‹ Histoire de la littérature sacrée, grecque et romaineChapitre 32 sur 48 · VIRGILE ET HORACE · texte numérisé non relu

VIRGILE ET HORACE

Le voyageur qui se rend de Venise à Mantoue traverse une sorte de désert sablonneux, qui s'étend des monts Euganéens jusqu'à TAdige; mais, quand il arrive au bord de ce fleuve, la verdure renaît : des peupliers, des saules, de gras pâturages, tout annonce une nature humide et féconde, un paysage fertile, au milieu duquel se dessine la ville de IMantoue , avec ses murailles noires, ses tours angulaires, ses palais crénelés. Le Mincio, au cours lent et tranquille, arrose la campagne environnante, et baigne, au fond de l'anse la plus vaste que forment ses nappes marécageuses, un bouquet d'arbres, sous lesquels s'abrite le hameau de Piétola. Piétola s'appelait jadis Andes; c'est là que naquit Virgile, Tan 70 avant Jésus-Christ. Son père était cultivateur, sa mère, nommée Maia, était de Mantoue. Il reçut à Crémone les premiers éléments des connaissances, se rendit à Milan, vers Tàge de seize ans, pour y étudier le grec, la médecine, les mathématiques, la philosophie , visita plus tard Naples , oii il étudia et vécut plus heureux qu'en aucun autre lieu et où il voulut qu'on élevât son tombeau, qu'on voit, en effet, à l'entrée de la route souterraine qui va de Naples à Pouzzoles, à travers le Pausilippe. On ne sait pas au juste à quel moment il vint à Rome : on croit communément que ce fut pour réclamer son patrimoine distribué par Octave à ses vétérans avec les terres de Crémone et de ALintoue. Varius le recommanda à

Mécène, Mécène à Auguste, et ses biens lui furent rendus. Dès lors, il n'est plus mêlé à aucun événement politique de son époque : il ne s'occupe plus que des œuvres qui ont immortalisé son nom en l'égalant aux plus grands poètes de la Grèce. Voulant mettre la dernière main à son Enéide, à laquelle il travaillait depuis douze ans, il était allé visiter les contrées o\x il fait voyager son héros. Sa complexion faible ne résista pas aux fatigues de la mer et des excursions multipliées; à son retour d'Athènes, il mourut à Brindes, âgé de cinquante-deux ans, le 21 septembre de l'an 18 avant Jésus-Christ.

Virgile est, sans contredit, le premier des poètes latins : l'antiquité l'a proclamé tout d'une voix et les j âges modernes ont souscrit à ce jugement. Il n'a pas le génie créateur, qui ne se rencontre qu'aux époques primitives ; mais il se montre penseur plus profond , philosophe plus délicat, cœur plus tendre, àme plus rêveuse et plus mélancolique que pas un des poètes grecs , ses devanciers et ses modèles : la raison , chez lui, s'unit à l'imagination, sans exclure la sensibilité, et les couleurs qu'il emprunte aux autres , il les fond , les combine et lés assortit d'un pinceau aussi suave que celui de Raphaël. Quant à la langue qui lui sert à exprimer ses idées , elle est à lui en propre ; il se l'est créée, et il en a tiré des sons, dont l'harmonie a été comparée avec raison aux plus ravissants accords de Mozart. Il ne faut pas croire cependant que Virgile n'ait ni force, ni éclat, ni vigueur. Non-seulement il donne de la chaleur, de la vie, de la passion aux objets, même insensibles, mais il a un souffle, un élan, une

énergie, qui l'élèvent à la hauteur d'Homère et de Sophocle, comme Racine a trouvé des accents que lui eût enviés le mâle génie de Corneille.

Les trois grandes œuvres de Virgile sont les Bucoliques, les Géorgiques et \ Enéide.

