‹ Histoire de la littérature sacrée, grecque et romaineChapitre 23 sur 48 · NAISSANCE KT PROGRÈS D K LA PROSE GRECQUE · texte numérisé non relu

NAISSANCE KT PROGRÈS D K LA PROSE GRECQUE

La littérature grecque, de niènie que presque toutes les autres, a commencé par la poésie; la prose est venue en second lieu. Plutarque fait parfaitement comprendre cette différence et cette succession dans l'expression de la pensée. " Le langage, dit-il, est une monnaie d'échange qui n'a pas la même valeur dans tous les temps. Il y eut une époque où la monnaie du langage, c'était le vers, la poésie lyrique et chantée, où toute histoire, toute philosophie, toute passion, toute action étaient exprimées par un langage plus relevé, plus poétique, plus musical. Alors, grâce à une heureuse facilité , la plupart savaient exprimer par les chants do la lyre les préceptes de la morale, les épanchements du cœur, les exhortations : ils persuadaient par des fables et des proverbes en vers : c'est en vers qu'ils célébraient, priaient et honoraient les dieux. Mais quand les mœurs changèrent avec la fortune et le caractère des hommes, l'usage, écartant le luxe superflu, détacha des chevelures les agrafes d'or, des épaules les tuniques de fin tissu, accourcit les longs cheveux, délia les costumes : de même le langage changeant alors avec les mœurs et dépouillant sa parure , l'histoire quitta la

forme métrique, comme on descend d'un char, et c'est en prose qu'elle distingua nettement la vérité de la fable ; la philosophie préféra une clarté persuasive à l'éclat des images, et c'est en prose que désormais elle chercha le vrai, r. On voit par ce passage que la culture de la prose chez les Grecs ne fut pas l'effet d'un simple caprice du goût : il n'était pas loisible aux écrivains de choisir l'une ou l'autre forme pour rendre leur pensée : les vers et la prose eurent non-seulement leur convenance, mais encore leur date de naissance et leurs conditions de progrès.

Lorsque la diffusion du papyrus égyptien chez les peuples de la Grèce eut rendu plus commun l'usage de l'écriture, la prose, créée par une modillcation de l'esprit grec , que l'expérience avait mûri et préparé aux investigations scientifiques et à l'exposé des découvertes, se mit à croître et à grandir dans une voie dont l'érudition moderne a très-bien déterminé le développement. Il ne reste que quelques rares débris des premiers monuments de la prose grecque : 1" un traité de paix entre les villes d'Hérœa et d'Élis , dans le Péloponèse; il est en dialecte dorien; 2° le serment par lequel les Grecs s'engagèrent à repousser la première invasion des Perses; il est en dialecte attique; 3" une formule d'imprécation , qui se lit sur une plaque de marbre trouvée à Téos; elle est en dialecte ionien. Mais, quelle que soit la valeur archéologique de ces documents, l'on ne doit considérer comme logographes, c'est-à-dire écrivains en prose, que les premiers historiens, Cadmus et Hécatée de Milet , Charoii de Lampsaque, Xanthus de Lydie, Phérécydide de Léios, HeUauicus de Lesbos.

Au moment où ils paraissent, les peuples de race hellénique, passant de la vie mythologique aux réalités de la vie positive, éprouvent le besoin de se créer des jjénéalogies , des annales, des archives civiles ou topographiques, constatant leur antiquité, leurs droits, leurs exploits, les frontières respectives de leur pays et de leurs voisins. Ces anciens rédacteurs de chroniques usaient à peu près tous des mêmes procédés et du même style. Ils racontaient les histoires des Grecs ou des barbares , sans les mêler, mais séparées par villes et par nations, n'ajoutant et ne retranchant rien aux écrits ou aux monuments conservés dans chaque pays , soit dans les temples, soit dans les autres lieux publics. Toute leur étude consistait à écrire, suivant le caractère du dialecte par eux choisi , avec clarté , pureté et brièveté : essais timides, ébauches faibles, à peine esquissées, qui se continuent durant l'espace d'un siècle et demi, et qui attendent la main d'un maître de génie.

§ ÏI-

HKRODOTP:, THUCYDIDE, XÉiVOPHON.

