III
DIVISION DE LA POÉSIE HEBRAÏQUE EV GENRES ANALOGUES A CEUX DES AUTRES LITTERATURES :
Genre épique : Livres de Tohie , de Judith, d'Esther, de Job;
genre lyrique : Cantique de Moïse , Psaumes de David;
genre dramatique : Cantique des cafUiques;
genre didactique : Proverbes, Ecclésiaste, Livre de la Sagesse,
Ecclésiastique ;
genre clcgiaqiie : Psaumes , Livre d'Ezéchiel,
Latnentations de Jérémie;
genre pastoral : Puth et Booz. — Résumé.
La poésie hébraïque peut être classée en genres analogues à ceux des autres littératures : nous allons les examiner successivement.
Genre épique. L'histoire entière du peuple hébreu a été considérée avec raison comme une vaste épopée, qui se développe depuis l'origine du monde jusqu'à l'avéncmcnt du Christ. On ne doit donc pas s'étonner de ne point rencontrer dans la poésie hébraïque une épopée spéciale qui ait pris Moïse pour son héros. Quoique la délivrance de tout un peuple tombé en esclavage et l'éducation morale de ce peuple, fondée
sur la pureté du culte divin et sur la liberté de l'Etat, soient un thème aussi noble, aussi intéressant que des aventures arrivées au milieu de voyages et de batailles, il semble que la radieuse figure du libérateur, du législateur et de l'historien de la nation israélite ait paru trop grande, trop divine, aux poètes hébreux pour la réduire aux proportions d'une œuvre humaine. Cependant on ne saurait nier que les saintes Ecritures n'aient été pour la poésie hébraïque ce que les poëmes d'Homère furent pour la poésie grecque, c'est-à-dire un trésor inépuisable de récits merveilleux, de personnages gravés en traits indélébiles, de sentences dont la formule convient à tous les temps et à tous les pays.
Ainsi, à défaut d'une épopée sur Moïse, la Bible nous présente plusieurs récits qui se détachent du fond historique pour rentrer dans le cadre des épopées proprement dites, par exemple, les épisodes de Tobie, de Judith et d'Esther, après lesquels vient un poëme vraiment épique, le livre de Job. Nous passerons rapidement sur les livres de Tobie, de Judith et d'Esther : ils sont dans toutes les mémoires.
La patience de Tobie et de son fils, leur charité toujours attentive à soulager leurs frères, le voyage du jeune Tobie, accompagné d'un guide céleste, son retour à la maison paternelle, la joie de sa mère en le voyant arriver de loin , la guérison miraculeuse du vieux Tobie, devenu aveugle pendant l'absence de son fils bien-aimé, tout cela forme une suite de tableaux pleins d'intérêt, de grâce et de naturel.
Le livre de Judith présente un autre caractère : c'est la glorification de la force héroïque inspirant à une
femme une action digne d'un courage viril : tout y respire la guerre , la lutte , la terreur, depuis l'arrivée d'Holopherne devant Béthulie jusqu'à l'éloquent discours que Judith adresse aux anciens, la résolution qu'elle prend de délivrer sa patrie en tuant Holopherne, l'exécution de son dessein, la tête du général assyrien pendue comme un trophée sanglant aux murs de la ville assiégée, la frayeur de l'ennemi poursuivi et taillé en pièces par les Israélites, enGn le cantique d'actions de grâces qui couronne cette victoire, et qui consacre à jamais le souvenir de Judith.
Quant au livre d'Esther, il a passé tout entier dans l'œuvre de Racine, à laquelle il a donné son nom. Outre l'intérêt que provoquent l'élévation d'Esther, l'orgueil du cruel Aman, la piété confiante de Mardochée, le péril des Juifs, la clémence équitable d'Assuérus , le supplice légitime de son favori et la délivrance des Israélites, il n'est personne qui ne sache par cœur quelques-uns de ces vers pleins d'onction religieuse, de douceur et d'harmonie, dont Racine a emprunté le mouvement et les images au texte des livres saints, et qu'il a traduits dans un style inimitable.
La véritable épopée de la poésie biblique, c'est le livre de Job : ouvrage à part, unique dans son genre, et dont pas une autre langue n'offre le pendant, soit pour les événements dramatiques qui s'y succèdent, soit pour les sentiments héroïques, les peintures saisissantes, les images sublimes qui se déroulent sous les yeux du lecteur. Le héros du poëme est un homme accablé de toutes les souffrances physiques et morales, et qui n'a point mérité son malheur : c'est le type de
la patience, de la résignation et de la foi en Dieu. Aussi lui pardonne-t-on la violence de ses soupirs , l'amertume de ses plaintes : le but élevé que le poëte donne à la douleur de Job en justiGe Texpression véhémente; mais ce qui frappe avec le plus de vivacité, c'est l'intervention de Dieu lui-même, qui apparaît à la fin du poëme d'une manière aussi magnifique qu'inattendue, et qui rend à Job, repentant et humilié, tous les biens qu'il a perdus.
Un homme existait , dit le prologue du poëme , dans la terre de Hus, sur les confins de l'Idumée et de l'Arabie. Il s'appelait Job, était riche, puissant, d'un cœur droit et simple. 11 avait dix enfants, tous unis entre eux, et il offrait chaque matin des sacrifices au Très-Haut en expiation des fautes que sa famille pouvait mêler au tumulte de ses joies. Un jour que le trône de l'Kternel était environné de ses fidèles et rapides messagers , l'Ange des ténèbres , au retour d'un long voyage à travers le monde, se présente devant le Seigneur, qui lui demande s'il n'a point vu son serviteur Job, le plus parfait des justes. « Je l'ai vu, dit Satan; mais sa vertu me paraît sans prix, parce qu'elle est sans épreuves. Vous l'avez défendu de votre main, comme d'un rempart, contre les atteintes de l'infortune, mais frappez-le dans ce qu'il possède, et vous verrez si son cœur et ses lèvres persisteront à vous bénir. » Le Seigneur accepte le défi du Prince de la nuit, et Satan lui-même, cruel jusqu'à l'excès, se fait l'instrument de l'épreuve. Coup sur coup, l'on vient apprendre à Job que toutes ses ànesses, ses brebis, ses chameaux et leurs pasteurs ont été enlevés par les Arabes ou con-
sûmes par la foudre ; ses enfants , réunis pour manger et pour boire dans la maison de leur frère aîné, ont été ensevelis sous les ruines du toit qui les abritait. Ainsi, Job a perdu tout ce qui faisait sa richesse et son bonheur : il s'humilie , il se prosterne devant le Seigneur, et, dans son affliction profonde, il ne prononce que ces paroles, dont Técho a retenti dans tous les siècles :
Nu je suis sorti de la terre et nu j'y rentrerai. Dieu m'avait donné ces biens, Dieu me les a ôtcs : il n'est arrivé que ce qui lui a plu. Que son saint nom soit béni!
Ainsi tant de malheurs ne lui arrachent pas même un murmure. L'Ange de la nuit remonte aussitôt vers le ciel et se présente de nouveau devant Dieu. L'Eternel lui dit :
Tu as vu mon serviteur Job. Sa patience s'est-elle démentie? — Xon, reprend Satan, mais souffrez que je le frappe encore, et vous jugerez s'il était digne de vos bontés. — Va, dit le Très- Haut, je te permets d'éprouver Job par de nouveaux malheurs.
Satan revient à sa victime, qu'il accable d'un affreux ulcère. Job n'a pour purifier ses plaies qu'un misérable débris de vase mis en pièces, et pour étendre son corps endolori qu'une jonchée de paille immonde. Sa femme, au lieu de le consoler, l'invite au blasphème. Mais Job, toujours résigné, repousse ses paroles comme le langage de la déraison. Alors, trois amis de Job, Éliphaz de Théman, Raldad de Suah et Sophar de Naamath, attirés par le bruit de ses malheurs, accourent pour gémir avec lui. Ils déchirent leurs vêtements, se couvrent la tête de cendres, s'assoient sept jours et sept nuits à côté du juste, abîmés comme lui dans une profonde douleur, qu'ils n'osent exprimer
au dehors, parce que Job garde lui-même un silence obstiné.