1° Bucoliques. Après quelques essais poétiques, tels que le Moucheron , X Aigrette, le Moretum et la Caharetière, qui ne sont peut-être pas d'une authenticité parfaite, Virgile se fit connaître par des poésies pastorales, bucoliques ou églogues, dont il prit l'idée et le modèle dans Théocrite. Mais quoiqu'il se plaise aux sujets et aux images que lui fournit le poëte sicilien, quoiqu'il puise en lui cet amour de la nature, ce goût pour les paysages ombreux et frais , ces continuels appels aux fleuves, aux fontaines, aux forets, aux vallées, on retrouve, au fond des poésies champêtres de Virgile, quelques sentiments qui lui sont personnels, tels que la vue ou le souvenir de son pays natal, l'expression d'idées philosophiques empruntées à Platon et l'allusion aux événements qui agitaient le monde romain : jamais il n'oublie les chênes, les saules, les haies, les bergers et les troupeaux du bourg de Piétola, et l'on entend même le bruit lointain des passions politiques qui ne s'apaisèrent qu'après la bataille d'Actium. Heure de repos, temps pacifique, dont la quatrième églogue renferme le pressentiment et l'espérance !

2° Géorgiques. Les premiers Romains avaient honoré et pratiqué l'agriculture, comme un noble exercice, une préparation à la vie des camps, une pépinière de héros : c'est à la charrue que Rome allait chercher les dictateurs qui la sauvaient et qui retournaient labourer leurs

champs de leurs mains triomphales. Ces mœurs agrestes avaient maintenu la république grande et forte. Mais la longue durée des guerres civiles venait de dépeupler l'Italie. La politique d'Auguste, servie par Mécène, fit appel au talent de Virgile pour essayer de ranimer chez les Romains ce salutaire amour de la vie rustique. De là naquit le poëme des Géorgiques, mot grec qui signifie travaux de la terre.

C'est une des œuvres les plus achevées de l'antiquité. Connaissances techniques d'une exactitude merveilleuse, peintures pleines de vivacité et de coloris , impression des beautés champêtres profondément ressentie, succession méthodique et finement graduée des objets placés sous les yeux du lecteur, style clair, châtié, précis , toujours animé par la chaleur du sentiment et par je ne sais quelle douce mélancolie, cette réunion de qualités éminentes place Virgile bien au-dessus d'Hésiode qu'il avait pris pour modèle et de Lucrèce qu'il s'estimait heureux d'égaler : il est le roi du genre didactique.

Le premier livre des Géorgiques traite des moissons, du labourage, des instruments aratoires et de la météorologie agricole; mais sur l'apparente aridité des détails se répand une charmante variété de tableaux et d'effets pittoresques : la fin est un magnifique épisode sur la mort de César. Le second livre est consacré à l'arboriculture , notamment aux soins que réclament la vigne et l'olivier : l'éloge de la vie champêtre, du bonheur pur que goûte, avec sa famille, l'homme qui sait préférer la campagne à la vie inquiète et turbulente des cités, sert de couronnement à ce beau livre, plein d'art

et de hardiesses. Le troisième livre, le plus travaillé de tous, parle de réducation des bestiaux, surtout du cheval et du bœuf, les deux auxiliaires indispensables du laboureur. 11 règne dans tout ce livre une vigueur et une verve étonnantes, particulièrement dans la description du cheval et des courses de chevaux. On y remarque aussi le tableau de la vie des pasteurs numides et scythiques. « L'hiver de la Scythie, dit Delille, y est si bien peint , qu'on frissonne , pour ainsi dire , en le lisant. " Quant à la description de la peste, Virgile, qui lutte contre Thucydide et Lucrèce, a moins de vigueur, mais plus de poésie que ses deux modèles. Dans le quatrième livre , Virgile chante les abeilles , ennoblit toutes les actions de ces petits animaux par des métaphores empruntées aux occupations de la vie humaine, et les rattache à la vie des héros et des dieux par le bel épisode d'Aristée.

3" Enéide. Dans un essai sur la poésie épique. Voltaire dit ingénieusement que, si Homère a fait Virgile, c'est sans doute son plus bel ouvrage. Homère, en effet, est le père de toute épopée; mais, après Homère, Virgile est au-dessus de tous les poètes qui l'ont suivi. V Enéide, même inachevée, est une des œuvres qui font le plus d'honneur à l'esprit humain. Elle résume \ Iliade et ï Odyssée, et elle a de plus le mérite d'être un poëme national. A tort ou à raison, les Romains se prétendaient les descendants d'Enée, père d'Iule et par conséquent aïeul de la maison des Césars. Virgile a tiré le plus heureux parti de cette croyance légendaire : il a du même coup glorifié la race romaine en rattachant ce peuple d'aventuriers à la splendeur de Troie , et