Ce maître, ce génie créateur fut Hérodote. Né, vers l'an 484 avant Jésus-Christ, dans la ville d'Halicarnasse, en lonie, il fut guidé dans ses premiers travaux littéraires par le poëte Panyasis, son oncle, auteur d'une Héracléide fort estimée chez les anciens. Une sédition sanglante le força de quitter sa patrie et de s'enfuir à Samos; il y vécut quelque temps, se fit un parti qui lui vint en aide pour délivrer Halicainasse de la tyrannie de Lygdamis, et alla se fixer en dernier lieu

à Thurium , ville de la Grèce italienne, où il mourut, à Tàge d'environ quatre-vingt-dix ans. La passion de savoir, de voir et de raconter ce qu'il avait vu semble s'être emparée de boiuie heure de l'esprit d'Hérodote. Il visita d'abord l'Egypte, remonla le Xil jusqu'à Éléphantine, parcourut la Libye, la Phénicie, la Rabylonie, et probablement aussi la Perse, pénétra jusqu'au fond du Pont-Euxiii, en suivant le rivage méridional de cette mer, et séjourna dans tous les endroits qui offraient quelque aliment à une imagination toujours en éveil, à une curiosité que rien ne pouvait rassasier. Mais ce n'était pas assez pour le plan de l'œuvre qu'il avait conçue d'avoir visité les contrées de l'Orient et les villes grecques de l'Asie, il voulut connaître en détail toutes les localités renommées de la Grèce européenne, villes, temples et champs de bataille du continent et des îles , et l'on s'aperçoit, même quand il ne le dit pas, que chacune de ses descriptions est la reproduction exacte d'un tableau gravé dans sa mémoire et dessiné peutêtre de sa main. Une tradition, suivie par Lucien, dit que , quand Hérodote eut achevé ses voy âges , il commença la rédaction des notes qu'il avait recueillies, que, ce grand ouvrage terminé, il en fit la lecture aux Grecs, assemblés à Olympie, et que ceux-ci, ravis de ce beau travail, donnèrent le nom d'une Muse à chacun des livres qu'ils avaient entendus. On a contesté l'authenticité de ce récit. Ce qui paraît plus vrai, c'est que, l'an 446 avant Jésus-Christ, Hérodote, âgé de trentehuit ans, vint à Athènes pour la fête des Grandes Panathénées et y lut en public une partie de son ouvrage : l'assistance en fut enchantée : les Athéniens votèrent

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au couleur incomparable une récompense de dix lalents, plus de cinquante mille francs de notre monnaie, et lui décernèrent d'une commune voix le titre de père de l'histoire.

Voltaire est d'avis qu une histoire bien composée a , comme un poëme épique, une exposition, un nœud et un dénoùment. Cette manière d'envisager la narration historique donne une idée très-juste de l'œuvre d'Hérodote, c'est une épopée en prose, dans laquelle une iumiense variété d'épisodes se groupe et se coordonne autour d'un fait principal, d'un point unique qui lui sert de centre, et d'où rayonne, comme un jet de lumière, un enseignement sérieux, un conseil profitable aux générations à venir. La guerre de Troie était aux yeux des anciens une des phases de la lutte que des antipathies profondes et des querelles incessantes avaient provoquée entre l'Orient et la Grèce : les guerres médiques , qui composent le fond même des histoires d'Hérodote, ne sont que la suite de ce duel qui ne se termine que par la conquête d'Alexandre. Ainsi le récit propre d'Hérodote, c'est l'invasion de la Grèce par les lieutenants de Darius et par Xerxès , depuis la révolte des Ioniens, soulevés à la voix d'Aristagoras, jusqu'à la bataille de Mycale. Mais de même que le créateur de l'épopée grecque a rassemblé autour d'Achille et d'Ulysse une série de scènes unies entre elles par une dépendance, plus ou moins rigoureuse, de même Hérodote, créateur du genre historique, a étendu son cadre primitif au delà des limites qu'il semble s'être d'abord fixées. Les quatre premiers de ses neuf livres, qui embrassent dans leur ensemble une période de deux cent

