PLAUTE
mais quelques-unes de ses pièces, uotamnient les Captifs, les Mênechmes , le Rudens et la première partie du Stichus, s'élèvent dans une région plus pure, plus morale, et le style du poëte, sans rien perdre de sa gaieté , y trouve le vrai ton qui convient à son art , le badinage sans cynisme et la plaisanterie qui fait moins rire que méditer. En effet, le pinceau de Plante, si souvent entraîné à des crudités grossières , excelle aussi à trouver des nuances délicates et fines , à reproduire des observations justes et vraies, des sentiments qui sont de toutes les époques, parce qu'ils ont leur source dans le cœur humain.
Sous ce rapport cependant, la palme du genre comique chez les Romains appartient de droit à Térence.
Imitateur des Grecs, comme Plante, il a rencontré mieux que lui le filon continu des passions et des mœurs, dont la diversité se reproduit dans le monde et sur la scène avec une immuable constance : c'est un de ces poètes qui vivent toujours , grâce à cet heureux génie qui leur a fait transporter la vie elle-même dans leurs écrits. « La plus difficile espèce de comique, dit Fontenelle, est celui qui n'est comique que pour la raison, qui ne cherche point à exciler bassement un rire immodéré dans une multitude grossière, mais qui élève cette nmltitude, presque malgré elle-même, à rire finement et avec esprit. » Tel est le comique de Térence. Il ne faut donc point s'attendre à trouver chez lui l'agitation, le trouble, la violence, l'espèce de feu qui brûle la scène de Plante et qui est comme l'essence du genre que les Latins appelaient comédie de mouvement. L'action des fables de Térence est rarement compliquée;
elle tend, au contraire, à l'unité, mais il sait Tart d'y produire ces oppositions et ces contrastes qui animent une pièce et qui en mettent les caractères en relief.
On raconte que, vers l'an 166 avant Jésus-Cbrist, le poëte comique Cécilius, d'autres disent Tédile Acilius, fut averti, étant à table, qu'un jeune homme sollicitait riionneur de lui parler. On l'introduit ; il s'assied auprès du lit et commence la lecture de la pièce qu'il tenait roulée sous son bras. A peine en a-t-il lu les premières scènes, que son auditeur se déclare son patron et lui promet que sa pièce sera représentée. Le solliciteur était un jeune poëte, né en Afiique, mais élevé à Rome par les soins du sénateur Tércnlius, d'où le nom de Térence, qu'il a rendu immortel. Ami des Scipion et des Lélius, les premières familles de Rome, il avait puisé dans cette société choisie le goût de l'élégance qui manque à Plante, et il avait trouvé, sur les pas de Diphile et de Ménandre, le secret des narrations finement tissues , des dialogues émus et des accents passionnés, exprimés dans des vers iambiques, limpides et clairs comme un diamant. La pièce qu'il venait de lire à celui dont il attendait avec anxiété le suffrage, était sa première œuvre, \ Andrienne . Son protecteur la fit mettre sur la scène aux Jeux mégalésiens : deux acteurs en vogue, L. Ambivius Turpion et L. Attilius de Préneste , y jouèrent les principaux rôles : le succès fut complet; intrigue et style ravirent les spectateurs. Et de fait, où trouver rien de plus charmant que ce touchant récit où Simon explique à Sosie comment il craint de voir échouer le projet qu'il a formé de faire épouser à son fils Pamphile la fille de son ami Chrêmes :
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Sniojv. Lorsque mon fils fut sorti de l'adolescence, il eut la permission de vivre en pleine liberté. Car, avant ce temps-là, quel moyen de connaître, de juger son caractère? L'âge, la timidité, son maître le tenaient en contrainte.
Sosie. C'est vrai.
SnioM. Presque tous les jeunes gens ont une passion : ils se plaisent à l'élève des chevaux ou des chiens de chasse, aux leçons de philosophie. Quant à lui, il ne montrait pour rien de tout cela une préférence marquée , mais il aimait tout modérément : j'en étais ravi.
SosiK. Et vous aviez raison; car je crois que dans la vie la maxime la plus utile c'est : a Rien de trop, s
Simon. Voici comme il vivait: facile, accommodant, patient envers tous ceux avec lesquels il était, dont il faisait sa société, se donnant à eux, se pliant à leurs goiils , ne contrariant personne, ne se préférant jamais aux autres : excellent moyen d'obtenir des éloges sans envie et de se faire des amis.
Sosie. Plan de vie fort sage ! car, au temps oii nous sommes, la complaisance fait des amis, et la franchise engendre la haine.
Simon. Sur ces entrefaites, il y a quelque trois ans, une femme d'Andros arrive dans le voisinage ; la misère et l'indifférence de sa famille l'y avaient réduite; elle était d'une beauté remarquable et à la fleur de son âge.
Sosie. Hé! je crains que l'Andrienne ne nous apporte rien de bon.
Siuo.v. Dans les premiers temps, elle menait une vie sage, laborieuse, pénible, gagnant son pain à travailler la laine et la toile. Mais peu à peu sa maison devint le rendez-vous de la jeunesse qui n'aime que le plaisir. Les amis de mon fils l'y entraînèrent. Seulement, en interrogeant les petits esclaves qu'ils emmenaient avec eux, je ne découvrais rien qui pût faire croire à une passion dans le cœur de Pamphile. Au contraire, tout le monde, d'une commune voix, se plaisait à louer son caractère, sa réserve, sa sagesse. Que le dirai-je? Décidé par sa bonne renommée , Chrêmes vient à moi de lui-même offrir à mon fils la main de sa fille unique avec une belle dot. Le parti me convient, je donne ma parole, la noce est pour aujourd'hui;
Sosie. Quel empêchement y a-t-il à ce qu'elle se fasse réellement ?