légitimé, du mieux qu'il a pu, rusurpation d'Auguste, en le représentant assis sur un trône qu'avaient occupé ses ancêtres. Le cadre où il a fait entrer et développé cette idée, dont l'habileté politique s'excuse par un sentiment de patriotisme sincère, est simple comme ceux des fictions homériques. Après la ruine de Troie, Knée, fils de Vénus et d'Anchise, suivi de tous les Troyens échappés à l'esclavage, s'embarque pour l'Italie, où les destins lui ont promis un grand empire. Après sept ans de courses errantes, une tempête les pousse des côtes de la Sicile vers celles de l'Afrique, où le poëte , par un anachronisme qui lui sert à produire un drame des plus émouvants, suppose que Didon vient de fonder Carthage. La reine phénicienne retient quelque temps Knée auprès d'elle , mais les dieux ont parlé , et le héros s'éloigne de Didon, qui se donne la mort. Il arrive en Italie, visite aux enfers l'ombre de son père, demande au roi Latinus la main de sa fille Lavinie , mais Lavinie est promise à Turnus, roi des Rutules. Les Troyens sont forcés de soutenir une guerre , à laquelle prennent part contre eux divers peuples du Latium et de l'Etrurie. Plusieurs batailles se donnent sans rien décider : à la fin Enée et Turnus conviennent de lutter en combat singulier : le prix du combat est Lavinie : Enée triomphe de son rival. C'est là toute l'Enéide, à n'en considérer que l'idée première et le plan général. Mais une abondante variété de récits et d'épisodes, la prise de Troie, la rencontre d'Enée et d'Andromaque, les jeux, la descente d'Enée aux enfers, l'ambassade de Diomède, la description du bouclier, Nisus et Euryale, Lausus et Mézence, composent une

suite de peintures traitées avec une perfection qui justifie tous les éloges prodigués au génie de Virgile. Détachons de cette admirable galerie de tableaux celui oii le poëte nous fait assister à la lutte de Mézence et d'Énée. Énée vient de tuer Lausus, dont la mort a protégé la fuite et assuré le salut de son père , éloigné du champ de bataille par une terrible blessure :

Cepeudant Mézence, au bord du Tibre, étanchait avec l'eau du fleuve le sang de sa blessure et soutenait son corps en s'appuyant contre le tronc d'un arbre : près de lui, son casque d'airain est suspendu aux branches, et ses lourdes armures reposent sur le gazon. Une élite de jeunes gens l'environne : et lui , faible , haletant , laisse tomber son menton sur sa poitrine que couvre une barbe épaisse. Sans cesse il s'informe de Lausus, et lui dépèche ses amis pour le rappeler et lui porter les ordres d'un père affligé. Alais les compagnons de Lausus rapportaient en pleurant, couché sur son bouclier, le corps inanimé de leur chef, héros qu'a blessé et vaincu la main d'un héros. Leurs gémissements lointains ont tout révélé aux pressentiments de Mézence : il souille de poussière ses cheveux blancs, lève ses deux mains vers le ciel, et tient embrassé le corps de Lausus. a Ai-je donc assez aimé la vie, ô mon fils! pour souffrir que celui à qui j'ai donné le jour s'exposât à ma place aux coups de l'ennemi ! Moi, ton père, je suis sauvé par tes blessures, et je vis par ta mort. Ah !... que n'ai-je expié par mille morts une criminelle existence ! Mais non, je vis, et je ne renonce pas encore aux hommes et à la lumière ! J'y renoncerai ! Ti En disant ces mots, il se redresse sur sa cuisse blessée, et, sans se laisser abattre par la blessure profonde qui ralentit ses pas, il se fait amener son cheval : c'était sa gloire, sa consolation; c'est avec lui qu'il sortait \ainqueur de tous les combats. Mézence voit sa tristesse, lui adresse la parole et lui dit : « Rbébus , pendant longtemps , s'il est un long temps pour les mortels, nous avons vécu ensemble : aujourd'hui, ou tu rapporteras vainqueur les dépouilles sanglantes et la tête d'Enée , et tu vengeras avec moi les douleurs de Lausus, ou bien, si la force

ne nous ouvre aucune issue, tu mourras avec moi; car tu ne voudras pas, mou brave, j'en suis sur, subir les ordres d'un autre et pour maîtres les Troyens. d II dit, place sur le dos de l'animal le poids familier de son corps, charge ses mains de deux javelots aigus : sur sa tête brille un casque d'airain, que surmonte une aigrette de crins hérissés, et prend ainsi sa course rapide vers la mêlée.