C'est ici que commence Faction du poème. Lorsque, après le long silence de tous les personnages qui sont en scène, la douleur de Job a fini par éclater en plaintes violentes, en imprécations furieuses contre le jour qui Ta vu naître, ses amis irrités changent de sentiment : ce ne sont plus des consolations qu'ils lui apportent, ils l'accablent d'outrages. Eliphaz , parlant le premier, le reprend de son impatience, lui reproche sa faiblesse, et ajoute qu'on ne doit pas mépriser un châtiment qui vient de Dieu. Job répond à Eliphaz que son châtiment excède sa faute; il demande la mort, afin de ne pas voir sa patience poussée à bout. Ses amis devraient le conseiller, l'instruire , et non pas l'accabler d'une accusation injuste. La vie de l'homme sur la terre est un combat, mais comment lutter contre la toute-puissance divine? Sur cette parole, Baldad exprime nettement ce qu'Eliphaz a laissé entrevoir : il pose en principe un dogme reçu chez les Juifs, à savoir que la justice de Dieu ne frappe jamais l'innocent, et il conclut que si Job est malheureux, s'il a perdu ses biens et ses enfants, c'est parce qu'il est un grand coupable; qu'il recoure donc à la miséricorde divine, et il sera rétabli dans son premier état. Job réfute les assertions de Baldad. Courbé sous le poids de la puissance divine , qu'il décrit en termes magnifiques, il lui est presque impossible de s'y soustraire, malgré la pureté de sa vie. Il a invoqué l'Eternel, et celui-ci n'a pas entendu sa prière. Si Dieu le fiagelle, qu'il le tue en même temps, et qu'il ne rie pas des
peines infligées à l'innocence. Sophar prend alors la parole : il accuse Job d'orgueil , d'erreur et de mensonge pour s'être défendu contre les accusations de ses amis ; de même qu'Eliphaz et Baldad , il démontre que les jugements de Dieu n'éclatent que sur les méchants et sur les impies , et qu'ils frappent surtout les hj^pocrites. Job le réfute d'un ton amer et ironique, oppose à ses arguments le tableau des misères de la vie. Eliphaz, persistant dans son idée, affirme que les impies seuls sont tourmentés en ce monde. Baldad décrit le sort malheureux de ceux qui offensent la Divinité , et Sophar les montre écrasés sous une ruine méritée. Job, abandonné de tous, n'espère plus que dans la mort et dans la résurrection de son corps en lambeaux. Selon lui, les impies prospèrent en ce monde , et Dieu est loin de châtier toutes les offenses : il ne l'a point épargné, lui, malgré sa piété et sa justice; il en appelle au jugement de l'Éternel. Les amis de Job ne veulent pas se laisser convaincre; il tente un dernier effort. Il expose avec une nouvelle magnificence de langage la puissance et la sagesse infinies de Dieu. Ses amis gardent le silence : il leur déclare alors sa véritable opinion sur les impies : leur félicité n'a rien de stable, et un jour ne manque jamais de venir, où ils éprouvent, eux ou leurs descendants, que Dieu tire vengeance de l'injustice; mais, comme il n'est point donné à l'homme de pénétrer les secrets de la sagesse divine, la plus grande sagesse humaine, c'est la crainte de Dieu. 11 compare ensuite sa gloire et sa félicité passées à sa misère et à son humiliation présentes, proteste, en présence de Dieu et des hommes,
qu'il n'a jamais failli à ses devoirs, et en appelle une seconde fois au tribunal de Dieu.
La solution du débat devenant impossible, il survient un quatrième interlocuteur, Élihu, fils de Raracliel. C'est un jeune homme : il attend avec déférence que Job ait parlé, puis il entre, à son tour, dans la question. Selon lui , Job n'est point dans le vrai, parce qu'il se défend aux dépens du Seigneur, et ses trois amis ont tort, parce que, n'ayant rien à répondre à Job, ils n'hésitent pas à le condamner. Elihu parlera sans faveur et sans haine. Job se montre trop assuré dans sa propre justice : il affirme trop hardiment qu'il n'est coupable d'aucune ftuite, d'aucune faiblesse; il dispute avec trop d'opiniâtreté contre Dieu même , qu'il accuse d'une animosité injuste. Dieu n'a pas besoin de faire connaître aux hommes ses desseins secrets : c'est par des révélations nocturnes ou par des maladies graves qu'il les avertit ou qu'il réprime leur orgueil. Job ouvre donc en vain la bouche et multiplie ses paroles téméraires. Dieu ne le poursuit point par ressentiment : une pareille plainte est absurde. C'est blasphémer que de conclure du malheur des bons et de la prospérité des méchants que la pratique de la vertu n'est d'aucun avantage. Si les afflictions des hommes vertueux se prolongent, c'est parce (ju'ils ne mettent pas leur confiance en Dieu, qu'ils n'implorent pas son secours et ne s'inclinent pas devant lui en toute humilité. Quand Dieu frappe les hommes, il veut les éprouver, les corriger, dompter les superbes , confondre les obstinés et les rebelles, et faire grâce à ceux qui sont humbles et soumis. Dieu en a usé de la
Lorle à l'égard de Job : Job doit, par conséquent, bien prendre garde de manquer à la soumission due à un juge si équitable et de retomber dans le péché. Pour terminer, Élihu exhorte son ami à l'obéissance par des motifs tirés de la contemplation de la puissance et de la majesté du Très-Haut. A ces réprimandes, à ces exhortations, Job ne fait aucune réponse. Il semble donc que la question , qui semblait tranchée par l'intervention d'Elihu , demeure insoluble , lorsque , tout à coup, Dieu se montre lui-même. Mais ce n'est point pour discuter que la grande voix du Seigneur se fait entendre du milieu de la nue. Il accable, sous une éblouissante peinture de ses œuvres et de la sagesse dont elles sont empreintes, la curiosité de Job et ses murmures; il lui étale le sublime spectacle de l'univers, la structure de la terre, de la mer, de la lumière, des animaux. Il lui prouve ensuite la faiblesse de l'homme, en le défiant de faire des actes de puissance à l'égal de la Divinité. Qu'est-il donc devant le Créateur, le souverain maître de toutes choses, l'être indépendant et tout-puissant? Alors Job se soumet à Dieu avec la plus grande humilité : il reconnaît et avoue son ignorance et sa faiblesse ; il se couvre de cendre et fait pénitence. Dieu, satisfait de cette grande et solennelle leçon, comble de nouveau Job de toutes ses faveurs : Job se voit entouré d'enfants beaux et nombreux , de troupeaux qui se comptent par milliers ; sa vie se prolonge de cent quarante années, il embrasse les fils de ses fils jusqu'à la quatrième génération , et meurt enfin plein de jours.
Tels sont, en résumé, le progrès et le dénoûment
de ce poëme. Il n'y a pas un seul des livres poétiques de rÉcriture, fait observer un éloquent professeur de littérature sacrée, où tant d'objets divers aient jeté leurs reflets. Les splendeurs éternelles du Très-Haut, les merveilles de sa puissance, les règles de sa sagesse, la profondeur de ses voies ; la misère de Thomme , les maux de son existence , la rapidité de ses jours fugitifs comme l'ombre, la fragilité de ses œuvres, la sublimité de ses espérances, l'attente d'un Dieu réparateur; les sauvages du désert avec leur vie nomade et leur amour du pillage; les peuples orientaux avec leur sensibilité extrême, leur douleur fastueuse, leur amour du merveilleux, leur vie agricole, leur habitude de contempler les astres; enfin la nature même de l'Orient avec les cieux richement étoiles qui la couvrent, l'immensité de ses solitudes , les superbes et terribles animaux qui les peuplent, la grâce de ses campagnes et des fleurs brillantes dont elles sont émaillées : tous ces effets pittoresques et mille autres encore sont rassemblés dans les peintures de Job. Quelques citations feront mieux comprendre ce genre tout particulier de style , dont les poètes modernes ont souvent imité la beauté, sans Tavoir jamais surpassée.
Écoutons d'abord les plaintes de Job :
Périsse le jour où je suis né et la nuit où il a été dit : Un homme a été conçu !
Que ce jour se change eu ténèbres; que le Seigneur en perde le souvenir et ne songe plus à l'éclairer de lumière!
Que l'ombre de la mort l'obscurcisse , et qu'au sein de cette obscurité il s'enveloppe d'amertume !
Qu'uu tourbillon ténébreux enveloppe cette nuit, qu'elle ne
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compte plus dans l'année, qu'elle ne soit plus nombrée dans les mois!
