‹ Histoire de la littérature sacrée, grecque et romaineChapitre 37 sur 48 · CICÉRON · texte numérisé non relu

CICÉRON

Il y avait eu à Rome des hommes éloquents avant Cicéron. Ainsi Caton, Géthégus, Scipion, les Gracches, Crassus, Galba, Marius, pour nen citer que quelques exemples, avaient vivement remué, agité les assemblées du sénat ou du peuple par la puissance de leur dialectique ou par la vigueur passionnée de leur parole. Cependant c'est en Cicéron que se personnifie toute léloquence romaine. Écoutons ce qu'en dit Quintilien : u II n'est pas un orateur grec, quel qu'il soit, auquel je n'oppose hardiment Cicéron. Je n'ignore pas quelle querelle je vais m'attirer, en osant le mettre en parallèle avec Démosthène, mais je ne puis m'empécher de dire que ces deux orateurs ont même dessein, même méthode, même art dans la division, la préparation et les preuves, enfin mêmes ressources dans tout ce qui tient à l'invention. Quant au style, il y a quelque différence : l'un est plus concis, l'autre plus abondant; l'un serre de plus près son adversaire, l'autre se met plus au large pour le combattre ; l'un vous perce de la pointe de ses armes, l'autre vous accable encore de leur poids; il n'y a rien à retrancher dans l'un, rien à ajouter dans l'autre. Démosthène, on le sent, doit plus au travail et Cicéron plus à la nature. Celui-ci l'emporte incontestablement pour la plaisanterie et le pathétique, deux ressorts puissants de l'éloquence. Cependant il faut céder en ce point : Démosthène est venu le premier, et il a en grande partie fait Cicéron tout ce qu'il est, puisque c'est en s'atlachant à imiter les Grecs que

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noire orateur s'est approprié la force de Démostbène, l'abondance de Platon et la douceur d'Isocrate. Toutefois, ce n'est pas seulement par l'étude qu'il est parvenu à dérober à chacun d'eux ce qu'il avait de meilleur; la plupart des rares qualités, ou, pour mieux dire, toutes les qualités qui le distinguent, il les a trouvées en luimême, dans la fécondité de son immortel génie. On dirait qu'un dieu l'a créé pour essayer en lui jusqu'où pourrait aller la puissance de la parole. Qui sait, en effet, instruire avec plus de netteté, émouvoir avec plus de véhémence? Qui jamais eut plus de charme et de douceur? Ce qu'il arrache à la conviction, vous diriez qu'on le lui accorde de bonne grâce. Il transporte son juge, et celui-ci a plutôt l'air de le suivre volontairement que de céder à une force qui l'entraîne. Il y a une telle autorité dans tout ce qu'il dit, qu'on rougirait d'avoir un autre avis que le sien : ce n'est pas un avocat qui plaide, c'est un témoin qui dépose, un juge qui prononce. Et toutes ces choses, dont une seule coûterait à tout aulre des soins infinis, coulent chez lui sans travail et sans efforts ! Et cette élocution si harmonieuse, si ravissante à entendre, n'est que le fruit de la plus heureuse facilité! Aussi est-ce à juste titre que ses contemporains le proclamèrent roi du barreau et qu'il a obtenu de la postérité que son nom devînt synonyme de l'éloquence. Ayons-le donc sans cesse devant les yeux, proposons-le-nous pour modèle, et que celui-là croie qu'il a bien profité à qui Cicéron a su beaucoup plaire. »

Cette royauté du barreau, dont Quintilien accorde le sceptre à l'orateur romain et que justifie la lecture des

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plaidoyers Pour Archias, Pour Cluentius, Pour Roscius, Pour Muréna, ou bien ceux Contre Céciliùs et Contre Verres, ncclipse point l'éclat oratoire que répandent autour du nom de Cicéron ses harangues politiques, qui sont comme une partie intégrante de sa carrière d'homme d'Etat.