On sait le reste : Mézence est tué par tlnée, qui prélude ainsi à sa victoire sur Turnus.

C'est dans la ville de Venouse, aujourd'hui Venosa, sur les confins des antiques provinces d'Apulie et de Lucanie, la Basilicate moderne, que naquit, le sixième jour des ides de décembre, Tan 65 avant l'ère chrétienne, Quintus Horalius Flaccus, auquel nous avons donné le nom d'Horace. 11 s'est plu dans une de ses odes, quarante ans après sa naissance, à entourer son berceau d'une légende poétique. Selon lui, tandis qu'il dormait sur les coteaux du Vulturne, des colombes, messagères divines, vinrent le couvrir de feuillage, et les habitants des hauteurs, des vallées et des forêts voisines de s'écrier :

« Voyez comme il dort, sans craindre les ours et la vipère ! Voyez comme il repose couché sous les myrtes et les lauriers, cet enfant sur qui veillent les dieux ! »

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'Horace eut un père plein de bon sens naturel et de tendresse dévouée, qui, aussitôt que son fils fut arrivé à l'âge de neuf ou dix ans, employa sa modeste fortune à se procurer à Rome une charge d'huissier aux ventes publiques, pour se consacrer tout entier à l'éducation de l'enfant, qui devait être plus tard un grand poëte. Grâce à la sollicitude vigilante et aux judicieuses leçons de cet excellent père, Horace, petit-fils d'affranchi, fut élevé, sous

Orbilius, maître de littérature grecque et latine, avec autant de soin que les fils des premiers chevaliers et des premiers sénateurs. A seize ans, il prit la robe virile, puis il quitta Rome, quatre ans après, pour aller achever ses études à Athènes, avec le fils de Cicéron et quelques jeunes gens de la noblesse romaine. Déjà il s'était lié avec Varius et avec Virgile, mais ceux-ci étaient demeurés en Italie, tandis que leur condisciple s'enibarquait pour la Grèce. Il y séjournait depuis un an, étudiant la philosophie et la poésie grecques, et faisant Fessai de son génie naissant dans des œuvres légères, lorsqu'on apprit à Athènes la mort de César et l'arrivée de Brutus et de Cassius, ses meurtriers. Ils y furent reçus comme des héros de l'antique liberté romaine, et Brutus, profitant de ces dispositions favorables à son parti, entraîna ses jeunes compatriotes jusque dans la Macédoine. Ce fut alors qu'Horace, âgé de vingt-deux ans, fut nommé tribun des soldats. Vaincu avec Brutus, qui succombait à Philippes , il conserva ses convictions républicaines , subit héroïquement la perte de sa fortune, et revint à Rome, sans argent, sans appui, sans famille : son père était mort pendant son absence. La pauvreté, comme il le dit lui-même, lui donna de l'audace, et il se mit à faire des vers. C'est par la poésie satirique qu'il débuta. La lecture d'Aristophane , d'Hipponax et d'Archiloque lui inspira les Epodes et la plupart de ses Satires proprement dites. Mais bientôt, présenté par ses amis Virgile et Varius à Mécène, leur protecteur et leur patron, il obtient, avec son pardon, la restitution de ses biens confisqués, et il achète une charge de scribe du trésor, fonction subal-