Que cette nuit demeure solitaire et indigne de louange! Qu'elle soit maudite de ceux qui maudissent le jour et qui sont prêts à susciter Léviatlian !
Que ses ténèbres obscurcissent les étoiles; qu'elle attende le jour sans le revoir, ainsi que le lever de l'aurore !
Parce qu'elle n'a point fermé pour moi les portes de la vie , et qu'elle n'a point épargné à mes yeux le spectacle de la douleur !
Pourquoi ne suis-je pas mort dans les entrailles qui m'ont formé? Pourquoi n'ai-je point péri le jour de ma naissance?
Pourquoi s'est-ii trouvé des genoux pour me recevoir, un sein pour m'allaiter?
Car maintenant je dormirais en silence et je reposerais dans mon sommeil ,
Avec les rois et les arbitres de la terre, qui se bâtissent des solitudes pour tombeaux;
Ou bien avec ces princes qui possèdent l'or et qui remplissent leurs maisons d'argent.
Quelle explosion déchirante! quelle douleur éloquente et profonde! Et plus loin, quel regard mélancolique jeté sur cette vie passagère !
L'homme, né de la femme, vit peu de temps, et il est rempli de beaucoup de misères.
Il sort comme une fleur, puis il est foulé aux pieds; il s'enfuit comme une ombre, (t il ne demeure point dans le même état.
0 Seigneur ! ouvrirez-vous sur lui vos yeux redoutables, et le ferez-vous entrer en jugement avec vous?
Retirez-vous donc un peu de lui, afin qu'il ait quelque repos, jusqu'à ce que soit arrivée la fin de sa journée, comme celle d'un mercenaire.
Dans un autre passage, où Job rappelle sa vie d'au-
trefois pour l'opposer à ses calamités présentes , de quelles nuances délicates il peint ses espérances et la déception qui les a suivies!
Et je disais : Je mourrai dans mon nid, et je multiplierai mes jours comme le palmier.
Ma racine s'étend le long des eaux, et la rosée séjournera sur mon branchage.
Ma gloire se renouvellera sans cesse, et mon arc se fortifiera dans ma main.
Ceux qui m'écoufaient attendaient que j'eusse parlé, et ils recevaient mon avis en silence.
Ils n'osaient rien ajouter à mes paroles, et elles tombaient sur eux comme des gouttes de rosée.
lis m'attendaient comme l'eau du ciel, et ils ouvraient leur bouche comme pour la pluie du soir.
Si je leur souriais, ils ne pouvaient le croire, et la lumière de mon visage ne tombait point sur la terre.
Et maintenant les jeunes se rient de moi, eux dont je ne daignais pas placer les pères avec les chiens de mon troupeau.
Je suis devenu le sujet de leurs chansons et j'ai passé pour eux en proverbe.
On multiplierait, sans les épuiser, les citations de passages semblables, où la profondeur de l'idée morale, la connaissance parfaite des véritables émotions du cœur humain se trouvent unies au relief de la forme, à l'originalité de l'expression.
Mais c'est surtout dans les descriptions de la nature, de ses phénomènes, de ses productions, qu'éclate la beauté du pinceau de l'auteur de Job : en faisant parler Dieu lui-même, sa poésie s'inspire d'un souffle tout divin :
Oîi étais-tu quand je posais les fondements de la lerre? Disle-moi, si tu en as l'intelligence.
Qui a établi ses mesures , le sais-tu ? Qui a tendu le cordeau au-ilcssus d'elle?
38 HISTOIUE LlTTERAIllK.
Sur qui ses bases ont-elles été consolidées, et qui a mis en bas sa pierre angulaire ,
Alors que nie louaient tous les astres du matin, et que se réjouissaient tous les fils de Dieu?
Qui a ouvert les portes de la mer, s'élançant des entrailles de la terre ,
Quand je lui donnais le nuage pour vêtement et que je l'enveloppais de brouillards comme un enfant de ses langes?
Je lui ai fixe des limites, une barrière, une porte.
Et j'ai dit : Tu viendras jusqu'ici, tu n'iras pas plus loin, et tu briseras ici tes flots irrités.
Les tableaux des grandes scènes de l'atmosphère, telles que la pluie, la neige, l'éclair, la voix terrible du tonnerre, sont représentés avec d'aussi vives couleurs. Il en est de même du mouvement des astres, de la splendeur des étoiles et de tout le grand concert du ciel. Toutefois, ces magnifiques peintures se trouvent encore surpassées par la célèbre description des animaux, notamment par celle du cheval, si souvent reproduite et toujours si neuve, si saisissante :
Est-ce toi qui donneras de la force au cheval et qui mettras le hennissement autour de son cou?
Le feras-tu bondir comme les sauterelles? La gloire de ses naseaux, c'est la terreur.
H creuse la terre de son sabot, s'élance avec audace et court au-devant des armes.
11 méprise la peur et affronte le glaive.
Sur lui sonnera le carquois, vibrera le bouclier et la lance.
Bouillonnant et frémissant, il dévore la terre, et il ne peut croire que retentit l'éclat de la trompette :
Quand il l'a entendue , il dit : Va ! il flaire de loin la guerre , le commandement des chefs et les cris de l'armée.
Tout cela, comme on l'a dit, n'est-il pas frémissant de poésie? H n'est pas nécessaire de nous arrêter à de
plus longs détails. On voit que, dans le poëme de Job, la dignité, l'ampleur et le coloris du style répondent à l'énergie des sentiments et à la grandeur des passions, de sorte que non-seulement il est supérieur, sous le rapport de l'idée, du plan et de l'exécution, à ce qui nous reste d'analogue dans la poésie hébraïque, mais qu'il ne le cède à aucun autre poëme pour la sublimité des pensées et pour la beauté du langage. " C'est , dit Herder, l'épopée de l'humanité. »
Gfa'Re lyrique. La poésie lyrique des Hébreux se compose de schirim , ou cantiques, et de lehillim , hymnes ou psaumes, qui expriment, au plus haut degré, les affections les plus vives et les plus délicieuses de l'àme , la joie , l'amour, l'admiration , la reconnaissance envers le Créateur. Elle s'unissait chez eux au son des théorbes , des flûtes, des trompettes, des cymbales et des tambours , qui éclataient dans les cérémonies sacrées ou dans les chants de triomphe , et elle a souvent toute la vigueur sonore des instruments qui l'accompagnaient. Le plus ancien de ces poëmes, un chef-d'œuvre en son genre, est l'ode sublime dans laquelle Moïse adresse à Dieu ses actions de grâces après le passage de la mer Rouge. ALarie, sœur d'Aaron, un tambour à la main, chantait ainsi cet hymne, que les femmes reprenaient en chœur :
Chantons au Seigneur : car il a manifesté sa grandeur avec gloire , il a renversé dans la mer le cheval et le cavalier.
Le Seigneur est ma force et ma gloire; il est devenu mon salut : c'est mon Dieu, et je le glorifierai; c'est le Dieu de mon père, et je l'exalterai.
Le Seigneur est comme un guerrier : le Tout-Puissant est
son nom.
Les chars de Pharaon et son armée, il les a jetés dans la mer : les princes choisis du roi ont été submergés dans la mer Rouge.
Les abîmes les ont engloutis, et ils sont descendus au fond comme une pierre.
Ta droite, Seigneur, s'est montrée grande en sa force : ta droite. Seigneur, a frappé l'ennemi.
Par l'étendue de ta gloire tu as jeté à bas tes adversaires : tu as envoyé ta colère, qui les a dévorés comme un fétu.
Sous l'haleine de ta fureur les flots se sont amoncelés : le cours de l'eau a été suspendu ; les vagues se sont accumulées au fond de la mer.
L'ennemi a dit : Je les poursuivrai, je les saisirai, je partagerai leurs dépouilles; mon âme sera satisfaite; je tirerai mon épée, et ma main les tuera.
Ton haleine a soufflé , et la mer les a couverts : ils ont été submergés comme un plomb dans les eaux courroucées.
Qui donc parmi les forts te ressemble, Seigneur? Qui te ressemble, magnifique en sainteté, terrible, louable, faisant des merveilles?
Tu as étendu la main, et la terre les a dévorés.
Tu as guidé dans ta miséricorde le peuple que tu as racheté, et tu l'as porté dans ta force jusqu'à ton sanctuaire.
Les peuples sont montés, et ils ont été irrités : les Philistins ont été frappés de douleur.
