EURIPIDE
Iphigémr. Je ne comprends pas ce que tu dis, je ne cornj)ronds pas, ô mon père bien-aimé !
Tu vas donc traverser les mers et ni'abandonner?
Agaair!\i\o\t. ïu viendras, ma fille, où sera ton père.
Ip}HGÉnie. Ah! plût au ciel qu'il me fût possible de faire avec loi ce trajet !
AdAJiEMXON. Mais tu dois faire un trajet où tu te souviendras de ton père.
Iphh;kivie. M'embarquerai-je avec ma mère, ou serai-je seule à partir?
AfJAMEiiNOV. Seule; sans ton père ni ta mère.
IpHir.ÉNiK. M'envoies-tu donc, mon père, dans une autre maison?
Agamrmxox. Laissons cela : les jeunes filles n'en doivent rien savoir.
Iphigkmie. Hate-toi, mon père, de revenir vainqueur des Phrygiens !
Agamrmnon. Il est d'abord un sacrifice que je dois accomplir ici.
Iphigevie. C'est avec les prêtres qu'il t'en faut régler la cérémonie.
Agaaiemxox. Tu le sauras, car tu seras là près du vase à l'eau lustrale.
Iphkirvir. Mon père, formerons-nous des chœurs autour de l'autel?
Agamrmvon. Que je voudrais comme toi n'avoir pas d'autre soin! Rentre dans le palais, pour te faire voir à les compaqjnes. Ta main, et donne-moi un baiser, amer baiser, puisque tu dois rester .si longtemps éloignée de ton père.,.. Quoi 1 ce sein, ces joues, ces cheveux blonds!... Ah! ville des Phrygiens! ah! Hélène ! que vous nous êtes funestes ! Mais finissons ces discours : je sens couler mes larmes en t'embras.sant.
Comme le drame satyrique se rattacliail chez les anciens à la tragédie, et que la seule pièce de ce genre
qui soit arrivée jusqu'à nous est le Cyclope d'Euripide, c'est ici qu'il convient d'en parler. Le drame satyrique tenait de la tragédie, en ce qu'il puisait, comme elle, ses sujets dans la mythologie et dans l'histoire héroïque de la Grèce , mais il participait de la comédie par les personnages qui venaient y figurer, les catastrophes qui n'étaient jamais malheureuses, les traits, les bons mots et les bouffonneries qui en faisaient le principal mérite. Ces plaisanteries, souvent licencieuses, étaient placées dans la bouche des Satyres, des Faunes et des Silènes, qui formaient le chœur et qui en étaient une partie obligée. Cependant les lazzis de ces êtres grotesques étaient parfois des sentences de politique et de morale déguisées sous une forme drolatique et grossière; et c'est ainsi qu'Horace a pu dire que ces sortes de drames égayaient le public sans faire tort à la gravité du théâtre. La pièce d'Euripide reproduit les divers caractères que nous venons d'énoncer. Le sujet en est emprunté au neuvième chant de \ Odyssée. C'est Ulysse captif dans l'antre de Polyphème, et enivrant le Cyclope pour le priver de la vue et se soustraire à sa voracité. Sur les bords de la Sicile, où les vents l'ont jeté, Ulysse rencontre Silène et les Satyres, qui sont eux-mêmes tombés aux mains de Polyphème, tandis qu'ils cherchaient Bacchus, enlevé par des pirates. Les Satyres, devenus les esclaves du Cyclope, qui leur fait garder ses brebis, se liguent avec Ulysse contre le hideux géant. Leur poltronnerie et le penchant de Silène pour le vin font le côté bouffon de la pièce. Polyphème a l'œil brûlé et crevé comme dans Homère, et Ulysse s'enfuit avec les Satyres qu'il a délivrés.