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vingt ans, sont nnc sorte de préparation épisodique au magnifique tableau qui se déroule dans les cinq derniers. Bien qu'il se propose de raconter la lutte du monde oriental et du monde occidental, terminée, de son temps, par le triomphe de l'Europe sur l'Asie, et qu'il fasse de ce duel l'unité fondamentale de son ouvrage, le narrateur ne croit point rompre cette unité, si claire et si nette dans son principe et dans ses applications, eu y faisant entrer tout ce qui touche de près ou de loin aux cités grecques et à l'empire des Perses, légendes, traditions, mœurs, usages, coutumes, religions, géographie. C'est ainsi que, rapportant à Crésus, roi de Lydie, les premières entreprises contre la Grèce, il raconte l'histoire de Gygès, l'entrevue de Selon et de Crésus, l'épisode de Cléobis et Biton, la prise de Sardes par Cyrus, le règne de Cyrus et l'avènement de Camhyse. L'expédition de ce prince contre les Egyptiens donne lieu à un récit d'un intérêt des plus puissants pour le lecteur qu'Hérodote fait pénétrer avec lui dans les mœurs intimes du peuple dont il dit l'histoire. Les usages de la vie quotidienne des Egyptiens , leurs rites religieux, les descriptions zoologiques du crocodile, de l'hippopotame, du phénix et de l'ibis, les pratiques médicales, l'art d'embaumer les cadavres, la préparation du lotos, du lis fluvial et du byblos comme substances alimentaires, la pèche et la conservation des poissons, l'invention des moustiquaires, la construction des barques et la manière de les manœuvrer, forment une suite de peintures calquées sur le vif et faites pour piquer la curiosité de tous les âges. Là se place un épisode, le plus touchant peut-être de toute l'histoire d'Hérodote,

et que nous allons citer pour donner une idée de son

talent de narrateur :

liC dixième jour après la prise de Memphis, Cambyse, par îiiunière d'oulragc, ayant fait asseoir dans un faubourg avec d'autres Égyptiens le roi Psamménilc, qui n'avait régné que six mois, éprouva son âme en faisant ce qui suit. Après avoir revêtu sa fille d'un habit d'esclave, il l'envoya chercher de l'eau une cruche à la main : il envoya avec elle d'autres vierges, qu'il choisit parmi les filles des premiers du pays, tontes habillées comme ccAlc du roi. Au moment où elles passaient devant leur père, en gémissant et en jetant de grands cris, les pères, témoins de l'humiliation de leurs enfants, se prirent aussi à gémir et à crier. i\Iais Psamménitc , quoi qu'il vît et comprît, ne fit rien que baisser les yeux. Quand les porteuses d'eau eurent passé, Cambyse, en second lieu, envoya le fils du roi avec deux mille autres fils d'Egyptiens, tous de son âge; ils avaient la corde au cou et le mors à la bouche : on les emmenait pour leur faire expier le crime des Mityléniens et la destruction de leur navire : ainsi l'avaient décidé les juges royaux, dix Egyptiens devant périr pour chacun des Grecs, Or, Psamménitc les vit passer : il comprit que l'on menait son fils à la mort; mais, quoique les Egyptiens qui l'entouraient, cruellement accablés, fondissent en larmes, il fit comme il avait fait quand avait passé sa fille. A peine les jeunes gens avaient-ils défilé, qu'un homme, un de ses commensaux, plus âgé, déchu de sa fortune, n'ayant plus rien de ce que possède un pauvre, et mendiant parmi l'armée, survint en présence de Psamménitc et des Egyptiens assis avec lui dans le faubourg. Psamménitc, dès qu'il l'aperçut, pleura abondamment, et il appela son compagnon en le nommant, et il se frappa la tète. Or, U y avait là des gardes qui envoyaient dire à Cambyse tout ce qu'il faisait à chaque sortie. Cambyse, surpris de ce qu'il Venait d'apprendre, dépêche l'un des siens pour le questionner en ces termes : « Ton maître Cambyse, ô Psamménitc , te demande pourquoi , voyant la fille maltraitée et ton fils marchant à la mort, tu n'as ni crié, ni pleuré, tandis que tu as honore de ces témoignages d'affiiction un mendiant qui n'est point de les proches, comme d'autres le lui ont appris. » Telles

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furent les paroles du messager; voici ce que répondit Psamrnéuite : a 0 fds de Cyrus ! mes malheurs propres sont trop grands pour me faire pleurer; l'affliction de mon compagnon est digne de larmes, parce que de la richesse et de la félicité il est tombé dans la misère en arrivant au seuil de la vieillesse, n Ces mots rapportés à Cambyse, il les trouva justes et à propos. Les Egyptiens ajoutent que Crésus se mit à pleurer, car il avait suivi Cambyse en Egypte; les Perses présents à l'entretien pleurèrent pareillement. Cambyse lui-même fut touché de compassion, et .soudain il ordonna de sauver, parmi ceux qui devaient périr, le fils de Psammcnile, de rappeler celui-ci du faubourg et de les amener au palais. Ses émissaires ne trouvèrent point le fds vivant : il avait été exécuté le premier, mais ils rappelèrent Psamménite et le conduisirent auprès de Cambyse : il y passa le reste de sa vie sans souffrir de mauvais traitements.