Alors le trouble s'est emparé des princes d'Kdom, la terreur a gagné les vaillants de Moab, et l'effroi tous les peuples de Ghanaan.
Que sur eux tombent l'épouvante et la peur sous la grandeur de ton bras; qu'ils deviennent immobiles comme la pierre, jusqu'à ce qu'il soit passé ton peuple. Seigneur, jusqu'à ce qu'il soit passé, ton peuple que tu as possédé.
Tu le guideras : tu le plauteras sur ta montagne héréditaire, dans la demeure solide que (u t'es faite à toi-même, Seigneur, dans le sanctuaire, Seigneur, que tes mains ont bâti.
Dieu régnera dans l'éternilé et par delà.
Car Pharaon est entré à cheval dans la mer avec ses chars et ses cavaliers, et le Seigneur a ramené sur eux les eaux de la mer, et les fds d'Israël ont passé à pied sec au milieu des flots.
Cet hymne, dont notre traduction ne présente qu'un écho fort affaibli, a servi de modèle à tous les chants de victoire des Hébreux ; tel est le cantique de Debbora et de Barac, célébrant Jahel , victorieuse de Sisara , ou le psaume LXVII : « Dieu se lève; que ses ennemis soient dissipés ! " dans lequel David remercie le Seigneur de l'avoir fait triompher de ses ennemis et solennise le jour où l'on transporte l'Arche sur la montagne de Sion. C'est le même rhythme : ce sont les mêmes pauses, les mêmes césures.
Cette ressemblance conGrme le fait énoncé par plusieurs savants, qu'il y avait chez les Hébreux une école de poésie sacrée, où les jeunes gens, principalement les enfants de Coré, élevés dans la science des prophètes, s'apphquaient à célébrer les louanges de Dieu dans des hymnes qu'ils chantaient au son des instruments. Le roi David développa cette institution et cette science poétique. Par ses ordres, quatre mille chantres ou nmsiciens , choisis parmi les lévites , furent , sous la conduite de près de trois cents maîtres , distribués en vingt-quatre classes, dont chacune, à son tour, était de service pendant une semaine dans le temple ; les chefs souverains de la corporation étaient Asaph, Héman et Idithum. Un grand nombre de psaumes furent ainsi composés pour rehausser l'éclat des fêtes, où l'on accourait en foule de toutes les parties de la Judée. Mais parmi les psaumes, il n'en est point de comparables à ceux qui nous sont parvenus sous le nom du roi David. David est, sans contredit, l'un des plus grands poètes lyriques qui se sont montrés à
travers les âges. Pindare, chez les Grecs, et Horace,
42 HISTOIRE LITTÉHAIRE.
chez les Romains , ont certainement cette élévation de sentiments, ce tour vif et imprévu de pensée, ce feu, cette richesse de coloris dont se compose la poésie d'enthousiasme et d'inspiration; mais les chants du Psalmiste ont une grandeur et une force, mêlées parfois de grâce et de mélancolie , qui en font une poésie audessus des poésies humaines, comme le Dieu de Moïse est au-dessus de tous les dieux païens. Jamais ailleurs la magnilicencc des idées ne s'est produite sous de plus vastes images , jamais la puissance du Très-Haut n'a été environnée d'un plus splcndide appareil, jamais la faihlesse de l'homme devant la Divinité ne s'est inclinée et humiliée avec plus d'éloquence, jamais la douleur ne s'est exhalée en plaintes et en élans de' repentir plus touchants et plus sublimes. Qu'on lise les hymnes de la Création, de la Restauration, de la Veillée, des Miséricordes , de \ Introït, du Départ, et ceu\ de la grande fête des Tabernacles ou de la Pentecôte, et Von sera saisi non-seulement de l'immense variété d'objets dont les compositions de David sont empreintes, mais des trésors de sentiment et de pensée qui débordent de son cœur, comme d'une source toujours vive, et dans lesquels on retrouve la physionomie diverse et unique d'un poëte qui fut pasteur, guerrier, roi, prophète et pécheur repentant. Comme l'impression que la vie champêtre et nomade a laissée dans l'imagination pieuse du jeune pâtre, se manifeste vive et forte dans le morceau suivant !
Dieu est mon pasteur : il ne me manquera rien. Il m'a conduit ici dans le lieu du pâturage : il m'a nourri près d'une eau vivifiante.
LlTTKHAXrRE SACREE. 43
Il a ramené mon âme errante; il ma conduit dans la droite voie, pour l'amour de son nom.
Oui, si je me promenais au milieu de l'ombre de la mort, je ne craindrais point le mal, parce que tu es avec moi. Ta houlette et ton bâton m'ont donné du courage.
Tu as dressé la table pour moi en face de ceux qui me poursuivent : tu as versé l'huile sur ma tète , et ma coupe est plus enivrante que polie.
Ta miséricorde me suivra tous les jours de ma vie.
Et j'habiterai dans la maison du Seigneur pendant une suite de longs jours.
Il faut aussi qu'il ait assisté, spectateur ému, aux Jurandes scènes de la vie à ciel ouvert , pour décrire une tempête dans ces vers si remarquables :
La terre s'émut et trembla : les montagnes , ébranlées dans leurs fondements, chancelèrent, parce que Dieu était irrité.
Sa colère s'est embrasée de fumée; son visage s'est enflammé de feu , comme des charbons qui se consument.
Il abaissa les cieux, il descendit, et la nuit régnait sous ses pieds.
Puis il monta au-dessus des Chérubins, il prit son vol, et vola sur l'aile des vents.
Les ténèbres lui servirent de citadelle; il les déploya comme une tente : et une eau ténébreuse était dans les nuages des airs.
Sa splendeur brûlante entr'ouvrit les nuages, et la grêle et les charbons de feu.
Et le Seigneur tonna dans le ciel, et le Très-Haut fit entendre sa voix au milieu de la grêle et des charbons embrasés;
Et il lança ses flèches, et il dissipa les ennemis, multiplia la foudre et les mit en déroute;
Et les eaux sortirent de la terre déchirée jusqu'en ses entrailles, à ta menace, ô Dieu! au souffle de ta colère.
Mais ce n est là qu'un détail du sublime tableau que David avait sous les yeux : quels accents inspirés et
vraiment sublimes il a su rencontrer pour célébrer les œuvres de la nature et de la Providence :
Les deux racontent la gloire de Dieu, et le firmament publie les œuvres de ses mains.
Le jour crie au jour cette parole, et la nuit en donne connaissance à la nuit.
Point de langues, point de langages où leur voix ne soit entendue.
Le son en est répandu sur toute la terre, et ses accents portés jusqu'aux bouts du monde.
Il a établi sa tente dans le soleil , et il est comme un époux qui sort de la chambre nuptiale.
Il s'est élancé comme un géant pour parcourir sa carrière : il part de l'extrémité du ciel.
Et sa course s'étend jusqu'à l'autre extrémité, et il n'est pas un être qui se dérobe à sa chaleur.
Voici maintenant un psaume national, un cbant guerrier, que répétait à Punisson la voix des douze tribus, lorsque le roi David, le plus populaire des monarques , marchait au combat :
Que Dieu te secoure au jour du combat; que le nom du Dieu de Jacob te protège !
Qu'il t'envoie du secours du fond de son sanctuaire, et qu'il te protège de la montagne de Sion !
Qu'il se rappelle tous tes sacrifices, et que ton holocauste soit un bien pour toi !
Qu'il t'accorde selon ton cœur, et qu'il bénisse tous tes desseins !
\ous nous réjouirons de ton salut, et nous serons glorifiés dans le nom de notre Dieu.
Que le Seigneur exauce toutes tes prières; maintenant je vois que le Seigneur sauvera son Christ.
Il t'écoutcra du haut des cieux : le salut de sa droite s'étend sur les puissants.
Les ennemis se fient à leurs chars et à leurs chevaux; et nous, nous invoquerons le nom du Seigneur notre Dieu.
Ils ont été embarrasses et ils sont tombés; nous, nous sommes vainqueurs et triomphants.
Seigneur, sauve le roi, et écoute-nous le jour où nous venons t'invoquer.
Enfin, David, coupable et plonge dans le repentir, trouve des accents d'une incomparable beauté, soit pour dépeindre son abattement et son trouble , soit pour décrire en termes pathétiques les combats intérieurs qu'il a soutenus avant de se rendre maître de sa douleur et d'ouvrir son àme à l'espoir :
J'ai élevé ma voix, et j'ai crié au Seigneur : j'ai poussé ma voix vers Dieu, et il m'a écouté.
