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donner à leurs fravaux. Mais ces historiens ne peignent pour ainsi dire que l'extérieur de la vie : c'est Tbomme tel qu'on le voit, tel quil se montre; ce sont les fortes couleurs , les beaux contrastes du vice et de la vertu ; mais on ne trouve chez eux ni l'analyse philosophique des impressions morales , ni l'observation approfondie des caractères, ni les symptômes inaperçus des affections de l'àme. " C'est cette vue intellectuelle, manifestée au dehors par un tour pittoresque , qui est la manière, le genre, le style de Tacite. Par un de ces privilèges qui ne sont le partage que de rares esprits, il possède , avec le don d'une raison vigoureuse et pénétrante , cette puissance de créer et de reproduire des êtres aussi vivants , aussi vrais que ceux que nous pouvons voir ou toucher. Dans Tacite , il y a deux hommes, l'historien et le poëte , confondus en un seul. Voilà comment , coloriste et philosophe , il excelle à mêler à la vérité toute réelle de ses tableaux des observations profondes , des réflexions de tous les pays et de toutes les époques. Peut-être son style, à force de concentration , étouffe-t-il quelquefois et obscurcit-il le jet spontané et lumineux de la pensée. Il pousse alors la concision à l'excès, il est tendu jusqu'à l'effort; son élégance dégénère en antithèses recherchées, en finesses de langage prétentieuses et subtiles^ qui nuisent à la sincérité de son accent mélancolique ou indigné. Mais peut-on demander la sérénité du ton et le calme de la phrase à l'écrivain dont les yeux , au sortir de l'enfance, se fixèrent sur les horreurs de la cour de Néron, qui vit ensuite se succéder les règnes anarchiques de Galba et d'Othon, l'ignominie de Vitellius, et qui,
après avoir respiré un air plus pur sous Vespasien et sous Titus, fut obligé, dans sa maturité, de supporter la tyrannie ombrageuse et bypocrite de Domitien? k Dans cette douloureuse oppression , dit Thomas , Tacite , obligé de se replier sur lui-même, n'invective point en déclamateur; mais il peint avec des couleurs si animées tout ce que la bassesse et l'esclavage ont de plus dégoûtant, tout ce que le despotisme et la cruauté ont de plus horrible, les espérances et les succès du crime, la pâleur de l'innocence et l'abattement de la vertu ; il représente si vivement ce qu'il a vu et souffert , que Ton voit et que l'on souffre avec lui. Chaque ligne porte un sentiment dans l'àme; il demande pardon au lecteur des horreurs dont il Tentretient, et ces horreurs mêmes attachent au point qu'on serait fâché qu'il ne les eut point tracées. Les tyrans nous semblent punis quand il les peint. Il représente la postérité et la vengeance, et je ne connais point de lecture plus terrible pour la conscience des méchants. »
On a peu de détails sur la vie de Tacite. On sait qu'il florissait cent ans environ après Jésus -Christ. Sous les empereurs Flaviens, il remplit pendant quelque temps plusieurs fonctions publiques. Consul sous Nerva, l'an 97 après Jésus-Christ, il semble être rentré dans la vie privée sous Trajan et n'avoir plus eu d'autre soin que d'écrire l'histoire. Ses principaux ouvrages sont \ Histoire romaine, en cinq livres, depuis la mort de Néron jusqu'à celle de Domitien, « époque, dit-il, féconde en catastrophes, ensanglantée de combats, déchirée de séditions, cruelle même durant la paix : quatre princes tombant sous le fer, trois guerres
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civiles , beaucoup d'étrangères , et souvent des guerres étrangères et civiles tout ensemble ; des succès en Orient, des revers en Occident; l'IUyrie agitée, les Gaules chancelantes, la Bretagne entièrement conquise et bientôt délaissée ; en Italie, des calamités nouvelles ou renouvelées après une longue suite de siècles, des villes abîmées ou ensevelies sous leurs ruines dans la partie la plus riche de la Campanie , Rome désolée par le feu , voyant consumer ses temples les plus antiques ; le Capitole même brûlé par la main des citoyens, les cérémonies saintes profanées , l'adultère dans les grandes familles, la mer couverte de bannis, les rochers souillés de meurtres, des cruautés plus atroces dans Rome. " Les Annales, chef-d'œuvre de Tacite, s'étendent depuis la mort d'Auguste jusqu'à celle de Néron, de l'an 14 à l'an 68 après Jésus -Christ. Les principaux épisodes qu'elles renferment sont les funérailles d'Auguste, le soulèvement des légions de Germanie, la mort de Germanicus et le procès de Pison , la conspiration prétendue de Libon , l'écroulement de l'amphithétàtre de Fidène , la chute de Séjan , le règne de Claude , la mort de Messaline, Tavénement de Néron et une partie de son règne, l'incendie de Rome, le meurtre d'Agrippine, la mort de Poppée, celle de Sénèque, de Lucain et de Thraséas. Deux écrits moins considérables, mais également excellents , sont la Vie (FAgricola, beau-père de Tacite, et la Germanie ou Mœurs des Germains. Ce dernier écrit, malgré quelques défauts partiels, est encore aujourd'hui la véritable source de l'histoire primitive de la nation allemande, le premier monument complet qui ait été publié sur les Germains et leur
constitution politique. Montesquieu l'apprécie ainsi : « Tacite a fait un ouvrage exprès sur les mœurs des Germains. Il est court, cet ouvrage; mais c'est l'ouvrage de Tacite, qui abrégeait tout parce qu'il voyait tout. " On trouve dans la biographie d'Agricola, dont l'avanl-propos et la fin sont surtout remarquables, nonseulement la profondeur de pensée d'un philosophe qui connaît l'àme humaine , mais une foule de notions précieuses sur la géographie et l'histoire de la Grande- Bretagne. Enfin l'on attribue à Tacite un ouvrage plein de goût et de vues judicieuses sur l'éloquence, intitulé Dialogue des orateurs.
Parmi tant d'épisodes semés à pleines mains dans les livres de Tacite, prenons la mort de Britannicus :
On versa dans une coupe le poison , qui circula si rapidement dans ses veines, qu'il lui ravit en même temps la parole et la vie. Tout se trouble autour de lui : les moins prudents s'enfuient ; ceux dont la vue est plus pdnéirante demeurent immobiles , les yeux fixés sur Néron. Lui, toujours penché sur son lit et feignant de ne rien savoir, dit que c'est un événement ordinaire, causé par l'épilepsie dont Britannicus est attaqué depuis l'enfance : peu à peu la vue et le sentiment lui reviendront. Pour Agrippine, elle compose inutilement son visage : la frayeur et le trouble de son âme éclatent si visiblement, qu'on la juge aussi étrangère à ce crime que l'était Octavie , sœur de Britannicus. Et en effet, elle voyait dans cette mort la chute de son dernier appui et l'exemple du parricide. Octavie aussi, dans un âge si jeune, avait appris à cacher sa douleur, sa tendresse, tous les mouvements de son âme. Ainsi, après un moment de silence, le festin reprend sa gaieté.
Que dire du dernier coup de pinceau qui termine ce récit émouvant et dramatique? \c fait-il pas bien comprendre pourquoi Racine appelle Tacite le plus grand peintre de l'antiquité?