terne, mais honorable. Dès lors commence pour Horace une vie facile, brillante, animée par le plaisir, la galanterie, les charmes de Fctude, l'estime publique et les douceurs de l'amitié. Mécène et Auguste récompensent et honorent son talent par des dons qui n'enchaînent point son indépendance, mais que la sincérité de son patriotisme, rallié au gouvernement impérial, ne le fait point rougir d'accepter. Au milieu de cette heureuse fortune, Horace ne perd rien des goûts simples, de la considération et de la sagesse dont l'expression se rencontre si fréquemment dans ses écrits. Amant de la solitude, épris des charmes de Tibur, d'Ustica, des paysages de la Sabine, il n'importune jamais ses puissants amis pour accroître ses richesses. Quoiqu'il éprouve pour Mécène une affection profonde, quoiqu'il témoigne à Auguste une admiration loyale, il est prêt à rendre tout ce qu'il a reçu de ses bienfaiteurs, si leurs faveurs sont des liens qui gênent sa liberté de poëte. La cour, qui séduit les ambitieux, n'est pour lui qu'un exil : les superbes portiques , les marbres des palais de Rome ne valent pas à ses yeux l'éclat mobile, les suaves odeurs des prairies. C'est là qu'il s'abandonne à la mollesse voluptueuse, à la sensibilité délicate, au goût exquis et fln, qui caractérise son génie, c'est là qu'il se trouve plus heureux que tous les rois du monde; car il possède les vrais trésors, ceux que nulle force ennemie ne peut lui ravir : la sérénité de l'àme et l'amour de la médiocrité; c'est là enfin qu'il compose les écrits qui assurent à son nom l'immortalité que sa légitime fierté s'était promise. A son lit de mort. Mécène avait recommandé Horace à la bonté d'Auguste : le

poète n'eut pas besoin longtemps de cette bienveillance. 11 avait promis à son ami, dans une de ses odes, de le suivre au tombeau : il tint parole, et mourut à Rome, presque subitement, le 5 des kalendes de décembre, c'est-à-dire le 27 novembre de l'an 8 avant Jésus- Cbrist. « La violence de son mal, dit un de ses biograpbes, ne lui permit pas de signer son testament; mais, en présence de témoins, il institua Auguste son héritier. Auguste lui fit faire de magnifiques funérailles et plaça son tombeau à l'extrémité des Esquilies , auprès du mausolée de Mécène. »

Les poésies d'Horace peuvent être divisées en deux classes : œuvres Ujriques et œuvres didactiques.

OEuvres lyriques. L'admiration passionnée d'Horace pour les chefs-d'œuvre des poètes lyriques de la Grèce lui avait rendu si familière la langue d'Alcée, de Baccliylide, de Sappho et de Pindare, qu'il avait écrit en grec ses premières compositions poétiques. Mais il renonça bien vite à ce travail inutile à sa propre gloire et à celle de sa patrie. Seulement, il s'était si profondément pénétré de la pensée des poètes dont il faisait sa lecture favorite, il s'était si intimement inspiré de leur génie, que, lorsqu'il s'abandonna à son propre essor, il transporta dans la poésie latine leurs cadences harmonieuses et variées , leurs images gracieuses ou sublimes. La nature souple et flexible de son génie, le tour particulier d'un esprit également susceptible d'enthousiasme et de ûnessc, d'imagination et de raillerie, d'entraînement et de mesure, lui fait répandre et se succéder tour à tour dans ses Odes et dans ses Epodes la passion, la tendresse, la mélancohe, la joie, la sim-

plicité, l'abandon, ramertume, la pompe, Télégance, le badinage, la hardiesse et la vigueur. Ce sont d'abord des pièces légères, fugitives ou satiriques, adressées à des amis, à de jeunes femmes, à la magicienne Canidia, à l'usurier Alfius, au tribun Menas : billets en vers, simples invitations, dépits aimables ou traits mordants, décochés contre la sorcellerie, l'esprit financier, les langues curieuses , les trahisons éhontées des hommes de parli. On y sent déjà poindre cette fleur d'esprit, cet(e urbanité fine , cette verve railleuse , cette moquerie sensée, qui font le charme des œuvres d'Horace. Les pièces anacréontiques offrent un autre genre de talent : parmi quelques fougues de pensée et d'expression , le poète y manifeste, avec le pkis de grâce, de fraîcheur et de vérité, son habileté variée à peindre les joies du printemps et la tristesse de l'hiver, le spectacle de la nature, les bois, les ruisseaux, les coteaux, les prairies : là se dessinent, avec une adresse ravissante de pinceau, les paysages harmonieux, les tableaux complets dans leur brièveté savante, les groupes d'images riantes et délicieuses qu'Horace se plaît à présenter à notre esprit, quelquefois à l'aide d'un seul trait, d'un seul mot. Ses odes religieuses ou mythologiques n'ont plus qu'un médiocre intérêt : elles grandissent pourtant dans l'estime du lecteur, lorsque le sentiment patriotique les anime et les échauffe, et que l'accent convaincu du poëte, appelant sur la ville aux Sept collines toutes les faveurs du ciel, confond l'idée de la grandeur de Rome avec celle de la majesté même des dieux. C'est cet amour de la patrie, cette fierté romaine, pleine de force et de franchise, qui fait le mérite unique des odes nationales

d'Horace. « Là surtout, dit Campenon, Horace se montre le digne émule de Pindare; ces odes respirent au plus haut degré l'enthousiasme poétique et souvent l'amour de la vertu. C'est là qu'il reproche aux Romains de son temps la corruption de leurs mœurs , source de tous leurs maux, et qu'il oppose au tableau de leurs vices la vertu et la piété de leurs pères :

