‹ Histoire de la littérature sacrée, grecque et romaineChapitre 24 sur 48 · THUCYDIDE · texte numérisé non relu

THUCYDIDE

Nous ne suivrons point Thucydide dans l'exposé de tous les faits auxquels le résumé précédent fait allusion, mais nous ferons remarquer avec Plutarqiie, appréciateur éclairé du mérite de Thucydide, que dans tous ses récits réminent historien s'efforce de donner aux événements qu'il raconte un éclat si vif, que l'auditeur devienne spectateur; il désire surtout faire éprouver au lecteur l'impression d'effroi et le trouble que les témoins eux-mèuies ont ressentis. C'est ainsi qu'il représente Démosthène rangeant en bataille les Athéniens sur la grève de Pylos , Brasidas pressant son pilote de faire échouer son vaisseau et courant sur les bancs des rameurs, où, blessé et rendant l'âme, il tombe à Tavant de la proue; les Lacédénioniens livrant un combat de terre sur mer et les Athéniens un combat naval sur terre : dans toutes ces narrations il nous fait éprouver je ne sais quel serrement de cœur que chaque émotion renouvelle, et par la disposition de ses peintures il connnuni((ne aux yeux, aussi bien qu'à l'àme, des mouvements qui donnent à ces combats la clarté d'un tableau. Que dire aussi de l'épouvantable récit de la peste d'Athènes, de la conspiration de Cylon, du meurtre desPisistratidespar Aristogitonet Harmodius, du fameux combat de Sphactérie, dont la description est si animée, si rapide, malgré la complication des détails? Mais est-il rien de comparable à cette expédition de Sicile, au pompeux départ des Athéniens, à leurs adieux mêlés de joie et de larmes, d'espérance et de tristes pressentiments, puis à leur défaite, à leur désastre et à leur retour dans la patrie? Chaque trait est d'une vivacité, d'un pathétique inimitable.

On a blâmé les historiens anciens d'avoir introduit dans leurs récits des discours conformes au caractère des personnages qu'ils mettaient en scène, mais point à l'exacte vérité. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner s'ils avaient tort ou raison. Comme chez le peuple grec tout se passait en plein air, sous l'influence spontanée des passions de la foule, l'historien se croyait scrupuleux imitateur de la vérité en faisant assister son lecteur à ces délibérations à ciel ouvert, à ces luttes de tribune, à ces conseils où s'agitaient les grands intérêts des Etats. Thucydide ne s'est point fait faute de ce procédé, et il y est arrivé à la perfection de son art. 11 expose lui-même avec quelle mesure , avec quelle réserve, avec quel soin d'être le plus possible dans le vrai il a prêté à ses acteurs des discours voisins de leurs propres paroles. Aussi l'on peut dire que ces harangues sont l'àme de son histoire : c'est là que se déploie en toute liberté son esprit vif, étendu, pénétrant, passionné ; c'est là que ce qui serait une réflexion froide devient une maxime vivante, une de ces sentences profondes, qui sont devenues des règles de conduite pour les hommes d'Etat, et dont Salluste, Tacite et des historiens plus modernes lui ont emprunté souvent soit l'idée, soit l'expression; c'est enfin là qu'il fait connaître à fond les peuples et les individus , les causes , les ressorts des événements et la suite continue qui les relie en un tout complet. On ne s'étonne pas, en lisant les discours de Thucydide, que son génie ait inspiré celui de Démoslhène et que l'immortel orateur ait copié huit fois de sa main les harangues qui devaient lui servir de modèle.

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Quant aux porlraits, jamais crayon plus vigoureux c\ plus fidèle n'en a tracé ni buriné de plus admirables. Et ce n'est pas par le côté physique et extérieur que Thucydide dessine ses personnages , c'est avant tout le côté intime et moral qu'il montre au lecteur. C'est l'homme lui-même qu'il fait voir dans ces physionomies historiques. Citons, par exemple, le portrait des Athéniens, contrasté avec celui des Lacédémoniens, dans le premier livre : c'est une peinture vivante et singulièrement instructive :

Les Athéniens, disent les Corinthiens au conseil des Spartiates, sont entreprenants et aussi prompts à exécuter un projet qu'à le concevoir; vous, il vous suffit de conserver ce que vous possédez; jamais vous ne visez au delà, jamais vous ne prenez les mesures indispensables. Ils ont plus d'audace que de force, plus de témérité que de jugement; ils vivent d'espérance au milieu des revers. Chez vous, au contraire, l'action ne répond jamais à la puissance; vous vous défiez des choses même les plus sûres, et ne pensez jamais pouvoir sortir d'un mauvais pas. Ils aiment le mouvement, vous le repos; volontiers ils courent le monde, tandis qu'il n'y a pas d'hommes plus sédentaires que vous; sortir de ses foyers leur paraît un moyen d'accroître ses possessions, à vous de les compromettre. Vainqueurs de leurs ennemis, ils s'élancent à de nouvelles conquêtes; vaincus, ils ne se laissent abattre qu'un instant. Dès qu'il faut servir leur patrie, rien de moins à eux que leur corps, rien de plus à eux que leur esprit. Echouent-ils dans leurs desseins, ils crient qu'on les dépouille; réussissent-ils, c'est peu en comparaison de ce qu'ils prétendent. Trompés dans leurs efforts, ils se consolent par de nouvelles combinaisons. Pour eux seuls l'espoir est réalisé sitôt que conçu, tant l'action suit de près la pensée. Tout cela se poursuit avec des fatigues et des dangers sans fin : ils ne se donnent pas le temps de jouir, car ils ont hâte d'acquérir davantage. Pour eux la meilleure fête, c'est le devoir accompli; une oisive tranquillité leur parait plus à plaindre qu'une activité

laborieuse : en sorte que, pour les caractériser par un seul mot, on peut dire qu'ils sont nés pour n'être jamais en repos et n'y jamais laisser les autres.

Thucydide , écrivant au moment où la prose attiquc commençait cà «e former, s'éloigne un peu du tour aisé et facile d'Hérodote : il s'efforce de resserrer en peu de paroles la vaste étendue de ses pensées : sa phrase est grave, austère; il aime les inversions : il fait un usage fréquent de l'ellipse, des antithèses, du groupe synthétique des mots ; il a même quelque chose de dur et de heurté qui impose à l'esprit du lecteur du travail et de la gène. Cependant quand le sujet grandit, le récit s'anime et se colore : la chaleur du sentiment pénètre la diction et lui communique une lumière douce qui va jusqu'à la grâce, à ce point que les anciens eux-mêmes, agréablement surpris de cette amabilité imprévue, disaient : ^ Ici, le lion a ri. « Admiré de toute l'antiquité, modèle de tous les grands historiens et de tous les grands orateurs , Thucydide a trouvé chez les modernes des sympathies aussi glorieuses. C'est que son génie ne tient pas à quelqu'une de ces qualités brillantes, mais fugitives, qui charment une époque et ne plaisent point à une autre : son œuvre est empreinte de cette marque ineffaçable, contre laquelle ne prévaut ni le temps ni le caprice, nous voulons dire le cachet éternel de la raison.

Nous avons dit que Xénophon, plus jeune que Thucydide de vingt ans , publia l'ouvrage de celui-ci ; il fit plus, il le continua jusqu'à la bataille de Mantinée; mais, quoique rédigée par une main exercée, \ Histoire greccpie de Xénophon est plutôt une esquisse qu'une

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