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froide; il les anime et les fait agir : le patriotisme du vieil Horace, la fière indépendance de Brutus, la liberté soupçonneuse, inquiète, remuante et éloquente des premiers tribuns, la farouche impudeur d'Appius, le patriotisme généreux et dévoué de Camille, la vertu désintéressée de Fabricius , et puis les figures saisissantes d'Annibal, de Fabius, de Paul Emile, de Scipion , de Caton, apparaissent successivement dans ses écrits comme entourés d'une vive lumière et prenant vraiment part aux actions que leur nom rappelle.
Ecoutons les frémissements de la foule répandue sur le Forum, lorsqu'on apprend, durant la seconde guerre punique, qu Asdrubal est sur le point d'opérer sa jonction avec son frère Annibal :
Quels dieux seront assez propices à lîomc et à l'empire pour assurer son triomphe sur deux ennemis à la fois ? Jusqu'ici , les succès balançant les revers , les choses se sont traînées : abattue on Italie, à Trasimène, à Cannes, la république, au penchant de l'abîme, s'est relevée en Espagne par des victoires. Bientôt après, aux défaites essuyées coup sur coup en Espagne, à la perte de deux grands capitaines et de deux armées presque entières, a succédé, en Italie et en Sicile, une suite de prospérités, qui ont été un port après l'orage; et d'ailleurs, quand la guerre se faisait à deux bouts opposés du monde, la distance même des lieux avait du moins donné le temps de respirer. i\Iaintenant, voilà deux guerres en Italie : deux généraux d'une haute renommée tiennent Rome captive et vont faire peser sur le même point toute la masse du danger, tout le poids de leurs forces : celui des deux frères qui le premier sera vainqueur pourra en peu de jours opérer sa jonction avec l'autre.
Cependant le consul Claudius Néron, placé devant Annibal au sud de l'Italie , intercepte la lettre d'Asdrubal : il conçoit alors le projet audacieux d'aller se
joindre avec ses meilleures troupes à son collègue Livius Salinator, qui campe dans le nord, et de Taider à écraser Tarmée carthaginoise. A Rome, quand on annonce cette nouvelle, la terreur est à son comble :
a Un camp, dit-on, se trouve sans chef, près de l'ennemi, et cet ennemi est Annibal , avec une armée dont on a ôté l'élite et la fleur. Le consul, feignant de partir pour la Lucanie , a pris en réalité la route du Picénutn et de la Gaule, laissant son camp sans autre sûreté que l'erreur de l'ennemi, qui ne sait point le départ du général et d'une partie de ses troupes. Qu'arriverat-il , si le secret se découvre et si Annibal forme le dessein ou de poursuivre avec toutes ses forces Néron, parti à la tête de six mille hommes seulement, ou de fondre sur un camp laissé comme une proie, sans défense, sans chef, sans auspices? » Ainsi l'on exagérait les forces de l'ennemi, on diminuait celles de la république, et l'on n'écoutait que les suggestions de la crainte, qui ne montre jamais que le mal.
Lorsque Néron se croit assez loin pour pouvoir découvrir son secret en toute confiance, il adresse quelques mots à ses soldats :
Jamais général n'a formé un projet plus téméraire en apparence, plus sûr en réalité, que le sien. Il les conduit à une victoire certaine : cette guerre pour laquelle son collègue n'a pas voulu entrer en campagne avant qu'on lui eût donné à satiété des troupes d'infanterie et de cavalerie plus nombreuses et mieux équipées que s'il marchait contre Annibal lui-même, dès qu'ils ajouteront de ce côté le moindre renfort, ils feront pencher la balance. A peine aura-t-on su en bataille , et il aura soin qu'on ne le sache pas avant, l'arrivée du second consul et de la seconde armée, ils rendront la victoire certaine. A la guerre, l'opinion est tout, et le plus léger mobile tourne les esprits à l'espérance ou i\ la crainte. Ils auront aussi presque toute la gloire du succès : car c'est toujours le dernier poids qui semble entraîner le plateau. Ils voient eux-mêmes avec quel concours, quelle admiration, quelle faveur, la foule se porte sur le chemin qu'ils suivent.