Si Euripide et les deux poètes ses devanciers n'avaient composé que de semblables pièces, on pourrait tout au plus louer leur imagination et leur talent à faire rire les spectateurs; mais heureusement pour la gloire de Tesprit humain les trois grands tragiques de la Grèce se sont élevés plus haut dans la sphère de Fart théâtral. Aussi, quand on les étudie avec attention et que Ton pénètre par l'analyse dans le détail de leurs œuvres, rame, toute pleine de ces modèles qui atteignent souvent jusqu'au sublime , se sent transportée , épurée , prête à bien penser, à bien agir. On se forme alors une idée plus nette du beau et du vrai, et l'on a peine à souffrir, sans un mortel ennui , les compositions monstrueuses , sans ordonnance , sans art , sans génie , sans vérité, chargées d'épisodes superflus, de machines forcées, d'incidents mal préparés, de dénoùments sans naturel, de discours ampoulés, de tirades philosophiques, d'antithèses ridicules, qui viennent étaler sur le théâtre leur nullité prétentieuse. La seule utilité de ces pièces est de montrer toute la valeur des bons ouvrages et de mettre en lumière cette vérité si heureusement exprimée par Voltaire, qu'il est plus aisé de peindre des ogres et des géants que des héros et d'outrer la nature que de la suivre.
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ARISTOPHANE : SES PREDECESSEURS , SES CONTEMPORAINS ET SES SUCCESSEURS.
La tragédie étant ce qu'il y a de plus sérieux dans la poésie, la comédie est ce qu'il y a de plus complètement gai. Son essence même est le rire; son procédé est rimitation des défauts physiques et moraux saisis par
1C8 HISTOIRE LlTTEilAHlE.
Tobservation et exprimés dans un style plaisant, spirituel, caustique; mais elle se propose un but pratique, utile, qui est de corriger les travers dont elle se moque. ^< Le ridicule, dit Molière, est la forme extérieure et sensible que la providence de la nature a attachée à tout ce qui est déraisonnable, pour nous en faire apercevoir et nous obliger à le fuir. ^ On ne saurait mieux déterminer la tjn que la comédie doit avoir en vue. Les (Irecs cependant ne donnèrent point tout d'abord à la poésie comique cette direction morale. La comédie ancienne, née au temps d'une liberté démocratique, plus souvent anarchique que soumise à la loi, s'attaqua directement ta la réalité, hommes et choses, sans autre intention que de faire rire, en jetant des compositions fantasques dans le cadre le plus arbitraire et le plus indépendant. Telles furent les comédies de Susarion , d'Kpicharme, de Magnés, de Cratès, de Cratinus, d'Eupolis , de Phérécrate et de Platon le Comique , prédécesseurs ou contemporains d'Aristophane. C'était une satire en action, armée de la dent et du fouet, mordant et flagellant, parfois au nom du bon sens et de la justice, plus souvent au gré de la passion et de l'esprit de parti. La vie publique, le gouvernement et les habitudes privées des hommes d'Etat étaient les objets favoris des poètes de cette période , qui se donnaient surtout carrière dans les chœurs et dans celle parlie des chœurs que l'on nommait la parahase. On appelait ainsi un morceau étranger à la pièce, dans lequel le poêle s'adressait à l'assemblée sans tenir compte de l'invraisemblance de ce hors-d'œuvre. H y vantait son propre mérite et se moquait de ses rivaux; ou bien, en vertu
aristopham:. mîo
de son droit de citoyen, il taisait des propositions sérienses on badines pour le bien public. D'autres lois il prenait à partie tel ou tel spectateur et le désignait aux sarcasmes de ses voisins. Et il ne faut pas croire (jue ce fut assez des allusions pour les rieurs. Le poëte comique produisait sur le théâtre le personnage luimême qu il voulait immoler à la raillerie. On le voyait vêtu de ses habits accoutumés, et ses traits étaient imités par un masque coulé à sa ressemblance.