Dieu me rejettera-t-il donc toujours, ou ne pourra-t-il plus se résoudre à m'être favorable?
Me privera-t-il éternellement, et dans toute la suite des races, de sa miséricorde?
Oubliera-t-il sa bonté compatissante , et sa colère arrêtera-tellc le cours de sa pitié?
C'est encore ce psaume, si douloureusement fameux, que tout le monde a entendu en versant des larmes près du cercueil d'un parent ou d'un ami :
Du fond de fabîme j'ai crié vers toi, Seigneur; Seigneu»', entends ma prière.
Que tes oreilles deviennent attentives à la voix de mes supplications.
Si tu comptes mes iniquités, Seigneur, qui pourra soutenir cette épreuve?
C'est ta bonté, ce sont les promesses de la loi qui me soutiennent;
C'est ta parole. Mon ame espère en Dieu.
Que de l'éveil matinal jusqu'à la nuit, Israël espère dans le Seigneur,
Parce que Dion est miséricordieux, parce qu'il y a en lui des trésors de rédemption ,
Et qu'il doit racheter Israël de toutes ses iniquités.
Nous croyons que ces citations suffisent pour faire apprécier les qualités générales du génie poétique de David ; mais elles ne dispensent point de le lire tout entier, si Von veut en avoir une idée complète. Quiconque se rendra compte, par une ^tude consciencieuse, des beautés sublimes que renferment les Psaumes, où Ton voit exprimés par des images d'un impérissable éclat les joies et les tristesses, les splendeurs et les humiliations, les succès et les revers, les espérances et les mécomptes , les devoirs et les fautes de la vie , sera prêt à s'écrier que David est le premier des poètes du sentiment et qu'il ne vieillira jamais. « Les psaumes, dit Fénelon , seront l'admiration et la consolation de tous les siècles et de tous les peuples où le vrai Dieu sera connu et senti. »
Gknri!: DRAMATiQii:. Il ne faut pas croire que la poésie dramatique ne comprenne que les deux espèces particulières de poëmes qu'on appelle tragédie et comédie. Le mot drame , qui signifie action , peut s'appliquer à toute espèce de com position où le poëte fait parler des personnages, sans prendre lui-même la parole. On trouve des exemples de ce genre de poëme non-seulement dans plusieurs idylles de Tliéocrite et dans les Bucoliques de Virgile, mais aussi dans quelques satires et même dans certaines odes d'Horace. En se renfermant dans cette signification moins restreinte du mot drame, la littérature des Hébreux offre un certain nombre d'exemples de poésie dramatique. Tel est le
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psaume \\Ill% où il s'agit de la translation de l'Arche sainte au sommet de la montagne de Sion, parmi les pompes d'un concert triomphal où tout Israël était associé. Quoique la forme du dialogue ne soit sensihle que vers la fin du poëme, cependant tout y est dramatique. Au moment où la file religieuse arrive sur la cime , le peuple des lévites , divisé en deux chœurs , fait entendre ces accents :
Premier chœur. — Portiques, relevez vos fronts; relevezvous, portes du monde primitif, portes éternelles, et le Roi de gloire entrera.
Second chœur. — Quel est ce Roi de gloire?
Premier chœur. — Le Seigneur fort et puissant, le Seigneur puissant dans le combat. Portiques, relevez vos fronts; relevezvous, portes du monde primitif, portes éternelles, et le Roi de gloire entrera.
Second c/iœ.ur. — Quel est ce Roi de gloire?
Premier chœur. — Le Roi de gloire, c'est le Dieu même de la valeur !
Tel est encore le fameux passage d'Isaïe, où le Messie est représenté conversant avec le chœur :
Le chœur. — Quel est celui qui vient d'Edom , qui vient de Bosra, les vêtements teints? Cet homme si beau dans sa vêture , et qui marche dans la grandeur de sa force?
Le Messie. — C'est moi, qui parle avec justice, et qui lutte pour sauver.
Le chœur. — Pourquoi donc est rouge ton vêtement? Et tes habits comme de ceux qui foulent au pressoir?
Le Messie. — J'ai foulé seul au pressoir, et parmi les nations nul homme n'a été avec moi. J'ai marché sur eux dans ma colère, et je les ai foulés aux pieds dans ma fureur : et leur sang a rejailli sur mes vêtements, et mes habits en ont été souillés.
Car le jour de la vengeance est dans mon cœur, et l'année de ma rédemption est venue.
Mais le véritable drame de la poésie hébraïque , c'est le Cantique des cantiques, schii' hascJiirim, attribué à Salomon, et nommé le chant par excellence pour Theureux choix du sujet et la supériorité de Texécution. C'est, sous une forme dramatique, un épithalame ou chant nuptial, où se trouvent retracés les mouvements les plus délicats et les plus vifs de la tendresse. Déjcà, dans le psaume XLIV, auquel on a donné pour titre La Fiancée du roi ou Mariage de Salomon avec la fille de Pharaon, on rencontre des peintures exquises, des images gracieuses. Cependant ni le dessin, ni le coloris de ce psaume ne peuvent se comparer aux accents passionnés et charmants que font entendre, dans le Cantique des cantiques, les deux époux et les chœurs de jeunes filles qui chantent le bonheur de leur union. « Ce cantique, dit Bossuet, étincelle de beautés ravissantes : ce sont partout des fleurs, des fruits, les plantes les plus belles, les plus variées, un printemps riant et fleuri , des campagnes fertiles , des prairies verdoyantes, des jardins frais et délicieux, des ruisseaux limpides, des puits, des fontaines, les parfums les plus précieux, tant naturels qu'artificiels; ajoutez encore le chant harmonieux des oiseaux , le doux roucoulement des colombes et des tourterelles, et le lait, et le miel, et les vins les plus exquis : pour dernier trait au tableau, c'est, dans l'un et l'autre sexe, la plus parfaite beauté, les grâces les plus séduisantes, d'innocents baisers, de chastes embrassements, les caresses délicieuses d'un amour vertueux. S'il s'y renconlre quelques objets qui ne semblent pas en harmonie avec ces scènes enchanteresses, tels que des rochers escarpés,
des montagnes sauvages , des repaires affreux de lions , c'est un contraste heureusement ménagé, qui, en variant le tableau, TembeHit encore. » Voilà pour le fond de l'œuvre.
Pour ce qui est du plan , le Cantique des cantiques , doit, selon Bossuet, se diviser non point en actes, mais en sept parties correspondant à la semaine nuptiale, c'est-à-dire aux sept journées que durait la célébration des noces. De là les alternatives du drame, les dialogues, les repos et les reprises de cette admirable composition. Ici Salomon conjure les filles de Jérusalem de ne point éveiller celle que l'hyménée vient de lui donner pour compagne ; là sa jeune épouse presse le jeune prince auquel elle a juré sa foi, de rentrer avant que les ombres s'inclinent et voilent les dernières clartés du ciel; ailleurs elle s'en va, cherchant à travers la cité celui que son cœur aime, l'appelant du fond des bois et des antres sauvages ou l'invitant à visiter ses parterres et ses bosquets. Ce qui donne encore un tour unique, une saveur particulière à ces différentes scènes, c'est le cadre où le poëte les a placées, c'est la physionomie pastorale de ses acteurs. Nous n'avons point à examiner ici le côté mystique et religieux du Cantique des cantiques, oii la foi chrétienne voit exprimée sous une forme allégorique, avec une grâce et une tendresse des plus touchantes, l'union mystérieuse de Dieu époux avec l'àme de l'homme qui devient son épouse; mais comment n'être point ému de toutes ces douces mélodies , qui sont comme un miroir où se reflète la Judée tout entière, avec ses aspects variés, avec toutes les nuances de la vie champêtre? Forets, fleuves,
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montagnes, vallées, arbustes, cités, forteresses, palais, chaumières, riants ombrages, eaux courantes et fraîches viennent se peindre tour à tour dans le langage du Prince de la paix, représenté sous les traits d'un jeune pâtre, et dans celui de la belle Sulamite qu'il a choisie pour épouse. Est-il rien de plus doux, de plus affectueux, de plus tendre que ces aimables appels :
Lève-toi, licUe-toi , ma bien-aimée , ma colombe, ma belle, et viens.