La mort de Cambyse conduit Hérodote à ravénement (le Darius, fils d'Hystaspe, au dévouement de Zopyrc et à la guerre des Perses contre les Scythes. Fidèle à sa coutume, il décrit minutieusement le pays et les mœurs du nouveau peuple quil met en scène; puis, après avoir retracé la retraite peu glorieuse de Darius et l'expédition du satrape Aryande contre les Barcéens , il arrive enfin à la grande lutte que les historiens ont désignée sous le nom de guerres médiques. Les incidents en sont trop connus pour que nous insistions sur les détails : les noms de Mardonius, de Datis, d'Artaphernc, de Xerxès, du côté de la Perse, ceux de Miltiade, d'Aristide, de Léonidas et de Thémistocle du côté de la Grèce, les combats de Marathon, de Platées, de Salamine et de Mycale sont dans toutes les mémoires : ils sont comme le point culminant de l'histoire d'Hérodote : c'est un hymne de triomphe en l'honneur de la Grèce et surtout d'Athènes; aussi tout le récit abon-

(le-t-il en faits de l'intérêt le plus vif, d'une couleur des plus frappantes : on y sent partout la main de l'artiste dans la plénitude vigoureuse de son talent. On y découvre en même temps un but moral qui répand sur les livres d'Hérodote un charme attrayant, avec une teinte mélancolique : rien n'est stable sur la terre, ni les jouissances de l'orgueil, ni l'éclat des dignités et des richesses, et les plus grandes prospérités sont voisines des plus grands malheurs : compensation douloureuse, qui s'étend aux empires dont la splendeur s'anéantit comme celle de l'homme. Crésus, Cyrus, Cambyse, Psamménite, Darius, Xerxès, ne sont pas seulement les représentants de l'instabililé de la fortune humaine : en eux se personnifient la gloire et la chute de leurs royaumes. L'orgueilleux Xerxès surtout, dont la vanité ridicule s'est flattée de commander aux éléments et de ne tenir compte d'aucun conseil, donne au monde le plus instructif des spectacles. Hérodote connaît et respecte cette puissance mystérieuse que les anciens appelaient le Destin et que les chrétiens nomment Providence, et il subordonne toutes ses vues historiques à un sentiment religieux.

Quant à son style, l'antiquité d'une voix unanime s'est plu à l'admirer : c'est le pur ionien , la langue d'Homère , affranchie du groupe métrique , coulante , facile, douce et naïve, joignant le coloris le plus suave à la plus exquise limpidité.

Hérodote avait marqué le passage de l'histoire fabuleuse à l'histoire proprement dite, Thucydide opéra sans retour leur séparation. Hérodote avait créé l'histoire, Thucycide fit mieux, il créa la critique historique.

Son impartialité n'admit rien sans contrôle, n écrivit rien sans preuves authentiques, et ne se prononça que quand elle eut atteint, en se guidant d'après les indices manifestes, un degré suffisant de certitude. Le récit d'Hérodote est parfois orné de tableaux destinés plutôt à émouvoir et à charmer qu'à instruire : Thucydide ne connaît que la réalité, et déjà pour lui l'histoire est ce qu'elle doit être pour la postérité tout entière, l'école du genre humain.

Fils d'Olorus, riche citoyen d'Athènes, qui descendait, dit-on, d'un roi de Thrace, et dont la femme était petitefille de Miltiade, le vainqueur de Marathon, Thucydide naquit à Halime, dème de l'Attique, l'an 471 avant Jésus-Christ. On raconte que, ayant entendu lire les livres d'Hérodote à la Grèce assemblée, il sentit se révéler en lui la vocation littéraire, qui devait lui faire produire l'œuvre à laquelle il eut la fierté légitime de promettre l'immortalité. Elève du philosophe Anaxagore et de l'orateur Antiphon, il apprit dans leur commerce à penser, à parler et à écrire. Une disgrâce encourue auprès du peuple athénien , pour n'avoir pu empêcher, général d'armée, le Spartiate Brasidas de s'emparer d'Amphipolis, fit condamner Thucydide aux loisirs de l'exil. Il se retira en Thrace à Scapté-Hylé, ville près de laquelle il possédait de riches mines d'or apportées en dot par sa femme. C'est dans cette retraite qu'il conçut et exécuta sa Guerre du Péloponèse , c'est-à-dire l'histoire de cette lutte suprême de Sparte et d'Athènes combattant pour établir leur prééminence dans la Crèce, et se déchirant entre elles, afin de préparer sans doute une proie plus facile à Tambition de Philippe, à celle d'Alexandre et