Né près d'Arpinum, le 3 janvier de Tan 107 avant Jésus-Christ, Cicéron consacre ses premières années à une instruction des plus étendues, que lui rend facile sa prodigieuse mémoire, fécondée par un travail incessant. Epris pour la gloire d'un amour qui dégénère parfois en vanité presque puérile, il veut que sa qualité d'homme nouveau soit illustrée par tout ce que peut ajouter aux dons spontanés du génie la culture laborieuse de l'esprit. 11 y réussit au delà de ses espérances, se fait connaître au barreau par sa défense hardie de Roscius que poursuivait un favori de Sylla, voyage deux ou trois ans en Asie, en Grèce, à Athènes, revient à Rome, est nommé successivement édile, questeur, pré^ leur et enfin consul. C'est alors que la conjuration de Catilina lui permet de déployer dans ses Catilinaires cette éloquence civile qui balance celle de Démosthène, et à laquelle ses Philippiques , dirigées contre Antoine, mettent plus tard le sceau de la renommée, mais en aiguisant contre lui le poignard de son meurtrier. Sa lutte avec Clodius, qui le condamne à l'exil, devient la cause première de son fameux plaidoyer Pour Milon, et la sympathie qui l'unit à Pompée, dans la guerre contre César, lui impose la nécessité, fort heureuse pour sa réputation oratoire, d'implorer en faveur de Marcellus la clémence du dictateur.

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A ce merveilleux talent d'orateur pratique, Cicéron joint le mérite particulier d'être un théoricien d'un goût exquis, plein de vues fines et sensées, d'observations neuves et ingénieuses, rendues plus attrayantes encore par un sentiment profond et délicat de la peinture et des arts plastiques, dont il avait vu en Grèce les incomparables chefs-d'œuvre. En cela, il est supérieur à Démosthène, qui a pratiqué son art sans en faire connaître les secrets. On doit, au contraire, à Cicéron un exposé , écrit avec une rare élégance , de toutes les règles nécessaires à quiconque veut développer par l'exercice les qualités innées qui sont le fond essentiel de l'orateur. Sur les pas d'Isocrate et d'Aristote, il explique dans la Rhétorique à Hérenniiis, dans XOrateur et dans les trois livres De l'Orateur, quels sont les principes fondamentaux de l'art de bien dire, et il en tire des conséquences applicables soit à la composition de toute espèce de discours, soit à l'appréciation critique des orateurs, dont son livre, intitulé Brutus, offre un admirable modèle.

Une autre supériorité de Cicéron sur les grands orateurs grecs qu'il avait l'ambition d'égaler et sur les hommes éloquents de son époque, tels que Hortensius, Cotta, Calvus, c'est de s'être montré le plus éminent philosophe de son temps et d'avoir revêtu des formes les plus belles et les plus lumineuses les idées que les écoles émanées de l'enseignement socratique avaient mises en circulation dans le monde civilisé. Platon, Xénophon, Aristote, Zenon et tous les philosophes, soit psychologues, soit moralistes, qui se rattachent à leurs doctrines, lui sont familiers, et c'est en s'inspirant de

leurs écrits qu'il a composé ses traités Des Devoirs, De ' a Nature des dieux. Des vrais biens et des vrais maux, De la Vieillesse, De T Amitié; ses Lois, sa République, le Songe de Scipion, ses Académiques , ses Paradoxes, ses Tusculanes, où. tout ce que la philosophie naturelle a produit de plus beau, de plus noble et de plus vrai en métaphysique et en morale se trouve exprimé dans le plus magniflque langage.

Ajoutons que Cicéron, poëte dans sa jeunesse, est également un des maîtres dans le genre épistolaire, dont ses Lettres sont un des plus précieux monuments, et nous souscrirons volontiers aux louanges que Pline l'Ancien lui accorde d'un ton enthousiaste et sincèrement convaincu : '; Pourrais-je sans crime, ô Cicéron, passer ton nom sous silence? Mais que célébrer en toi, comme titre distinctif de ta gloire? Tu parles, et les tribus renoncent à la loi agraire; tu conseilles, elles pardonnent à Othon Roscius, auteur de la loi théâtrale, injurieuse pour elles; tu pries, et les enfants des proscrits se condamnent eux-mêmes à ne plus prétendre aux honneurs. Catilina fuit devant ton génie; tu proscris Marc-Antoine. Salut à toi, qui le premier fus nommé Père de la patrie ; toi, qui le premier méritas le triomphe sans quitter la toge, et le premier obtins le laurier de la victoire avec les seules armes de la parole; toi, le père de l'éloquence et des lettres latines; toi enCn, pour me servir des expressions de César, autrefois ton ennemi, toi, qui remportas le plus beau de tous les triomphes, puisqu'il est plus glorieux d'avoir agrandi, pour les Romains, les limites du génie, que d'avoir reculé les bornes de leur empire ! ^

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