Tels sont les éléments dont se composent les comédies d'Aristophane, le plus célèbre poëte de la comédie ancienne , le seul de qui les œuvres soient parvenues jusqu'à nous. Sa patrie et la date de sa naissance sont inconnues. Il était citoyen d'Athènes, où il passa toute sa vie, qui se prolongea jusque vers l'an 386 avant l'ère chrétienne. Ses pièces, que le goût moderne ne saurait approuver sans de larges restrictions , ne sont intelligibles que quand on se reporte chez le peuple et à l'époque où elles ont paru. Mais si l'on vient s'asseoir en pensée dans le théâtre de Bacchus , au milieu des Athéniens qui les applaudissaient avec une joie intelligente, on verra dans Aristophane, en dépit des écarts d'une imagination sans frein et d'un dévergondage carnavalesque, les qualités sérieuses d'un citoyen honnête, dévoué sincèrement aux intérêts de son pays, et d'un écrivain qui, par un contraste merveilleux, sait ployer la llexibilité de son style au ton le plus trivial ou en élever l'élan rapide à la hauteur de la poésie lyrique la plus ravissante.
Aristophane avait composé cinquante-quatre pièces : n'en reste que onze, dont voici l'ordre chronologique ;
1° Les Acharniens. Le but que le poète s'est proposé dans cette pièce est d'engager x^thènes à se réconcilier avec Lacédémone , en faisant voir combien la paix est préférable à la guerre. Acharné, bourg de l'Attique, tomba l'mi des premiers aux mains des ennemis pendant la guerre du Péloponèsc. L'auteur suppose qu'un habitant de ce bourg, charbonnier de son état, comme SCS compatriotes, et nommé Dicéopolis , c'est-à-dire le citoyen juste, a fait avec les Lacédémoniens une paix particulière pour lui-même et pour sa famille. Aussi l'abondance règne-t-elle dans sa maison , territoire neutre, tandis que les autres Acharniens, égarés par Cléon et par Lamachus , souffrent tous les maux de la guerre. L'ne scène des plus plaisantes est celle oii Dicéopolis et Lamachus font les préparatifs, le premier d'un grand repas, et le second de son départ pour l'armée. D'un côté l'on nettoie la broche et l'on plume des oies, de l'autre on prépare les aigrettes, les casques, les lances, et l'on fourbit les épées. Bientôt Lamachus revient estropié, et Dicéopolis revient ivre. On remarque déjà dans cette pièce des plaisanteries dirigées contre Euripide, fréquent point de mire d'Aristophane, qui ne laisse jamais passer une occasion de tourner en ridicule l'auteur d'Iphijénie et de Médée.
2** Les Chevaliers. C'est de toutes les comédies d'Aristophane celle dont le but politique est le plus marqué : on l'a nommée une philippique théâtrale : le mot est juste et bien appliqué à cette virulente satire contre le démagogue Cléon. Cléon, qui s'était mis à la tcte des affaires après la mort de Périclès, était un esprit vulgaire, dépourvu de mérite, dont le peuple
aveuglé faisait son idole. Il n'avait contre lui que les riches propriétaires qui formaient la classe des chevaliers. Aristophane eut la hardiesse de donner l'assaut à l'opinion publique et à la popularité de Cléon. Personne n'osa représenter ce personnage, pas un artiste ne voulut en faire le masque : Aristophane se barbouilla la figure et joua lui-même le rôle avec un immense succès. Celte comédie offre des scènes d'un comique franc et parfait. Il y a une intarissable gaieté dans celle où les deux démagogues, le Corroycur, c'est-à-dire Cléon, et le Charcutier emploient toutes sortes de flatteries, de promesses et de séductions pour gagner la ûiveur du vieux Démos, le peuple personnifié, qui est retombé dans l'enfance. La pièce finit par une marche triomphale. Démos rajeuni s'avance revêtu du costume des anciens Athéniens, et avec les forces de la jeunesse il a recouvré les sentiments du temps héroïque où la Grèce était victorieuse cà Maratlion.