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Arrivé au camp de Salinator, Xéron l'eut combattre sur-lc-cbamp ; Salinator hésite : Néron oppose à cet avis la persuasion et les plus vives instances.
Son projet, dont la promptitude seule fait la sûreté, un retard le rendrait téméraire. Une erreur, qui ne peut pas être de longue durée, paralyse en quelque sorte Annibal : il n'a encore ni attaqué le camp laissé sans chef, ni marché à la poursuite. Avant qu'il se meuve, on peut détruire l'armée d'Asdrubal et retourner dans l'Apulie. Donner par des délais du temps à l'ennemi, c'est livrer le camp à Annibal, lui ouvrir le chemin de la Gaule, de telle sorte qu'il rejoigne Asdrubal , à son aise et où il voudra : il faut donner à l'instant le signal et profiter de l'erreur des ennemis absents et présents, les uns ne sachant point qu'ils ont affaire à une poignée d'hommes , les autres à une armée plus forte et plus nombreuse.
Au sortir du conseil, le signal est donné : l'armée s'avance en ligne; Asdrubal est vaincu, et Néron, de retour dans son camp devant Annibal, qui n'a rien soupçonné, lui jette, comme gage de son triomphe, la tète de son frère, à la vue de laquelle le général carthaginois s'écrie : ;c Je reconnais la fortune de Carthage î î^ Les Romains décernent aux consuls les honneurs du triomphe. Seulement, comme la victoire a eu lieu dans la province de Salinator, il est décidé qu'il entrera dans Rome sur un char attelé de quatre chevaux, et que Néron le suivra sur un cheval. Alors la foule s'écrie sur le passage du cortège :
V^oyez ce cavalier ! En six jours il a traversé toute la longueur de l'Italie et il a livré bataille en Gaule, à Asdrubal, au moment où Annibal le croyait campé près de lui en Apulie. Ainsi un seul consul a tenu en échec, aux deux bouts de l'Italie, deux capitaines, deux chefs d'armée, opposant à l'un son génie, à l'autre sa personne. Le nom seul de x\éron a suffi pour retenir Annibal
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dans ses lignes; et Asdriibal, quelle antre cause que l'arrivée de Xéron l'a écrasé, anéanti? Que l'autre consul s'avance donc debout sur un char attelé de tous les chevaux qu'il voudra : le vrai triomphe est porté sur un seul cheval, et Kéron, marchât-il à pied, assure à son nom, par la gloire acquise dans cette guerre, ou dédaignée dans ce triomphe, un souvenir éternel.
Ces tableaux , où la narration et les discours s'enchaînent et se combinent avec un art merveilleux , peuvent nous offrir une idée du génie de Tite-Live et du tour particulier que son imaginalion sait donner ?ux faits qu'il vivifie par rintcrvention passionnée des sentiments humains.
César, Sallusle et Tite-Live semblent avoir épuisé les formes sous lesquelles Thistoire peut présenter les faits qui se succèdent sur le théâtre mobile du monde : la netteté , la concision et l'ampleur, ils les ont portées à leur plus haut degré. Ils ont cependant laissé une place à un écrivain, dont le génie, favorisé et développé par les circonstances où il a vécu, a su trouver, après ses illustres devanciers, un genre nouveau : l'histoire philosophique, c; On a besoin, dit Madame de Staël, d'une plus profonde connaissance de l'homme pour être un grand moraliste que pour devenir un bon historien. Tacite est le seul écrivain de l'antiquité qui ait réuni ces deux qualités à un degré presque égal. Les souffrances et les craintes attachées à la servitude avaient hâté sa réflexion, et son expérience était plus âgée que le monde. Tite-Live, Salluste, des historiens d'un ordre inférieur, Florus , Cornélius Xépos, nous charment par la grandeur et la simplicité des récits, par l'éloquence des harangues qu'ils prêtent à leurs grands hommes, par l'intérêt dramatique qu'ils savent