Tu expieras les crimes de tes ancêtres, ciloyen de Rome, tant que tu n'auras pas relevé les temples et les sanctuaires cioulant.s des dieux et leurs images noircies d'une indigne fumée. Ta soumission aux dieux t'a donné l'empire; là est la source de ta puissance , là tu dois en rapporter la fin : ces dieux , offensés de nos mépris, ont versé le deuil et le malheur sur l'Italie... Xotre siècle, fécond en forfaits, a d'abord souillé l'hymen, la race , la famille : de cette source est sorti ce déluge de maux qui inonde le peuple et l'univers... Xon ! ce n'étaient pas là les pères de cette jeunesse qui rougit la mer du sang carthaginois, qui accabla Pyrrhus, Antiochus et le terrible Annibal : c'était une génération mâle de soldats rustiques, instruite à remuer la terre avec le hoyau sabin, à rapporter, dociles à la voix rigide de leur mère, le bois coupé dans les forêts, quand le soleil, allongeant l'ombre des montagnes, délivrait du joug les bœufs fatigués, et ramenait, en fuyant sur son char, l'heure aimable du repos.

C'est là qu'il s'élève avec toute l'indignation d'un homme de bien contre la fureur des guerres civiles : l'horreur de ces dissensions intestines est un des sentiments qu'Horace ne se lasse point d'exprimer : cette Rome, que n'ont pu dompter ni les Marses, ses voisins, ni les Toscans du fier Porsenna, ni la jalousie de Capoue, ni l'animosité de Spartacus; cette Rome que l'implacable Annibal, que la farouche Germanie, ont en vain tenté de détruire, il tremble de la voir déchirée par ses

propres mains, et, dans sa douleur, il appelle tous les dieux: au secours de Tempire. ;> La disposition naturelle de Tànie du poëie, qui tourne au sentiment les leçons les plus sévères de la morale, donne une saveur particulière aux odes jjliilosophiques d'Horace. Il y conseille le doux emploi du présent, la négligence de l'avenir, et il y vante les délices d'une vie dégagée d'inquiétude. Il dit à Sestius :

Le rude hiver s'amollit par l'aimable retour du printemps et du zéphire... Déjà l'étable cesse de plaire au troupeau, le foyer au laboureur, et les frimas argentés ne blanchissent plus les prairies... C'est maintenant qu'il faut ceindre nos tètes parfumées de myrte vert ou de couronnes de fleurs... La pâle Alort heurte du même pied aux cabanes des pauvres et aux palais des rois, 0 fortuné Sestius! le temps si court de la vie nous interdit le long espoir: bientôt la nuit sombre t'enveloppera, et la demeure de Pluton peuplée de fantômes : là, une fois descendu, tu ne tireras plus au sort la royauté du vin.

Nous convenons que souvent la muse d'Horace inspire un repos voluptueux, un sommeil léthargique, une indifférence douce, qui nest point sans danger; mais Tod ne peut nier que sa philosophie ne retrempe aussi les courages et qu elle n'inspire aux hommes de salutaires pensées, quand il leur rappelle à chaque instant la brièveté de la vie, la vanité de nos espérances, la nécessité de la mort, l'égalité des pauvres et des riches devant cette loi commune et fatale. Il est encore aussi utile que sensé , quand il recommande cette médiocrité d'or, préférable aux richesses, lorsqu'il conseille à Dellius la modération dans la prospérité et la force d'àme dans le malheur, lorsque, enOn, dans un style qui se rapproche de celui des Livres saints, il montre la Fortune élevant

les humbles et abaissant les superbes. Telle est la philosophie répandue dans les odes d'Horace : morale douce, familière, pratique, accessible à tous les àgcs, à tous les temps, à tous les lieux : c'est la voix d'un sage qui nous imite, d'un ami qui nous avertit, et non point d'un moraliste sévère qui nous gourmande, d'un censeur impitoyable qui nous reprend. Il lui manque Tespérance chrétienne, mais il adoucit l'amertume du coup d'oeil jeté sur les tristesses de la vie par un sentiment vif de l'immortalité de l'àme, puisé à l'école platonicienne ou bien par la résignation patiente et le calme énergique des philosophes stoïciens.