3" Les Nuées. Ainsi nommée de ce que les scènes les plus importantes se passent dans les nuages et que le chœur est formé d'acteurs imitant, par leurs vêtements aériens, les flocons de vapeurs qui flottent dans l'atmosphère, cette pièce est une attaque ingénieuse, mais souvent injuste, contre les philosophes qu'Aristophane affecte de confondre avec les sophistes , dont Socrate est, selon lui, la personnification. Socrate n'avait pas encore la grande réputation de sagesse qu'il s'est acquise depuis, mais il s'était expliqué d'une manière peu avantageuse sur la licence du théâtre. Aristophane, usant de représailles, se mit, à son tour, à tourner en ridicule l'abus de la philosophie. Ainsi s'explique, sans être tout
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à fait excusable, la pièce des Nuées, à la représentalion de laquelle Socrate vint rire avec les autres Athéniens. Au fond, le sujet de la pièce est l'éducation. Le bonhomme Strepsiade , ruiné par les dépenses de son nis Phidippide, imagine de l'envoyer à l'école de Socrate pour y apprendre l'art de ne pas payer ses dettes. Le jeune homme , admis parmi les philosophes qui lui étalent toutes leurs subtilités , devient habile en peu de temps , bat son père et lui prouve qu'il a raison de le battre; mais, peu convaincu par cette argumentation, Strepsiade, irrité contre Socrate, finit par mettre le feu à ce qu'il appelle le philosophoir. Socrate, perché dans un panier qui se balance au milieu des airs, les disciples de ce grand homme représentés les yeux: fixés vers la terre, le teint pâle, livide et le corps décharné, les scènes du père et du fils, du philosophe et de son valet, mais surtout la discussion entre le Juste et l'Injuste personnifiés, qui se disputent l'éducation de la jeunesse, forment un ensemble de scènes habilement agencées et d'un comique de bon nloi. Molière a imité dans le Bourgeois (jenlilhomme le rôle de Strepsiade prenant des leçons avec Socrate.
4" Les Guêpes. Cette pièce est une satire contre la corruption des juges et la manie des procès. Racine l'a imitée dans les Plaideurs. Philocléon , vieux juge maniaque, est enfermé par son fils Bdélycléon , qui le fait garder à vue pour le guérir. La scène s'ouvre par l'entretien de deux esclaves qui veillent sur leur maître; mais pendant qu'ils font la garde à la porte, il essaye de s'échapper par la fenêtre. Bientôt les juges, confrères de Philocléon, passent pour se rendre au tribunal : ils
sont travestis en guêpes et armés d'un aiguillon, emblème (le leur naturel : ils forment le chœur et donnent le nom à la pièce. Pliilocléon implore leur assistance. Un combat s'engage entre les juges et les gardiens. Par accommodement, le fils propose à son père de juger sans sortir de chez lui. Au même instant le chien Labès vient de voler dans la cuisine un fromage de Sicile. Aussitôt la cause s'instruit : après l'acte d'accusation et le plaidoyer de l'avocat, le juge qui siège sur son tribunal prononce l'arrêt; mais, par une méprise fort amusante, il absout au lieu de condamner. Philocléon est désolé d'avoir mal jugé, mais son fils l'engage à mener une vie moins austère; il cède, et, abjurant son ancien rigorisme, il devient libertin, tapageur, aussi entêté dans ses désordres que dans sa manie de juger des procès.
On trouve dans les Guêpes un chœur tout empreint de fierté nationale qui nous paraît intéressant à citer : il fait allusion à l'époque la plus glorieuse de la république athénienne :
Si quelqu'un de tous, spectateurs, me regarde avec étoniiement à cause de cette taille de guêpe, ou ne sait pas ce que signifie cet aiguillon, j'aurai bientôt instruit son ignorance. lYous qui portons cet appendice, nous sommes les Attiques, seuls vraiment nobles et indigènes, et le plus courageux des peuples. C'est nous qui, les armes à la main, avons tant fait pour la patrie , lorsque le barbare répandit sur notre ville des torrents de flamme et de fumée, dans son désir furieux de prendre de force nos guêpiers. Aussitôt nous accourûmes armés de la lance et du bouclier, et nous leur livrâmes bataille, enivrés du vin aigri de la colère, debout homme contre homme, et de rage nous dévorant les lèvres. Une nuée de traits cachait le ciel. Cependant, avec l'aide des dieux, vers le soir nous repoussâmes
les cnntmis; une chouclte, avant le combat, avait passé audessus de notre armée. Alors nous les poursuivîmes le fer dans les reins, comme on poursuit les thons : ils fuyaient, et nous les piquions aux joues, aux yeux; aussi maintenant encore les barbares disent-ils qu'il n'y a rien de plus redoutable que la guêpe atlique.