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à la conquête dcfinitiie des Romains. La pénclration et le palriotisnie attristé de Thucydide ne s'y méprirent point. 11 prévit que cette lutte, féconde en résultats, dont il avait peut-être mesuré la portée , serait le dernier combat de ces rivalités jalouses , et il voulut en consacrer le souvenir plutôt comme une leçon sévère que comme tableau fait pour charmer. Telle était l'idée de Thucydide : il ne l'acheva point tout entière. Son intention était de conduire les huit livres qui forment son ouvrage depuis la rupture de la trêve, conclue après la prise d'Eubée, l'an 432 avant l'ère chrétienne, jusqu'à la prise d'Athènes , à l'issue de la bataille d'.iîlgos Potamos, l'an 405 avant Jésus-Christ; mais il mourut l'an 391 et ne put mettre la dernière main à son œuvre, qui s'arrête à la victoire de Thrasybule, près de Sestos, au milieu de l'été 411.

11 est reçu communément, quoique sans preuves suffisantes, que Xénophon fut chargé de publier l'œuvre de Thucydide et qu'il s'acquitta consciencieusement de ce devoir. Xénophon a d'autres titres à l'admiration des hommes, mais on ne peut qu'accepter avec plaisir la tradition qui lui prête cet acte de pieux respect envers la volonté d'un mourant : on lui doit un des chefs-d'œuvre de la raison humaine. Trois éléments essentiels composent ce qu'on pourrait appeler la trame de l'histoire de Thucydide : les faits, les discours, les portraits.

Les faits particuliers de la guerre du Péloponèse sont précédés d'un résumé des divers incidents qui ont amené cette lutte fratricide de Sparte et d'Athènes ; et l'auteur y présente tout d'abord un tableau succinct, mais complet, des époques primitives de la Grèce. Ce n'est plus

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le demi-jour de rantiquité fabuleuse, c'est le plein soleil de la vie qui éclaire ces tableaux : Tépoque héroïque y est réduite à de justes proporlions, et le brigandage, la piraterie, la condition errante des populations, rétablissement lent et pénible des sociétés fixes et organisées y paraissent dégagés de tous les ornements de Timagination et de la fiction.

Passant ensuite à l'énoncé des faits qui servent, en quelque sorte, d'exposition au drame placé sous les yeux du lecteur, Thucydide les expose avec une netteté impartiale, sans réticence, sans parti pris. On voit naître sourdement l'inimitié jalouse de Sparte, c'est-à-dire de l'aristocratie, contre Athènes, en qui se personnifie le principe démocratique, et l'on observe comment leurs prétentions rivales produisent un conflit qui finit par armer la moitié du monde grec contre l'autre, les cités maritimes contre celles du continent. A ce tableau particulier, Thucydide en fait succéder un plus général, celui de son œuvre tout entière dont il trace ainsi luimême les lignes les plus marquantes :

Jamais tant do villes ne Inrcnt dévastées soit par les Barbares, soit par lenrs hostilités récipro([nes; quelques-unes mcnic perdirent leurs habitants pour en recevoir de nouveaux : jamais tant d'hommes n'éprouvèrent les rigueurs de l'exil; jamais tant ne perdirent la vie dans les combats ou dans les séditions. Des événements, autrefois connus par la tradition et rarement confirmés par les effets, ont cessé d'être incroyables : tremblements de terre ébranlant à la fois une grande partie du globe et les plus violents dont on eût entendu parler; éclipses de soleil plus fréquentes que dans aucun temps dont on ait gardé le souvenir; en certains pays de grandes sécheresses, et, par elles, la famine; un fléau plus cruel encore et qui a détruit une partie des Grecs; maux affreux et tous réunis à cette guerre.

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