SiMo.v. Tu vas le savoir. Quelques jours après nos accords, Chrysis, c'est le nom de l'Andricnne, vient à mourir.
Sosie. Tant mieux ! Vous me rassurez : j'avais peur de cette Chrysis.
Soio.v. ^lon fils, dès lors, ne quitte plus sa maison avec ceux qui fréquentaient Chrysis : il prend soin de ses funérailles; il a l'air triste, versant parfois des larmes. Cela rm faisait plaisir. Je me disais : t Pour une faible liaison , cette mort le trouve bien sensible. Que serait-ce s'il l'avait aimée? Que fera-t-il pour moi, son père? Je ne voyais là que tous les soins d'un bon cœur, qu'un fond d'humanité. Mais abrégeons. Je me rends au convoi. On l'emporte : nous marchons. Cependant , parmi les femmes qui se trouvaient là, j'aperçois par hasard une jeune fille d'une figure...
Sosie. Agréable, sans doute...
SiMox. Et d'un air. Sosie, si modeste, si charmant, qu'il n'y a rien au-dessus. La voyant plus affligée que les autres, et plus que les autres d'un maintien décent et distingué, je m'approche de ses suivantes. Je demande qui elle est. La sœur de Chrysis, me dit-on. Ce fut un trait de lumière : oui, oui, c'est bien cela: voilà le secret de ces larmes, de cette sensibilité.
Sosie. Que je crains le dénoûment !
SiAio.v. Le convoi cependant marche toujours: nous suivons; nous arrivons au bûcher: on la place sur les flammes; on se répand en larmes. Alors cette sœur que j'ai dite s'approche du feu sans précaution, en courant même quelque danger. Aussitôt Pamphile, hors de lui, laisse éclater un amour dissimulé avec tant de mystère. Il accourt, saisit la jeune fille entre ses bras : « Ma Glycérie , dit-il, que fais-tu? Pourquoi te perdre? r Elle, en même temps, trahissant un amour dès longtemps familier, se rejette sur lui en pleurant avec le plus tendre abandon.
Le reste de la pièce marche de la niêiiie allure, du même ton, avec la même grâce. Après une suite d'incidents, ménagés avec adresse, on finit par découvrir
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que cette Giycérie est une iille de Chrêmes, que l'on croyait perdue, et Pamphile, en l'épousant, se trouve satisfaire au désir que son père avait formé.
La seconde pièce de Térence , YHécyre ou la Bellemère, imitée d'ApoUodore, une des meilleures de son théâtre, à notre avis, éprouva un contre-temps, qui devait être assez fréquent à Rome à Tépoque où la m;îjeure partie des spectateurs se composait de ces « acheteurs de pois chiches et de noix » dont parle Horace, et qui préférait le gros sel de Plante à cette poésie charmante, délicate et pathétique que Montaigne appelle « les grâces et les mignardises du langage latin ;> . On déserta la représentation de YHéci/re pour ailer voir danser un funambule.
Mais cet échec, réparé dans la suite par un éclatant succès, ne découragea point le poëte : il fit représenter quelques mois après \ Héautontimoruménos ou le Bour^ reau de soi-même, qui réussit pleinement. C'est dans celte pièce, imitée de Ménandre, que se trouve le fameux vers de Térence qu'on a souvent répété et qui vivra tant que vivra l'humanité : " Je suis homme, et rien de ce qui touche à l'homme ne me parait étranger. »
Phormion, qui vient après, est une comédie imitée d'ApoUodore, mais beaucoup plus froide et moins attrayante que XHécyre. Le cadre en est assez ingrat; et quoique Molière ait transporté une partie de l'intrigue dans les Fourberies de Scapin, cette pièce, qui roule sur un point de chicane, ne peut, par cela même, provoquer qu'un intérêt médiocre. Cependant le caractère du principal personnage est tracé de main de maître. Ceux d'Antiphon et de Phédria, deux jeunes
gens forcés de cacher leurs amours secrètes à leurs pères, sont aussi parfaitement dessinés, et Nausistrata, l'épouse altière et impérieuse de Chrêmes, a, dans la physionomie, des traits dont Molière semble s'être souvenu quand il a peint Philaminte des Femmes savantes.
La froideur que nous reprochons à Phonnion n est pas le défaut de XEunuque, que Térence flt représenter la môme année. 11 y règne, au contraire, une chaleur et une gaieté qui séduisirent immédiatement les spectateurs, au point que l'on joua la pièce deux fois de suite et que les édiles la payèrent à Térence huit mille sesterces.
Les Adelphes ou les Frères, représentés l'année 168 avant Jésus-Christ, mirent le comble à la gloire de Térence. C'est de toutes les pièces de ce poëte celle qui justifie le mieux le sentiment de Saint-Evremond , qu'il est peut-être l'auteur de l'antiquité qui entre le mieux dans le naturel des personnes. Le fond de cette comédie est l'éducation. L'auteur y montre deux frères, Déméa et Micion, de mœurs tout à fait différentes. Le premier, d'un caractère dur et sévère, passe sa vie à la campagne, pour faire moins de dépense: l'autre frère est doux, complaisant et libéral. Déméa, qui s'est marié, a deux fils, Eschinus et Ctésiphon. Micion, qui est demeuré célibataire, adopte Eschinus. Chacun des deux frères applique à l'éducation de son fils les principes qui règlent leur propre conduite, et il se trouve que le sévère a un fils débauché et le complaisant un fils rangé à son devoir. De là toute l'intrigue, qui se complique de ruses d'esclaves, et qui aboutit à un dénoûment dont on peut contester la vraisemblance. Quant au