5° La Paix. Rien de plus vif, de plus hardi que le commencement de cette pièce. On voit le pacifique Trygée, monté sur un escarhot, escalader le ciel. Il arrive dans lOlympe, abandonné par les dieux. La Guerre, géant farouche, s'y est établie à leur place, avec son compagnon le Vacarme, et ils s'occupent à piler des villes dans un mortier : les plus i^meux généraux leur servent de pilou. La déesse de la paix est cachée au fond d'un puits très-profond , et tous les peuples de la Grèce réunissent leurs efforts pour la retirer avec des cordes. Ces diverses inventions fantastiques sont rendues avec une extrême gaieté , mais la suite de la fiction devient très-faible. Une fois que la Paix est délivrée de sa prison, il ne reste plus qu'à offrir un sacrifice à la déesse si longtemps désirée. Ou remarque néanmoins dans cette seconde partie une délicieuse pastorale , où le chœur décrit en vers charmants les doux loisirs de la vie champêtre.
6° Les Oiseaux. De toutes les comédies d'Aristophane, il n'y en a pas une qui puisse être comparée à celle-ci comme jeu innocent d'une imagination pétulante, badine, railleuse, effleurant tout et glissant d'une aile légère dans les libres espaces de la poésie, comme les êtres ailés qu'elle met en scène. C'est une féerie gaie, séduisante, bigarrée, tout étincelante de verve et d'esprit, sans violentes invectives.
Deux citoyens, Pisthétcrns et Evelpide, dégoûtés de la vie que Ton mène à Athènes, se décident à aller vivre parmi les oiseaux , qu'ils déterminent à bâtir Képhélococcygie , ou la ville des Nuées et des Coucous. Tous les hommes veulent y venir habiter, mais le poëte, enlevant le sceptre aux dieux qui ne savent pas maintenir l'ordre sur la terre, chasse impitoyablement de la cité nouvelle tous les brouillons cupides, philosophes, devins, poètes, magistrats, législateurs, avocats, qui réclament l'honneur d'y être admis.
7° Les TJiesmophories ou Fêtes de Cérès et de Proserpine , sont supérieures, pour le plan, à la plupart des autres comédies d'Aristophane; on y trouve une intrigue, un nœud et un dénoùment assez bien conduits, mais l'intérêt en est très-faible pour nous. C'est une satire, une parodie, des pièces d'Euripide, composée, presque en entier, de vers empruntés au poëte tragique et détournés de leur vrai sens. Euripide emploie mille ruses pour échapper à la vengeance des femmes qui ont résolu sa perte, et finit par obtenir son pardon.
8" Lysistrata. Dans cette pièce, Aristophane se propose d'amener le peuple à conclure la paix avec les Lacédémoniens, et, pour y parvenir, il montre Lysistrata, épouse d'un des premiers magistrats d'Athènes, engageant toutes les femmes des villes ennemies à se séparer de leurs maris, jusqu'à ce que la paix soit faite.
