PÉRICLÈS
œuvre définitive. On y rencontre cependant de beaux passages. Toute la narration relative au jugement des (jénéraux athéniens, condamnés à mort pour n avoir pu ensevelir les morts après le combat des îles Arginuses , est pleine de mouvement et d'intérêt. Il en est de même du récit de la lutte entre Théramène et Critias , qui force son ennemi politique à boire la ciguë : c'est une des pages les plus émouvantes de Thistoire grecque. Il semble toutefois que le talent de Xénophon, avant tout philosophe et moraliste, ait besoin d'avoir sous les yeux les objets dont il parle, pour les peindre avec cette vigueur et cette vérité qui font le charme d'Hérodote et de Thucydide. Xénophon a rencontré ces qualités dans son Expédition de Cyrus et dans sa Retraite des Dix mille : œuvre exacte, détaillée, méthodique, bien composée et d'un intérêt soutenu. Avouons pourtant que l'histoire n'est pas le véritable titre de Xénophon à l'admiration de la postérité, et que le disciple de Socrate, l'auteur des Mémoires sur ce grand philosophe, est bien supérieur au successeur un peu calme, un peu froid des deux premiers historiens grecs.
§ IIÏ.
TRIBLNF,:
PÉRICLÈS et DÉMOSTHKXE.
Effet naturel de la vie nationale des Grecs , Téloquence, on le voit par Homère, était déjà chez eux, dans les temps les plus reculés, dans les siècles héroïques, liée de la manière la plus étroite à toutes les institutions publiques, et l'on pratiquait cet art dans les délibérations politiques, relatives à la paix ou à la
guerre, avant qu'il fût devenu un art proprement dit. On ne peut douter que Solon , Pisistrate , Miltiade, Cimon, Thémistocle, Aristide et beaucoup d'autres hommes illustres n'eussent ému les passions et ravi les suffrages de la foule, avant que Ton se fût rendu compte des procédés oratoires. C'est en Sicile que Corax, Tisias et Gorgias inventèrent ces théories : elles furent développées à Athènes par Antiphon de Rhamnus, né en 479, homme d'un goût sévère, qui ouvrit une école où Thucydide se forma. La voie une fois ouverte, d'autres orateurs et rhéteurs la parcoururent avec distinction , formant, façonnant l'éloquence soit par des plaidoyers, soit par des discours prononcés sur l'agora. Les plus connus sont Andocide, dont les discours sont utiles à l'intelligence de l'histoire de son temps; Lysias, au style pur et élégant, vrai modèle de l'atticisme; Isocrate, écrivain parfait, quoique trop souvent puriste, rempli de belles images et de nobles sentiments, maître des plus grands orateurs qui suivirent ; Isée , esprit méthodique et vigoureux; Eschine, accusateur de Démosthène, et dont le plaidoyer serait le chef-d'œuvre du genre, si Démosthène ne l'avait surpassé; Lycurgue, intéressant par ses digressions mythologiques; Hypéride, qui se recommande par la force, la simplicité, la sage ordonnance de sa parole; Dinarque, qui joignit le courage civil à l'éloquence, et qui périt pour avoir osé défendre le vertueux Phocion ; enfin Démade, dont Quintilien regrette que le temps ait fait périr les écrits. C'est au milieu de cette période brillante de l'art oratoire que parut Périclès. Ce grand homme d'l']tat fut aussi le plus grand orateur politique de son temps.
PERTCLES. 199
Ramenant l'éloquence de la tribune vers son véritable but, qui est l'utilité publique, il la porta tout d'un coup à son plus haut degré de perfection, et, durant plus de quarante ans, il gouverna souverainement Athènes par la puissance et par la force irrésistible de ses discours. L'énergie chaleureuse qu'il y déployait fit comparer les effets de son éloquence à ceux de la foudre, et Périclès, égalé à Jupiter, fut surnommé l'Olympien. Voilà ce qui faisait dire au poète comique Eupolis : u L'Olympien tonne à la tribune : il lance les traits brûlants de sa pensée; il émeut et foudroie toute la Grèce. Dominant à son gré les esprits , la persuasion réside sur ses lèvres, et il laisse ses mots enfoncés comme un aiguillon dans le cœur de ceux qui l'écoutent. " Jamais, en effet, la langue des Grecs n'avait déployé tant de vigueur et de majesté. Périclès n'écrivait point ses discours, il les improvisait cà la tribune même. Aussi n'a-t-il laissé d'autre monument de sa gloire que le témoignage de ses contemporains; de sorte que la belle harangue que Thucydide lui fait prononcer à la fin de son second livre est l'œuvre de l'historien plutôt que de l'orateur. On n'y trouve même pas cette phrase citée par Aristote, comme de Périclès : « Une cité sans jeunesse est une année sans printemps. -^ Mais comment expliquer, sans un merveilleux talent de parole, l'influence de Périclès et sa domination sur le peuple le plus inconstant et le plus capricieux qui ait jamais paru sur la scène historique? Cependant, quelle que soit la gloire de Périclès orateur, elle est éclipsée par celle de l'homme en qui se résume l'idée de l'éloquence de tous les siècles et de tous les pays; c'est Démosthène. On raconte que, lors-
SOO IIISTOIHE LITTERAIRE.