Les Satires et les Epilres d'Horace peuvent être considérées, à peu d'exceptions près, comme dos chefsd'œuvre dans leur genre. Ce sont, ainsi qu'il les appelle lui-même , des discours en vers ; mais le poëte a su répandre sur les préceptes de la raison ou sur les railleries dont il poursuit les ridicules, les travers et les vices, le charme exquis et le sel pétillant de la comédie grecque et latine : Aristophane, Eupolis, Cratinus, Ménandre et Térence y donnent la main à Platon , à Aristote, à Zenon : l'art et la nature, la verve et le savoir, l'esprit et le goût, le bon sens et le tour imagé de la pensée semblent y former le plus harmonieux concert. On y voit la société romaine non plus dans le costume un peu officiel de l'histoire et de la philosophie , mais pour ainsi dire en déshabillé , dans son train ordinaire, avec le pèle-mèle des personnes et des choses, les embarras, le umulte, les scènes changeantes de la rue :

J'allais un jour le long de la Voie Sacrée, suivant mon habi-

tude, occupé de je ne sais quelles bagatelles, et tout absorbe dans ma rêverie. Vient à moi un quidam, dont je sais à peine le nom, et qui , me prenant la main : « Comment va, cher ami? me dit-il. — Assez bien pour le moment, lui dis-je, et tout à votre service. » Comme il me suivait, je le préviens et lui dis : a Voulez-vous quelque chose de moi? » Alors lui : a V^ous nous connaissez, dit-il, je suis un savant. — Eh bien, lui dis-je, je vous en estime encore davantage. »

Qui ne rirait de ce fâcheux attaché ainsi aux pas d'Horace? Sa conversation ne sera point perdue pour Régnier, pour Molière et pour Boileau, ils sauront, à leur tour, en esquisser la figure et en reproduire le langage. Cependant, la grande ville s'éveille, les boutiques s'ouvrent, les chars commencent à rouler : les ouvriers et les entrepreneurs , le chasseur qui rapportera le soir, en grand appareil, un sanglier, acheté le matin au marché, les clients qui vont saluer leur patron, les enfants qui se rendent à l'école, les plaideurs aux tribunaux, les financiers au quartier de Janus, les flâneurs et les élégants au Champ de Mars ou au pont xMilvius, les amateurs de littérature aux colonnes des libraires, et puis dans cette foule empressée, remuante, affairée ou bavarde, Horace dessinant tout de son cra^^on moqueur, tels sont les tableaux qui se succèdent dans ses Ssitires et dans quelques-unes de ses Epîtres. Cellesci toutefois ont une couleur plus morale , un tour plus philosophique. Le poëte y condense tout ce que le Portique et l'ancienne Académie ont de plus pur et de plus pratique en morale, sans s'égarer dans les détours et les distinctions des platoniciens et sans tomber dans la sécheresse rebutante des stoïciens. Son seul guide est la lumière naturelle qui éclaire tous les hommes : sa

philosophie n'est point grimacière : elle est douce, familière, aisée : son principe didactique est que les hommes ont moins besoin d'être repris qu'avertis avec douceur. De là tous les morceaux ravissants et sensés sur la justice, la fidélité, la modération, l'amitié, la frugalité, l'amour de la patrie, la tolérance, le tout éclairé de ce jet lumineux de la raison qu'on appelle esprit, ou mis en plus vive saillie par un exemple historique ou quelque charmant apologue.

Quant à Y Art poétique , imité de la Poétique d'Aristote et modèle de celui de Boileau, c'est le code de la raison, la règle de toute esthétique non-seulement pour le passé, mais pour l'avenir : les goûts changent, en effet, mais le goût lui-même ne change point, et l'éternel honneur d'Horace est d'en avoir formulé les préceptes , avec une clarté, une simplicité, une précision et une solidité, contre lesquelles l'indépendance aventureuse de quelques théories modernes est impuissante à réagir.

SECONDE PARTIE

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