9° Les Grenouilles. Cette pièce a pour but de prévenir la décadence de l'art tragique, qui semble arrivé à son déclin : c'est de la critique littéraire sous une forme dramatique. Eschyle, Sophocle et Euripide sont morts. Bacchus, dieu du théâtre, ennuyé des mauvaises
tragédies que roii joue alors à Athènes , descepd aux enfers, déguisé en Hercule, pour y aller chercher un hon poëte. Après plusieurs incidents d'une bouffonnerie des plus hasardées , il passe le Styx dans la barque de Charon , et les grenouilles , qui donnent leur nom à la pièce, l'accompagnent de leurs coassements harmonieux. Bacchus trouve les enfers en émoi. Euripide, nouveau venu, dispute le trône de la tragédie à Eschyle. Pluton nomme Bacchus juge du débat. Alors commence une scène fort longue, mais riche de comique, où les deux poètes s'attaquent tour à tour sur la valeur générale ou détaillée de leurs pièces. Eschyle étale son style pompeux et parfois boursouflé; Euripide déploie ses pensées subtiles, ses expressions recherchées. Celui-ci reproche à son rival son enflure, son obscurité, ses grands mots forgés et ronflants, et le vide de l'action; Eschyle reproche à Euripide d'avoir énervé le style de la tragédie, en la faisant descendre jusqu'au vulgaire, et d'avoir mis sur la scène des caractères vicieux, des crimes révoltants. Enfin l'on apporte une balance : chacun met ses vers dans un des plateaux, mais Euripide a beau faire, la balance penche toujours du coté d'Eschyle. Bacchus se prononce en faveur de ce dernier, qu'il emmène avec lui sur la terre, en décidant que, pendant son absence, le sceptre tragique restera entre les mains de Sophocle.
On remarque surtout dans cette pièce ingénieuse le passage où Eschyle, se glorifiant d'avoir fait la tragédie des Perses, dit, en parlant des sujets que doit traiter la poésie :
Voypz quels services ont rendus dès l'origine à l'humanité les
AlllSKJPllAISE. 177
plus illustres (les poètes : Orphée a enseigné les saints mystères et l'horreur du meurtre ; Musée , les remèdes des maladies et les oracles; Hésiode, l'agriculture, le temps des récoltes et des semailles. Et le divin Homère, d'où lui est venu tant d'honneur et de gloire, si ce n'est d'avoir enseigné mieux que tout autre les vertus, l'art des batailles et le métier des armes?
1 0" Les Harangueuses ou le Club des femmes sont une peinture bouffonne, mais sensée, (Vun gouvernement communiste. Les Atlicniennes , déguisées en hommes, s'introduisent dans l'assemblée du peuple, et, s'élant assurées ainsi la pluralité des votes, elles décrètent une constitution nouvelle, fondée sur une communauté absolue. Toutes les objections que peut provoquer un pareil système sont présentées ici avec une verve mordante et un parfait bon sens. Il y a surtout une scène d'un comique délicieux entre deux citoyens, dont l'un, plein de dévouement à la loi nouvelle, se dispose avec la meilleure foi du monde à mettre tous ses biens en commun, tandis que l'autre, circonspect, égoïste, bien résolu à ne rien livrer qu'à la dernière extrémité, raille la bonhomie de son voisin et le traite comme un niais; puis, quand le diner est servi, celui qui n'a pas contribué est le plus empressé à se mettre à table avec les autres, tant il a de respect pour les institutions de la république !
11° Plulus. Quoique eette pièce appartienne pour le fond au genre de l'ancienne comédie, une plus grande modération dans la plaisanterie personnelle et une teinte générale plus adoucie la rapprochent de la comédie moyenne. Elle est semée d'ailleurs de traits fins et spirituels, et conduite avec beaucoup d'art. Chrémyle, homme de bien, mais pauvre, va consulter Apollon sur
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les moyens de s'enrichir. Apollon lui répond qu'il faut emmener chez lui la première personne qu'il rencontrera à la sortie du temple. Il rencontre un aveugle, Plutus, dieu de la richesse. Dès que Plutus s'est lait connaître, ou s'empresse autour de lui et l'on veut travailler à sa guérison. Car si Plutus est aveugle, doit-on s'étonner qu'il enrichisse tant de coquins et d'intrigants? On le conduit au temple d'Esculape, où il recouvre la vue, et il n'enrichira désormais que les gens de bien. Parmi les personnages qui se meuvent dans ce cadre satirique et ingénieux, on remarque la Pauvreté, qui prouve, dans un plaidoyer fort spirituel, qu'elle est la mère de tous les biens et que les hommes lui doivent le bonheur dont ils jouissent. Et de fait, si chacun était riche, personne ne voudrait plus travailler; il n'y aurait plus ni cordonniers, ni tailleurs, ni serruriers : le travail est donc une condition nécessaire de notre nature, et l'or lui-même ne fait pas la richesse.
