dans Sophocle. Il cherche toujours à plaire sans être difficile sur les moyens. De là vient qu'il est sans cesse inégal à lui-même : il a des passages d'une beauté ravissante, et d'autres fois il tombe dans de vraies trivialités. «

Ce jugement nous parait fort équitable, à la condition de s'en tenir surtout à la première pensée exprimée par l'éminent critique allemand. Si, en effet, on ne compare point Euripide à Eschyle et à Sophocle, on verra que, la part faite à ses défauts, il est admirable, comme l'a remarqué Quintilien , dans l'expression de toutes les affections de l'àme, de celles particulièrement que fait naître la pitié : là, il est sans rival. C'est le peintre le plus fidèle des passions humaines , le poëte qui a pénétré le plus avant dans les replis du cœur, celui qui a produit sur la scène avec les traits les plus poignants les séductions du désir, le trouble des sens, l'anéantissement de la volonté, les ivresses du bonheur, suivies du repentir et du désespoir, enfin l'image effrayante de la raison abattue et détruite par le mal-

heur. Racine se nourrissait d'Euripide : c'était sa lecture de prédilection.

Un singulier effet du hasard groupe les noms des trois grands tragiques grecs autour de la glorieuse victoire de Salamine, Nous avons vu qu'Eschyle assistait au combat et que Sophocle dansa autour des trophées : Euripide naissait dans l'ile le jour même de la bataille. Il était fils de Mnésarque et d'une femme de basse condition nommée Clito. Elève des philosophes et des rhéteurs les plus habiles d'Athènes , il fut l'ami de Socrate, plus jeune que lui de quelques années. On dit qu'il voulait enseigner la philosophie, mais que l'exemple d'Anaxagore, forcé de fuir devant une accusation capitale d'impiété, le fit renoncer à son projet et se livrer exclusivement au théâtre. 11 y réussit, malgré une opposition assez vive et les railleries amèrcs d'Aristophane. A la fin, ces tracasseries devenant de plus en plus menaçantes, il quitta sa patrie et se réfugia en Macédoine, auprès du roi Archélaùs, chez lequel il mourut.

On dit qu'Euripide avait composé cent vingt tragédies : il n'en reste que dix-huit, dont voici les noms : P Hécuhe; 2" Oreste ; 3° les Phéniciennes ; 4° Médée ; h"" Hippohjte Porie-coiironne ; 6" Alceste ; 7" Andromaqiie ; 8** les Suppliantes ; 9" Iphigénie à Aulis; 10° Iphigénie en Tauride; 11° les Troyennes; 12° les Bacchantes; 13° les Héraclides; 14° Hélène; 15° Ion; 1G° Hercule furieux; 17° Electre; 18° Rhésus. A cette liste s'ajoutent des fragments du Phaéthon et de Danaé , et un drame satyrique, le Cijclope, le seul monument de ce genre.

Parmi les tragédies d'Euripide que nous venons de

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