Car rhiver est déjà passé, les pluies sont dissipées, elles ont disparu.
Les fleurs paraissent sur la terre, le temps de tailler la vigne est venu, la voix de la tourterelle s'est déjà fait entendre dans notre contrée.
Le figuier a produit ses premières figues, les vignes sont en fleurs et exhalent un doux parfum. Lève-toi, ma bien-aimée , ma belle, et viens.
Ce sont alors des comparaisons pleines de suavité et de charme, où les deux époux se plaisent à détailler les beautés qui, des deux parts, ont ravi leur cœur. Peut-être quelques-unes de ces comparaisons semblentelles singulières, bizarres, étranges à notre goût occidental; peut-être, comme le remarque un écrivain sacré, cette décoration géographique et végétale finitelle par devenir monotone et par fatiguer les regards éblouis de sa richesse même. Mais les défauts et les inconvénients de ce luxe pittoresque sont mille fois compensés par les beautés dont il est la source : on aime à suivre le poëte à travers les accidents qu'il décrit; c'est tout un monde inconnu, nouveau, qui se déroule aux yeux, et tel est le prestige de cette magique influence, que, devant fombre poétique de la nature
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orientale, on se sent ému comme on le serait par un tableau réel, et que, suivant le caractère des spectacles déployés sous nos yeux , Tàme passe des émotions les plus vagues et les plus délicates aux émotions les plus nettes et les plus profondes.
Gkxre didactiquk. La poésie didactique ou sentencieuse forme une partie très-importante de la littérature hébraïque. Elle se compose de sentences, de proverbes, de maximes , d'apophthegmes , auxquels les Hébreux donnent le nom collectif de maschalim. On compte quatre de ces poëmes moraux dans les livres de l'Ancien Testament, à savoir les Proverbes, XEcclésiaste, le Livre de la Sagesse et V Ecclésiastique.
Les Proverbes du roi Salomon, nommés MiscJilê par les Hébreux, tiennent sans contredit le premier rang parmi ces antiques monuments de poésie sentencieuse. Ce n'est pas qu'on ne rencontre déjà dans les livres de Job et dans les psaumes de David des conseils, des préceptes , des réflexions morales , dont la forme vive ou pittoresque est destinée à faire impression sur l'esprit et à pénétrer dans la mémoire. Ainsi , rien n'est plus magnifique en ce genre que le psaume XLVIIl, où David étale avec tant d'énergie le néant des choses humaines en présence de la mort, la vanité des richesses et de la grandeur. Bossuet et J.-B. Rousseau ne sont que les échos de ce sublime langage. Mais les poèmes hébreux spécialement consacrés au genre didactique ont un caractère propre et individuel, qui les distingue des autres compositions où l'on trouve aussi le style sentencieux. Pensées courtes, concises, profondes, revêtues
tVimagcs , de comparaisons , de figures poétiques , également frappantes par le fond des choses et par l'éclat de Texpression, tel est le livre des Proverbes. Salomon nous explique lui-même, dans une de ses maximes, les principales beautés du genre, et nous en donne tout à la fois une définition exacte et un exemple heureux.
Une parole dite à propos est une pomme d'or sur une claie d'argent.
C'est dire que les pensées graves et utiles sont mieux saisies par l'auditeur et entrent plus facilement dans son souvenir quand elles sont exprimées à l'aide de termes élégants et imagés, de même qu'un fruit délicieux, aux couleurs vermeilles, flatte plus agréablement la vue quand on l'aperçoit à travers les réseaux d'un vase habilement ciselé.
Salomon dit encore :
Les paroles des Sages sont comme des aignillons, comme des clous profondément enfonces.
En définissant ainsi le genre qu'il a cultivé avec tant de succès, Salomon nous fait concevoir l'idée la plus juste du but que s'est proposé sa prudence. Quant à la distribution du livre, on peut le diviser en deux parties. Les neuf premiers chapitres composent une sorte d'exorde ou de prologue, remarquable surtout par un splendide éloge de la sagesse, qui prend parfois la parole elle-même pour louer son essence éternelle, sa coexistence avec Dieu, dont elle n'est que la voix retentissant à travers les espaces et les âges. Les vingt-deux chapitres qui suivent forment un recueil de sentences morales , qui n'ont pas de connexion rigoureuse ni
d'ordre méthodique , mais toujours saisissantes par l'image, l'allégorie, la parabole qui sert de cadre ou de parure k la vérité permanente et durable du conseil donné. Solon, Théognis, Publius Syrus , Marc-Aurèle, Epictète, La Rochefoucauld, La Bruyère, Vauvenargues, Joubert, ont peut-être mis dans leurs maximes les uns plus de vigueur et de netteté, les autres plus de finesse et de délicatesse que Salomon dans ses Proverbes, mais nul d'entre eux ne le surpasse dans l'art de joindre au coloris du style je ne sais quoi d'affectueux et de doux qui attire, et qui fait de ce recueil l'oracle toujours populaire de l'humanité.
VEccUsiaste , appelé Coheleth par les Hébreux, c'està-dire le prêcheur, est aussi de Salomon , et peut être considéré comme une heureuse continuation des Proverbes. Il est difOcile de déterminer précisément la division du poëme, mais ce qui saisit vivement, c'est la pensée qui y domine, et dont l'expression, tant de fois répétée, ne cessera jamais de frapper à la fois l'imagination et la raison de l'homme :
Vanité des vanités, et tout est vanité !
tel est le cri qui s'échappe des lèvres et du cœur de l'Ecclésiaste au début et à la fin de son livre ; et, après avoir passé en revue toutes les joies de la terre, suivies de tant de déboires , toutes les investigations de la science , suivies de tant de mécomptes , il termine ainsi :
Crains Dieu et observe ses commandements, car c'est là tout l'homme.
Le Livre de la Sagesse est une imitation des écrits
(le Salonion , avec la différence qui sépare toute copie (lu modèle : les idées en sont justes et vraies, mais le style , parfois emphatique , a moins de couleur et d'éclat. Quelques savants croient que ce livre n'est point une traduction de l'hébreu, mais qu'il fut d'abord composé en grec par un Juif helléniste.
L'Ecclésiastique, écrit par Jésus, fils de Sirach , et traduit de l'hébreu en grec par un descendant de l'auteur, sous le règne du roi d'Egypte Ptolémée E vergeté, est absolument dans le même genre que les Proverbes de Salomon ; mais ce calque fidèle a néanmoins une grande originalité. On peut même dire que les pensées y sont liées avec plus de suite que dans les écrits de Salomon, et que, si elles ont quelquefois moins de vivacité, de hardiesse et de feu, l'image, toujours élégante, est aussi mieux dessinée et les contours plus arrêtés. On y remarque, en outre, une connaissance plus pratique des liens de la famille et des relations sociales, une méditation philosophique plus précise sur les devoirs de l'homme et sur les obligations que lui imposent sa conscience et sa foi convaincue dans la parole de Dieu. Il faut noter enfin dans l'Ecclésiastique une admirable personnification de la Sagesse , s'adressant à celui qu'elle appelle son fils. Le modèle en est dans le chapitre VIII des Proverbes de Salomon; mais l'auteur de l'Ecclésiastique, en imitant la manière et le ton de son prédécesseur, n'est point demeuré au-dessous de lui.
Genre élégiaque. Les nations modernes ont donné le nom d'élégie au poëme spécialement destiné à exprimer la tristesse, la douleur, la mélancolie, la plainte : les Grecs le nommaient thrène, les Hébreux le désignent
par le mot Kinah ou Nehi , c'est-à-dire lamentation. Il y a des traces évidentes de poésie élégiaque dans le livre de Samuel, que l'on croit extrait d'un livre poétique aujourd'hui perdu, et dont le titre était lashar : ce sont les plaintes de David sur Saûl et sur Jonathas :
0 nobles d'Israël! Ils ont été tués sur tes montagnes! Gomment sont tombés les forts?
lis ont entendu mes gémissements, et nul n'est là qui me console; tous mes ennemis ont entendu mes maux, et ils se réjouissent de voir que tu m'as ainsi accablé.
Le livre de Job tout entier a aussi une couleur mélancolique et douloureuse, qui se fait jour à travers les plus brillantes descriptions. Alais surtout que de soupirs, que de larmes dans les Psaumes de David, que de nuances sombres et lugubres !
Seigneur, écoutez ma prière, prêtez l'oreille à ma voix; exaucez-moi dans votre équité et dans votre justice.