Le Plutus d'Aristophane sert de transition à une phase nouvelle de la comédie grecque : on voit paraître alors une comédie d'un genre mixte , d'oii la personnalité est bannie , et qui ne conserve guère de l'ancienne licence que l'allusion. Quelques poètes représentent cette forme spéciale, à laquelle on a donné le nom de comédie moyenne : les plus distingués sont Antiphane de Rhodes et Alexis de Thurium , mais on ne peut apprécier leurs œuvres, dont il ne reste que des fragments : aussi sont-ils à peine connus. On connaît mieux les noms de Diphile, d'ApoUodore , de Philémon, qui créèrent la comédie nouvelle, toute d'intrigue ou de caractères, tell^ que l'ont traitée depuis les Latins, et, après eux.
MEINAJNDRE. 179
les Français. Cependant le poëte le plus brillant de la comédie nouvelle est Ménandrc, qui en lit une image (le la vérité, un miroir de la société humaine. « 0 vie ! s'écrie un poêle ancien, et toi IVIénandre, lequel de vous deux a imité l'autre ? " C'est un bel éloge, mais il est juste. A en juger par les fragments qui nous restent de lui et par les pièces que Tércnce a traduites sur le texte grec , Ménandre a eu la gloire de réaliser Tuniversel et le général dans la comédie, tout en dessinant d'après nature, et de peindre l'homme de tous les siècles et de tous les pays , en copiant les originaux de son temps et de sa patrie.
Ce célèbre poëte comique naquit à Athènes la même année qu'Epicure, dont il fut l'ami, c'est-à-dire l'an 337 avant l'ère chrétienne. Il fut disciple de Théophraste , fauteur des Caractères. Sa réputation lui attira d'illustres amitiés, et l'on prétend que les rois d'Egypte et de Macédoine lui envoyèrent des députés pour l'engager à vivre auprès d'eux. Ménandre préféra sa liberté et ses triomphes httéraires à ces offres pompeuses. Les Athéniens l'avaient en haute estime, et regardaient ses pièces comme des modèles exquis de simplicité et d'élégance. Pouvait-il s'arracher à ce concert d'éloges flatteurs? Il demeura donc dans sa patrie, où il mourut, dit-on, noyé en se baignant dans le Pirée. L'antiquité s'est plu à louer d'une commune voix sa fécondité inventive , la beauté de son style et son adresse inimitable à peindre les passions et les mœurs. Un point surtout oii il excelle, c'est d'exprimer dans un ïambe net, vif, aussi transparent que le cristal, ces maximes, ces sentences, qui deviennent des proverbes et des règles de conduite.
On sent aussi dans Monandre la gravité mêlée au sourire, la mélancolie du regard jeté sur les misères humaines en même temps que le coup de pinceau destiné à en peindre les travers.
J'appelle très-heureux, dit-il, ô Parménon ! celui qui, après avoir contemplé sans douleur le splendidc spectacle de la nature, s'en va promptement à l'endroit d'où il est venu : le soleil, ce flambeau du monde, les mers, les nuages, le feu. Tout cela, vécùt-il cent ans, il le verra sans cesse, aussi bien que s'il ne vit que quelques années : et jamais il ne verra rien de plus magnifique. Considère le temps dont je parle ; c'est pour l'homme une assemblée, une réunion populaire, avec foule, marché, vols, jeux de hasard, entretiens. Quiconque arrive le premier aux hôtelleries a le meilleur régal, sans démêlés avec personne; mais celui qui fait un trop long séjour ne trouve que dégoût et que ruine. La vieillesse le condamne au besoin : le courant de l'âge le roule vers des inimitiés et des embûches : la mort est triste pour qui demeure longuement dans la vie.
Nous sommes loin des images créées par une folle gaieté cl de ces joyeuses boiiffojmeries que nous offrait le drame d'Aristophane : ici le rire est bien près des larmes.