que Escliinc fut vaincu dans le fameux procès de la Couronne, il se retira dans Tile de Rhodes, où il ouvrit une école d'éloquence. Un jour, il eut le singulier courage de commencer ses leçons par la lecture de sa harangue et celle de son adversaire. La sienne lue : « Quoi ! disent les auditeurs charmés, avec un tel plaidoyer tu as succombé ! — Attendez ! » et il déclame le discours de Démosthène. Les applaudissements redoublent : '; Que serait-ce donc, s'écria Eschine, si vous aviez entendu le monstre lui-même? •> Ce mot caractérise mieux que toute parole d'éloge le merveilleux talent du premier orateur de l'antiquité : ce fut, en effet, un vrai prodige : il fallut comme un miracle pour réunir en un seul homme un accord aussi extraordinaire des diverses qualités qui sont le fond essentiel, la marque originale de la véritable éloquence : ordre sévère, entraînement logique dans les idées, justesse, force, véhémence dans l'expression et dans les images, mouvements de passion généreuse, patriotisme pur et sincère, dévouement sans bornes aux intérêts d'Athènes, toujours frivole et souvent ingrate. Ajoutons que Démosthène naquit à une époque où la Grèce, voisine de son asservissement et de sa décadence , ne pouvait résister à l'invasion imminente de la Macédoine que par l'effort suprême d'un homme énergique et résolu , en même temps que les chefs-d'œuvre de l'histoire et de la philosophie, en frayant la route au génie du prosateur, avaient, pour ainsi dire, forgé les armes de l'art oratoire.
Démosthène vint au monde à Pœania-le-Haut, bourg de l'Attique, l'an 385 avant Jésus-Christ. Orphelin de bonne heure, avec une grande fortune, il fut négligé
DEMOSTIlE^E. 201
par ses tuteurs, qui dilapidèrent son bien; mais la trempe énergique de son caractère triompha de ce mauvais vouloir : il résolut même de poursuivre ses spoliateurs et d'obtenir justice contre eux. Pour y parvenir, il fréquenta les écoles des meilleurs philosophes et des plus célèbres orateurs de son temps, surtout celle d'Isée, le plus véhément de tous, copia de sa main à plusieurs reprises les harangues de Thucydide, admirable modèle d'éloquence politique, composa cinq plaidoyers contre ses tuteurs et gagna son procès. La première fois qu il voulut parler en public, il échoua. Un de ses amis, l'acteur Satyrus, lui dit sincèrement quels étaient ses défauts, sa voix faible, sa respiration pénible, sa parole bégayante, sa prononciation désagréable. Son obstinalion infatigable et ingénieuse triompha de tout. Son retour à la tribune fut marqué par un succès. Lepline, citoyen puissant, proposait une loi qui défendait qu'aucun Athénien , excepté les descendants d'Harmodius et d'Aristogiton, fut exempté des magistratures onéreuses. Démosthène prit la parole contre Leptine et empêcha la loi de passer. Insulté par Midias pendant les fêtes de Bacchus, Démosthène le fait frapper d'une forte amende à la suite d'une invective pleine d'éloquence, dans laquelle Pline le Jeune se plaisait k louer le mélange du fiel et la raison.
Mais c'est à l'époque où il entreprend de défendre l'indépendance de son pays contre le roi de Macédoine que le talent et le patriotisme de Démosthène éclatent dans tout leur jour. C'est alors, comme le dit Fénelon, que u Démosthène paraît sortir de soi et ne voir que la patrie. Il ne cherche point le beau, il le fait sans y
penser : il est au-dessus de Tadmiration. Il se sert de la parole comme un homme modeste de son habit pour se couvrir. Il tonne, il foudroie; c'est un torrent qui entraîne tout On ne peut le critiquer, parce qu'on est saisi ; on pense aux choses qu'il dit et non à ses paroles.- On le perd de vue ; on n'est occupé que de Philippe qui envahit tout. • A cette époque étonnante de la vie de Démosthène se rattachent ses chefs-d'œuvre oratoires : \q^ OUjnthiennes, les Philippiques , et, peu de temps après, la harangue de la Couronne. Il déploie alors, au degré le plus éminent, cette hardiesse tout ensemble fougueuse et contenue, cette simplicité rapide, cetle logique imperturbable, cette force entraînante et irrésistible, qu'ont admirées et imitées les orateurs de tous les temps. Afin d'en donner une idée, nous allons citer le beau passage où il rappelle la conduite qu'il a tenue lorsque les Athéniens, effrayés par l'arrivée menaçante de Philippe, ne savaient plus que résoudre :
C'était le soir : arrive un homme qui aimonce aux prytanes qu'Eiatée est prise. Ils soupaient : à l'instant, ils se lèvent de table : les uns chassent les vendeurs de leurs tentes dressées sur la place publique et brijlent les échoppes; les autres mandent les stratèges, appellent le trompette : toute la ville est remplie de tumulte. Le lendemain, au point du jour, les prytanes convoquent le Conseil dans son local : vous allez à l'assemblée , et avant même que le Conseil ait discuté, préparé un décret, tout le peuple est monté à ses places. Bientôt entre le Conseil; les prytanes répètent la nouvelle, introduisent le messager; cet homme s'explique, et le héraut crie : i Qui veut parler? i Personne ne se présente. Cet appel est réitéré : personne encore! Là, cependant, se trouvaient tous les stratèges, tous les orateurs ! Et lu voix de la patrie réclamait une parole de salut ! Car le héraut, prononçant les paroles dictées par la loi, est la voix