Ne soyez pas sévère contre votre serviteur, car personne ne peut être juste devant vous.
Mon ennemi en veut à ma vie : il chercbe à la fouler aux pieds.
Il m'a renfermé dans les ténèbres, comme si j'étais déjà parmi les morts : mon âme est inquiète et mon cœur troublé.
Je me rappelle le passé, je médite vos œuvres, les œuvres de vos mains.
J'élève mes bras vers vous : mon âme est comme nn désert sans eau.
Exaucez-moi bientôt, Seigneur; je me sens mourir.
OÙ trouver également une élégie comparable au psaume chanté par les Israélites captifs sur les bords de l'Euphrate et soupirant après la patrie, que leur rendit la clémence de Cyrus :
Auprès des fleuves de Babylone, là nous nous sommes assis et nous avons pleuré, quand nous nous souvenions de Sion :
Aux saules de son enceinte nous avions suspendu nos instruments,
Lorsque ceux qui nous ont emmenés captifs nous demandaient des paroles chantantes,
Et que nos ravisseurs nous disaient : t Chantez-nous un hymne des cantiques de Sion ! »
Comment chanter un cantique du Seigneur sur la terre étrangère?
Si je t'oublie, ô Jérusalem! que ma droite soit vouée à l'oubli;
Que ma langue s'attache à ma gorge, si je ne me souviens plus de toi ,
Si je ne fais point de Jérusalem la source de toute ma joiô.
Souviens-toi, Seigneur, des fils d'Edom au jour de Jérusalem,
Quand ils dirent: s Détruisez -la, détruisez -la jusque dans ses fondements ! b
0 maudite fille de Babylone ! béni soit qui te fera expier ce que tu nous as ftiit subir,
Béni soit qui prendra tes petits enfants et qui les brisera sur la pierre !
Ezécliiel, que nous retrouverons plus loin parmi les prophètes, a aussi une grande puissance de style sombre et douloureux pour menacer le roi de Tyr et pour chanter la ruine de cette orgueilleuse cité :
0 Tyr! tu t'es dit à toi-même : u. Je suis d'une beauté parfaite n ,
Située au cœur de la mer : les peuples qui t'ont bâtie t'ont remplie de perfection;
Mais le sabot des chevaux foulera tes rues : ton peuple sera frappé par le glaive, et tes brillantes statues rouleront à terre.
Ils dévasteront tes richesses, pilleront tes marchandises, renverseront tes opulentes maisons et jetteront au milieu des eaux tes pierres, tes bois et ta poussière.
On dira, en passant devant toi : a Comment as-tu péri, ville glorieuse, qui étais forte sur la mer avec ta nombreuse population, redoutée de l'univers?
Et les vaisseaux trembleront au jour de ta peur, et les îles seront épouvantées dans la mer, en voyant que personne ne sort plus de ton port.
Y a-t-il rien de plus effrayant que cette image qui substitue au mouvement et à la vie Timmobilité de la mort?
Mais le poëte élégiaque par excellence chez les Hébreux, celui dont le nom semble devenu le nom même de la douleur, c'est Jérémie. Ses Lamentations sont un certain nombre de plaintes composées sur un même sujet, à l'imitation des chants funèbres. On ne doit pas s'attendre à trouver une méthode ni une suite rigoureuse dans la disposition des différentes parties, ni une élégance et une correction soutenues dans le style. Jérémie déplorant dans ses chants lugubres la ruine et l'anéantissement de sa patrie, dont il célèbre, pour ainsi dire, les funérailles, tout ce qui se présente à son esprit de désolation et de misère, tout ce qu'il peut se figurer de plus malheureux et de plus digne de compassion, il l'exprime, il le fait éclater par des cris soudains, comme si ce qu'il décrit se passait sous ses yeux dans l'instant même. Il s'arrête souvent et se fixe longtemps sur les mêmes objets, il y revient, il les reproduit, il les amplifie par des expressions, des figures, des images toujours nouvelles, en sorte que ses poëmes sont plutôt une collection de sujets et de pensées uniformes , confusément réunis , qu'une œuvre où tout s'enchaîne et se suit. Cependant, malgré cette absence de plan déterminé, le livre des Lamentations peut se diviser en cinq parties, subdivisées elles-mêmes en vingt-deux périodes ou strophes, qui, suivant le procédé de versification nommé acrostiche et très-usité chez les Hébreux, correspondent aux lettres successives de l'alphabet de la langue hébraïque. Dans les première, deuxième et quatrième parties du poëme, le prophète
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parle en son nom, ou bien il met en scène et ffiit parler la ville de Jérusalem; toute la troisième partie est remplie par le chœur des Juifs, représenté par un coryphée, comme cela se pratiquait dans les tragédies grecques; dans la cinquième, tout le peuple juif, emmené en caplivité, élève vers le Très-Haut ses prières et ses gémissements. On comprend aisément quel est Timmense effet de cette sombre poésie, qui chante la ruine de la Ville Sainte, la destruction du temple, le bouleversement du royaume, Textermination du peuple d'Israël. Tous les historiens de la littérature sacrée sont unanimes pour dire qu'il n'existe pas de poëme où, dans un espace aussi borné. Ton trouve une variété d'ornements et d'images aussi riche, aussi merveilleuse, quoique groupée autour d'une seule pensée. Quelle peinture, en effet, plus élégante et plus poétique que la description de cette ville, autrefois florissante et reine des nations, représentée maintenant comme une femme dans la solitude, l'affliction et le veuvage, abandonnée de tous ses amis , trahie par tout ce qu'elle a de plus cher, implorant en vain du secours et ne trouvant personne qui lui donne des consolations ! Quelle personnification hardie que celle des rues de Sion qui pleurent et se plaignent de ne plus voir accourir le peuple à ses fêtes solennelles ! Où entendre des plaintes plus touchantes et plus pathétiques que celles du prophète, quand il s'écrie :
Vous tous qui passez , regardez et voyez s'il y a une douleur comme ma douleur : le Seigneur m'a traité, selon sa parole, au jour de sa colère, comme une vigne vendangée.
C'est pour cela que je pleure et que mon œil se fond en eau : car le consolalenr qui me redonne le courage s'est éloigné de moi ; mes enfants ont été perdus , parce que l'ennemi a été le plus fort.
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Ailleurs Jérciiiic fait passer dans les diues comme un frisson de terreur, quand il représente sa patrie tout entière dévastée : nous ne connaissons point de peinture plus saisissante du silence et du néant qui enveloppent les ruines :
J'ai regardé la terre, et elle était vide : plus rien; les cieiix, et ils n'avaient plus de lumière.
J'ai vu les mon.'afrncs, et elles étaient émues, et toutes les collines étaient Iroublces,
J'ai jeté les yeux, et il n'y avait plus d'hommes, et tous les oiseaux du ciel s'élaicnt retirés.
J'ai regardé, et voici que le Carmcl était désert; et toutes les villes ont été détruites devant la face du Seigneur, devant la face de sa colère.
Dans un autre passage, il décrit avec une véhémente énergie de coloris les massacres dont les ennemis d'Israël ensanglanteront la Judée :
Le Seigneur rugira d'en haut, et il enverra sa voix de son sanctuaire : un chant comme de fouleurs sera entendu par tout le pays.
Le son en parviendra jusqu'aux extrémités du monde : c'est le jugement de Dieu qui commence pour les nations. J'ai livré les impies au glaive, dit le Seigneur.
Voici ce que dit le Seigneur des armées : L'affliction ira de nation en nation , et un tourbillon immense sortira des extréniités de la terre ;
Et ils seront tués ce jour-là, des sommets de la terre jusqu'à ses abîmes : on ne les pleurera point, on ne les recueillera point; ils ne recevront point de sépulture , et ils resteront à la surface du sol , au milieu du fumier.
Hurlez, pasteurs, et criez! Couvrez-vous de cendre, souverains des troupeaux, parce que les jours sont accomplis oîi vous devrez être tués, et où vous tomberez brisés en pièces comme des vases précieux.
On sait avec quelles effusions de douleur les Hébreux et les autres peuples orientaux s'abandonnaient et s'abandonnent encore aux pleurs et aux larmes. Envisagées de ce point de vue , les élégies hébraïques n'ont pas seulement un mérite littéraire qui doit fixer l'attention, elles offrent l'exemple d'un trait de mœurs dont la particularité nous paraît digne d'être mentionnée et que nous croyons devoir indiquer à nos lecteurs.
Genre pastoral. La principale occupation des Hébreux, surtout aux temps primitifs de leur histoire, consistait à cultiver la terre et à garder les troupeaux : c'était, pour ainsi dire, une nation de laboureurs et de bergers. Il n'était point permis d'aliéner le champ de ses pères : personne ne regardait comme indigne de ses soins les plus humbles travaux de l'agriculture , et l'on voit souvent dans l'Histoire sainte des généraux, des rois et des prophètes que l'on va chercher à leur charrue ou dans leurs étables pour les revêtir des dignités les plus élevées. Le genre de poésie, dite pastorale, devait donc naturellement fleurir chez un peuple ainsi accoutumé à la vie champêtre et famiHarisé avec toutes les images que suggère à l'imagination la vue de la nature et des scènes qu'elle déploie sous les splendeurs du ciel. Nous avons déjà signalé la trace de ces impressions dans le poëme de Job et dans le Cantique des cantiques; mais le poëme où elles se produisent avec le plus de grâce et de charme est le livre de Ruth. C'est une idylle si ravissante, que le sceptique Voltaire lui-même s'est senti émouvoir par cette simplicité qu'il n'hésite point à dire sublime. « Je ne connais rien, ajoute-t-il, ni dans Homère, ni dans Hésiode, ni dans
Hérodote, qui aille au cœur comme la réponse de Ruth à sa belle-mère : J'irai avec vous, et partout où vous resterez, je resterai; votre peuple sera mon peuple, votre Dieu sera mon Dieu; je mourrai dans la terre où vous mourrez. » Voici Tanalyse de ce poëme, tout empreint d'une douceur naïve que Théocrite et Virgile ne sauraient faire oublier :
Sous l'un des Juges d'Israël, au temps d'une grande famine, un homme de Bethléem, nommé Elimélech, quitte la terre de Juda pour se rendre dans celle de Moab avec Noémi, sa femme et ses deux tils Mahalon et Chélion. 11 y meurt : ses deux iils épousent deux Moabites; Mahalon épouse Ruth et Chélion Orpha. Ces deux jeunes hommes meurent aussi , et Noémi , veuve elle-même, reste avec les deux veuves ses belles-filles. Elle prend le parti de retourner en Judée : ses deux brus veulent l'y suivre ; mais Noémi les engage à rentrer dans la maison de leurs parents pour y prendre d'autres maris : « Retournez, mes filles, vers votre peuple, dit-elle en les embrassant. Pourquoi venez-vous avec moi? Je n'ai plus de fils dont vous puissiez être les femmes. » Ruth et Orpha ne veulent point la quitter. Noémi insiste. Orpha se décide à retourner dans sa famille ; mais Ruth s'attache à Noémi et lui dit les touchantes paroles que nous avons citées plus haut. Noémi consent à l'emmener avec elle : elles partent et arrivent toutes deux à Bethléem. Le bruit se répand par la ville que Noémi est revenue, et les femmes disent entre elles : " Voilà Noémi ! — Ne m'appelez plus Noémi (qui veut dire belle), leur répond la pauvre veuve; appelez-moi Mara (qui veut dire amcre), parce que le Tout-Puissant
62 llISTOliîK JJTTElîAlilK.
in a remplie d'anu'rtunic ! " C'était Tcpoquc do la moisson. Rulli va glaner dans le cliamp de Booz , homme riche et proclie parent d'bilimélech. Booz disait à ses moissonneurs : u Le Seigneur soit avec vous. " Et ils répondaient : a Que le Seigneur te bénisse ! » Booz s'informe auprès du chef des moissonneurs quelle est cette jeune fille. Celui-ci répond : « C'est mic Moabite qui est venue avec Noémi du pays de Moab. » Booz dit à Ruth : « Ecoute, ma fille, ne va pas glaner dans un autre champ; mais joins-toi à mes moissonneuses; car j'ai ordonné à mes autres gens de ne point te faire de peine, et même, quand tu auras soif, bois de l'eau dont boivent mes gens. » Ruth, tombant la face contre terre et adorant Booz, lui dit : ^« D'oii vient que j'ai trouve grâce devant tes yeux et que tu daignes regarder une étrangère? » Booz lui répond : « On m'a conté tout ce que tu as fait pour ta belle-mère, après la mort de ton mari, et comment tu as quitté tes parents et la terre de Moab, où tu es née, pour venir chez un peuple que tu ne connaissais pas. Que le Seigneur te rende suivant tes œuvres, et tu recevras une pleine récompense du Dieu d'Israël, sous l'aile duquel tu t'es réfugiée. Quand ce sera l'heure du repas, viens manger le pain avec les moissonneurs. « Ruth s'assied donc auprès des moissonneurs, mange le pain avec eux, est rassasiée, emporte les restes et se remet à glaner. Booz ordonne à ses serviteurs de laisser tomber des épis afin que Ruth en recueille davantage; ils obéissent, et Ruth reporte à sa belle-mère trois boisseaux d'orge qu'elle a glanés. C'était une prescription de la loi israélite que le plus proche parent d'une veuve en devînt l'époux. Booz, touché de
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la piété filiale de Kuth , lui indique comment elle doit taire valoir ce droit. Sur le refus du parent désigné par la loi , Booz annonce aux vieillards qu'il se Tarroge à lui-même, et il épouse Ruth en présence du peuple, (jui souhaite à la Moabite une heureuse fécondité. Ruth, on effet, donna à Booz un fils nommé Obed , aïeul du roi David.
Tel est, dans ce qu'il a de plus général, le cadre de cette gracieuse idylle, où les mœurs pastorales des Hébreux sont peintes sous les couleurs les plus naïves ci dans laquelle chaque personnage, exprimé par des traits d'une exquise simplicité, se dessine néanmoins avec une précision et une vigueur de contours qui étonne et qui charme le lecteur.
En résumé, si la littérature hébraïque n'a pas la perfection absolue que donne aux œuvres poétiques l'élégance de la forme jointe à la grandeur des idées, si le langage dont elle use est rude, inculte et négligé, si la chaleur y prend parfois l'apparence de l'ivresse, enfin si je ne sais quoi d'incohérent et d'irrégulier semble régner à la surface du style, on ne peut nier pourtant qu'elle ne renferme de ces beautés màlcs et fortes, de ces tours passionnés et pittoresques, de ces accents simples et vrais qui lui assurent une place à part au milieu des productions dur^ibles de la pensée humaine. Aussi voit-on, à travers les àgcs , les peuples , chez lesquels s'est répandue la connaissance des livres bibli([ues, s'inspirer tous de cet esprit, de ce souffle, réellement divin, qui circule dans les œuvres poétiques des Hébreux. Sans sortir de notre pays, on ferait une longue liste des poètes français qui sont venus leur emprunter cette
variété de sentiments et d'images, ces mouvements vifs, désordonnés, impétueux, ce feu brûlant de poésie, qui, pour nous servir d'un mot expressif de Montaigne, « ne pratique point notre jugement, mais qui le ravit et ravage. '> Clément Marot, Régnier, Malherbe, Racan, Malleville, J. B. Rousseau, Racine, Le Franc de Pompignan , I^a Harpe, Malfilàtre, Gilbert, Chênedollé, Lamartine, Victor Hugo, de Vigny et bien d'autres encore doivent, sans contredit, leurs élans les plus sublimes, leurs inspirations les plus touchantes, leurs vers les plus heureux au commerce des poètes sacrés. Quelle inconséquence n'y aurait-il pas, quand on admire les œuvres des imitateurs, à ne pas étudier celles qui leur ont servi de modèle et à compromettre l'impartialité de sa critique, faute de l'avoir éclairée par la comparaison !
SECONDE PARTIE
§ I. Ce que l'on eiilend par Prophètes : leur vie et leur miiiislère. — Double caractère de leurs écrits : caractère religieux et caractère liltéraire. — § II. Examen particulier des différents prophètes , grands et petits. Les quatre grands prophètes : Isaïe , Jéréraie (Baruch) , Ézéchiel, Daniel. Les douze petits prophètes : Osée, Joël, Araos, Abdias, Michée , Jonas , IVahum , Habacuc . Sophonie . Aggée , Zacbarie, Malachie. — § III. Résumé de la littérature sacrée.
§ I- CE QUE l'on e\texi) p.ar Propkètcs :